Ce ne fut que quarante jours après cet effroyable drame, dont le récit,
même dans la bouche du paysan qui me le fit, me sembla aussi pathétique
que celui du meurtre de ce Médicis frappé dans l'église de Florence,
lors de la conjuration des Pazzi, laquelle a fourni aux historiens
italiens l'occasion d'une si terrible page, que l'évêque de Coutances,
accompagné d'un clergé nombreux, vint rouvrir et reconsacrer l'église
de Blanchelande; cérémonie imposante, dont la solennité devait rendre
plus profond encore dans tous les esprits le souvenir de cette fameuse
messe de Pâques, interrompue par un meurtre.
Quant _au meurtrier_, tout le monde crut que c'était maître Thomas
le Hardouey; mais de preuve certaine et matérielle que cela fût, on
n'en eut jamais. Les bergers racontèrent ce qui s'était passé, la
nuit, dans la lande; mais ils haïssaient le Hardouey, et peut-être
se vengeaient-ils de lui jusque sur sa mémoire. Disaient-ils vrai?
C'étaient des païens auxquels il ne fallait pas trop ajouter foi.
Le Hardouey, assurément, avait plus que personne un intérêt de
vengeance à tuer l'abbé de la Croix-Jugan. Le lingot de plomb, qui
avait traversé de part en part la tête de l'abbé et qui était allé
frapper la base d'un grand chandelier d'argent placé à gauche du
tabernacle, fut reconnu pour être un morceau de plomb arraché d'une des
fenêtres du chœur avec la pointe d'un couteau; et cette circonstance
parut confirmer le récit des pâtres.
Ainsi le Hardouey avait fait ce qu'il avait dit; car on reconnut encore
que le plomb avait été mâché avec les dents, soit pour le forcer
à entrer dans le canon du fusil, soit pour en rendre la blessure
mortelle. Excepté cette notion incertaine, tous les renseignements
manquèrent à la justice. Interrogées par elle, les personnes qui
entendaient la messe au portail (et c'étaient des femmes pour la
plupart) répondirent n'avoir entendu que l'arme à feu par-dessus leurs
têtes, agenouillées qu'elles étaient et le front baissé au moment de
l'Élévation.
Leur surprise, leur effroi avaient été si grands, que l'homme qui avait
tiré le coup de fusil avait eu le temps de courir jusqu'à l'échalier
du cimetière et de le franchir avant d'être reconnu. Seule, une
vieille mendiante, qui ne pouvait s'agenouiller à cause de l'état de
ses pauvres jambes, et qui était restée debout, les mains à son bâton
et les reins contre le tronc noir de l'if, vit tout à coup au portail
un large dos d'homme, et au-dessus de ce dos un bout de fusil couché
en joue et qui brillait au soleil. Quand le coup fut parti, l'homme
se retourna, mais il avait, dit-elle, un crêpe noir sur la figure, et
il _s'ensauvait_ comme un _cat poursuivi par un quien_. Tout cela,
ajouta-t-elle, eut lieu si vite, et elle avait été _si saisie_, qu'elle
n'avait pas même pu crier.
Si c'était le Hardouey, du reste, on ne le découvrit ni à Blanchelande,
ni à Lessay, ni dans aucune des paroisses voisines, et sa disparition,
qui a toujours duré depuis ce temps, demeura aussi mystérieuse
qu'elle l'avait été après la mort de sa femme. Seulement, _s'il était
resté dans l'esprit du monde_, disait Tainnebouy, que l'abbé de la
Croix-Jugan avait _maléficié_ Jeanne-Madelaine, il resta aussi acquis à
l'opinion de toute la contrée que le Hardouey avait été l'assassin, par
vengeance, de l'ancien moine.
Telle avait été l'histoire de maître Louis Tainnebouy sur cet abbé de
la Croix-Jugan, dont le nom était resté dans le pays l'objet d'une
tradition sinistre. Je l'ai dit déjà, mais il me paraît nécessaire
d'insister: le fermier du Mont-de-Rauville omit dans son récit bien des
traits que je dus plus tard à la comtesse Jacqueline de Montsurvent;
seulement ces détails, qui tenaient tous à la manière de voir et
de sentir de la comtesse et à sa hauteur de situation sociale, ne
portaient nullement sur le fond et les circonstances dramatiques de
l'histoire que mon Cotentinais m'avait racontée. A cet égard l'identité
était complète; seule, la manière d'envisager ces circonstances était
différente.
Et cependant, dans les idées de la centenaire féodale, de cette
décrépite à qui la vieillesse avait arraché les dernières exaltations,
s'il y en avait jamais eu dans ce caractère auquel les guerres civiles
avaient donné le fil et le froid de l'acier, l'abbé de la Croix-Jugan
était, autant que dans les appréciations de l'honnête fermier, un de
ces personnages énigmatiques et redoutables qui, une fois vus, ne
peuvent s'oublier.
Maître Tainnebouy en parlait beaucoup par ouï-dire, et pour l'avoir
entr'aperçu une ou deux fois du bout de l'église de Blanchelande à
l'autre bout, mais la vieille comtesse l'avait connu... Elle ne l'avait
pas seulement vu à cette distance qui transforme les bâtons flottants;
elle l'avait coudoyé dans cet implacable plain-pied de la vie qui
renverse les piédestaux et rapetisse les plus grands hommes.
--Voyez-vous cette place?--me disait-elle le jour que je lui en parlai,
et elle me désignait de son doigt, blanc comme la cire et chargé de
bagues jusqu'à la première phalange, une espèce de chaire en ébène,
de forme séculaire, placée en face de son dais;--c'était là qu'il
s'asseyait quand il venait à Montsurvent. Personne ne s'y mettra plus
désormais. Il a passé là bien des heures! Lorsqu'il arrivait dans la
cour, moi qui suis toujours seule dans cette salle vide, avec les
portraits des Montsurvent et des Toustain (c'était une Toustain que
la vieille comtesse Jacqueline), je reconnaissais le bruit du sabot
de son cheval, et je tressaillais dans mes vieux os sans moelle et
dans mes dentelles rousses, comme une fiancée qui eût attendu son
fiancé. N'étions-nous pas fiancés aux mêmes choses mortes?... Le vieux
Soutyras, car tout est vieux autour de moi, l'annonçait, en soulevant
devant lui, d'un bras tremblant de la terreur qu'il inspirait à tous,
la portière que voilà là-bas, et alors il entrait, le front sous sa
cape, et il s'en venait me baiser de ses lèvres mutilées cette main
solitaire, à laquelle les baisers du respect ont manqué depuis que la
vieillesse et la révolution sont tombées sur ma tête chenue. Puis il
s'asseyait... et, après quelques mots, il s'abîmait dans son silence et
moi dans le mien! Car, depuis que la Chouannerie était finie et qu'il
n'y avait plus d'espoir de soulèvement dans cette misérable contrée où
les paysans ne se battent que pour leur fumier, il n'avait plus rien à
m'apprendre, et nous n'avions plus besoin de parler.
--Quoi! m'écriai-je, comtesse, croyant qu'au moins cette intimité
grandiosement sévère entre cet homme si viril, vaincu, et cette femme
dépossédée de tout, excepté de la vie, laissait échapper dans cette
solitude de fiers cris de rage et de regret, vous ne parliez même pas!
Et vous avez ainsi vécu pendant des années?
--Seulement deux ans, fit-elle, le temps qu'il demeura à Blanchelande,
quand toute espérance fut perdue, jusqu'à sa mort... Qu'avions-nous
à nous dire? Sans parler, nous nous entendions... Si! pourtant, il
me parla encore une fois, fit-elle en se ravisant et en baissant un
chef qui branlait, comme si elle eût cherché un objet perdu entre son
busc et sa poitrine, par un dernier mouvement de femme qui cherche ses
souvenirs là où elle mettait ses lettres d'amour dans sa jeunesse, ce
fut quand ce malheureux et fatal duc d'Enghien...
Elle hésitait, et cette hésitation me parut si sublime que je lui
épargnai la peine d'achever.
--Oui, lui dis-je, je comprends...
--Ah! oui, vous comprenez, dit-elle avec un vague éclair au fond de
son regard d'un bleu froid et effacé, nageant dans un blanc presque
sépulcral, vous comprenez; mais je puis bien le dire: cent ans de
douleur pavent la bouche pour tout prononcer.
Elle s'arrêta, puis elle reprit:
--Ce jour-là, il vint plus tôt qu'à l'ordinaire. Il ne m'embrassa
pas la main et il me dit: «Le duc d'Enghien est mort, fusillé dans
les fossés de Vincennes... Les royalistes n'auront pas le cœur de le
venger!» Moi, je poussai un cri, mon dernier cri! Il me donna les
détails de cette mort terrible, et il marchait de long en large en me
les donnant. Quand ce fut fini, il s'assit et reprit son silence qu'il
n'a pas rompu désormais. Aussi, ajouta-t-elle encore après une pause,
il n'y a pas grande différence pour moi qu'il soit vivant ou qu'il
soit mort, comme il l'est maintenant. Les vieillards vivent dans leur
pensée. Je le vois toujours!... Demandez à la Vasselin, si je ne lui ai
pas dit bien souvent, le soir, à l'heure où elle vient m'apporter mon
sirop d'oranges amères: «Dis donc, Vasselin, n'y a-t-il personne, là...
sur la chaise noire? Je crois toujours que l'abbé de la Croix-Jugan y
est assis!...»
En vérité, ce silence de trappiste étendu entre ces deux solitaires
restés les derniers d'une société qui n'était plus, cette amitié ou
cette habitude d'un homme de venir s'asseoir régulièrement à la même
place, et qui frappait de la contagion de son silence une femme assez
hautaine pour que rien jamais pût beaucoup influer sur elle, oui, en
vérité, tout cela fut comme le dernier coup d'ongle du peintre qui
m'acheva et me fit tourner cette figure de l'abbé de la Croix-Jugan,
de cet être taillé pour terrasser l'imagination des autres et compter
parmi ces individualités exceptionnelles qui peuvent ne pas trouver
leur cadre dans l'histoire écrite, mais qui le retrouvent dans
l'histoire qui ne s'écrit pas, car l'Histoire a ses rapsodes comme la
Poésie. Homères cachés et collectifs, qui s'en vont semant leur légende
dans l'esprit des foules! Les générations qui se succèdent viennent
pendant longtemps brouter ce cytise merveilleux d'une lèvre naïve et
ravie, jusqu'à l'heure où la dernière feuille est emportée par la
dernière mémoire, et où l'oubli s'empare à jamais de tout ce qui fut
poétique et grand parmi les hommes!