Jeanne le Hardouey, après avoir quitté Nônon Cocouan, se dirigea
vers le Clos par le chemin qu'elle suivait souvent. Ai-je besoin de
dire maintenant que c'était une de ces femmes dont les impressions
se succédaient avec la régularité que leur naturel imprime aux êtres
forts? Et cependant le prêtre qu'elle venait de voir, ce tragique
Balafré en capuchon, et ce que lui en avait raconté cette _flânière_
de Nônon Cocouan, s'enfonçait en elle avec puissance et l'empêchait
de marcher aussi vite qu'elle l'aurait fait dans tout autre moment.
Les chemins étaient déserts. Les gens des vêpres s'en étaient allés
dans des directions différentes. Malgré ce qu'elle avait dit à Nônon,
qu'elle irait vite une fois qu'elle serait seule, elle ne se hâtait
pas, car nulle peur ne la dominait. Il ne faisait pas froid, du reste.
Le temps était doux, quoique agité. C'était une de ces molles journées
du commencement de l'hiver, où le vent souffle du sud, et où les nuées,
grises comme le fer et basses à toucher presque avec la main, semblent
peser sur nos têtes. Jeanne ne vit rien qui justifiât les appréhensions
de la Cocouan.
Elle passa de jour encore au vieux Presbytère. Tout y était solitaire
et silencieux. Seulement, sous une des grandes ouvertures de la cour,
cintrée comme l'arche d'un pont et fermée autrefois par des portes
colossales, maintenant arrachées de leurs énormes gonds, restés
rouillés dans les murs, elle aperçut un de ces bergers rôdeurs, la
terreur du pays, occupé à faire brouter à quelques maigres chèvres
l'herbe rare qui poussait dans les cours vides de cette espèce de
manoir.
Elle le reconnut. C'était un berger qui s'était, il y avait peu de
temps, présenté chez maître Thomas le Hardouey pour de l'ouvrage, et
que maître Thomas avait rudement repoussé, ne voulant pas, disait-il,
employer des gens sans aveu. Le Hardouey partageait contre ces gens-là
les préjugés de maître Tainnebouy, qui sont, du reste, les préjugés
universels de la contrée. Mais, comme il était riche et puissant, il ne
cachait pas ses antipathies, et il semblait provoquer les bergers à une
lutte ouverte contre lui pour les accabler.
On lui avait plus d'une fois entendu dire, soit au moulin, chez
Lendormi, soit à la forge, chez Dussaucey, le maréchal ferrant, qu'à
la première mortalité de ses bêtes, au moindre malheur qui arriverait
et qu'on pourrait imputer aux bergers, il en nettoierait le pays
pour tout jamais. Certainement de telles paroles, que beaucoup de
gens trouvaient imprudentes, n'étaient pas ignorées des hommes contre
lesquelles elles avaient été proférées, et cela pouvait donner à
Jeanne, isolée dans des chemins écartés, l'idée que l'homme chassé par
son mari et qu'elle y rencontrait par hasard était fort capable de
lui _faire un mauvais parti_; mais si cette idée lui vint à la tête,
elle n'en montra rien, et elle fut la première, selon la coutume des
campagnes quand on se rencontre, à adresser la parole au berger.
Il était assis sur une de ces grosses pierres comme on en trouve à côté
de toutes les portes en Normandie. Il était enveloppé dans sa limousine
aux grandes raies rousses et blanches, espèce de manteau qui ressemble
à un cotillon de femme qu'on s'agraferait autour du cou. Son immobilité
était telle que ses yeux mêmes ne remuaient pas et qu'on l'aurait
volontiers pris pour une momie druidique, déterrée de quelque caverne
gauloise.
Il était nécessaire que Jeanne, pour gagner dans la direction où
elle marchait, passât devant lui, et il dut la voir venir à plus de
vingt pas de distance; mais ses yeux verdâtres, qui, comme les yeux
de certains poissons, semblaient avoir été faits pour traverser des
milieux plus denses que l'élément qui nous entoure, ne témoignaient
point par leur expression qu'ils l'eussent seulement aperçue.
--Dis donc, le pâtre! lui cria-t-elle, y a-t-il longtemps que les gens
qui sortaient des vêpres sont passés, et crois-tu qu'en traversant
la Prairie aux Ajoncs qui coupe le chemin d'ici au Clos, je pourrais
encore les rattraper?
Mais il ne répondit pas. Il ne fit pas un geste. Ses yeux restèrent
dans la direction qu'ils avaient quand elle s'était trouvée devant lui,
et elle se crut obligée de répéter plus haut la question qu'elle lui
avait faite, pensant qu'il ne l'avait pas entendue.
--Es-tu sourd, pâtureau? lui dit-elle, impatientée comme une femme qui
a l'habitude d'être obéie et pour qui toute parole aux inférieurs était
commandement.
--Sourd pour vous, vère! dit enfin le berger, toujours immobile; sourd
comme un _mouron_, sourd comme un caillou, sourd comme votre mari
et vous avez été sourds pour moi, maîtresse le Hardouey! Pourquoi
m'demandez-vous quéque chose? Ne m'avez-vous pas tout refusé l'aut'e
jour? Je n'ai rien à vous dire, pas plus que vous n'avez eu rien à me
donner. T'nez, ajouta-t-il, en prenant un long fétu à la paille de ses
sabots et le brisant, la paille est rompue! Craiyez-vous que les deux
bouts que v'là et que je jette, le vent qui souffle puisse les réunir
et les renouer?
Il y avait un tremblement de colère dans la voix gutturale de ce pâtre,
qui accomplissait, sans le savoir, à des siècles de distance, le vieux
rite de guerre des anciens Normands.
--Allons! allons, pas de rancune, berger! répondit Jeanne, en voyant
qu'elle était seule avec cet homme irrité qui tenait à la main un
bâton de houx, coupé fraîchement dans les haies. Dis-moi ce que je te
demande, et quand tu passeras par le Clos et que mon mari sera absent,
je te mettrai du pain blanc et un bon morceau de lard dans ton bissac.
--Gardez votre pain et votre lard pour vos chiens! reprit-il. Ce n'est
pas avec de la viande ou du pain qu'on apaise la colère d'un homme.
Non, non! l'homme qui dépendrait de son ventre au point de manger
l'oubli des injures avec le pain qu'on lui jetterait, n'aurait qu'un
gésier à la place de cœur. J'compterons pus tard, maîtresse le Hardouey!
--Prends garde aux menaces, pâtureau! fit-elle, plus menaçante que lui
et entraînée par son caractère décidé.
--Ah! je sais bien, dit le berger, avec un regard profond et une bouche
amère, que vous êtes haute comme le temps, maîtresse le Hardouey! Mais
vous n'êtes pas ici sous les poutres de votre cuisine. Vous êtes au
vieux Presbytère, dans un mauvais carrefour où âme qui vive ne passera
plus maintenant que demain matin. Qu'est-ce donc qui m'empêcherait,
si je voulais? ajouta-t-il lentement en grinçant un sourire féroce
qui fit briller son œil vitreux, et montrant son bâton de houx...
Mais je ne veux pas! Non, je ne veux pas! fit-il avec explosion. Les
coups attirent les coups. Lâchez c'te pierre que vous avez prise et
soyez tranquille. Je ne vous toucherai pas! Ils diraient que je vous
ai assassinée, si je portais seulement la main à votre chignon, et
je roulerais bientôt au fond de la prison de Coutances. Il y a de
meilleures vengeances et plus sûres. La corne met du temps à venir
au tauret et ses coups n'en sont que plus mortels. Allez! marchez!
insista-t-il d'une voix sinistre. Vous vous souviendrez longtemps des
vêpres d'où vous sortez, maîtresse le Hardouey!
Et il se leva de sa pierre conique, se prit à siffler un air bizarre
qui attira un chien aux longs poils blancs, droits et pointus comme
des arêtes, et de cette espèce particulière, dite _de berger_, le plus
intelligent des chiens, mais aussi le plus mélancolique, et il alla
rassembler ses chèvres éparses dans la cour.
Jeanne, trop fière pour ajouter un mot à ceux qu'elle avait déjà
prononcés, passa et prit la Prairie aux Ajoncs, moins inquiète de
la déclaration de guerre du berger que frappée de ses dernières
paroles. Qu'entendait-il, en effet, par ces vêpres dont il lui disait
de se souvenir? Quel rapport pouvait-il y avoir entre une cérémonie
religieuse et un de ces pâtres qui n'avaient peut-être pas reçu le
baptême, païens ambulants qu'on ne voyait jamais aux églises et qu'on
avait plus d'une fois rencontrés menant paître leurs brebis sur
l'herbe sacrée des cimetières, au grand scandale des gens religieux?
Ces vêpres, il est vrai, étaient déjà marquées pour elle d'un point
de rappel singulier; la vue de ce prêtre inconnu qui lui avait mis au
cœur des sensations si peu familières à sa nature tranquille et forte!
Le mot du berger, coïncidant avec la rencontre de ce martyr des Bleus,
comme lui avait conté Nônon, les Bleus contre lesquels se serait battu
Loup de Feuardent, s'il avait vécu lors des guerres de l'Ouest, ce mot,
venant après l'impression qu'elle avait reçue pendant les vêpres, la
redoublait et la faisait fermenter en elle. C'est quelquefois une si
faible chose que le mystère d'organisation de la tête humaine, qu'une
circonstance (la plus misérable des circonstances, une coïncidence, un
hasard) la trouble d'abord et finit par l'asservir. Jeanne rentra au
Clos toute pensive, ne pouvant s'empêcher d'associer dans ses émotions
intérieures l'idée du sombre prêtre et les menaces du berger.
Mais son activité et ses occupations ordinaires la tirèrent _de devant
elle_, comme on dit, et lui furent de salutaires distractions. Elle se
débarrassa de sa pelisse bleue et de ses sabots aux _plettes_ noires,
et elle se mit à tourner dans sa maison, le front aussi serein que si
rien d'insolite n'avait traversé son esprit.
Elle donna ses ordres accoutumés pour le souper des gens, leur parla à
tous comme elle en avait l'habitude et fixa à chacun sa quote-part de
travail pour la journée du lendemain. Domestiques et journaliers, les
gens du Clos étaient nombreux et formaient une large attablée dans la
cuisine de maître Thomas le Hardouey. Pendant que Jeanne surveillait
toutes choses avec cet œil vigilant qui est l'attribut de la royauté
domestique comme de l'autre royauté, elle entendit qu'on s'entretenait,
autour de la table, du prêtre au noir capuchon, qui avait presque
épouvanté à la procession tous les paroissiens de Blanchelande. C'était
là l'événement du jour.
--Je ne sais pas son nom de chrétien, disait le grand valet, beau
parleur aux cheveux frisés, qui mangeait une énorme galette de sarrazin
beurrée de graisse d'oie, mais Dieu me punisse si on lui ferait tort
en l'appelant l'abbé de la _goule fracassée_!
--J'ai bien vu des coups de fusil dans ma vie, reprenait à son tour le
batteur en grange, qui avait servi sous le général Pichegru, mais je ne
peux croire que ce soient là de véritables marques de coups de fusil,
tirés par les hommes. Si le diable en a une fabrique dans l'arsenal
de son enfer, ils doivent marquer comme cela ceux qu'ils atteignent
et qu'ils ne couchent pas à tout jamais sur le carreau. Au demeurant,
il a plus l'air d'un soldat que d'un prêtre, ce capuchon-là! Je l'ai
vu samedi, vers quatre heures de relevée, qui galopait dans le chemin
qui est sous la Chesnaie-Centsous, un chemin de perdition où verse
plus d'une paire de charrettes par hiver; il montait une pouliche
qui semblait avoir le feu sous le ventre. Par le _flêt_ du démon! je
vous _affie_ et certifie qu'il n'y avait pas dans toute l'armée de
Hollande, de l'époque où j'y étais, bien des douzaines de capitaines
de dragons aussi crânement vissés que lui sur leur selle.--Ceci se
rapportait assez exactement à ce qu'avait dit Nônon Cocouan à Jeanne
de l'arrivée du prêtre étranger chez M. le curé de Blanchelande. Mais,
hors ce détail, les domestiques du Clos en savaient beaucoup moins long
que Nônon sur le compte de cet abbé, dont la présence inattendue et
la grandiose laideur avaient remué pourtant cette population, si peu
extérieure, occupée de travail et de gain, fidèle à l'esprit de ses
pères, dont l'ancien cri de guerre était: _gainage!_ lourde à soulever
par conséquent, et qui n'a pas, comme les populations du Midi, de pente
naturelle vers l'émotion et l'intérêt dramatique.
Or, il était dit que, ce soir-là, Jeanne ne pourrait se séparer de
la pensée de l'être funeste qu'elle avait vu sous ces vêtements de
prêtre, si peu faits pour lui. Elle la repoussait comme une obsession
fatidique, et tout, autour d'elle, la lui rejetait. Il y a parfois dans
la vie de ces entrelacements de circonstances qui semblent donner le
droit de croire au destin! Les domestiques sortis ou couchés, après
leur repas du soir, Jeanne-Madelaine ordonna le souper de son mari et
le sien.
Habituellement, maître Thomas le Hardouey, quand il n'était pas aux
foires et aux marchés des cantons voisins, ne rentrait guère au Clos
que vers sept heures, pour souper tête à tête avec sa femme ou un
ami en tiers, quelque fermier des environs, invité à venir jaser,
à la veillée. La maison du Clos qu'ils habitaient était un ancien
manoir un peu délabré vers les ailes, séparé de la ferme, placé
au fond d'une seconde cour, et quoique ce manoir fût divisé en
plusieurs appartements, qu'il y eût une salle à manger et un _salon de
compagnie_ où Jeanne avait rangé, avec un orgueil douloureux, toute la
richesse mobilière qu'elle avait de son père, c'est-à-dire quelques
vieux portraits de famille des Feuardent, cependant elle et son mari
mangeaient sur une table à part, dans leur cuisine, ne croyant pas
déroger à leur dignité de maîtres ni compromettre leur autorité, en
restant sous les yeux de leurs gens.
C'est une idée du temps présent, où le pouvoir domestique a été dégradé
comme tous les autres pouvoirs, de croire qu'en se retirant de la vie
commune, on sauvegarde un respect qui n'existe plus. Il ne faut pas
s'abuser: quand on s'abrite avec tant de soin contre le contact de
ses inférieurs, on ne préserve guère que ses propres délicatesses,
et qui dit délicatesse, dit toujours un peu de faiblesse par quelque
côté. Certainement si les mœurs étaient fortes comme elles l'étaient
autrefois, l'homme ne croirait pas que s'isoler de ses serviteurs fût
un moyen de se faire respecter ou redouter davantage. Le respect est
bien plus personnel qu'on ne pense. Nous sommes tous plus ou moins
soldats ou chefs dans la vie; eh bien! avons-nous jamais vu que les
soldats en campagne fussent moins soumis à leurs chefs, parce qu'ils
vivent plus étroitement avec eux? Jeanne le Hardouey et son mari
avaient donc conservé l'antique coutume féodale de vivre au milieu de
leurs serviteurs, coutume qui n'est plus gardée aujourd'hui (si elle
l'est encore) que par quelques fermiers représentant les anciennes
mœurs du pays. Jeanne-Madelaine de Feuardent, élevée à la campagne,
la fille de Louisine-à-la-hache, n'avait aucune des fausses fiertés
ou des pusillanimes répugnances qui caractérisent les femmes des
villes. Pendant que la vieille Gotton préparait le souper, elle
dressa elle-même le couvert. Elle dépliait une de ces belles nappes
ouvrées, éblouissantes de blancheur et qui sentent le thym sur lequel
on les a étendues, quand maître le Hardouey entra, suivi du curé de
Blanchelande, qu'il avait rencontré, dit-il, au bas de l'avenue qui
menait au Clos.
--Jeanne, fit-il, v'là monsieur le curé que j'ai rencontré dans ma
tournée d'après les vêpres, et que j'ai engagé, comme c'est dimanche, à
venir souper avec nous.
Jeanne accueillit le curé comme elle avait accoutumé de le faire. Elle
le voyait souvent, et souvent elle lui avait donné de l'argent ou du
blé pour les pauvres de la paroisse; car, religieuse d'éducation et
royale de cœur, Jeanne était aumônière, comme disaient les mendiants
du pays, qui ôtaient leur bonnet de laine grise, quand ils parlaient
d'elle.
Cette libéralité, qui s'exerçait parfois à l'insu de maître le
Hardouey, était une raison pour que le curé vînt fréquemment au Clos.
Il n'y était guère attiré par le maître du logis, qui avait acheté des
biens d'Église, et dont la réputation était, pour cette raison, loin
d'être bonne.
Le Temps, qui jette sur toutes choses, grain à grain, une impalpable
poussière, laquelle, sans l'histoire, finirait par couvrir les
événements les plus hauts, le Temps a déjà répandu son sable niveleur
sur bien des circonstances d'une époque si peu éloignée, et nous
n'avons plus la note juste que donnaient les sentiments d'alors. Un
acquéreur des biens d'Église inspirait à peu près l'horreur qu'inspire
le voleur sacrilége, et il n'y a guère que la raison immortelle de
l'homme d'État qui comprenne bien aujourd'hui ce qu'avait de grand et
de sacré une opinion qui paraît excessive aux esprits lâches et perdus
de la génération actuelle. Au sortir de ces guerres civiles, le curé
de Blanchelande avait besoin de se rappeler son ministère de paix
et de miséricorde, pour ne pas regarder Thomas le Hardouey comme un
ennemi. Aussi n'était-ce qu'en considération de Jeanne qu'il acceptait
les politesses du riche propriétaire, son paroissien. Ce dernier les
faisait, du reste, un peu par déférence pour sa femme, et aussi par
cet esprit de faste grossier et d'hospitalité bruyante, l'attribut
de tous les parvenus. Le curé, d'un autre côté, avait en lui tout ce
qui fait pardonner d'être prêtre aux esprits irréligieux, bornés et
sensuels, comme était le Hardouey et comme il en est tant sorti du
giron du dix-huitième siècle. L'abbé Caillemer était ce qu'on appelle
un homme à pleine main, de joviale humeur, rond d'esprit comme de
ventre, ayant de la foi et des mœurs, malgré son amour pour le cidre en
bouteille, le _gloria_ et le pousse-café, trois petits écueils contre
lesquels, hélas! vient échouer quelquefois la mâle sévérité d'un clergé
né pauvre, et dont la jeunesse n'a pas connu les premières jouissances
de la vie. L'abbé Caillemer ajoutait à toutes ces qualités vulgaires
de n'avoir point, dans son être extérieur, ce caractère de dignité
sacerdotale que la basse classe des esprits ne peut souffrir, parce
qu'il lui impose, et qu'elle est obligée de le respecter.
--Quand j'ai rencontré monsieur le curé, fit le fermier en s'asseyant
à sa table, étincelante de pots d'étain, et en s'adressant à sa femme,
il n'était pas seul, il avait avec lui un confrère. Et si ce n'était
pas un confrère, et que je ne craignisse pas de manquer de respect
à monsieur le curé, je dirais qu'il a plutôt l'air d'un diable que
d'un prêtre. Je l'ai invité aussi à notre repas, quoique, par ma foi,
Jeannine, vous eussiez bien pu, toute hardie que vous êtes, en avoir
peur.
Jeanne sourit, mais la pommette de sa joue brûlait.
--Je sais, dit-elle; je l'ai vu aux vêpres et au salut.
--C'est l'abbé de la Croix-Jugan, ma chère madame, fit le curé, en
nouant sa serviette sous son menton pour ne pas gâter, en mangeant,
sa belle soutane des dimanches, et vous avez tort de prendre pour de
la fierté, je vous l'ai déjà dit, maître le Hardouey, le refus qu'il
a fait de souper avec nous ce soir, car je sais, de source certaine,
qu'il est invité, depuis huit jours, chez M^{me} la comtesse de
Montsurvent.
--Humph! fit le Hardouey d'un ton défiant et incrédule, ne dites pas
que celui-là n'est pas fier, monsieur le curé. Je ne suis pas déniché
d'hier matin, et me connais encore à l'air des hommes... Mais Dieu
de Dieu! où donc a-t-il pris ses effroyables blessures qui lui ont
retourné le visage comme un soc de la charrue retourne un champ?
--Ah! sainte mère de Dieu! fit le curé, qui avalait _ore profundo_ une
large cuillerée de soupe aux choux, c'est une assez tragique histoire!
Et, commère comme il était, il entama l'histoire de l'abbé de la
Croix-Jugan.
--C'était, apprit-il à ses hôtes, le quatrième fils du marquis de la
Croix-Jugan, l'un des plus anciens noms du Cotentin avec les Toustain,
les Hautemer et les Hauteville. Selon la coutume de la noblesse de
France, l'aîné de la Croix-Jugan avait succédé aux biens considérables
de son père, et, plus tard, avait émigré. Le cadet, entré dans la
Maison du Roi, était, au commencement de la Révolution, lieutenant
aux gardes du Corps, et avait été, au 10 août, massacré en défendant
la porte de Marie-Antoinette. Le troisième, sur le berceau duquel on
avait mis le ruban de l'ordre de Malte, était allé, vers quinze ans,
rejoindre son oncle le commandeur, et commencer ce qu'on appelait les
caravanes. Enfin, le dernier de tous, celui dont il était question,
obligé d'être prêtre pour obéir à la loi des familles nobles de ce
temps, et destiné à devenir, bien jeune encore, évêque de Coutances et
abbé de l'abbaye de Blanchelande, n'était encore que simple moine quand
la Révolution éclata.
--Et une bonne abbaye que Blanchelande! fit maître le Hardouey, et qui
valait gros à l'abbé! C'était là une maison de bénédiction pour ceux
qui l'habitaient. On n'y riait pas que du bout des dents, comme saint
Médard, et on n'y chantait pas que du plain-chant, comme dans votre
église, monsieur le curé. On y passait le temps joyeusement à l'époque
où le Talaru menait le diocèse comme un ivrogne mène sa jument, et
jarnigoi! ce n'est pas menterie, monsieur le curé, car j'ai vu, moi,
cet évêque d'ancien régime et tous les moines de l'abbaye!..
--Allons, allons, maître Thomas, dit le curé en interrompant
amicalement les souvenirs peu respectueux de son paroissien, je ne veux
pas savoir ce que vous prétendez avoir vu, et, d'ailleurs, vous êtes
un petit brin mauvaise langue et peut-être mauvaise vue et mauvaise
mémoire par-dessus le marché. Je sais qu'il y a eu bien des abus et
bien du péché, même dans l'Église, et que notre seigneur de Talaru,
qui avait été officier de cavalerie, n'avait pas assez oublié l'esprit
de son premier état. Mais à tout péché miséricorde, d'autant qu'il
est mort comme un saint dans les tristesses de l'émigration! Dieu lui
a fait la grâce d'expier, par sa mort, le scandale qu'il avait causé
pendant sa vie.
--Je ne dis pas que non... mais enfin... suffit! dit le Hardouey, qui
voyait l'œil de Jeanne devenir d'un bleu plus sombre en le regardant.
Toujours est-il que ce n'est pas en chantant matines ou vêpres qu'il
s'est ainsi marqué le visage, votre abbé de la Croix-Jugan!
--Je crois bien! repartit le curé en joignant les mains sur son rabat
avec componction. Ah! mes chers amis, que nous sommes de fragiles
créatures! poursuivit-il avec la dolente onction qu'il avait quand il
faisait son prône; mais aussi cette Révolution, fille de Satan, avait
renversé toutes les têtes, et elle doit porter le poids de bien des
iniquités. L'abbé de la Croix-Jugan qui s'appelait, à Blanchelande,
le frère Ranulphe, aurait-il jamais quitté son monastère sans la
persécution de l'Église? Au lieu d'émigrer, comme nous autres, qui
disions la messe à Jersey ou à Guernesey, il oublia que l'Église
avait horreur du sang, et il s'alla battre avec les seigneurs et les
gentilshommes dans la Vendée et dans le Maine, et, plus tard, dans ce
côté du bas pays.
--Oh! oh! il aurait donc chouanné, monsieur l'abbé? dit maître Thomas
le Hardouey avec une expression d'ironie qui montrait combien il était
dominé par les passions du temps, à moitié apaisées, mais toujours
brûlantes; car c'était un compagnon assez madré pour ne point se
risquer aux imprudences et pour tourner sept fois sa langue dans sa
bouche avant de lâcher le moindre mot compromettant.
--Oui, il a chouanné, reprit gravement le curé de Caillemer, ce qui ne
convenait guère à un homme de son état, à un lévite, à un prêtre. C'est
la vérité. Mais, sainte Vierge! c'est la vérité aussi que le bon Dieu
l'en a puni et lui a écrit, en lettres assez profondes, un terrible
châtiment sur le visage.
Du reste, les circonstances ont tellement dépassé les limites de la
prudence humaine, et la cause pour laquelle l'abbé de la Croix-Jugan
se battait était si sacrée, puisque c'était celle de notre sainte
religion, qu'on n'aurait encore rien à dire s'il n'avait que chouanné,
mais...
--Eh! mais?... fit le Hardouey, l'œil pétillant d'une curiosité
haineuse, en tenant son verre à la hauteur de sa bouche, mais ne buvant
pas.
--Mais... reprit le curé en baissant la voix, comme s'il avait un
douloureux aveu à faire.
Jeanne eut une espèce de frisson qui courut dans les racines de
ses cheveux, relevés droit sous la dentelle de sa coiffe, et qui
découvraient les sept pointes de son front impérieux.
--Il y a pis, continua le curé, que de répandre le sang des ennemis
du Seigneur et de son Église, quoique ce ne soit pas à un prêtre à
le faire et que les Saints Canons le défendent. Et, si je dis ceci,
mes chers paroissiens, ce n'est pas que j'oublie le précepte de
la charité, mais c'est bon, parfois, pour l'exemple, de proclamer
la vérité. D'ailleurs, si l'abbé de la Croix-Jugan a été un grand
coupable, il est maintenant un grand pénitent. Entraîné sans doute
par les passions de cette vie de soldat qu'il a menée, il s'est, un
instant, perdu dans les voies humaines. Après le combat de la Fosse,
il crut la cause de son parti désespérée, et, oubliant tout à fait
qu'il était un chrétien et un prêtre, il osa, de ses mains consacrées,
accomplir sur sa personne l'exécrable crime du suicide, qui termina la
vie de l'infâme Judas.
--Comment! c'est lui qui s'est ainsi labouré la face?... dit le
Hardouey.
--C'est lui, répondit le curé, mais ce n'est pas lui tout seul.
Et il raconta la scène qui avait eu lieu chez Marie Hecquet, comment
cette brave femme avait sauvé le suicidé et l'avait arraché à la mort.
Jeanne écoutait ce récit avec une horreur passionnée, visible seulement
à l'entr'ouvrement de sa belle bouche et à la contraction de ses
sourcils. Elle ne jeta point de ces interjections par lesquelles les
âmes faibles se soulagent. Elle demeura silencieuse, et la rêverie qui
l'avait saisie à vêpres recommença.