Or, ce jour-là précisément, à ces vêpres qui, plus tard, lui devinrent
fatales, une femme, jeune encore, assistait dans un des premiers bancs
de l'église qui touchaient au chœur. Comme elle habitait un peu loin
de là, elle était arrivée tard à l'office. N'oublions pas de dire
qu'on était en Avent, dans ces temps d'attente pour l'Église, macérée
par la pénitence, et qui s'harmonisent si bien avec la tristesse de
l'hiver. Il semble qu'ayant à son usage toutes les grandeurs de la
poésie pour exprimer la grandeur de toutes les vérités, l'Église ait
combiné, dans un esprit profond, l'effet de ses cérémonies avec l'effet
de la nature et des saisons, inévitable aux imaginations humaines. A
cette époque, elle éteint la pourpre dans le violet de ses ornements,
emblème de la gravité de ses espérances. En raison de la saison et de
l'heure avancée, l'église de Blanchelande commençait à se voiler de
teintes grisâtres, foncées par ces vitraux coloriés dont le reflet
est si mystérieux et si sombre quand le soleil ne les vivifie pas
de ses rayons. Ces vitraux, mêlés à la vitre vulgaire noircie par
le temps, étaient des débris sauvés de l'abbaye détruite. La femme
dont j'ai parlé s'unissait à mi-voix à la psalmodie des prêtres. Son
paroissien, de maroquin rouge, à tranche dorée, imprimé à Coutances
avec approbation et privilége de Mgr..., le premier évêque de ce
siége après la révolution, indiquait par son luxe (un peu barbare)
qu'elle n'était pas tout à fait une paysanne, ou que du moins c'était
une _richarde_, quoique son costume ressemblât beaucoup à celui de
la plupart des femmes qui occupaient les autres bancs de la nef.
Elle portait un mantelet ou pelisse, d'un tissu bleu-barbeau, à longs
poils, dont la cape doublée de même couleur tombait sur ses épaules,
et elle avait sur la tête la coiffure traditionnelle des filles de
la conquête, la coiffure blanche, très-élevée et dessinant comme le
cimier d'un casque, dont un gros chignon de cheveux châtains, hardiment
retroussés, formait la crinière. Cette femme avait pour mari un des
_gros_ propriétaires de Blanchelande et de Lessay, qui avait acquis
des biens nationaux, homme d'activité et d'industrie, un de ces hommes
qui poussent dans les ruines faites par les révolutions, comme les
giroflées (mais un peu moins purs) dans les crevasses d'un mur croulé;
un de ces compères qui pêchent du moins admirablement dans les eaux
troubles, s'ils ne les troublent pas pour mieux y pêcher. Autrefois,
quand elle était jeune fille, on appelait cette femme Jeanne-Madelaine
de Feuardent, un nom noble et révéré dans la contrée; mais depuis son
mariage, c'est-à-dire depuis dix ans, elle n'était plus que Jeanne le
Hardouey, ou, pour parler comme dans le pays, la femme à maître Thomas
le Hardouey. Tous les dimanches que le bon Dieu faisait, on la voyait
assister aux offices de la journée, assise contre la porte de son banc
ouvrant dans l'allée de la nef, la place d'honneur, parce qu'elle
permet mieux de voir la procession quand elle passe. Elle n'était point
une dévote, mais elle avait été religieusement élevée, et ses habitudes
étaient religieuses. Elle connaissait donc toutes les figures, plus
ou moins vénérables, du clergé paroissial et des églises voisines qui
envoyaient parfois à Blanchelande, politesse d'église à église, un de
leurs prêtres pour y dire la messe ou pour y prêcher.
C'est là ce qui expliquera son étonnement quand, ce jour-là, en levant
les yeux de son paroissien de maroquin rouge, elle aperçut un prêtre
de haute taille, et dont elle n'eût pas, certes, oublié la tournure,
si elle l'avait vu déjà, la figure à moitié cachée par son capuchon
rabattu, monter à l'une des stalles du chœur placées en face d'elle, et
s'y tenir dans une attitude d'orgueil sombre que la religion dont il
était le ministre n'avait pu plier. On célébrait le deuxième dimanche
de l'Avent, et au moment où, s'avançant des portes de la sacristie, en
traînant sur les dalles le manteau de son capuchon, il monta lentement
dans sa stalle, une voix chantait ces mots de l'antienne du jour... _et
statim veniet dominator_. Jeanne le Hardouey avait la traduction de ces
paroles dans son paroissien, imprimé sur deux colonnes, et elle ne put
s'empêcher d'en faire l'application à ce prêtre inconnu, à l'air si
étrangement dominateur!
Elle se retourna et demanda à Nônon Cocouan, la couturière, qui était
agenouillée sur le banc placé derrière le sien, si elle connaissait
ce prêtre, qu'elle lui désigna et qui était resté debout, adossé à
la stalle fermée; mais Nônon Cocouan, quoique fort au courant des
choses et du personnel de l'église de Blanchelande, pour laquelle elle
travaillait, eut beau regarder et s'informer en chuchotant à deux
ou trois commères des bancs voisins, elle ne put ramasser que des
négations ou des hochements de tête, et fut obligée d'avouer à Jeanne
qu'elle ni personne dans l'église ne connaissait le prêtre en question.
Nônon était une de ces vieilles filles entre trente-cinq et quarante
ans, plus près de quarante que de trente-cinq, qui ont été belles et un
peu fières, qui ont inspiré l'amour sans le partager, ou qui, si elles
l'ont éprouvé, l'ont caché soigneusement dans leur âme, car c'était
pour quelqu'un de plus haut placé qu'elles, et qu'elles _ne pouvaient
avoir_, comme dit l'expression populaire avec tant de mélancolie; enfin
une de ces belles pommes de passe-pomme, qui ont, hélas! passé malgré
le ferme et frais tissu de leur chair blanche et rose, mais qui, comme
la nèfle, meurtrie par l'hiver, devait conserver une douce saveur
jusque dans l'hiver de la vie!
Comme toutes ces dévotes à qui la joie et les tendresses maternelles
ont manqué, et qui n'ont plus à se cacher de l'amour de Dieu comme
elles se cachaient autrefois de l'amour d'un homme, Nônon Cocouan avait
l'âme ardente et portait dans toutes les pratiques de sa vie la flamme
longtemps contenue d'une jeunesse sans apaisement. Aussi les mauvais
plaisants, les beaux parleurs impies de Blanchelande la nommaient-ils
une _hanteuse de confessionnal_. Que pouvaient-ils comprendre à cette
rose mystique sauvage, dont la brûlante profondeur devait leur rester à
jamais cachée?
Cependant, je suis bien forcé de l'avouer, malgré ma sympathie
très-vive pour les vieilles filles dévotes, espèce de femmes envers
lesquelles on a toujours été d'une injustice aussi superficielle que
révoltante, Nônon Cocouan avait les petitesses, les enfantillages et
les défauts de son type. Elle aimait les prêtres, non-seulement dans
leur ministère, mais dans leurs personnes. Elle aimait à s'occuper
d'eux et de leurs affaires. Elle en était idolâtre. Idolâtrie
très-pure, du reste, mais qui avait bien ses ridicules et ses
légers inconvénients. Jeanne le Hardouey s'était bien adressée, en
l'interrogeant pour savoir le nom du prêtre imposant qui l'avait tant
frappée. Nul dans tout Blanchelande ne devait savoir ce qu'il était, si
Nônon Cocouan ne le savait pas.
Jeanne le Hardouey prit enfin son parti de cette ignorance. Sa
curiosité excitée n'était pas de la même nature que celle de Nônon.
Ces deux femmes différaient par trop de côtés pour éprouver, sur ce
point-là, rien de semblable. La curiosité de Jeanne tenait à des choses
qui venaient autant de sa destinée que de son caractère. Et d'ailleurs,
pour le moment, cet intérêt et cette curiosité n'avaient pas une
intensité si grande qu'elle ne pût très-bien attendre l'occasion
favorable pour la satisfaire. Elle se remit donc à suivre et à chanter
les vêpres; mais, involontairement, ses yeux se portaient de temps en
temps sur les lignes altières de ce capuchon noir, immobile et debout
dans sa stalle fermée, autour duquel l'ombre des voûtes, croissant à
chaque minute, tombait un peu plus.
Cependant, à cause peut-être de la réouverture récente des églises,
il y avait un salut, ce dimanche-là, à l'église de Blanchelande, et
comme d'usage, quand les vêpres furent dites, on se mit en devoir
de couronner ce touchant office du soir, dont la psalmodie berce
les âmes religieuses sur un flot d'émotions divines, par l'éclat
d'une bénédiction. Les cierges, éteints après le _Magnificat_, se
rallumèrent. L'hymne s'élança de toutes les poitrines, l'encens roula
en fumée sous les voûtes du chœur et la procession s'avança bientôt
dans la nef pour se replier autour de l'église et de sa forêt de
colonnes, comme une vivante spirale d'or et de feu. Rien n'est beau
comme cet instant solennel des cérémonies catholiques, alors que les
prêtres, vêtus de leurs blancs surplis ou de chappes étincelantes,
marchent lentement, précédant le dais et suivant la croix d'argent
qu'éclairent les cierges par-dessous, et qui coupe de son éclat l'ombre
des voûtes dans laquelle elle semble nager, comme la croix, il y a
dix-huit siècles, sillonna les ténèbres qui couvraient le monde.
Or, ce soir-là, le salut était d'autant plus beau à l'église de
Blanchelande pour ces paysans prosternés, qu'un tel spectacle avait
longtemps manqué à leur foi. A cette époque, sans aucun doute, il
dut y avoir de véritables ivresses pour les âmes croyantes dans la
contemplation ressuscitée de ces anciennes cérémonies revenant déployer
leurs pompes vénérées dans ces temples fermés trop longtemps, quand ils
n'avaient pas été profanés. De telles impressions dorment maintenant
dans le cercueil de nos pères, mais on comprend bien qu'elles durent
être puissantes et profondes. Jeanne le Hardouey éprouvait ces
émotions comme les eût éprouvées une femme plus pieuse qu'elle, car
il est des moments où la croyance s'élève dans les plus tièdes et les
plus froids, comme un bouillonnement éblouissant, mais trop souvent
pour retomber! Elle était à genoux, comme toute l'église, quand la
procession s'avança flamboyante à travers les ténèbres de la nef. Les
prêtres défilaient un par un, chantant les hymnes traditionnels, un
cierge dans une main et dans l'autre leur livre de plain-chant; et le
dais pourpre, avec ses panaches blancs renversés, rayonnait dans la
perspective. Jeanne regardait passer tous ces prêtres le long de son
banc et attendait, avec une impatience dont elle n'avait pas le secret,
l'étranger qui l'avait tant frappée. Probablement, en sa qualité
d'étranger, on avait voulu lui faire honneur, car il marchait le
dernier de tous, un peu avant les diacres en dalmatique qui précédaient
immédiatement l'officiant chargé du Saint-Sacrement et abrité sous le
dais. Seul de tous ces prêtres splendides, il n'avait pas changé de
costume, les vêpres finies. Il avait gardé son manteau et son austère
capuchon noir, et il s'en venait, silencieux parmi ceux qui chantaient,
avec cette majesté presque profane, tant elle était hautaine! qui se
déployait dans son port impérieux. Il avait un livre dans sa main
gauche, tombant négligemment vers la terre, le long des plis de son
manteau, et de la droite il tenait un cierge, presque à bras tendu,
comme s'il eût essayé d'écarter la lumière de son visage. Dieu du ciel!
avait-il la conscience de son horreur? Seulement s'il l'avait, cette
conscience, ce n'était pas pour lui, c'était pour les autres. Lui, sous
ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans
cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. Jeanne
eut peur, elle l'a avoué depuis, en voyant la terrible tête encadrée
dans ce capuchon noir, ou plutôt non, elle n'eut pas peur; elle eut un
frisson, elle eut une espèce de vertige, un étonnement cruel qui lui
fit mal comme la morsure de l'acier. Elle eut enfin une sensation sans
nom, produite par ce visage qui était aussi une chose sans nom.
Du reste, ce qu'elle sentit plus que personne, dans cette église de
Blanchelande, parce que son _âme n'était pas une âme comme les autres_,
toute l'assistance l'éprouva à des degrés différents, et l'impression
fut si profonde que, sans la présence du Saint-Sacrement qui jetait ses
rayons comme un soleil sur ces fronts courbés et les accablait de sa
gloire, elle fût allée jusqu'aux murmures. La procession mit longtemps
à tourner ses splendeurs mobiles autour de l'église, laissant derrière
elle un sillage d'ombre plus noire que celle qu'elle chassait devant
ses flambeaux. Quand elle descendit dans la grande allée pour rentrer
au chœur, Jeanne-Madelaine voulut se raidir et s'affermir contre la
sensation que lui avait faite l'effroyable prêtre au capuchon, elle
se détourna aux trois quarts pour le revoir passer... Il repassa avec
le cortège, muet, impassible dans sa pose de marbre, et le second
regard qu'elle lui jeta enfonça dans son âme l'impression d'épouvante
qu'y avait laissée le premier. Malgré la solennité de la cérémonie,
malgré les chants de fête et les gerbes de lumière qui jaillissaient
du chœur, le recueillement ou l'émotion des pensées édifiantes ne
put rentrer dans l'âme troublée de Jeanne le Hardouey. Au lieu de
s'unir aux chants des fidèles ou de se réfugier dans une prière,
elle cherchait par-dessus les épaules chaperonnées d'écarlate des
confrères du Saint-Sacrement qui suivaient le dais et qui envahissaient
le chœur, par-dessus les feux fumants de leurs cierges tors de cire
jaune qui vibraient comme des feux de torches dans l'air ému par les
voix, le prêtre inconnu, au capuchon noir, alors à genoux, près de
l'officiant, sur les marches du maître-autel, toujours rigide comme
la statue du Mépris de la vie taillée pour mettre sur un tombeau.
Aux yeux d'une âme faite comme celle de Jeanne, ce prêtre inouï
semblait se venger de l'horreur de ses blessures par une physionomie
de fierté si sublime qu'on en restait anéanti comme s'il avait été
beau! Jeanne ne savait pas ce qu'elle avait, mais elle succombait à
une fascination pleine d'angoisse. Quand l'officiant monta les degrés
et, prenant le Saint-Sacrement de ses mains gantées, se tourna vers
l'assistance pour la bénir, à cette minute suprême, Jeanne oublia de
baisser la tête. Elle rêvait! elle se demandait ce qu'il pouvait être
arrivé à une créature humaine pour avoir sur sa face l'empreinte d'un
pareil martyre, et ce qu'il avait dans son âme pour la porter avec un
pareil orgueil. Elle resta si absorbée dans sa fixe rêverie, après la
bénédiction, qu'elle ne s'aperçut pas que le salut était fini. Elle
n'entendit pas les sabots de la foule qui s'écoulait, en diminuant,
par les deux portes latérales, et ne vit point l'église vidée qui
s'enfonçait peu à peu dans la fumée des cierges éteints et les cintres
effacés des voûtes, comme dans une mer de silence et d'obscurité.
--Suis-je folle de rester là! dit-elle, tirée tout à coup de son rêve
par le bruit de la chaîne de la lampe du chœur, que le sacristain
venait de descendre pour y renouveler l'huile de la semaine. Et elle
prit une petite clé, ouvrit un tiroir placé sous son prie-Dieu, et y
déposa son paroissien. Elle pensait qu'elle s'était attardée en voyant
l'église si sombre, et elle se levait, quand le bruit clair d'un sabot
lui fit tourner la tête, et elle aperçut Nônon Cocouan, qui était
sortie avant tout le monde, mais qui rentrait et venait à elle.
--Je sais qui c'est, ma chère dame, dit Nônon Cocouan, avec cet air
ineffable et particulier aux commères. Et ceci n'est point une injure
car les commères, après tout, sont des poétesses au petit pied qui
aiment les récits, les secrets dévoilés, les exagérations mensongères,
aliment éternel de toute poésie; ce sont les matrones de l'invention
humaine qui pétrissent, à leur manière, les réalités de l'histoire.
--Oui, je sais qui c'est, ma chère madame le Hardouey, dit la volubile
Nônon, en remontant avec Jeanne la nef déserte et en lui donnant de
l'eau bénite au bénitier. J'l'ai demandé à Barbe Causseron, la servante
à M. le curé. Barbe dit que c'est un moine de l'Abbaye qui a chouanné
dans le temps, et que c'est les scélérats de Bleus qui lui ont mis la
figure dans l'état horrible où il l'a! Jésus! mon doux Sauveur! c'n'est
plus la face d'un homme, mais d'un martyr! Il y aura, demain lundi,
huit jours qu'il arriva chez m'sieur le curé, à la tombée, m'a conté
la Barbe Causseron, et, sur la sainte croix, il n'avait pas trop l'air
de ce qu'il était, car il portait de grosses bottes et des éperons
comme un gendarme, et, _joint à cela_, une espèce de casaque qui ne
ressemble pas beaucoup à la lévite de messieurs les prêtres. Quand il
entra avec cette figure _chigaillée_, la malheureuse Barbe qui n'est
pas trop _cœurue_, faillit avoir le sang tourné. Fort heureusement que
M. le curé, qui lisait son bréviaire le long de l'espalier à pêchers
de son jardin, arriva et lui fit bien des politesses comme à un homme
de grande famille qu'il est, et qui aurait été abbé de Blanchelande et
évêque de Coutances, sans la révolution; enfin, un ami de monseigneur
Talaru, l'ancien évêque émigré! _Tant il y a donc_ que depuis qu'il
est au presbytère, m'sieur le curé ne mange plus dans sa cuisine, mais
dans la p'tite salle à côté; et Barbe, qui les sert à table, a entendu
toutes leurs conversations. Il paraît que le nouveau gouvernement a
proposé à cet abbé... attendez! comment qu'il s'appelle? l'abbé de
la Croix-Gingan, ou Engan, c'est un nom quasiment comme ça... d'être
évêque; mais il ne veut rien être que sous le Roi (et ici Nônon baissa
la voix, comme si elle eût craint de dire tout haut ce nom proscrit).
Il a parlé de louer la petite maison du bonhomme Bouët, qui est tout
contre le prieuré. Alors, ma chère madame le Hardouey, ce serait un
desservant de plus que nous aurions à la paroisse; mais, que Dieu me
pardonne si je l'offense! il me semble que je ne pourrais pas aller
à confesse à lui, quéque méritant et exemplaire qu'il pût être. Je ne
puis pas dire ce que ça me ferait de voir sa figure auprès de la mienne
à travers le _viquet_ du confessional. M'est avis que j'aurais toujours
peur, en recevant l'absolution, de penser plus au diable qu'au bon Dieu!
--Pour une fille pieuse comme vous, Nônon, fit gravement Jeanne le
Hardouey, vous avez là une mauvaise idée. Vous savez bien que ce n'est
pas à l'homme dans le prêtre qu'on se confesse, mais à Dieu.
--J'sais bien qu'ils le disent au catéchisme et dans la chaire,
répondit Nônon, mais le bon Dieu ne demande pas plus que force, et
j'sens qu'il me serait impossible de me confesser également à tous les
prêtres. La confiance ne se commande pas.
Elles étaient arrivées, en parlant ainsi, à l'extrémité du cimetière
qui entourait l'église, et qui se fermait de ce côté par un échalier.
Il n'était pas nuit, mais le jour se retirait peu à peu du ciel.
--Il faut que je me dépêche, ma pauvre Nônon, fit Jeanne, car j'ai un
bon bout de chemin d'ici chez nous. J'ai laissé aller nos gens après
les vêpres, et me suis attardée à l'église. Les chemins sont mauvais,
et on ne va guère vite avec des sabots. Bonsoir donc, Nônon; si vous
venez au Clos cette semaine, vous savez bien, ma fille, qu'il y a
toujours une petite collation pour vous.
--Vous êtes bien honnête, madame le Hardouey, dit Nônon Cocouan. Et
sans doute pour payer une politesse par une autre:--Voulez-vous que
j'aille _quant et vous_ jusqu'au vieux presbytère? ajouta-t-elle.
--Merci, ma fille, merci, répondit Jeanne. Je ne suis pas peureuse, et
j'irai si vite que je rattraperai peut-être nos gens.
Et lestement, et avec l'aisance des femmes de la campagne, elle
franchit l'échalier avec ses sabots et ses jupes, se souciant peu de
montrer à Nônon Cocouan et la couleur de ses jarretières et les plus
belles jambes qui eussent jamais passé bravement à travers une haie et
sauté, pieds joints, un fossé.
Nônon n'insista pas. Elle avait une déférence respectueuse pour Jeanne
le Hardouey, qu'elle avait connue _mademoiselle de Feuardent_, il y
avait des années. Elle lui eût bien volontiers rendu service, mais
Nônon avait toutes les superstitions du pays où elle était née. Le
vieux presbytère ou, pour parler comme on parlait dans le patois de
la contrée, le vieux _probitère_ était aussi redouté que la lande de
Lessay elle-même. C'était la ruine abandonnée, il y avait longtemps
déjà, de l'ancienne maison du curé, située dans un carrefour solitaire
où six chemins aboutissaient et se coupaient à angle aigu. Un assez
vaste corps de bâtiment qui subsistait encore appartenait alors à
un cultivateur qui ne l'habitait pas, mais qui l'utilisait en y
engrangeant ses orges et ses foins. On disait que c'était un lieu hanté
par les mauvais esprits et qu'on y rencontrait parfois de gros chats,
qui marchaient obstinément à côté de vous, dans la route, et qui tout
à coup se mettaient à vous dire bonsoir avec des airs fort singuliers.
La Cocouan ne tenait pas infiniment à aller jusque-là, aux approches
de la nuit, pour s'en revenir seule et monter les _chasses_ qui y
conduisaient. Elle se retourna pour regarder Jeanne qui s'éloignait en
sautant les mares, d'une pierre sur l'autre, dans ces chemins défoncés.
Et quand elle eut vu tourner sa pelisse bleue au bout d'une haie:
--Elle est moins peureuse que moi, fit-elle, comme se parlant à
elle-même, et plus jeune: elle a eu plus d'éducation que nous toutes.
C'est la fille de _Louisine-à-la-hache_, et c'est une Feuardent par
son père. J'ai ouï dire à défunt le mien que c'étaient là des gens qui
n'ont jamais rencontré, sous la calotte des cieux, rien qui pût les
épouvanter.
Et, rassurée sur le sort de Jeanne, elle revint sur ses pas, fit une
révérence, et se signa devant la croix de pierre grise qui s'élevait
au centre du cimetière, en fit encore une avec un autre signe de
croix, en passant entre l'if au feuillage glauque et le portail de
l'église, en face duquel, selon l'ancienne coutume, cet arbre des morts
était planté, et elle regagna promptement le groupe de maisons qu'on
appelait le bourg et qu'elle habitait. Quand elle repassa dans ce
cimetière ceint de murs qui s'écroulaient et qu'on oubliait de relever,
où de hautes herbes, qu'aucune faux jamais ne coupait, se courbaient
au souffle du soir comme une moisson mortuaire; lorsqu'elle entendit
quelques corbeaux croasser dans les ouvertures grillées du clocher,
par ce déclin d'un jour d'hiver, gris et bas, l'âme ouverte à tous
les sentiments d'une nature religieuse, ignorante et timide, Nônon se
félicita, en se serrant dans son mantelet de ratine blanche, de n'être
pas à cette heure au vieux presbytère et dans la chemise de Jeanne le
Hardouey.
Celle-ci cependant marchait, le cœur ferme comme le pas, accoutumée à
tous les chemins des environs qu'elle avait maintes fois parcourus,
soit à cheval, soit à pied, depuis qu'elle était mariée, et même bien
avant qu'elle le fût, et d'ailleurs trop préoccupée, ce jour-là, pour
s'inquiéter soit des mauvaises rencontres, soit des endroits de la
route d'une suspecte réputation.
V
Pour bien comprendre cette préoccupation nouvelle, si soudaine et si
diabolique, dont elle devait être plus tard la victime, il faut dire ce
qu'était alors Jeanne-Madelaine Feuardent, femme par mariage de maître
Thomas le Hardouey.
C'était une femme dans la fleur mûrie de la jeunesse, active,
courageuse, et de ce sens droit, perçant et supérieur, qu'on rencontre
dans une grande quantité de femmes de Normandie, la terre classique de
cette forte race de ménagères qui entendent si bien le gouvernement du
logis. Il fallait qu'elle inspirât beaucoup d'estime dans la contrée,
car, quoique riche, et d'une richesse mal acquise par Thomas le
Hardouey, qui passait pour un homme violent et rusé, on ne la haïssait
pas.
On savait la distinguer de son mari, quand on en parlait. A elle, on ne
lui reprochait rien, si ce n'est un peu de hauteur quand on pensait à
son mariage, mais qu'on lui pardonnait quand on pensait à sa naissance.
Les Feuardent avaient été une famille puissante.
Des fautes, des malheurs, des passions, cette triple cause de tous les
renversements de ce monde, avaient, depuis plusieurs siècles, poussé,
de génération en génération, les Feuardent à une ruine complète. Avant
que 1789 éclatât, cette ruine était consommée.
Jeanne-Madelaine de Feuardent, le dernier rejeton du vieux chêne
normand déraciné, orpheline à la merci du sort, fut recueillie par la
famille des Aveline, qui avait de grandes obligations aux Feuardent,
et qui l'éleva avec ses autres enfants comme un enfant de plus. Sans
cela, elle aurait pu aller rejoindre dans leur misère ces marquis de
Pottigny, «que j'ai vus aux portes, monsieur!» me disait maître Louis
Tainnebouy avec une espèce d'horreur religieuse, mourant éclat de cette
flamme divine du respect des races, éteinte maintenant dans tous les
cœurs et qui brillait encore dans ce dernier peut-être des paysans
d'autrefois!
Les Aveline (Aveline de la Saussaye, comme ils se faisaient appeler)
étaient de ces bourgeois d'un honneur antique, qui, sous l'ancienne
monarchie française, étaient les nobles du lendemain, car la noblesse
finissait toujours par leur ouvrir son sein, en les investissant
de certaines charges, grave initiation à la vie publique, qu'on ne
définissait point comme aujourd'hui: le gouvernement de tous par
tous,--ce qui est impossible et absurde,--mais le gouvernement de
tous par quelques-uns, ce qui est possible, moral et intelligent.
Jeanne-Madelaine de Feuardent prit sa part d'une éducation aussi
cultivée qu'elle pouvait l'être à la campagne et à cette époque, mais
qui l'était trop encore pour la vie qui devait lui échoir. Ce qui eût
convenu à la fille des Feuardent ne devenait-il pas un danger pour une
femme dont la destinée n'était pas au niveau du nom?... Quand elle
atteignit l'âge nubile, la révolution était finie, et les enfants des
Aveline, élevés avec elle, mariés et dispersés dans les environs, la
laissèrent seule avec leurs vieux parents, qui, se voyant au bord
de leurs tombes, songèrent aussi à l'établir. Maître le Hardouey se
présenta, et, comme il n'avait pas encore taché sa réputation d'honnête
homme en achetant du bien d'émigré, les Aveline appuyèrent sa recherche
auprès de leur fille d'adoption. Cependant Jeanne-Madelaine n'aimait
guère son prétendu. Le sang des Feuardent bouillonnait dans ce cœur
vierge, à l'idée d'épouser un paysan, et un homme comme maître Thomas
le Hardouey, beaucoup plus âgé qu'elle, et d'une rudesse de mœurs et
de caractère qui choquait ses instincts délicats de jeune fille. Elle
ne l'agréa donc point tout d'abord. Il fallut même le cruel empire
des circonstances pour la décider, non pas à donner sa main, mais
à se laisser prendre par cet homme pour qui elle n'éprouvait que de
l'éloignement. La prévoyance, cette sévère conseillère, la prévoyance,
ce sentiment si profondément normand, lui montra l'avenir dans toute
sa sombre et inquiétante réalité. Les Aveline pouvaient mourir d'un
instant à l'autre, et alors que deviendrait-elle? La Révolution
avait détruit ces couvents, asiles naturels des filles nobles sans
fortune, dont la fierté ne voulait pas souffrir la honte forcée d'une
mésalliance.
Quelle ressource devait lui rester? Serait-elle obligée d'aller comme
ouvrière _à la journée_, ou, ce qui serait pire encore, d'entrer
quelque part en condition?... Une telle pensée navrait son courage.
Elle se souvenait aussi de sa mère, qui était une plébéienne, et voilà
comment, les dernières fiertés de son cœur vaincues, elle détourna la
tête et se laissa épouser.
Car sa mère, cette _Louisine-à-la-hache_, comme l'avait appelée Nônon
Cocouan, était la première mésalliance de ces Feuardent dont elle
portait le nom et qui devaient à jamais s'éteindre en elle. Elle,
Jeanne-Madelaine, serait la seconde, mais ce serait la dernière.
En effet, son père, le seigneur de Feuardent, avait couronné une vie
d'excès et de folies par un mariage qui l'avait mis, comme on dit, au
ban de toute la noblesse du pays.
Il avait épousé, dans l'âge où les passions des hommes qui furent
longtemps passionnés contractent je ne sais quoi de plus impérieux
et de plus désordonné que dans la superficielle jeunesse, la fille
d'un simple garde-chasse d'un seigneur de ses amis, son voisin de
terre, le seigneur de Sang-d'Aiglon, vicomte de Haut-Mesnil. Cet ami,
ce Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil était un homme beaucoup plus taré et
décrié que jamais ne l'avaient été les Feuardent. Il a laissé dans le
pays des souvenirs tels que, si on les remue encore aujourd'hui dans
l'esprit des générations qui entendirent parler de cet homme à leurs
pères, il en sort ou le feu d'une imprécation ou la pâleur glacée de
l'effroi.
Pendant vingt ans il avait été l'horreur et la désolation de la
contrée. Dernier venu d'une race faite pour les grandes choses, mais
qui, décrépite, et physiologiquement toujours puissante, finissait en
lui par une immense perversité: il était duelliste, débauché, impie,
contempteur de toutes les lois divines et humaines; il avait enfin tous
les vices qui peuvent tenir en faisceau dans un lien de fer sans le
fausser, car son âme en était un que la plus épouvantable corruption ne
put amollir.
On disait que la fille de son garde, le vieux Dagoury, le fameux
sonneur de trompe qui sonnait toujours dans une chasse et faussait
les meilleurs instruments avec son souffle de fer rougi, si bien qu'on
prétendait qu'il avait fait un pacte avec le diable pour pouvoir sonner
de cette force-là! oui, on disait que la fille de Dagoury était la
sienne, et la dissolution des mœurs du maître expliquait bien la honte
du valet. Cette fille était la belle Louisine. Ce qui autorisait encore
de pareils bruits, c'est que Louisine n'était point traitée au château
de Haut-Mesnil comme la fille d'un serviteur. Elle y jouissait d'une
position étrange, exceptionnelle, osée, depuis le jour surtout où elle
avait conquis, par une intrépidité étonnante dans une si jeune enfant,
ce nom singulier de _Louisine-à-la-hache_ qu'elle porta jusqu'à sa
mort. Voici le fait en quelques mots:
Un jour, un dimanche, tous les gens du village étaient à la
grand'messe, et depuis une semaine Ruffin Dagoury chassait le sanglier
avec son maître dans les forêts des environs.
Il n'y avait que Louisine au château. C'était d'autant plus imprudent
de _faire garder_ par une fille de quinze ans, qu'à cette époque le
pays était infesté par une troupe de brigands fort redoutables. Mais
c'est aussi un trait caractéristique de la Normandie, que la téméraire
sécurité de ce pays qui _tient tant à son fait_, comme il dit dans son
langage antique et populaire, et qui ne songe à le défendre que quand
on a littéralement _la main dessus_.
Ainsi, dans mon enfance, j'ai vu des fermiers isolés, n'ayant des
voisins qu'à une lieue de là, coucher tranquillement, la porte ouverte.
On s'y croyait toujours au temps de Rollon. La Louisine, avec ses
quinze ans, n'était qu'une amorce de plus, une odeur de chair fraîche
pour les misérables vagabonds qui couraient, pillaient et parfois
incendiaient le pays.
Mais de son pays plus que personne, elle n'y songeait guère, ce
jour-là. Elle allait et venait dans la cuisine. Et comme elle
taillait un de ces énormes morceaux de pain bis que l'on appelle un
_mousquetaire_ et qu'elle l'appuyait contre son sein rond et calme,
voilà qu'un mendiant poussa la porte et lui demanda la charité.
--Entrez, mon bonhomme, lui dit-elle, et asseyez-vous sur le banc. Je
taille la soupe, elle sera bientôt trempée et je vous en donnerai plein
votre écuelle.
Le pauvre s'assit en geignant, et Louisine continua de vaquer aux soins
du ménage.
Mais, dans l'entre-deux de ces soins, comme elle était passée dans une
pièce voisine, elle vit dans la _mirette_, devant laquelle elle ajusta
son tour de gorge des dimanches, le mendiant qui rattachait sa fausse
barbe grise; et ce fut alors que l'idée des vols et des assassinats,
dont on parlait tant dans le pays, lui revint. «On n'est pas encore au
sacrement de la messe, pensa-t-elle, et, sans doute, ce mendiant n'est
pas seul.» Comme elle sentait qu'elle devenait pâle, elle alla au feu
et s'y pencha, pour que la chaleur fît remonter le sang à ses joues.
Bientôt elle enleva la marmite à bras tendu et la porta fumante dans la
pièce où elle était allée déjà, et en referma la porte. Après qu'elle
eut versé la soupe dans un plat de terre où elle avait coupé le pain
par tranches, elle regarda encore une fois bien furtivement par la
serrure, comme elle avait fait dans la mirette, et elle vit le mendiant
qui ouvrait un grand couteau par-dessous la table auprès de laquelle il
s'était assis. Alors, avec ce sang-froid de la tête que ne troublent
pas les plus impétueuses palpitations de nos cœurs, elle coucha une
hache sur le pli de son bras nu, et prenant avec les deux mains le vase
de terre dans lequel la soupe bouillait:
--Bonhomme! cria-t-elle à travers la porte, voici votre soupe; mais
j'ai les deux mains chargées, ouvrez-moi!
Le brigand, son couteau à la main, vint lui ouvrir pour se jeter sur
elle; mais, cruelle jusque dans sa vaillance, elle lui jeta dans les
yeux cette soupe bouillante qui l'aveugla et le fit hurler de douleur.
Puis, saisissant la hache au pli de son bras, elle l'en frappa dans le
front, adroite comme le boucher qui frappe le bœuf entre les cornes et
l'abat, le front fendu, d'un seul coup. Elle laissa la hache dans la
blessure, et sauta par-dessus le corps du bandit, tombé dans une mare
de sang, comme elle eût sauté une touffe d'églantiers au bout d'un
buisson. Elle respirait toutes les qualités de son pays dans son action.
Prévoyante autant qu'inspirée, elle ferma la porte au verrou, poussa
contre cette porte la grosse table de la cuisine, et, décrochant le
fusil de son père au manteau de la cheminée, elle monta _en haut_,
sans plus s'inquiéter de ce corps vautré dans son sang et qui râlait
son agonie. Une fois montée, elle arma son fusil, ouvrit la fenêtre et
attendit.
Deux brigands parurent. Ils allèrent d'abord à cette porte qu'ils
trouvèrent fermée, à leur grand étonnement; puis, levant les yeux, ils
l'aperçurent.
--Ouvre-nous la porte, fillette! lui crièrent-ils.
Mais la fillette les coucha en joue et les menaça de faire feu s'ils
ne se retiraient pas. Eux se moquèrent de cette jeunesse, et comme ils
essayaient de forcer la porte, l'un d'eux tomba frappé dans le cœur.
L'autre crut venger son complice en envoyant une balle à cette jeune
fille, qui rechargeait le fusil de son père. La balle emporta la coiffe
de linon de Louisine, qui resta décoiffée, et que les gens du château,
en revenant de la messe, trouvèrent à la fenêtre, son fusil armé, les
joues aussi ardentes que le ruban de fil rouge qui retenait à sa tête
son abondant chignon, blond comme une gerbe d'épis mûrs.
Le brigand s'était sauvé, et, s'il y en avait d'autres dans le
voisinage, la fin de la messe s'avançant, ils n'avaient pas osé venir.
C'était depuis cette aventure mémorable que la Louisine avait été
traitée au château comme une enfant gâtée, ou comme une sultane
favorite. Cette mâle intrépidité dans une fillette, cette enfant à
qui il ne fallait peut-être, pour être une héroïne, que l'occasion
historique, cette Jeanne Hachette obscure, qui n'avait pas tous les
yeux d'une ville sur elle pour lui décharger dans le cœur les chocs
électriques du courage, fut l'objet de l'enthousiasme des amis du
vicomte de Haut-Mesnil, de ces nobles qui, à travers leurs vices,
n'avaient qu'une vertu restée fidèle, la vertu du sang, la bravoure.
Remi de Sang-d'Aiglon crut sans doute reconnaître une inspiration de sa
race dans le courage de cette enfant, et sentit sa paternité longtemps
muette se réveiller par les tressaillements de l'orgueil.
Il fit asseoir Louisine à sa table, et lui donna, malgré sa jeunesse,
la haute main et la surveillance du château. Souvent il l'emmena dans
ses parties de chasse. Il aimait à la voir abattre un sanglier aussi
bien que lui, et monter avec l'adresse hardie d'une Cotentinaise les
chevaux les plus jeunes et les plus fringants. A coup sûr, si Louisine
avait eu l'âme faible, c'eût été pour elle une mauvaise école que le
château de Haut-Mesnil, que ces festins qu'elle présidait au retour des
chasses, et dont les convives y amenaient des femmes sans vertu, et
se gênaient d'autant moins qu'elle n'était pas une _demoiselle_, une
fille de leur rang, et que tout le leur rappelait, même le costume de
Louisine-à-la-hache; car elle avait gardé son bavolet et cette fière
coiffe de la conquête, abandonnée aux paysannes en Normandie, mais qui
n'en est pas moins digne de la tête d'une fille de roi. Heureusement
Louisine, qui n'avait plus de mère, était de cette famille d'êtres
forts qui s'élèvent seuls, et dont Dieu a sculpté la lèvre de manière à
trouver de quoi boire aux mamelles de bronze de la Nécessité.
Elle sut imposer un respect qu'ils ne connaissaient plus aux hommes
sans frein dont elle était entourée. Elle inspira même à quelques-uns
d'entre eux de ces passions d'âmes inassouvies qui se soulèvent avec
les rages du vieux Tibère à Caprée, contre leur propre assouvissement.
On le conçoit. La jeune fille en elle voilait l'amazone de ses
timidités rougissantes.
C'était un piquant mélange que cette combinaison d'intrépidité et
de suave faiblesse dans cette jeune et innocente meurtrière de deux
hommes, que ces quelques gouttes d'un sang fièrement versé, retrouvées
sur ses bras, plus frais que la fleur des pêchers! C'était un goût
nouveau qu'aurait ce breuvage dans leur verre, à ces blasés de
gentilshommes, à ces satrapes usés de jouissances; et plus d'une fois
ils voulurent l'y faire couler! Mais Louisine-à-la-hache, on l'a vu,
savait se défendre, et elle se défendit si bien que Loup de Feuardent,
qui n'avait plus guère qu'un débris de fortune et à qui nulle femme
de hobereau bas-normand n'aurait voulu donner sa fille, ayant conçu
pour elle une passion irrésistible, mit cette tache dans son blason et
l'épousa.
Telle avait été la mère de Jeanne, cette célèbre Louisine-à-la-hache,
à qui Jeanne ressemblait, disaient ceux qui l'avaient connue. Louisine
était morte bien peu de temps après la naissance de sa fille. Le
pied d'un cheval furieux brisa ce cœur qui battait dans une poitrine
digne d'allaiter des héros, et broya ce beau sein dont jamais nulle
passion mauvaise n'avait altéré le lait pur. Louisine avait transmis
à sa fille la force d'âme qui respirait en elle comme un souffle de
divinité; mais, pour le malheur de Jeanne-Madelaine, il s'y mêlait le
sang des Feuardent, d'une race vieillie, ardente autrefois comme son
nom, et ce sang devait produire en elle quelque inextinguible incendie,
pour peu qu'il fût agité par cette vieille sorcière de Destinée qui
remue si souvent nos passions dans nos veines endormies, avec un tison
enflammé! Hélas! quand Jeanne avait épousé Thomas le Hardouey, elle
avait senti un soulèvement de ce sang qui arrosait dans son cœur les
rêves que toute jeune fille y porte, et qui rendait les siens plus
brûlants et plus impérieux.
Mais elle mit par-dessus cet orage la volonté courageuse qu'elle tenait
de sa mère, et l'idée que ce sang, après tout, confondu avec celui
d'une fille du peuple, n'avait pas tant le droit de gronder! Plus tard,
la vie active, cette laborieuse et saine existence des cultivateurs,
qu'elle avait épousée avec son mari, le ménage, l'intérêt domestique,
l'éloignement de la classe à laquelle elle appartenait par son père,
pesèrent et agirent sur elle avec tant d'empire, qu'elle ne semblait
plus que ce qu'elle devait être, c'est-à-dire une femme qui avait
pris son parti avec le sort et qui portait au doigt son _alliance_ de
mariage, comme le premier anneau de cette chaîne, formée de devoirs,
que, parmi nous autres chrétiens, on appelle la résignation.
Elle avait été belle comme le jour à dix-huit ans, moins belle
cependant que sa mère; mais cette beauté, qui passe plus vite dans les
femmes de la campagne que dans les femmes du monde, parce qu'elles ne
font rien pour la retenir, elle ne l'avait plus.
Je veux parler de cette chair lumineuse de roses fondues et devenues
fruit sur des joues virginales, de cette perle de fraîcheur des filles
normandes, près de laquelle la plus rare nacre des huîtres de leurs
rochers semble manquer de transparence et d'humidité. A cette époque,
les soins de la vie active, les soucis de la vie domptée, avaient dû
éteindre au visage de Jeanne cette nuance des larmes de l'Aurore sous
une teinte plus humaine, plus digne de la terre dont nous sommes sortis
et où bientôt nous devons rentrer: la teinte mélancolique de l'orange,
pâle et meurtrie. Grands et réguliers, les traits de _Maîtresse_ le
Hardouey avaient conservé la noblesse qu'elle avait perdue, elle, par
son mariage. Seulement ils étaient un peu hâlés par le grand air, et
parsemés de ces grains d'orge savoureux et âpres, qui vont bien du
reste au visage d'une paysanne. La centenaire comtesse Jacqueline
de Montsurvent, qui l'avait connue, et dont le nom reviendra plus
d'une fois dans ces Chroniques de l'Ouest, m'a raconté que c'était
surtout aux yeux de Jeanne-Madelaine qu'on reconnaissait la Feuardent.
Partout ailleurs, on pouvait confondre la femme de Thomas le Hardouey
avec les paysannes des environs, avec toutes ces magnifiques mères de
conscrits, qui avaient donné ses plus beaux régiments à l'Empire; mais
aux yeux, non! il n'était plus permis de s'y tromper. Jeanne avait
les regards de faucon de sa race paternelle, ces larges prunelles
d'un opulent bleu d'indigo foncé comme les quintefeuilles veloutées
de la pensée, et qui étaient aussi caractéristiques des Feuardent que
les émaux de leur blason. Il n'y a que des femmes ou des artistes
pour tenir compte de ces détails. Naturellement, ils avaient échappé
à maître Louis Tainnebouy, comme bien d'autres choses d'ailleurs,
quand il m'avait raconté l'histoire que j'ai complétée depuis qu'il
m'en eut touché la première note, dans cette lande de Lessay où nous
nous étions rencontrés. Lui, mon rustique herbager, jugeait un peu
les femmes comme il jugeait les génisses de ses troupeaux, comme les
pasteurs romains durent juger les Sabines qu'ils enlevèrent dans leurs
bras nerveux; il ne voyait guère en elle que les signes de la force et
les aptitudes de la santé. Avec sa taille moyenne, mais bien prise,
sa hanche et son sein proéminents, comme toutes ses compatriotes dont
la destination est de devenir mères, si Jeanne n'était plus alors une
femme belle, pour maître Tainnebouy, elle était encore une belle femme.
Aussi, quand il m'en parla, et quoiqu'elle fût morte depuis des années,
son enthousiasme de bouvier bas-normand s'exalta et atteignit des
vibrations superbes, je dois en convenir. «Ah! monsieur, me disait-il
en frappant de son pied de frêne les cailloux du chemin, c'était une
fière et verte commère! Il fallait la voir revenant du marché de
Créance, sur son cheval bai, un cheval entier, violent comme la poudre,
toute seule, ma foi! comme un homme; son fouet de cuir noir orné de
houppes de soie rouge à la main, avec son justaucorps de drap bleu
et sa jupe de cheval ouverte sur le côté et fixée par une ligne de
boutons d'argent! Elle brûlait le pavé et faisait feu des quatre pieds,
monsieur! Et il n'y avait pas dans tout le Cotentin une femme de si
grande mine et qu'on pût citer en comparaison!»