Le repas fut long, comme tout repas normand. Le curé Caillemer parla
encore quelque temps de l'abbé de la Croix-Jugan. Il venait, disait-il,
habiter Blanchelande, à côté des ruines de son abbaye, et racheter, par
une vie exemplaire, le crime de son suicide et de sa vie de partisan.
Il avait choisi Blanchelande par la raison qu'il faut que le mal soit
expié là où il a causé le plus de scandale. A ces raisons chrétiennes,
il s'en mêlait peut-être une autre moins élevée, que le bon curé ne
savait pas. L'abbé, homme de parti d'une grande importance, chef de
Chouans, devait, à cette époque, où la guerre venait de finir, mais
où la pacification n'était pas encore à l'épreuve du premier espoir
qui pouvait renaître, se trouver placé sous la surveillance d'une
administration inquiète. A Blanchelande, à Lessay, pays perdu, il était
moins exposé à cette vigilance, nécessairement tracassière, que tous
les gouvernements menacés exercent, sans qu'on puisse justement la
leur reprocher. Bientôt on laissa là l'ancien moine, dont le nom et
les aventures avaient rendu tout à coup la conversation si sérieuse,
Le curé et maître le Hardouey passèrent à d'autres sujets de causerie
et s'égayèrent vers la fin du repas. Une bûche énorme brûlait dans la
vaste cheminée, sous le manteau de laquelle la table était placée,
et cette bûche, qui se dissolvait peu à peu en charbons flambants,
entourait nos trois convives d'une chaude atmosphère et joignait son
influence à cette excitation qui vient de tout repas fait en commun,
surtout quand il est arrosé d'un cidre en bouteille ambré, pétillant et
mousseux, que le curé appelait en riant «un aimable casse-tête du bon
Dieu.»
--Pas vrai, monsieur le curé, qu'il n'est pas mauvais? disait maître
Thomas avec le double sentiment de l'homme qui possède et de l'homme
qui a créé; c'est un caramel pour la couleur et pour le goût. J'ai
moi-même goûté à chaque pomme dont il a été fait.
--Sainte Vierge! répondait le curé, les mains jointes sur son rabat, sa
pose favorite, et avec une humide jubilation sur les lèvres et dans le
regard, ce devait être du pareil cidre que buvait le fameux prieur de
Regneville avec M. de Matignon quand le tonnerre tomba sur le prieuré
et leur mit le ciel du lit sur la tête, comme un dais dont ils eussent
été les bâtons, sans qu'ils en sentissent la moindre chose et prissent
seulement la peine de se déranger.
C'était une anecdote du pays. Le prieur de Regneville était un de ces
prêtres grands viveurs, une de ces granges à dîme, comme on dit encore
en Normandie, dont le physique colossal justifiait bien un pareil nom.
Il avait été fort célèbre dans le Cotentin, pays de grands mangeurs
et de buveurs intrépides, et il était devenu, sur la fin de sa vie,
d'un embonpoint si considérable, qu'il avait été obligé de faire une
entaille circulaire à sa table pour y loger la rotonde capacité de son
ventre. Le curé de Blanchelande l'avait connu, pendant l'émigration, à
Jersey, où il étonnait et émerveillait les Anglais par les prodiges de
son estomac, toujours prêt à tout, et le bon abbé Caillemer en avait
conservé une telle mémoire, qu'il n'achevait jamais un repas plantureux
et gai sans parler du prieur de Regneville. On pouvait même apprécier
le degré d'excitation cérébrale du curé par le nombre d'anecdotes qu'il
racontait sur le prieur.
Mais la gaieté des deux convives n'atteignait pas Jeanne. Elle
vivait à part de ce qu'ils disaient. Elle en était restée à l'abbé
de la Croix-Jugan. Ce prêtre-soldat, ce chef de Chouans, ce suicidé
échappé de la mort volontaire et à la fureur des Bleus, la frappait
maintenant par le côté moral de la physionomie, comme, à l'église, il
l'avait frappée par le côté extérieur. C'était un genre de sentiment
qu'elle éprouvait, analogue à sa première sensation. L'horreur y était
toujours, mais, chez cette femme d'action et de race, qui ne s'était
jamais consolée d'avoir humilié la sienne dans une mésalliance,
l'admiration pour ce moine décloîtré par la guerre civile, qui ne
s'était souvenu que d'une chose, au prix du salut de son âme, c'est
qu'il était gentilhomme, oui, l'admiration l'emportait alors sur
l'horreur et la changeait en une enthousiaste et noble pitié. Pendant
que son mari et le curé buvaient, elle se tenait, grave et sans boire,
soutenant son coude droit dans sa main gauche, et jouant pensivement
avec sa _jeannette_, la croix surmontée d'un gros cœur d'or qu'elle
portait attachée à son cou par un ruban de velours noir. Placée en
face de l'âtre embrasé, entre les deux soupeurs, le feu du foyer
incendiait sa joue pâle d'ordinaire, et aussi le feu de sa pensée! Son
œil distrait ne quittait pas le canon d'un fusil de chasse qui luisait
doucement au-dessus du manteau de la cheminée, là où, d'ordinaire, les
paysans mettent leurs armes.
Le lendemain de ce souper, qui se prolongea un peu dans la nuit, Jeanne
le Hardouey se leva de bonne heure et s'occupa des détails de sa maison
avec une activité supérieure à celle qu'elle déployait d'ordinaire. Son
ton de commandement fut plus bref, presque dur, et ses mouvements plus
rapides. Chez les êtres très-actifs, la fébrilité de certaines pensées
se révèle par une intensité de la vie habituelle, par une espèce de
transport muet de la voix, du regard et du geste, qui sera peut-être du
délire bien caractérisé le lendemain. La nuit, en passant sur la joue
de Jeanne, n'y avait point éteint la flamme que les troubles de son âme
avaient allumée presque sous ses yeux. On aurait pu même remarquer que
plus la journée s'avança, plus se fonça cette trace enflammée. Après
le repas de midi, et quand Thomas le Hardouey fut aux champs, Jeanne
jeta sur ses épaules sa pelisse bleue et quitta le Clos. Cependant elle
ne se cachait point de son mari. Elle ne profitait pas, comme bien des
femmes, du moment où il avait le dos tourné pour faire une démarche sur
laquelle il aurait pu lui adresser une question. Maître le Hardouey
avait un grand respect pour sa femme. Jamais il ne lui demanda compte
de ses actions. Dix ans de raison et de ménage consacraient, pour
Jeanne, une indépendance que les femmes ne connaissent pas à un pareil
degré dans les villes, où chaque pas qu'elles font est un danger et
quelquefois une perfidie.
Elle s'en alla visiter une de ses anciennes connaissances, la Clotte,
comme on disait dans le pays. C'est une abréviation populaire du nom
de Clotilde. Connue surtout sous cette dénomination à Blanchelande,
Clotilde Mauduit était une vieille fille paralytique, qui ne sortait
plus de sa maison depuis plusieurs années, et dont la jeunesse avait,
comme celle de plusieurs de ses contemporaines, belles et passionnées,
jeté un scandaleux éclat. Orgueilleuse de sa beauté, elle avait
été une fille sage jusqu'à vingt-sept ans. Sa froideur naturelle
l'avait préservée. Mais, à vingt-sept ans, cet orgueil fou, courroucé
d'attendre, la rage d'une curiosité qui perdit Ève, le regret, plus
affreux qu'un remords, qui commençait pour elle, d'avoir perdu sa
jeunesse, la firent succomber. Ses passions violentes, mais toutes
de tête, ne descendirent jamais plus bas que ses yeux. Tout le pays
l'avait courtisée sans succès, quand elle tomba volontairement sur
la dernière flatterie d'un monceau d'hommages, entassés vainement à
ses pieds superbes depuis dix ans. C'était le temps où Sang-d'Aiglon
de Haut-Mesnil faisait de son château le repaire d'une noblesse qui
se corrompait dans le sang des femmes, quand elle ne se ravivait pas
dans le sang des ennemis. Clotilde Mauduit, après sa chute, fut une
des reines villageoises des fêtes criminelles qu'on y célébrait.
Seulement, ce n'était pas aux reins que cette bacchante portait sa
peau de tigre, c'était autour du cœur. La nature avait jeté cette fille
du peuple dans le moule vaste et glacé des grandes coquettes, non de
celles-là qui prennent à la pipée des imaginations imbéciles avec
les singeries de l'amour, mais de celles qui ont le calme meurtrier
des sphinx et qui exaspèrent les coupables passions qu'elles font
naître avec les cruautés du sang-froid. Au château du Haut-Mesnil,
les débauchés qui l'y attirèrent avec tant d'autres belles filles
des environs l'appelaient Hérodiade. C'est là qu'elle avait connu
Louisine-à-la-hache, bien différente d'elle et de toutes les autres
femmes qui s'enfonçaient sous les voûtes de ce dévorant château, sous
la cambrure rougie de ce four dévorant de la débauche, d'où la beauté,
la pudeur, la vertu, la jeunesse, ne ressortaient jamais qu'en cendres!
Louisine, qui avait vécu pure là où les autres s'étaient perdues, n'y
resta pas longtemps après son mariage avec Loup de Feuardent. Cette
connaissance de sa mère, cette amitié de jeunesse, était la principale
raison qui avait attiré à la Clotte l'intérêt de Jeanne. Tout ce qui
lui parlait de sa mère lui était sacré! Une autre raison encore de
cet intérêt qu'elle montrait courageusement à la Mauduit, car, dans
l'opinion du pays, Clotilde s'était déshonorée, et le poids de son
déshonneur devait, sans qu'on l'allégeât, rester sur elle, c'est que,
fière de ses souvenirs comme elle l'avait été de sa beauté, la Clotte,
ainsi qu'on l'appelait alors, aimait à tenir tête au mépris public
en rappelant hardiment à quel monde elle s'était mêlée autrefois.
Elle avait un respect exalté pour les anciennes familles éteintes,
comme l'était celle des Feuardent. Vassale orgueilleuse de ceux qui
l'avaient entraînée, elle gardait une espèce de fierté féodale même
de son déshonneur. Vieille, pauvre, frappée de paralysie depuis la
ceinture jusqu'aux pieds, elle avait toujours montré à chacun, dans
ce pays, une hauteur silencieuse que sa honte n'avait pu courber. Les
compagnes de ses désordres étaient mortes autour d'elle; le château de
Haut-Mesnil s'était écroulé, et la révolution en avait dispersé les
ruines; les infirmités étaient venues; elle s'était trouvée isolée au
milieu d'une génération qui avait grandi et à qui, dès l'enfance, on
l'avait montrée du doigt comme un objet de réprobation. Eh bien, malgré
tout cela, Clotilde Mauduit, ou plutôt la Clotte, était restée tout ce
qu'on l'avait connue dans sa coupable prospérité. Elle habitait une
pauvre cabane à quelques pas du bourg de Blanchelande, la seule chose
qu'elle eût au monde avec un petit _courtil_, dont elle faisait vendre
les légumes et les fruits, et elle vivait là dans une méprisante et
sourcilleuse solitude. Une voisine, qui calculait que, pour prix de ses
attentions, la Clotte, en mourant, lui léguerait la petite maison ou
le courtil, lui envoyait, chaque jour, sa fille, âgée de quatorze ans,
pour la soigner. Elle ne hantait personne, et personne ne la hantait...
excepté Jeanne, à qui elle avait toujours montré un bon visage, à
cause de ce nom de Feuardent, qui lui rappelait sa jeunesse. Jeanne,
cette mésalliée, qui gardait dans son âme la blessure immortelle de la
fierté, trouvait une jouissance vengeresse de tout ce que son mariage
lui avait fait souffrir dans ses rapports avec la Clotte, qui avait
maudit autant qu'elle l'inexorable nécessité de ce mariage, et aux
yeux de qui elle n'était jamais que la fille de Loup de Feuardent.
Après cela, qui ne comprendrait la force du lien qui existait entre ces
deux femmes?... Jeanne-Madelaine, obligée de vivre avec des hommes du
niveau de son mari; attachée aux intérêts d'un ménage de cultivateur;
n'ayant jamais connu les mœurs d'une société plus élevée, qui, sans
les événements, aurait été la sienne; ignorante mais instinctive, ne
sentait vivement, ne vivait réellement qu'avec la Clotte. Son âme
patricienne comprimée se dilatait avec cette vieille, qui lui parlait
sans cesse des seigneurs qu'elle avait connus, et dont le langage
enflammé par la solitude, par l'orgueil, par le caractère, avait
parfois une extraordinaire éloquence. Pour Jeanne, qui ne connaissait
que son missel, la Clotte et ses récits étaient la poésie. Cette fille
perdue, et qui ne s'était pas repentie, cette vieille endurcie dans
son péché, à qui personne ne tendait la main, parlait à l'imagination
de maîtresse le Hardouey comme elle consolait son orgueil. Comment ne
l'eût-elle pas souvent visitée?... Les gens du bourg s'en étonnaient.
«Que diable, disaient-ils, cette sorcière de la Clotte a-t-elle fait à
maîtresse le Hardouey pour qu'elle aille si souvent la visiter dans son
taudis, et pourquoi ne laisse-t-elle pas se débattre avec le démon, sur
son grabat, ce reste d'impudicité qui a fait honte à tout Blanchelande
pendant dix ans?»
Ce jour-là, Jeanne allait chez la Clotte, poussée par un ensemble de
circonstances qui, depuis les vêpres de la veille, cernaient pour ainsi
dire son âme et lui donnaient sans qu'elle pût les comprendre les plus
singulières agitations. Il était trois heures de relevée quand elle
arriva chez la Clotte. La porte de la chaumière était grande ouverte,
comme c'est la coutume dans les campagnes de Normandie, quand le temps
est doux. Selon son éternel usage, la Clotte se tenait assise sur une
espèce de fauteuil grossier contre l'unique croisée qui éclairait du
côté du courtil l'intérieur enfumé et brun de son misérable logis. Les
vitres de cette croisée, en forme de losanges, étaient bordées de petit
plomb et tellement jaunies par la fumée, que le soleil le plus puissant
des beaux jours de l'année, qui se couchait en face,--car la chaumière
de la Clotte était sise au couchant,--n'aurait pas pu les traverser.
Or, comme ce jour-là, qui était un jour d'hiver, il n'y avait pas de
soleil, à peine si quelques gouttes de lumière passaient à travers ce
verre jauni, qui semblait avoir l'opacité de la corne, pour tomber sur
le front soucieux de Clotilde Mauduit. Elle était seule, comme presque
toujours lorsque la petite de la mère Ingou se trouvait à l'école
ou en commission à Blanchelande. Son rouet, qui d'ordinaire faisait
entendre ce bruit monotone et sereinement rêveur qui passe le seuil
dans la campagne silencieuse et avertit le voyageur au bord de la
route que le travail et l'activité habitent au fond de ces masures que
l'on dirait abandonnées, son rouet était muet et immobile devant elle.
Elle l'avait un peu repoussé dans l'embrasure de la croisée, et elle
tricotait des bas de laine bleue, d'un bleu foncé, presque noir, comme
j'en ai vu porter à toutes les paysannes dans ma jeunesse. Quoique
l'âge et les passions eussent étendu sur elle leurs mains ravageuses,
on voyait bien qu'elle avait été une femme «dont la beauté, me dit
Tainnebouy quand il m'en parla, avait brillé comme un feu de joie dans
le pays.» Elle était grande et droite, d'un buste puissant comme toute
sa personne, dont les larges lignes s'attestaient encore, mais dont
les formes avaient disparu. Sa coiffe plate aux _papillons tuyautés_,
qui tombaient presque sur ses épaules, laissait échapper autour de
ses tempes deux fortes mèches de cheveux gris qui semblaient être
la couronne de fer de sa fière et sombre vieillesse. Son visage,
sillonné de rides, creusé comme un bronze florentin qu'aurait fouillé
Michel-Ange, avait cette expression que les âmes fortes donnent à leurs
visages quand elles résistent pendant des années au mépris. Sans les
propos de la contrée, on n'aurait jamais reconnu sous ce visage de
médaille antique, aux yeux de vert-de-gris, la splendide maîtresse de
Remy de Sang-d'Aiglon, une créature sculptée dans la chair purpurine
des filles normandes. Les lèvres de cette femme avaient-elles été
dévorées par les vampires du château de Haut-Mesnil? On ne les voyait
plus. La bouche n'était qu'une ligne recourbée, orgueilleuse. La Clotte
portait un corset couleur de rouille en droguet, un cotillon plissé à
larges bandes noires sur un fond gris, et un devantey bleu en siamoise.
A côté de son fauteuil on voyait son bâton d'épine durcie au four
sur lequel elle appuyait ses deux mains, quand, avec des mouvements
de serpent à moitié coupé qui tire son tronçon en saignant, elle se
traînait jusqu'au feu de tourbe de sa cheminée afin d'y surveiller soit
le pot qui chauffait dans l'âtre, soit quelques pommes de reinette ou
quelques châtaignes qui cuisaient pour la petite Ingou.
--Je vous ai reconnue au pas, _mademoiselle de Feuardent_, dit-elle,
quand Jeanne parut au seuil garni de paille de sa demeure, j'ai reconnu
le bruit de vos sabots.
Jamais, depuis son mariage, la Clotte n'avait appelé Jeanne le Hardouey
du nom de son mari. Pour elle, Jeanne-Madelaine était toujours
mademoiselle de Feuardent, malgré la loi, et, disait cet esprit fort
de village, malgré les simagrées des hommes. Quand elle n'était pas en
train de maudire ce mariage, elle l'oubliait.
Jeanne souhaita le bonsoir à la Clotte et vint s'asseoir sur un
escabeau à côté de la paralytique.
--Ah! dit-elle, je suis fatiguée; et elle fit un mouvement d'épaules,
comme si sa pelisse avait été de plomb. Je suis venue trop vite,
ajouta-t-elle pour répondre au regard de la Clotte, qui avait laissé
tomber son tricot sur ses genoux et planté une de ses aiguilles dans
les cheveux de ses tempes, en la regardant.
--Vère! fit la Clotte, vous serez venue trop vite. Les sabots pèsent
la mort par la boue qu'il fait, et le chemin doit être bien mauvais au
Carrefour des Raines. Vous, qui n'êtes pas rouge d'ordinaire, vous avez
les joues comme du feu.
--J'ai presque couru, reprit Jeanne. On va si vite, quand on a l'ennui
derrière soi! Il est des jours, ma pauvre Clotte, où les ouvrages,
les marchés, la maison, toute cette vie d'occupations que je me suis
faite, n'empêchent pas d'avoir le cœur, on ne sait pourquoi, entre deux
pierres, et vous savez bien que c'est toujours dans ces moments-là que
je viens vous voir.
--Je le sais, dit gravement la Clotte, et je voyais bien qu'il n'y
avait pas que la fatigue de la marche dans l'état de vos couleurs, ma
fille. C'est donc aujourd'hui, reprit-elle après un silence, comme une
femme qui parle une langue déjà bien parlée entre elles deux, un de nos
mauvais jours?
Jeanne fit le geste d'un aveu silencieux. Elle courba la tête.
--Ah! dit la Clotte déjà exaltée, ils ne sont pas finis, ces jours-là,
mon enfant. Vous êtes si jeune et si forte! Le sang des Feuardent, qui
vous brûle les joues, se révoltera encore longtemps, avant de se calmer
tout à fait.
--Peut-être, ajouta-t-elle en fronçant les rides de son front, que
des enfants, si vous en aviez, vous feraient plus de bien que tout le
reste; mais des enfants qui ne seraient pas des Feuardent!...
Et elle s'arrêta, comme si elle se fût repentie d'en avoir trop dit.
--Tenez, la Clotte, dit Jeanne-Madelaine en mettant sa main sur une
des mains desséchées de la vieille femme, je crois que j'ai la fièvre
depuis hier au soir.
Et alors, elle raconta sa rencontre avec le berger sous le porche du
vieux Presbytère, et la menace qu'il lui avait jetée et qu'elle n'avait
pu oublier.
La Clotte l'écouta en jetant sur elle un regard profond.
--Il y a d'autres anguilles sous roche, dit-elle en hochant la tête. La
fille de Louisine-à-la-hache n'a pas peur des sornettes que débitent
les bergers pour effrayer les fileuses. Je ne dis pas qu'ils n'aient
pas de méchants secrets pour faire mourir les bêtes et se venger des
maîtres qui les ont chassés; mais qu'est-ce qu'un de ces misérables
pourrait faire contre mademoiselle de Feuardent? Vous avez autre chose
que ça sur l'esprit, mon enfant...
Mais Jeanne le Hardouey resta muette, et la Clotte, qui semblait
chercher la pensée de Jeanne dans sa vieille tête, à elle, fouillait
les cheveux gris de sa tempe creusée, avec le bout de son aiguille à
bas, comme on cherche une chose perdue dans les cendres d'un foyer
éteint, et continuait à la dévisager de ses redoutables yeux pers.
--Vous qui avez connu tant de monde, la Clotte, dit, après quelques
minutes de silence, Jeanne le Hardouey, qui succombait enfin à sa
pensée secrète, avez-vous connu, dans les temps, un abbé de la
Croix-Jugan?
--L'abbé de la Croix-Jugan! Jéhoël de la Croix-Jugan! qu'on appelait
le frère Ranulphe de Blanchelande! s'écria tout à coup la Clotte,
redevenue Clotilde Mauduit, avec le frémissement d'un souvenir
qui galvanisait sa vieillesse, si je l'ai connu! Oui, ma fille;
mais pourquoi me demander cela? Qui vous a parlé de l'abbé de la
Croix-Jugan? Je ne l'ai que trop connu, ce Jéhoël. C'était avant
la révolution. Il était moine à l'abbaye. Sa famille l'y avait mis
presque au sortir de son enfance; et ma jeunesse, à moi, quand je
l'ai connu, commençait déjà à se passer. On disait que, comme tant
d'autres prêtres de grande famille, il n'avait pas de vocation, mais
que, toujours, chez les la Croix-Jugan, le dernier des enfants était
moine depuis des siècles. Si je l'ai connu! oh! ma fille, comme je
vous connais! Il sortait bien souvent de son monastère, et il s'en
venait chez le seigneur de Haut-Mesnil les jours qu'ils appelaient leur
jour de sabbat, et il voyait là de terribles spectacles pour un homme
qui devait un jour porter la mitre et la croix d'abbé. Jéhoël de la
Croix-Jugan! comme l'appelaient Remy Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil et
ses amis, car ils ne lui donnaient jamais son nom religieux de frère
Ranulphe, alors qu'il était avec eux, quoiqu'il portât la soutane
blanche et son manteau de chanoine de Saint-Norbert par dessus, quand
il venait au château, entre l'office et matines. J'ai ouï dire qu'ils
voulaient, en lui donnant son nom de gentilhomme, lui enfoncer dans le
cœur un dégoût encore plus profond que celui qu'il avait pour son état
de prêtre, et je n'ai pas de peine à croire que cela ait été l'idée de
pareils réprouvés, mon enfant!
--Comment était-il quand vous l'avez connu? fit avidement
Jeanne-Madelaine.
--Je vous l'ai dit, ma fille, il était bien jeune alors, dit la Clotte,
oui, jeune d'âge; mais qui le voyait ou l'entendait ne l'aurait
pas dit, car il était sombre comme un vieux. Jamais son visage ne
s'éclaircissait. On disait qu'il n'était pas heureux d'être moine, mais
ce n'était pas, malgré sa grande jeunesse, un homme à se plaindre et
à porter la tonsure qui lui brûlait le crâne moins fièrement qu'il
n'eût fait un casque d'acier. Il était haut comme le ciel, et je crois
que l'orgueil était son plus grand vice. Car je vous l'ai déjà dit,
mon enfant, nous étions là, au château de Haut-Mesnil, une troupe
d'affolées, et jamais, au grand jamais, je n'ai entendu dire que l'abbé
de la Croix-Jugan ait oublié sa robe de prêtre avec aucune de nous.
--Pourquoi donc, s'il était ce que vous dites, repartit Jeanne,
allait-il au château de Haut-Mesnil?
--Pourquoi? qui sait pourquoi, ma fille? dit la Clotte. Il trouvait là
des seigneurs comme lui, des gens de sa sorte, et des occupations qui
lui plaisaient plus que les offices de son abbaye. Il n'était pas né
pour faire ce qu'il faisait... Il chassait souvent, tout moine qu'il
fût, avec les seigneurs de Haut-Mesnil, de la Haye et de Varanguebec,
et c'était toujours lui qui tuait le plus de loups ou de sangliers.
Que de fois je l'ai vu, à la soupée, couper la hure saignante et
les pattes boueuses de la bête tuée le matin et les plonger dans le
baquet d'eau-de-vie, à laquelle on mettait le feu, et dont on nous
barbouillait les lèvres. Oh! ma fille, je ne vous dirai pas les
blasphèmes et les abominations qu'il entendait alors. «Tiens, lui
disait Richard de Varanguebec en lui versant cette eau-de-vie à feu,
leur régal de démons, tu aimes mieux ça que le sang du Christ, buveur
de calice!» Mais il continuait de boire en silence, sombre comme le
bois de Limore, et froid comme un rocher de la mer, devant les excès
dont il était témoin... Non, ce n'était pas un homme comme un autre que
Jéhoël de la Croix-Jugan! Quand la révolution est venue, il a été un
des premiers qui aient disparu de son cloître. On raconte qu'il a passé
dans le Bocage, et qu'il a tué autant de Bleus qu'il avait jadis tué
de loups... Mais pourquoi me parlez-vous de l'abbé de la Croix-Jugan,
ma fille?... interrompit la Clotte, en laissant là ses souvenirs, vers
lesquels elle s'était précipitée, pour revenir à la question de Jeanne
le Hardouey.
--C'est qu'il est revenu à Blanchelande et qu'hier il était aux vêpres,
mère Clotte, répondit Jeanne-Madelaine.
--Il est revenu! fit avec éclat la vieille femme. Vous êtes sûre qu'il
est revenu, Jeanne de Feuardent? Ah! si vous ne vous trompez pas, je
me traînerai sur mon bâton jusqu'à l'église pour le revoir. Il a été
mêlé à une mauvaise et coupable jeunesse, mais dont le souvenir me
poursuit toujours. Quelquefois je crois, reprit-elle en fermant ses
yeux ardents et rigides comme si elle regardait en elle-même, oui, je
crois que les vices qu'on a eus vous ensorcellent, car pourquoi, moi
que voilà sur le bord de ma fosse, désiré-je revoir ce Jéhoël de la
Croix-Jugan?
--D'autant que vous ne le reconnaîtriez pas, mère Clotte! dit Jeanne.
Quand vous le reverrez, on peut vous défier de dire que c'est lui. On
raconte que, dans un moment de désespoir, quand il a vu les Chouans
perdus, il s'est tiré d'une arme à feu dans le visage. Dieu n'a pas
permis qu'il en soit mort, mais il lui a laissé sur la face l'empreinte
de son crime inaccompli pour en épouvanter les autres, et peut-être
pour lui en faire horreur à lui-même. Nous en avons tous tremblé hier,
à l'église de Blanchelande, quand il y a paru.
--Quoi! reprit la Clotte avec un sentiment d'étonnement, Jéhoël de
la Croix-Jugan n'a plus son beau visage de saint Michel qui tue le
dragon! Il l'a perdu sous le fer du suicide, comme nous, qui l'avons
trouvé si beau, nous, les mauvaises filles de Haut-Mesnil, nous avons
perdu notre beauté aussi sous les chagrins, l'abandon, les malheurs
du temps, la vieillesse! Il est jeune encore, lui, mais un coup de
feu et de désespoir l'a mis d'égal à égal avec nous! Ah! Jéhoël,
Jéhoël! ajouta-t-elle avec cette abstraction des vieillards, qui les
fait parler, quand ils sont seuls, aux spectres invisibles de leur
jeunesse, tu as donc porté les mains sur toi et détruit cette beauté
sinistre et funeste qui promettait ce que tu as tenu! Que dirait
Dlaïde[5] Malgy, si elle vivait et qu'elle te revît?
[Note 5: _Dlaïde_, abréviation normande du nom d'_Adélaïde_. Nous
l'écrivons comme on le prononce dans le pays.
(_Note de l'Auteur._)]
--Qu'était-ce que Dlaïde Malgy, mère Clotte? dit Jeanne le Hardouey
toute troublée, et dont l'intérêt s'accroissait à mesure que parlait la
vieille femme.
--C'était une de nous et la meilleure peut-être, fit la Mauduit;
c'était l'amie de votre mère, Jeanne de Feuardent. Mais, hélas!
Louisine, qui était sage, ne put sauver Dlaïde Malgy par ses conseils.
La pauvre enfant se perdit, comme toutes les hanteuses du château de
Haut-Mesnil, comme Marie Otto, Julie Travers, Odette Franchomme, et
Clotilde Mauduit avec elles, toutes filles orgueilleuses, qui aimèrent
mieux être des maîtresses de seigneurs que d'épouser des paysans,
comme leurs mères. Vous ne savez pas, Jeanne de Feuardent, vous ne
saurez jamais, vous qui avez été forcée d'épouser un vassal de votre
père, ce que c'est que l'amour de ces hommes qui, autrefois, étaient
les maîtres des autres, et qui se vantaient que la couleur du sang de
leurs veines n'était pas la même que celle de notre sang. Allez! il
était impossible d'y résister. Dlaïde Malgy l'apprit par sa propre
expérience. Elle fut une des plus folles de ces folles qui livrèrent
leur vertu à Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil et à ses abominables
compagnons. Mais aussi qu'elle en fut punie! Ah! nous avons toutes
été châtiées! Mais elle fut la première qui sentit la main de Dieu
s'étendre comme un feu sur elle. Au sein de toutes ces perditions
dans lesquelles se consumaient nos jeunesses, elle aima Jéhoël de la
Croix-Jugan, le beau et blanc moine de Blanchelande, comme elle n'avait
aimé personne, comme elle ne croyait pas, elle qui avait été si rieuse
et si légère de cœur, qu'on pût aimer un homme, un être fait avec de la
terre et qui doit mourir! Elle ne s'en cacha point. Belle, amoureuse,
devenue effrontée, elle croyait facile de se faire aimer... Mais elle
s'abusa. Elle fut méprisée pour sa peine. Nous n'étions pas dans
les passions de ce Jéhoël, s'il en avait. Roger de la Haye, Richard
de Varanguebec, Jacques de Néhou, Lucas de Lablaierie, Guillaume de
Hautemer, se moquèrent de l'amour méprisé de Dlaïde. «Fais ta belle
et ta fière, maintenant! disaient-ils. Tu n'as pas même su mettre
le feu à la robe d'amadou d'un moine. Tu as trouvé ton maître, ton
maître qui ne veut pas de toi.» Elle, exaspérée par leurs railleries,
jura qu'il l'aimerait. Mais ce serment fut un parjure... Jéhoël avait
des pensées qu'on ne savait pas. L'acier de son fusil de chasse était
moins dur que son cœur orgueilleux, et le sang des bêtes massacrées
qu'il rapportait sur ses mains du fond des forêts, il ne l'essuya
jamais à nos tabliers! Nous ne lui étions rien! Un soir, Dlaïde, devant
nous toutes, dans un de ces repas qui duraient des nuits, lui avoua
son amour insensé... Mais, au lieu de l'écouter, il prit au mur un
cor de cuivre, et, y collant ses lèvres pâles, il couvrit la voix de
la malheureuse des sons impitoyables du cor, et lui sonna longtemps
un air outrageant et terrible, comme s'il eût été un des Archanges
qui sonneront un jour le dernier jugement! Je vivrais cent ans,
Jeanne-Madelaine, que je n'oublierais pas ce mouvement formidable, et
l'action cruelle de ce prêtre, et l'air qu'il avait en l'accomplissant!
Pour Dlaïde, elle en tomba folle tout à fait. La pauvre tête perdue
s'abandonna aux faiseuses de breuvages, qui lui donnèrent des poudres
pour se faire aimer. Elle les jetait subtilement, par derrière, dans le
verre du moine, à la soupée; mais les poudres étaient des menteries.
Rien ne pouvait empoisonner l'âme de Jéhoël. Tout indigne qu'il fût,
Dieu gardait-il son prêtre? ou l'Esprit des ténèbres se servait-il de
l'oint du Seigneur pour mieux maîtriser le cœur de Dlaïde?... Exemple
effroyable pour nous toutes, mais qui ne nous profita pas! Dlaïde Malgy
passa bientôt pour une possédée et une coureuse de guilledou, dans tout
le pays. Les femmes se signaient quand elles la rencontraient le long
des chemins, ou assise contre les haies, presque à l'état d'idiote,
tant elle avait le cœur navré! D'aucuns disaient qu'elle n'était pas
toujours si tranquille... et que, la nuit, on l'avait vue souvent
se rouler, avec des cris, sur les _têtes de chat_ de la chaussée de
Broquebœuf, hurlant de douleur, au clair de lune, comme une louve qui a
faim. C'était peut-être une invention que cette _dirie_ de la chaussée
de Broquebœuf... mais ce qui est certain, c'est que, dans le temps,
quand nous allions nous baigner dans la rivière, je comptai bien des
meurtrissures, bien des places bleues sur son pauvre corps, et quand
je lui demandais: «Qu'est-ce donc que ça? où t'es-tu mise?...» elle
me disait, dans son égarement: «C'est une gangrène qui me vient du
cœur et qui me doit manger partout.» Ah! sa beauté et sa santé furent
bientôt mangées. La toux la prit. C'était la plus faible d'entre nous.
Mais la maladie et son corps, qui se fondait comme un suif au feu, ne
l'empêchèrent point de mener la vie que nous menions à Haut-Mesnil. Ce
n'étaient pas des délicats que les débauchés qui y vivaient! L'amour
de la Malgy pour Jéhoël, sa maladie, sa maigreur, sa langueur, qu'elle
enflammait en buvant du genièvre, comme on boit de l'eau quand on a
soif, ce qui fit bientôt trembler les mains, bleuir les lèvres, perdre
la voix, rien n'arrêta les forcenés dont elle était entourée. Ils
aimaient, disaient-ils, à monter dans le clocher quand il brûle! et
ils se passaient de main en main cette mourante, dont chacun prenait
sa bouchée, cette fille consumée, qui flambait encore par dedans,
mais pas pour eux! Ils l'ont tuée ainsi, l'infortunée! Ça ne fut pas
long... Mais pourquoi pâlissez-vous, Jeanne de Feuardent? s'écria,
en s'interrompant, Clotilde Mauduit, épouvantée du visage de Jeanne.
Ah! ma fille, Jéhoël a-t-il encore le don d'émouvoir les femmes,
maintenant qu'il n'est plus le beau Jéhoël d'autrefois? A-t-il encore
cette puissance diabolique qu'on crut longtemps accordée par l'enfer
à ce prêtre glacé, puisque, malgré le changement de son visage, vous
pâlissez, ma fille, rien qu'à m'en entendre parler?...
La femme des passions avait vu l'éclair souterrain qu'elles jettent
parfois du fond d'une âme.
--Ai-je donc pâli? fit Jeanne effrayée à son tour.
--Oui, ma fille, dit la Clotte, pensive devant cette pâleur, comme le
médecin pénétrant devant le premier symptôme du mal caché, et, Dieu me
punisse, je crois même que vous pâlissez encore!
Jeanne-Madelaine baissa les yeux et ne répondit pas, car elle sentait
que la Clotte disait vrai, et que quelque chose de terrifiant et
d'indicible lui étreignait le cœur et le lui tordait encore plus fort
que la veille aux vêpres, à la même heure. Clouée sur l'escabeau où
elle s'était assise, elle ne put pas même, elle, Jeanne la forte,
relever ses paupières, lourdes comme d'un plomb mortel, vers la Clotte,
qui ne parlait plus.
Maître Louis Tainnebouy, qui n'était pas un moraliste et qui regardait
plus au poil de ses bœufs qu'à l'âme humaine, m'avait peint d'un mot
rude et terrible, dans son patois de mots et d'idées, ce que je cherche
à exprimer avec des nuances.
--Les femmes se perdent avec des histoires! me dit-il. La vieille
sorcière de la Clotte avait _écopi_ sur maîtresse le Hardouey le venin
de ses radoteries. A dater de ce moment, elle s'hébéta, comme la Malgy,
ajouta-t-il; elle avait le sang tourné.