Considérations philosophiques sur l'étude générale de la vie végétative
ou _organique_.
Nous avons suffisamment caractérisé, dans les deux leçons précédentes,
le véritable esprit philosophique propre à chacune des deux parties
essentielles de la biologie statique, l'une relative à l'analyse
fondamentale de tout organisme déterminé, l'autre à la coordination
rationnelle de tous les divers organismes en une seule hiérarchie
générale. Cette double étude fournit, sans doute, par sa nature, la base
indispensable de toutes les recherches vraiment scientifiques sur les
lois positives des phénomènes vitaux; mais, en elle-même, elle ne
saurait constituer, sous ce point de vue final, qu'un simple travail
préliminaire. Néanmoins, cette première moitié de la science biologique
est malheureusement la seule aujourd'hui, en vertu de sa moindre
complication nécessaire, dont le vrai caractère philosophique puisse
être regardé comme irrévocablement prononcé. Quoique un développement
systématique aussi récent doive être encore fort imparfait, nous avons
cependant bien reconnu que toutes les diverses conceptions essentielles
destinées à garantir indéfiniment la rationnalité positive de la
biologie statique sont désormais pleinement établies, quant à l'un ou à
l'autre des deux aspects généraux propres à cette étude fondamentale.
Ainsi, l'esprit humain n'a plus, à cet égard, qu'à suivre avec
persévérance et sans hésitation une voie scientifique nettement tracée,
où les progrès sont assurés d'avance, et dont la direction ne saurait
donner lieu à aucune contestation capitale. Il s'en faut de beaucoup, au
contraire, que les mêmes conditions essentielles aient été
convenablement remplies jusqu'ici envers la biologie dynamique, qui
constitue néanmoins le véritable sujet final de la philosophie
organique, et sur laquelle nous devons maintenant fixer une attention
directe et exclusive.
La judicieuse comparaison rapportée par Fontenelle, pour caractériser,
au commencement du siècle dernier, l'extrême disproportion générale de
nos connaissances anatomiques à nos connaissances physiologiques[34],
continuerait à être, même aujourd'hui, essentiellement applicable,
malgré les nombreuses et importantes acquisitions qui ont tant enrichi
depuis lors le système des saines études biologiques. Non-seulement les
notions positives sur la vraie théorie fondamentale de la vie, réduite
même à ses plus simples phénomènes, sont encore fort restreintes et très
confuses; mais, surtout, la véritable méthode philosophique qui doit
diriger les recherches purement physiologiques demeure presque
entièrement inconnue à la plupart des esprits occupés aujourd'hui d'un
tel ordre de spéculations. Le principal attribut de cette méthode
consiste, comme nous l'avons si pleinement démontré, dans l'extension
fondamentale et habituelle de la comparaison biologique à l'ensemble des
organismes connus. Or, cette condition caractéristique n'est presque
jamais suffisamment remplie, aujourd'hui, pour les travaux de
physiologie pure, qui, cependant, vu leur complication supérieure,
doivent réclamer, plus impérieusement même que les questions de simple
anatomie, l'usage régulier et permanent de ce moyen capital[35]. Ainsi
privé de son plus puissant instrument rationnel, le système des études
physiologiques ne saurait être regardé aujourd'hui comme vraiment
constitué sur les bases définitives qui lui sont propres. Malgré
l'importance réelle des recherches déjà entreprises, on ne peut voir,
dans la plupart d'entre elles, que de simples essais préliminaires,
qu'il faudra nécessairement refondre et compléter d'après un plan
systématique, avant de pouvoir les convertir en élémens irrévocables de
la saine biologie dynamique.
[Note 34: «Nous autres anatomistes, disait alors
ingénieusement Méry, nous ressemblons aux commissionnaires
de Paris, qui connaissent exactement toutes les rues,
jusqu'aux plus petites et aux plus écartées, mais qui
ignorent ce qui se passe dans les maisons.»]
[Note 35: La constitution actuelle de l'enseignement
biologique, surtout en France, offre une vérification très
sensible d'une telle disposition générale, puisque aucune
chaire n'y est encore consacrée à la physiologie comparée.
Sauf le cours mémorable de M. de Blainville, qui ne fut
qu'une infraction formelle et momentanée des usages
réguliers, les études physiologiques officielles n'ont
jamais cessé jusqu'ici d'y être entièrement bornées à la
seule considération de l'homme, tandis que les études
anatomiques y ont acquis une extension à peu près
suffisante, du moins dans certains établissemens[A].]
[Note A: Depuis que cette note a été écrite, une chaire
de physiologie comparée a été instituée au Muséum d'histoire
naturelle de Paris.]
Cette incertitude radicale sur le vrai caractère scientifique de la
physiologie, est aujourd'hui la cause essentielle, non-seulement de la
divergence prononcée des diverses écoles régulières, mais aussi du
crédit déplorable qu'obtiennent encore avec tant de facilité les plus
monstrueuses aberrations, ordinairement secondées par le charlatanisme
le plus grossier, comme on le voit chez les magnétiseurs, les
homéopathes, etc. Sauf les études sociales, où, par un motif semblable
et encore plus énergique, aucun frein intellectuel n'est imposé
jusqu'ici à cette tendance anarchique, nulle autre partie de la
philosophie naturelle ne saurait présenter désormais le honteux
spectacle d'un tel désordre, qui paraît indiquer le bouleversement
momentané des notions les plus élémentaires et les mieux établies. Les
esprits livrés aux recherches mathématiques, astronomiques, physiques et
chimiques, ne sont point, sans doute, ordinairement d'une trempe plus
forte ni d'une nature plus rationnelle que ceux qui s'occupent de
spéculations physiologiques; mais, quelle que puisse être leur
disposition spontanée aux aberrations fondamentales, elle se trouve
toujours suffisamment contenue aujourd'hui par la constitution
irrévocablement définie de la science correspondante, qui circonscrit de
plus en plus le champ général de la divagation et du charlatanisme.
Cette triste exception propre à la physiologie actuelle, peut être
attribuée, il est vrai, à l'éducation profondément vicieuse de presque
tous ceux qui la cultivent maintenant, et qui abordent brusquement
l'étude des phénomènes les plus complexes sans avoir aucunement préparé
leur intelligence par l'habitude intime des spéculations les plus
simples et les plus positives, ainsi que je l'ai expliqué dans la
quarantième leçon. Néanmoins, malgré l'incontestable influence d'un
régime aussi irrationnel, je persiste à regarder l'indétermination
actuelle du véritable esprit général de la science physiologique
proprement dite comme la principale cause immédiate de cette licence
presque illimitée que peuvent y usurper encore les intelligences les
plus désordonnées. À vrai dire, les deux considérations rentrent
essentiellement l'une dans l'autre; car, cette absurde éducation
préalable serait, de toute nécessité, bientôt rectifiée, en dépit des
diverses obstacles, si le vrai caractère de la science, nettement établi
aux yeux de tous, avait enfin mis en pleine évidence la nature des
conditions préliminaires indispensables à sa culture rationnelle.
Sous le point de vue philosophique, cette constitution encore vague et
indécise de la science physiologique devait sans doute paraître
inévitable, puisque la biologie statique, première base nécessaire de la
biologie dynamique, n'a pu acquérir complétement que de nos jours la
véritable organisation systématique qui lui est propre, comme nous
l'avons précédemment reconnu. Mais, quoiqu'il n'y ait pas lieu de
s'étonner d'une telle imperfection générale, cet état d'enfance de la
physiologie rationnelle nous oblige à modifier ici la nature de nos
considérations philosophiques sur l'étude dynamique des corps vivans. Au
lieu de procéder directement à l'appréciation analytique de conceptions
fondamentales irrévocablement établies, comme nous avons pu le faire
pour la biologie statique, nous devons surtout examiner, quant à la
physiologie pure, les seules notions de méthode, c'est-à-dire, le mode
général d'organisation des recherches destiné, par la vraie nature d'une
telle science, à conduire ultérieurement à la connaissance définitive
des lois réelles des phénomènes vitaux, au sujet desquelles on n'a guère
pu obtenir jusqu'ici que de simples matériaux. Quelque peu satisfaisante
que paraisse, en elle-même, une semblable opération philosophique, sa
nécessité prépondérante la recommande éminemment aujourd'hui à tous les
bons esprits, puisque c'est surtout de là que doit désormais résulter le
développement rapide et régulier des saines doctrines physiologiques. En
un mot, c'est l'institution nette et rationnelle des questions
physiologiques, bien plus que leur résolution directe et définitive,
encore essentiellement prématurée, qui maintenant importe surtout au
progrès général de la vraie philosophie biologique. Les conceptions
relatives à la méthode auront toujours nécessairement beaucoup plus de
prix dans l'étude des lois vitales qu'à l'égard d'aucune branche
antérieure de la philosophie naturelle; en vertu de la complication
supérieure des phénomènes, qui doit nous exposer bien davantage à une
mauvaise direction des travaux: à plus forte raison cette considération
doit-elle prédominer tant que la science n'est qu'à l'état naissant.
Combien la véritable nature de la science physiologique ne doit-elle
point paraître aujourd'hui profondément méconnue quand, à la frivole
témérité qui y préside ordinairement aux recherches les plus difficiles,
on oppose la scrupuleuse prudence des géomètres et des astronomes à
l'égard des études les mieux constituées, circonscrites aux sujets les
plus simples, où tout écart peut être si aisément signalé et rectifié!
Quoique tous les phénomènes vitaux soient nécessairement toujours
solidaires les uns des autres, il est néanmoins indispensable de
décomposer ici leur étude spéculative et abstraite d'après le même
principe philosophique qui nous a constamment dirigés dans les autres
sciences fondamentales, c'est-à-dire, par la considération naturelle de
leur généralité décroissante. Cette considération équivaut
essentiellement, dans ce cas, à la distinction capitale irrévocablement
établie par Bichat, entre la vie organique ou végétative, fondement
commun de l'existence de tous les êtres vivans, et la vie animale
proprement dite, particulière aux seuls animaux, et dont les principaux
caractères ne sont même très nettement prononcés que dans la partie
supérieure de l'échelle zoologique. Mais, à l'analyse rationnelle de ces
deux ordres de phénomènes, il faut désormais ajouter, depuis Gall, comme
troisième partie essentielle, l'étude positive des phénomènes
intellectuels et moraux, qui se distinguent nécessairement des précédens
par une spécialité encore plus prononcée, puisque les organismes les
plus rapprochés de l'homme comportent seuls leur exacte exploration.
Bien que, suivant les définitions rigoureuses, cette dernière classe de
fonctions soit, sans doute, implicitement comprise dans ce qu'on nomme
la vie animale, cependant sa généralité évidemment moindre, la
positivité à peine ébauchée de son étude systématique, et la nature
propre des difficultés supérieures qu'elle présente, nous prescrivent,
surtout aujourd'hui, de concevoir directement cette nouvelle théorie
scientifique comme une dernière branche fondamentale de la physiologie,
afin qu'une intempestive fusion ne dissimule point sa haute importance
et n'altère pas son vrai caractère. Tel est donc l'ordre rationnel
suivant lequel les trois dernières leçons de ce volume doivent
successivement contenir l'examen philosophique des trois parties
essentielles de la théorie de la vie, en consacrant d'abord la leçon
actuelle à la considération de la vie organique proprement dite. Il
demeure toutefois bien entendu qu'une telle analyse de la vie, quelque
indispensable qu'elle soit à la connaissance positive de ses lois
générales, doit toujours être conçue en vue d'une recomposition
ultérieure, propre à faire convenablement ressortir cet intime consensus
universel qui caractérise si profondément le sujet permanent de la
science physiologique.
Avant de considérer directement l'étude générale de la vie végétative,
il faut nécessairement signaler ici, d'une manière distincte quoique
très sommaire, une théorie préliminaire fort importante, dont le besoin
a déjà été indiqué dans la quarantième leçon, la théorie fondamentale
des _milieux_ organiques, sans laquelle l'analyse des phénomènes vitaux
ne saurait comporter aucune véritable rationnalité.
La mémorable controverse soulevée, au commencement de ce siècle, par
l'illustre Lamarck, sur la variation des espèces animales en vertu de
l'influence prolongée des diverses circonstances extérieures, doit être
réellement envisagée, d'après la leçon précédente, comme le premier
grand travail qui ait irrévocablement introduit dans la philosophie
biologique ce nouvel aspect élémentaire, jusqu'alors essentiellement
négligé ou mal apprécié. Peut-être même l'exagération, d'ailleurs
inévitable, de la doctrine de Lamarck à ce sujet, était-elle
indispensable pour transporter avec efficacité notre faible intelligence
à ce nouveau point de vue; car l'histoire de l'esprit humain me paraît
manifester toujours un semblable phénomène logique en toute occasion
analogue. Aujourd'hui que la biologie tend à s'affranchir entièrement
d'une telle exagération, cette impulsion énergique ne laissera bientôt
d'autre résultat permanent que le nouvel ordre d'études fondamentales
dont la science s'est ainsi à jamais enrichie. Quoi qu'il en soit, nous
devons ici soigneusement éliminer, à cet égard, tout ce qui ne saurait
concerner la physiologie proprement dite, réduite à la théorie abstraite
de l'organisme vivant. Or, la question, telle que Lamarck l'avait posée,
se rapportait surtout à la biologie concrète, c'est-à-dire à l'histoire
naturelle des races vivantes; ou, du moins, elle n'intéressait, en
biologie abstraite, que la seule philosophie zootaxique, comme je l'ai
précédemment expliqué: puisqu'il s'agissait essentiellement d'apprécier
la puissance totale de l'ensemble des circonstances extérieures pour
modifier le développement graduel de chaque espèce. L'esprit éminemment
analytique qui, dans le système des études biologiques, doit
spécialement distinguer la physiologie pure, me semble exiger qu'un tel
examen préliminaire y soit désormais institué d'une tout autre manière,
qui consiste, en approfondissant davantage ce sujet capital, à
considérer séparément chacune des influences fondamentales sous
lesquelles s'accomplit toujours le phénomène général de la vie. Nous
avons, en effet, suffisamment reconnu que l'état vital suppose, par sa
nature, le concours nécessaire et permanent, avec l'action propre de
l'organisme, d'un certain ensemble d'actions extérieures convenablement
modérées, sans lesquelles il ne saurait être conçu. C'est l'analyse
exacte de ces diverses conditions essentielles de l'existence générale
des corps vivans, qui constitue le véritable objet précis de cette
théorie préliminaire des _milieux_ organiques, en attribuant à ce terme
toute l'extension philosophique que je lui ai accordée dans la
quarantième leçon. Il serait superflu de faire expressément ressortir
ici la haute importance d'une théorie ainsi caractérisée, puisque elle
est directement relative à l'un des élémens nécessaires du dualisme
vital, et que, à ce titre, elle doit être aussi indispensable à la vraie
physiologie, que l'étude statique de l'organisme. Nous devons seulement
signaler, à ce sujet, la subordination profonde et générale qui
s'établit par là avec tant d'évidence de la philosophie organique à la
philosophie inorganique; car l'influence réelle du milieu sur
l'organisme ne saurait être rationnellement étudiée, tant que la
constitution propre de ce milieu n'est point d'abord, en elle-même,
exactement connue.
Ces conditions extérieures de l'existence fondamentale des corps vivans
doivent être préalablement distinguées en deux grandes classes, suivant
leur nature ou physique ou chimique, c'est-à-dire, en d'autres termes,
ou mécanique ou moléculaire. Quoique les unes et les autres soient, sans
doute, également indispensables, les premières peuvent néanmoins, en
vertu de leur permanence plus rigoureuse et plus sensible, être
réellement envisagées comme plus générales, sinon quant aux divers
organismes, du moins quant à la durée continue de chacun d'eux.
Parmi les influences purement physiques, il faut placer, au premier rang
dans l'ordre de la généralité, l'action de la pesanteur, dont la
puissance physiologique ne saurait être ni contestée ni négligée. Malgré
l'ascendant trop prolongé qu'exerce encore sur la plupart des
physiologistes une vaine philosophie métaphysique, qui représente
abstraitement les corps vivans comme soustraits, par leur nature, à
l'empire des lois physiques, les esprits les plus chimériques n'ont
jamais pu être assez conséquens pour oser directement admettre aucune
suspension réelle de la pesanteur dans l'état vital. Quel que fût
l'entraînement des préoccupations spéculatives, le bon sens universel
aurait bientôt rectifié une aberration aussi prononcée, en rappelant
que, conformément à la théorie fondamentale de l'équilibre et du
mouvement, le plus entier développement de l'activité vitale ne saurait
un seul instant empêcher l'homme lui-même d'obéir strictement, en tant
que poids ou projectile, aux mêmes lois mécaniques que toute autre masse
équivalente; ce qui a d'ailleurs été pleinement confirmé par les
expériences directes les plus exactes. Aussi la biologie est-elle
désormais heureusement dispensée d'examiner spécialement ce principe
incontestable de la rigoureuse universalité de la pesanteur, dont la
démonstration formelle doit surtout appartenir aux géomètres et aux
physiciens. Mais, à raison même de cette universalité nécessaire, il est
impossible que l'influence continue de la pesanteur ne participe point,
d'une manière notable, à la production générale dès phénomènes vitaux,
auxquels elle doit être tantôt favorable, tantôt contraire, et presque
jamais indifférente; c'est la juste appréciation de cette coopération
inévitable qui seule constitue un important sujet de recherches
biologiques, jusqu'ici à peine ébauché. L'exécution précise d'une telle
analyse présente malheureusement, par sa nature, de très grandes
difficultés, puisque, dans la plupart des cas, une semblable influence
ne peut être ni complétement suspendue ni notablement modifiée.
Toutefois, l'examen attentif des phénomènes a déjà mis en pleine
évidence, sous divers rapports importans, l'influence positive de la
pesanteur sur l'accomplissement réel des phénomènes physiologiques, soit
à l'état normal, soit à l'état pathologique. À cet égard, les différens
degrés principaux de la hiérarchie biologique présentent chacun des
avantages propres. Dans la partie inférieure de l'échelle, et surtout
dans l'organisme végétal, l'action physiologique de la pesanteur est
beaucoup moins variée, mais aussi bien plus prépondérante et plus
sensible, vu la moindre complication de l'état vital, alors aussi
rapproché que possible de l'état inorganique. Les lois ordinaires et les
limites générales de l'accroissement des végétaux paraissent
essentiellement dépendre de cette influence, comme l'ont si clairement
vérifié les ingénieuses expériences de M. Knight, sur la germination
modifiée par un mouvement de rotation plus ou moins rapide. Des
organismes bien plus élevés sont même assujétis à des conditions
analogues, sans lesquelles on ne saurait expliquer, par exemple,
pourquoi les plus grandes masses animales vivent constamment dans un
fluide assez dense pour supporter presque tout leur poids, et souvent
pour le soulever spontanément. Cependant, la partie supérieure de la
série animale est nécessairement moins propre à l'exacte appréciation de
l'influence physiologique de la pesanteur, qui concourt alors avec un
trop grand nombre d'actions hétérogènes. Mais cette influence, quoique
moins dominante et plus cachée, peut y être étudiée sous un autre
aspect, en vertu de l'extrême variété des actes vitaux auxquels elle
doit participer; car, il n'est presqu'aucune fonction, soit organique,
soit animale, et même intellectuelle, où l'on ne puisse signaler avec
certitude une indispensable intervention générale de la pesanteur, qui
se manifeste spécialement en tout ce qui concerne la stagnation ou le
mouvement des fluides. Il est donc très regrettable qu'un sujet aussi
étendu et aussi important n'ait point encore donné lieu à des recherches
directes vraiment rationnelles, largement conçues et méthodiquement
poursuivies dans l'ensemble de la hiérarchie biologique.
Après cette étude physiologique de la pesanteur, on doit naturellement
placer, comme une sorte de complément nécessaire, l'examen des autres
conditions purement mécaniques de l'existence fondamentale des corps
vivans. La principale d'entre elles se rapporte à la pression générale
qu'exerce sur l'organisme le milieu proprement dit, soit gazeux, soit
liquide; pression qui n'est qu'une suite indirecte de la pesanteur,
envisagée toutefois dans ce milieu et non plus dans l'organisme. Quoique
cette seconde influence soit aussi très imparfaitement analysée encore,
la facilité avec laquelle elle peut être modifiée par diverses
circonstances, naturelles ou artificielles, a déjà permis d'obtenir,
sous ce rapport, quelques résultats scientifiques moins insuffisans.
L'existence générale de tout animal atmosphérique, sans en excepter
l'homme, est nécessairement renfermée entre certaines limites plus ou
moins écartées de l'échelle barométrique, hors desquelles on ne saurait
la concevoir. Nous ne pouvons vérifier aussi directement une telle loi
chez les animaux aquatiques, sans que néanmoins il y ait lieu d'élever à
ce sujet aucun doute raisonnable; il est même évident que, vu la densité
supérieure du milieu, les limites verticales ainsi assignables au séjour
de chaque espèce doivent être certainement beaucoup plus rapprochées. Il
faut cependant convenir que, pour l'un ou pour l'autre milieu, nous
n'avons jusqu'ici aucune notion vraiment scientifique de l'exacte
relation générale entre l'intervalle de ces limites et le degré
d'organisation, nos idées à cet égard étant même tout-à-fait confuses
quant aux organismes inférieurs, et surtout à l'organisme végétal. On
s'est d'ailleurs presque exclusivement occupé des effets physiologiques
dus à des changemens brusques de pression; l'influence plus
intéressante, et peut-être fort distincte, des variations graduelles a
été à peine examinée. Enfin, dans le cas atmosphérique, seul susceptible
d'une exploration très étendue, il est très difficile, et néanmoins
indispensable, en altérant la pression extérieure, de dégager
soigneusement, de la perturbation vitale due à cette cause mécanique, la
modification toujours simultanée que ce nouvel état du milieu doit
imprimer à l'ensemble des fonctions nutritives par suite de la
raréfaction ou de la condensation du milieu, qui peut être souvent le
vrai motif principal des phénomènes observés. Mais, quoique, par ces
diverses complications, la science soit encore, sous ce rapport, à
l'état naissant, plusieurs recherches déjà ébauchées, comme les
tentatives de quelques physiologistes pour constater l'influence de la
pression atmosphérique sur la circulation veineuse, les ingénieuses
indications récemment signalées au sujet de sa coopération directe au
mécanisme général de la station et même de la locomotion, etc.,
témoignent évidemment, chez les biologistes actuels, une heureuse
tendance à étudier rationnellement cet ordre important de questions
préliminaires.
Outre ces deux conditions fondamentales de pesanteur et de pression, une
analyse exacte et complète de l'ensemble des influences mécaniques
indispensables à l'état vital, exigerait aussi l'appréciation directe,
et même préalable, de l'action physiologique générale du mouvement et du
repos, considérés soit dans la masse vivante, soit dans ses divers
organes essentiels. Quoique jusqu'ici à peine ébauchée, cette étude
présente néanmoins une incontestable importance; puisque le mouvement
contribue souvent d'une manière capitale au mécanisme des principales
fonctions. C'est ainsi, par exemple, que les physiologistes les plus
positifs expliquent aujourd'hui, par la subite immobilité de l'estomac,
la perturbation profonde qu'éprouve la digestion aussitôt après la
section ou la compression des nerfs gastriques, comme quand le défaut
d'agitation du récipient fait cesser une action chimique. Malgré la
confusion et l'obscurité qui subsistent encore sur de tels sujets, il y
a déjà, ce me semble, tout lieu de penser, en principe, qu'aucun
organisme, même parmi les plus simples, ne saurait vivre dans un état de
complète immobilité. Le double mouvement de la terre, et surtout sa
rotation, n'étaient peut-être pas moins directement nécessaires pour y
permettre le développement de la vie, que par leur influence
indispensable sur la répartition périodique de la chaleur et de la
lumière. Il est, du reste, évident que si, comme il arrive le plus
souvent, le mouvement est produit par l'organisme lui-même, on devra
soigneusement éviter de confondre l'influence de cette opération vitale
avec les effets directement propres à ce mouvement. C'est pourquoi, afin
d'éluder cette distinction difficile, l'exploration du mouvement
communiqué sera presque toujours préférable, dans l'élaboration
judicieuse d'une telle doctrine, à l'analyse du mouvement spontané.
D'après les lois fondamentales de la mécanique universelle, c'est
surtout du mouvement de rotation qu'il importe de déterminer exactement
l'influence physiologique, puisque, par sa nature, toute rotation tend
directement à désorganiser un système quelconque, et, à plus forte
raison, à troubler ses phénomènes intérieurs. Il serait donc d'un haut
intérêt, pour la biologie positive, de poursuivre, dans l'ensemble de la
hiérarchie organique, et spécialement dans sa partie supérieure, une
étude comparative des modifications que peuvent éprouver les
principales fonctions en imprimant à l'organisme une rotation
graduellement variée, entre les limites de vitesse compatibles avec
l'état normal, et qui devraient être préalablement déterminées. Or,
cette étude n'a été jusqu'ici le sujet de quelques tentatives vraiment
scientifiques, qu'à l'égard des seuls végétaux, dans les expériences
ci-dessus signalées, qui avaient même pour principal objet l'influence
de la pesanteur. Le cas des animaux, et surtout de l'homme, qui
présente, à cet égard, une importance bien supérieure, soit par la
délicatesse de l'organisme, soit par la variété de ses phénomènes,
n'offre encore, sous ce rapport, que quelques observations incomplètes
et incohérentes, qui vont à peine au-delà des notions les plus
vulgaires[36].
[Note 36: Le simple mouvement, indépendamment de tout
changement de lieu, a été quelquefois employé, avec beaucoup
de succès, comme moyen thérapeutique, non-seulement dans les
maladies de la vie animale, mais dans celles même qui se
rapportent essentiellement à la vie organique, et surtout
dans les hydropisies abdominales, ce qui vérifie clairement
la haute importance réelle d'une telle influence
physiologique.]
Parmi les conditions purement physiques de l'existence des corps vivans,
dont le caractère n'est point simplement mécanique, en ce qu'elles
tendent directement à modifier la structure intime, la plus fondamentale
est sans doute l'action thermologique du milieu ambiant. C'est aussi la
mieux connue, ou plutôt celle dont l'analyse générale présente
aujourd'hui le moins d'imperfections capitales. Rien de plus manifeste,
en effet, que cette irrésistible nécessité qui, dans l'ensemble de la
hiérarchie organique, restreint le développement de la vie entre
certaines limites déterminées de l'échelle thermométrique extérieure, et
qui resserre spécialement ces limites à l'égard de chaque famille et
même de chaque race vivante; quoique, d'ailleurs, toute idée de nombres
précis et constans soit ici aussi déplacée que dans aucun autre genre de
considérations biologiques. Les variations thermométriques compatibles
avec l'état vital paraissent même encore moins étendues que les
variations barométriques. C'est d'un tel ordre de conditions que dépend
surtout, en histoire naturelle, la répartition permanente des divers
organismes sur la surface de notre planète, selon des zones assez
spécialement définies pour fournir quelquefois, aux physiciens, de
véritables indications thermométriques, certaines quoique grossières.
Mais, malgré la multitude de faits recueillis maintenant à cet égard, ce
sujet fondamental n'est réellement qu'à peine ébauché jusqu'ici, aux
yeux de tous ceux qui s'attachent principalement à la coordination de
ces phénomènes en une doctrine générale et rationnelle. Presque tous les
points essentiels d'une telle doctrine sont encore obscurs et
incertains. La science manque même aujourd'hui d'une série suffisante de
bonnes observations comparatives sur les divers intervalles
thermométriques correspondans aux différens états organiques, et, à plus
forte raison, d'une loi quelconque relative à cette harmonie, qui n'a
jamais été vraiment rattachée à aucun autre caractère biologique
essentiel. Cette immense lacune n'existe pas seulement pour l'échelle
générale des espèces vivantes, mais aussi pour les états successifs de
chaque organisme considéré à ses différens âges. Sous l'un et l'autre
aspect, ce sont surtout les moindres degrés d'organisation dont l'étude,
à cet égard, exige le plus une révision complète et systématique: car, à
l'état d'oeuf, ou dans les organismes très inférieurs, les limites
thermométriques de la vie paraissent devenir beaucoup plus écartées,
quelque obscurité que présente encore un tel sujet; plusieurs
biologistes philosophes ont même pensé que la vie avait peut-être été
toujours possible, à un certain degré, sur notre planète, malgré les
divers systèmes de température par lesquels sa surface a dû
successivement passer. On peut dire, à la vérité, que l'ensemble des
documens analysés jusqu'ici converge vers cette loi générale: l'état
vital est tellement subordonné, par sa nature, à un intervalle
thermométrique déterminé, que cet intervalle décroît sans cesse à mesure
que la vie se prononce davantage, soit en remontant la hiérarchie
biologique, soit en considérant chaque développement individuel. Mais,
quelque plausible que doive déjà paraître une telle loi, il s'en faut
encore de beaucoup que nous puissions la regarder aujourd'hui comme
scientifiquement établie, les nombreuses anomalies qu'elle présente
n'étant point jusqu'ici résolues d'une manière vraiment satisfaisante.
Une semblable imperfection dans l'étude fondamentale des limites
thermométriques propres à chaque état vital, doit faire aisément
présumer une plus profonde ignorance quant à l'analyse plus délicate des
modifications produites dans l'organisme par les variations de la
chaleur extérieure, lorsque ces changemens sont renfermés entre des
limites pleinement compatibles avec le mode d'existence correspondant.
Dans le petit nombre d'observations systématiques que la science possède
à cet égard, on a même confondu presque toujours l'influence des
changemens brusques avec celle très différente qui résulte des
variations graduelles; quoique, indépendamment de la saine philosophie
biologique, d'irrécusables expériences directes des physiologistes
anglais aient constaté depuis long-temps, dans l'espèce humaine,
l'aptitude à supporter impunément, pendant un certain temps, par suite
d'habitudes graduellement contractées, des accroissemens de température
extérieure très supérieurs à ceux que semblait seule permettre la
considération des perturbations violentes. Enfin, ce qui montre le plus
clairement combien l'ensemble de ce sujet a été jusqu'ici mal étudié,
c'est que nous pouvons, sans aucune exagération, regarder la question
comme n'ayant pas même été nettement posée, attendu la confusion
vicieuse qui a toujours plus ou moins dominé dans ces recherches, entre
l'influence physiologique de la chaleur extérieure et la production
organique de la chaleur vitale. Ces deux ordres d'études, que la notion
commune de chaleur peut seule vaguement rapprocher, constituent
évidemment, par leur nature, deux branches radicalement distinctes de la
théorie biologique, puisque l'un se rapporte aux principes mêmes de la
vie, tandis que l'autre est relatif, au contraire, à ses résultats
généraux. Des recherches assez irrationnellement instituées pour avoir
constamment mêlé deux problèmes aussi différens, pouvaient-elles, aux
yeux de tout philosophe, comporter aucune véritable efficacité
scientifique?
Les mêmes remarques philosophiques s'appliquent, avec plus de force
encore, à l'étude des autres conditions physiques extérieures de la vie
générale, telles que la lumière, et surtout l'électricité, soit
statique, soit dynamique. Sous ces deux rapports, encore plus que sous
le précédent, la plupart des travaux entrepris jusqu'ici ne peuvent
réellement être envisagés, dans la construction rationnelle de la
doctrine physiologique, que comme ayant irrécusablement constaté
l'indispensable nécessité scientifique d'une telle étude préliminaire,
en mettant hors de doute le besoin fondamental d'une certaine influence
permanente, lumineuse et électrique, du milieu ambiant pour la
production et l'entretien de la vie, dans tous les modes et à tous les
degrés qu'elle comporte. Mais, à cela près, nos connaissances réelles à
ce sujet sont certainement plus imparfaites aujourd'hui que relativement
à la chaleur elle-même, les observations élémentaires y étant à la fois
beaucoup plus rares et plus grossières, en sorte que ces deux théories
ne présentent encore aucun aspect qui ne paraisse très vague et très
obscur, quelque incontestable que soit néanmoins la réalité d'une
pareille étude. Sous le point de vue électrique essentiellement, la
confusion fondamentale que je viens de signaler pour la chaleur, se
reproduit, d'une manière plus prononcée encore, entre l'influence
physiologique de l'électrisation extérieure, et l'électrisation
spontanée produite par l'ensemble des actes vitaux, c'est-à-dire
toujours entre les principes et les résultats; d'où provient également
la stérilité nécessaire de recherches ainsi dirigées, fussent-elles même
beaucoup plus étendues. Mais il faut remarquer, en outre, conformément à
l'esprit des règles générales de hiérarchie scientifique établies dans
ce Traité, que cette partie de la théorie préliminaire des milieux
organiques, se rapportant à une branche de la physique bien plus
imparfaite, par sa nature, que ne l'est la barologie et même la
thermologie, elle doit nécessairement être spécialement affectée par
cette plus grande infériorité de la doctrine qui lui sert de base
indispensable. Tout philosophe peut, en effet, reconnaître aisément,
dans l'ébauche actuelle d'une telle portion de la physiologie positive,
l'influence désastreuse qu'exercent si profondément les vaines
hypothèses anti-scientifiques qui vicient encore aujourd'hui la plupart
des recherches d'optique et d'électrologie, comme je l'ai soigneusement
établi en considérant la physique. Ces conceptions chimériques sur les
fluides ou les éthers, lumineux et électriques, que les physiciens les
moins arriérés n'osent plus préconiser qu'à titre de simple artifice
logique, sont, au contraire, habituellement envisagées, en physiologie,
comme caractérisant les principes réels de deux ordres d'actions
extérieures indispensables à l'état vital. Dans l'étude de l'influence
électrique, cette mauvaise manière de philosopher se fait plus
spécialement ressentir, à cause de l'espèce de solidarité que la plupart
des biologistes ont naturellement imaginé entre les prétendus fluides
électriques et les prétendus fluides nerveux ou vitaux, en vertu de
laquelle ces deux classes d'hypothèses illusoires s'y fortifient
mutuellement. Tout ce système de spéculations physiologiques ne consiste
le plus souvent aujourd'hui qu'à se représenter, plus ou moins
confusément, le jeu fantastique de ces êtres imaginaires, auxquels
l'organisme ne sert guère que de théâtre, et dont l'inintelligible
contemplation absorbe nécessairement la considération, dès-lors très
secondaire, du petit nombre de phénomènes réels qui constituaient
primitivement le vrai sujet des recherches scientifiques. À cette cause
essentielle d'une stérilité plus spéciale, il n'est peut-être pas
inutile d'ajouter ici, comme obstacle accessoire mais général, suivant
une remarque déjà signalée à l'égard de la philosophie chimique, la
subtilité exagérée que la plupart des électriciens actuels ont
introduite dans l'analyse des moindres sources d'électrisation, et qui
les a fréquemment conduits à attribuer une influence évidemment
démesurée à des phénomènes presque imperceptibles. C'est ainsi, par
exemple, que souvent on explique, par de très faibles variations de
l'électricité atmosphérique, des phénomènes pathologiques très
considérables, sans être aucunement arrêté par l'absurde disproportion
entre l'intensité des résultats effectifs et celle des principes
prétendus. Toutefois, il faut reconnaître qu'une telle cause
d'aberrations affecte bien plus aujourd'hui la théorie du développement
spontané de l'électrisation animale que celle relative à l'influence
physiologique des électrisations extérieures. Sous l'un et l'autre
aspect, ce sont d'aussi vicieuses exagérations qui fournissent un
fondement spécieux à l'argumentation sophistique des physiologistes
métaphysiciens contre toute action électrique dans l'organisme.
Telles sont les diverses lacunes fondamentales que présente la biologie
actuelle relativement aux différentes conditions purement physiques
indispensables au développement des phénomènes physiologiques,
considérées surtout en ce qu'elles ont de commun à l'ensemble total des
corps vivans, et étudiées suivant l'ordre hiérarchique établi, dans cet
ouvrage, entre les principales branches de la physique générale. Mais
l'analyse exacte des conditions d'existence qui offrent les caractères
chimiques constitue, en outre, dans la théorie préliminaire des
_milieux_ organiques, une seconde division essentielle, dont
l'importance n'est certainement pas moindre, et dont les progrès ne sont
jusqu'ici guère plus satisfaisans.
Réduite à ce qui est strictement général, cette dernière étude a pour
objet propre la détermination rationnelle de l'influence physiologique
fondamentale exercée par l'air et par l'eau, dont le mélange, à divers
degrés, compose directement le _milieu_ commun nécessaire à tous les
êtres vivans, en prenant ce terme dans son acception habituelle la plus
circonscrite. Les philosophes allemands qui, de nos jours, ont érigé ce
milieu en une sorte de règne intermédiaire entre les deux mondes
inorganique et organique, comme je l'ai déjà indiqué en traitant de la
philosophie chimique, n'ont fait que rendre, sous une forme vicieuse, un
sentiment aussi juste que profond de la haute importance physiologique
d'une telle notion.
La première considération scientifique à ce sujet consiste à
reconnaître, d'après le lumineux aperçu de M. de Blainville, que l'air
et l'eau ne doivent point, sous ce rapport, être étudiés séparément, à
la manière des physiciens et des chimistes, mais que leur intime
mélange, dont les proportions seules varient, est constamment
indispensable à tout état vital. Il serait naturel de le penser, en se
bornant même à envisager la composition chimique des corps vivans, dont
les divers élémens essentiels ne peuvent se retrouver que dans
l'ensemble de ces deux fluides. Mais ce principe devient surtout
directement sensible sous le point de vue physiologique; puisque, en
discutant avec soin les différentes observations, il est maintenant
facile de constater que l'air dépourvu de toute humidité et l'eau
nullement aérée sont également contraires à l'existence des êtres
vivans, sans aucune distinction d'espèces. À cet égard, entre les êtres
atmosphériques et les êtres aquatiques, animaux ou végétaux, les mieux
caractérisés, il n'existe d'autre différence réelle que l'inégale
proportion des deux fluides, soit que, chez les uns, l'air, devenu
prépondérant, serve de véhicule à l'eau vaporisée, ou que l'eau,
dominant à son tour, apporte aux autres l'air liquéfié. Dans les deux
cas, l'eau fournit toujours la première base indispensable de tous les
liquides organiques, et l'air les élémens essentiels de la nutrition
fondamentale. On sait aujourd'hui que les mammifères les plus élevés, et
l'homme lui-même, périssent nécessairement par la seule influence d'un
desséchement convenable de l'air ambiant, aussi bien que les poissons
placés dans une eau que la distillation a suffisamment privée d'air.
Entre ces deux termes extrêmes, l'ensemble de la hiérarchie biologique,
analysée sous le rapport du séjour, présente sans doute une multitude
d'intermédiaires, dont les plus tranchés sont seuls un peu connus, où
l'air devenu de plus en plus humide et l'eau de plus en plus aérée
constituent une suite presque graduelle de milieux physiologiques, dont
chacun correspond à un organisme déterminé. La seule considération des
divers états d'un organisme unique confirme même, par d'irrécusables
indications, l'harmonie générale que dévoile directement, à cet égard,
la comparaison de l'ensemble des organismes; puisque, chez l'homme par
exemple, les simples variations hygrométriques de l'atmosphère suffisent
pour modifier notablement la marche des phénomènes physiologiques, sans
dépasser la partie de l'échelle hygrométrique compatible avec l'état
vital.
Mais, si un judicieux examen sommaire d'un tel sujet a rendu désormais
incontestable la réalité et l'importance de cette étude fondamentale, il
est malheureusement trop facile de reconnaître, quand on veut
entreprendre une analyse vraiment scientifique, que la biologie est
aujourd'hui, à cet égard comme sous les rapports précédemment signalés,
dans une véritable enfance, puisque la question peut tout au plus être
ainsi regardée comme posée; et encore ne l'est-elle habituellement que
d'une manière vague et obscure. Outre que les limites physiologiques des
variations relatives à la proportion des deux fluides sont jusqu'ici
très mal déterminées pour la plupart des cas, nous n'avons encore que
des notions extrêmement confuses sur le mode de participation de chaque
fluide à l'entretien de la vie générale. Un mélange aussi peu intime que
celui des élémens de l'air, doit sans doute produire surtout de
véritables effets chimiques; mais l'oxigène est le seul de ces élémens
dont l'influence physiologique ait été jusqu'ici scientifiquement
étudiée, quoique d'une manière finalement peu satisfaisante; quant aux
autres, et principalement quant à l'azote, des physiologistes également
compétens continuent à s'en former les idées les plus contradictoires. À
l'égard de l'eau, l'obscurité et l'incertitude sont nécessairement
encore plus grandes, vu l'extrême difficulté qu'on éprouve à concevoir
qu'un appareil chimique aussi peu énergique que l'est tout corps vivant
puisse réellement décomposer une substance aussi complétement neutre,
comme le supposent cependant aujourd'hui tant de physiologistes.
Toutefois l'importante théorie des hydrates, si heureusement introduite
par les progrès récens de la chimie, doit sans doute fournir, à ce
sujet, de lumineuses indications, en agrandissant nos idées
fondamentales sur les divers genres d'action chimique dont l'eau est
susceptible; mais jusqu'à présent cette théorie n'a pas été prise en
sérieuse considération dans les spéculations biologiques, quoique on
commence à y avoir égard sous le point de vue purement anatomique.
Ainsi, la notion positive de l'influence physiologique du milieu général
demeure encore profondément indéterminée. On ne saurait donc être
surpris, à plus forte raison, qu'il n'existe jusqu'à présent aucune loi
scientifique sur l'appréciation comparative, nécessairement bien plus
délicate, des divers modes et degrés de cette influence dans les
principales divisions de la hiérarchie biologique, où nous ne voyons pas
même nettement si une telle condition d'existence devient plus ou moins
inévitable à mesure que l'organisme s'élève.
Quoique la théorie fondamentale des milieux organiques ne doive sans
doute strictement comprendre que les agens extérieurs dont l'action
physiologique est rigoureusement générale, et par suite seule
indispensable, cependant, pour compléter cette théorie, et même pour
l'éclaircir, on sera naturellement conduit, ce me semble, à y
incorporer bientôt, du moins à titre d'appendice essentiel, l'analyse
rationnelle des modifications spéciales les plus prononcées qu'impriment
à certains organismes certaines substances correspondantes; car un tel
sujet rentre nécessairement aussi dans la grande étude de l'harmonie
primordiale entre le monde organique et le monde inorganique. Une
meilleure philosophie médicale tend fort heureusement de nos jours à
diminuer de plus en plus le nombre des _spécifiques_ proprement dits, si
abusivement multipliés par l'empirisme métaphysique des temps
antérieurs. Mais ce serait tomber dans une exagération non moins
irrationnelle et non moins nuisible, que de méconnaître, au contraire,
en principe, l'incontestable influence exercée par plusieurs substances
spéciales sur divers organismes déterminés, et même sur divers tissus
élémentaires. Il serait évidemment absurde de concevoir qu'une
spécialité aussi caractérisée dans l'état normal, comme on le voit à
l'égard des alimens et des poisons, cessât brusquement dans l'état
pathologique à l'égard des médicamens, puisque ces deux ordres de
substances extérieures ne diffèrent pas plus radicalement l'un de
l'autre que ces deux états de l'organisme. Aussi le dogmatiste le plus
préoccupé ne niera-t-il jamais sérieusement l'action spécifique de
l'alcool, de l'opium, etc., soit au degré physiologique, soit au degré
pathologique. Or, la réalité d'un tel genre d'effets étant une fois mise
hors de toute discussion, il importe beaucoup, non-seulement pour les
progrès de la saine thérapeutique, mais aussi pour le perfectionnement
de la simple biologie abstraite, qui doit seule ici nous intéresser, de
les soumettre systématiquement à de véritables études scientifiques, à
cause de la lumière générale qui doit nécessairement en rejaillir sur
l'analyse des conditions plus fondamentales de l'existence des corps
vivans. Par cela même que de semblables actions sont spéciales et
discontinues, et par suite non indispensables, la méthode expérimentale
peut s'appliquer, d'une manière bien plus certaine et mieux
circonscrite, en même temps que plus variée, à leur exacte exploration.
Leur étude doit donc rationnellement compléter la doctrine biologique
préliminaire que j'ai qualifiée de théorie des milieux organiques, à
laquelle elle fournit, par sa nature, des ressources essentielles qui
lui sont propres et qui ne sauraient résulter d'aucune autre voie.
Malheureusement ce complément nécessaire est aujourd'hui encore moins
avancé que le sujet principal, malgré la multitude d'observations,
incohérentes ou même inachevées, déjà recueillies à cet égard.
L'imperfection fondamentale que nous venons de constater, sous tous les
rapports importans, dans cette partie préliminaire de la physiologie
positive, à peine ébauchée jusqu'ici, et qui constitue cependant une
introduction aussi évidemment indispensable à l'étude rationnelle des
lois réelles de la vie, suffit pour faire aisément concevoir _à priori_
combien cette étude, que nous avons désormais à considérer directement,
doit être aujourd'hui dans l'enfance, non-seulement comme peu avancée
encore, mais même comme instituée d'une manière insuffisante. Quiconque,
en effet, appréciera judicieusement l'ensemble des spéculations
actuelles sur ce grand sujet, sans se laisser éblouir par l'imposant
appareil de la multitude de matériaux particuliers dont la science est
maintenant enrichie, et, à beaucoup d'égards, encombrée, reconnaîtra
clairement que la physiologie proprement dite n'a commencé que de nos
jours, et seulement encore chez un petit nombre d'intelligences d'élite,
à atteindre son véritable état positif; et que, chez la plupart de ceux
qui la cultivent, elle n'est point sortie aujourd'hui, sous divers
aspects essentiels, de l'état métaphysique: comme l'expliquera
d'ailleurs très bien l'histoire générale de l'esprit humain dans le
volume suivant.
Cet état présent de la science ne peut être nettement conçu que d'après
la considération philosophique de ses antécédens les plus immédiats
depuis environ un siècle. Le mouvement fondamental imprimé par notre
grand Descartes à l'ensemble de la raison humaine, et tendant à
positiver directement toutes nos spéculations essentielles, a produit,
en physiologie, l'illustre école de Boerrhaave, qui, entreprenant une
opération philosophique alors prématurée, fut entraîné par un sentiment
exagéré et même vicieux de la subordination nécessaire de la biologie
envers les parties antérieures et plus simples de la philosophie
naturelle, à ne concevoir d'autre moyen de rendre enfin positive l'étude
de la vie que par sa fusion, à titre de simple appendice, dans le
système général de la physique inorganique. Une inévitable réaction,
déterminée par les conséquences absurdes auxquelles devait
nécessairement conduire le développement effectif d'une telle aberration
philosophique, aboutit à la théorie de Stahl, qu'on peut regarder comme
la formule la plus scientifique de l'état métaphysique de la
physiologie. Depuis cette époque, il n'y a eu réellement, et il n'y a
encore chez le vulgaire des biologistes, de lutte directe et ostensible
qu'entre ces deux écoles antagonistes, qui, en France, se trouvent, en
quelque sorte, personnifiées par les deux célèbres Facultés de Paris et
de Montpellier. En considérant avec attention l'histoire générale de
cette grande lutte, on reconnaît aisément que le caractère organique y a
toujours essentiellement appartenu à l'école métaphysique, qui
remplissait au moins la principale condition de concevoir la physiologie
comme science distincte: l'école physico-chimique n'a eu d'efficacité
réelle que par une action purement critique, de plus en plus secondée
par les progrès effectifs de la science, qui dévoilaient, avec une
évidence croissante, la dépendance fondamentale des lois organiques à
l'égard des lois inorganiques. Cette action a produit, dans les
conceptions essentielles de la physiologie métaphysique, des
modifications graduelles, tendant continuellement à les rapprocher
davantage de l'état positif, et dont il suffit ici de signaler les deux
principales, formulées l'une par la théorie de Barthez, et l'autre par
celle de Bichat, comparées toutes deux à la théorie primitive de Stahl.
La conception de Barthez ne semble d'abord différer de celle de Stahl
que dans l'expression, seulement, en ce qu'il nomme _principe vital_ la
même entité métaphysique que son illustre prédécesseur avait appelée
_âme_, et Van-Helmont _archée_. Mais, pour un ordre d'idées aussi
chimérique, un tel changement d'énoncé indique toujours nécessairement
une modification effective de la pensée principale. Aussi peut-on
affirmer, sans hésitation, que la formule de Barthez représente un état
métaphysique de la physiologie plus éloigné de l'état théologique que ne
le supposait la formule employée par Stahl, de même que celle-ci avait,
à son tour, une supériorité exactement analogue envers la formule de
Van-Helmont. Il suffirait, pour s'en convaincre, de considérer
l'admirable discours préliminaire dans lequel Barthez établit, d'une
manière si nette et si ferme, les caractères essentiels de la saine
méthode philosophique, après avoir si victorieusement démontré l'inanité
nécessaire de toute tentative sur les causes primordiales et la nature
intime des phénomènes d'un ordre quelconque, et réduit hautement toute
science réelle à la découverte de leurs _lois_ effectives. On ne saurait
donc douter que l'intention dominante de Barthez ne fût de dégager enfin
irrévocablement la science biologique de la vaine tutelle métaphysique
dans laquelle il la trouvait si profondément entravée; et telle n'était
point évidemment la tendance de Stahl, qui, ainsi que je l'ai ci-dessus
caractérisée, ne constituait en effet qu'une énergique réaction contre
les exagérations physico-chimiques de Boerrhaave. Mais, comme je l'ai
déjà indiqué au volume précédent, faute d'avoir étudié la méthode
positive à sa véritable source, le système des sciences mathématiques,
Barthez ne la connaissait point d'une manière assez complète ni assez
familière pour que la grande réforme qu'il avait si bien projetée
n'avortât point nécessairement et radicalement dans l'exécution d'une
entreprise que l'état de l'esprit humain rendait certainement
prématurée. C'est ainsi que, entraîné à son insu par la tendance même
qu'il combattait, après avoir d'abord introduit son principe vital à
titre de simple formule scientifique, uniquement consacrée à désigner
abstraitement la cause inconnue des phénomènes vitaux, il fut
inévitablement conduit à investir ensuite ce prétendu principe d'une
existence réelle et très compliquée, quoique profondément
inintelligible, que son école a, de nos jours, si amplement développée.
Mais, quelle qu'ait dû être l'inefficacité d'une entreprise aussi mal
préparée, on ne saurait méconnaître l'intention évidemment progressive
qui en avait dicté la pensée première.
Cet esprit progressif est beaucoup plus prononcé dans la théorie
physiologique de Bichat, aujourd'hui généralement admise, quoiqu'elle
présente aussi, en réalité, le caractère essentiel des conceptions
métaphysiques, c'est-à-dire l'emploi des entités. La nature de ces
entités s'y trouve, en effet, notablement perfectionnée, et tend bien
davantage à rapprocher la science de l'état pleinement positif,
puisqu'un siége déterminé et visible leur est nécessairement imposé, au
lieu du siége éminemment vague et mystérieux des entités imaginées par
Stahl et même par Barthez. Mais, quelque réel et important que soit un
tel progrès pour accélérer la transition finale de la biologie dynamique
vers son entière positivité, on ne peut véritablement y voir qu'une
dernière transformation de la physiologie métaphysique, telle que Stahl
l'avait formulée. Car, en examinant le rôle que Bichat prescrit à ses
diverses forces vitales, il est clair qu'elles interviennent dans les
phénomènes à la manière des anciennes entités spécifiques introduites en
physique et en chimie, pendant la période métaphysique de ces deux
sciences fondamentales, sous le nom de facultés ou vertus occultes, que
Descartes a si énergiquement poursuivies, et que Molière a si
heureusement ridiculisées. Un tel caractère est surtout irrécusable à
l'égard de cette prétendue _sensibilité organique_, vraiment réduite,
par sa définition inintelligible et contradictoire, à une simple
existence nominale, et dont les affections diverses paraissent
néanmoins suffire à Bichat pour _expliquer_ les phénomènes
physiologiques, tandis qu'on ne fait ainsi que reproduire leur énoncé
sous une forme abusivement abstraite: comme, par exemple, quand Bichat
croit avoir rendu raison du passage successif de divers liquides dans un
même canal excréteur, en se bornant à dire que la sensibilité organique
de ce conduit est successivement en harmonie avec chacun d'eux et
antipathique à tous les autres.
On peut néanmoins conjecturer, d'une manière très plausible, que si une
mort, à jamais déplorable, n'avait point brusquement tranché le
développement original de la théorie de Bichat, cet admirable génie, qui
naissait en un temps suffisamment opportun, serait parvenu, par ses
efforts spontanés, à rompre entièrement les entraves métaphysiques que
son éducation lui imposait, et dont il venait déjà d'atténuer aussi
utilement la prépondérance. Chacun reconnaîtra aisément, en effet, que,
sous cet aspect fondamental, le grand Traité de l'_Anatomie générale_,
quoique postérieur de bien peu d'années, est en progrès notable sur le
Traité _de la vie et de la mort_. Dans la construction même de sa
théorie métaphysique des forces vitales, Bichat a certainement
introduit, le premier, sous le titre de _propriétés de tissu_, une
considération capitale, évidemment destinée, par son extension
graduelle, à absorber inévitablement toutes les conceptions
ontologiques, et à préparer ainsi l'entière positivité des principales
notions élémentaires de la physiologie. Car, l'opération philosophique
se réduit ici essentiellement à substituer aux anciennes idées de
_forces_ de simples idées de _propriétés_, en consacrant ce terme à la
seule acception positive de désigner les actes les plus généraux dans
lesquels puissent être décomposés les divers phénomènes biologiques. Or,
la création de Bichat sur les propriétés de tissu remplissait cette
condition fondamentale envers une classe d'effets très étendue quoique
partielle. C'est ainsi que la théorie de Bichat, en même temps qu'elle
amendait très heureusement la doctrine métaphysique de Stahl et de
Barthez, préparait d'ailleurs les voies directes de son entière
réformation, en présentant le germe immédiat et même l'exemple
caractéristique de conceptions purement positives. Tel est l'état précis
dans lequel se trouve encore aujourd'hui la philosophie physiologique
chez la plupart des esprits qui s'y livrent. La lutte générale entre la
tendance métaphysique et la tendance physico-chimique, entre l'école de
Stahl et celle de Boerrhave, en est essentiellement demeurée au point où
la grande impulsion de Bichat l'avait amenée.
Il est cependant sensible que le progrès ultérieur de la science ne
saurait être, sans de graves dangers, indéfiniment abandonné aux
oscillations désordonnées qui résultent du simple antagonisme spontané
de ces deux mouvemens contraires, dont chacun, à sa manière, présente un
caractère radicalement vicieux, puisque, s'ils ne se contenaient point
mutuellement, le premier déterminerait directement une véritable
rétrogradation vers l'état théologique, et le second une sorte de
dissolution anarchique de toute doctrine physiologique proprement dite;
à peu près comme les deux grandes tendances politiques, l'une
rétrograde, l'autre révolutionnaire, qui se disputent si déplorablement
aujourd'hui la suprême direction sociale, et avec lesquelles en effet
nos deux tendances physiologiques ont une affinité incontestable,
quoique méconnue du vulgaire des observateurs. Qu'une telle pondération
ait été, et soit même encore, provisoirement indispensable à la
conservation et au développement de la science, aucun bon esprit ne peut
en douter. Mais les prétendus éclectiques qui conçoivent cet état
transitoire comme un ordre définitif, méconnaissent certainement, d'une
étrange manière, et les vrais besoins fondamentaux de l'esprit humain et
la marche générale de son développement historique, ainsi que le
témoigne clairement la situation actuelle des parties les plus avancées
de la philosophie naturelle, dont chacune jadis a aussi passé par une
phase analogue. La science physiologique n'aura donc atteint sa
véritable maturité, son progrès ne deviendra direct et rationnel, que
lorsque l'universelle prépondérance de conceptions élémentaires purement
positives, appropriées à la nature effective des phénomènes biologiques,
aura enfin irrévocablement relégué, dans le simple domaine de
l'histoire, ce déplorable conflit entre deux impulsions à peu près
également nuisibles, quoiqu'à des titres très différens. Or, tous les
symptômes essentiels d'une issue philosophique aussi désirable me
paraissent réalisés aujourd'hui; les deux écoles se sont mutuellement
assez discréditées pour s'annuller réciproquement: et, en même temps, le
développement naturel de la science a fourni, ce me semble, tous les
moyens indispensables pour commencer directement à procéder à son
institution définitive. Telle est, à mes yeux, la tâche caractéristique
de la génération scientifique actuelle, qui n'a essentiellement besoin
que de s'en rendre plus digne par une éducation mieux dirigée, dont j'ai
suffisamment déterminé, dans les leçons précédentes, et surtout dans la
quarantième, le véritable esprit général[37].
[Note 37: Si, par la complication supérieure des
phénomènes, la formation de la physiologie devait être
nécessairement postérieure à celle des autres branches
fondamentales de la philosophie naturelle, selon les
principes établis dans ce Traité, on a droit d'espérer au
moins, que, par une sorte de compensation de ce retard
inévitable, le développement ultérieur de cette science
pourra suivre une marche plus rationnelle et plus rapide, en
profitant de l'expérience philosophique que présentent les
sciences antécédentes, pour ne point s'arrêter à certaines
phases transitoires qui n'étaient pas absolument
indispensables, et qui tenaient seulement à la nouveauté de
la situation de l'esprit humain quand il passait, dans ses
premiers élans scientifiques, de l'état métaphysique à
l'état vraiment positif. C'est ainsi que, relativement à la
physique surtout, nous avons reconnu, entre ces deux états,
une transition intermédiaire, encore pendante de nos jours à
plusieurs égards, et caractérisée par le règne des fluides
et des éthers fantastiques, substitués aux entités comme
celles-ci jadis aux dieux et aux génies. La physiologie peut
certainement éviter aujourd'hui, par une heureuse direction
philosophique, devenue désormais possible, de subir une
semblable préparation, qui, dans ce cas, serait presque sans
excuses. Comme les biologistes sont, par la nature de leurs
études, les plus disposés, parmi les savans actuels, à
prendre convenablement en considération la marche générale
de l'esprit humain, il faut espérer qu'ils sauront épargner
à leur science cette halte inutile et honteuse. Mais leur
éducation ordinaire est encore tellement vicieuse, qu'on
peut, à cet égard, conserver quelques doutes très légitimes,
en les voyant, dans la physique actuelle, porter précisément
leur principale attention sur ces chimères
quasi-métaphysiques.]
Le vrai caractère philosophique de la physiologie positive consistant,
comme je l'ai établi, à instituer partout une exacte et constante
harmonie entre le point de vue statique et le point de vue dynamique,
entre les idées d'organisation et les idées de vie, entre la notion de
l'agent et celle de l'acte, il en résulte évidemment, dans le sujet
fondamental qui nous occupe, la stricte obligation de réduire toutes les
conceptions abstraites de _propriétés_ physiologiques à la seule
considération de phénomènes élémentaires et généraux, dont chacun
rappelle nécessairement à notre intelligence l'inséparable pensée d'un
siége plus ou moins circonscrit mais toujours déterminé. On peut dire,
en un mot, sous une forme plus précise, que la réduction des diverses
_fonctions_ aux _propriétés_ correspondantes doit toujours être
envisagée comme la simple suite de la décomposition habituelle de la vie
générale elle-même dans les différentes fonctions, en écartant toute
vaine prétention à rechercher les _causes_ des phénomènes, et ne se
proposant que la découverte de leurs _lois_. Sans cette indispensable
condition fondamentale, les idées de propriétés reprendraient
nécessairement, en physiologie, leur ancienne nature d'entités purement
métaphysiques. Conformément aux indications précédentes, la conception
vraiment originale, et trop peu appréciée, de Bichat sur les propriétés
de tissu, contient, en effet, le premier germe direct de cette
rénovation capitale. Mais ce grand travail ne peut réellement servir
qu'à bien caractériser la véritable nature de cette opération
philosophique, et ne contient nullement d'ailleurs la solution, même
ébauchée, du problème. Outre la confusion secondaire entre les
propriétés de tissu et de simples propriétés physiques, comme à l'égard
de la _contractilité par défaut d'extension_ de Bichat, qui, évidemment,
n'est autre chose que l'élasticité, la conception générale se trouve
directement faussée, dans son principe même, par l'irrationnelle
distinction entre les propriétés de tissu et les propriétés vitales.
Car, une propriété quelconque ne saurait être admise en physiologie,
sans que, de toute nécessité, elle soit à la fois vitale et de tissu;
vitale, en tant que particulière à l'état de vie, et de tissu en tant
que toujours manifestée par un tissu déterminé. Telle est l'origine
logique du caractère essentiellement métaphysique que Bichat a conservé,
tout en l'améliorant, à ses diverses propriétés _vitales_.
En s'efforçant d'accorder, autant que possible, les différens degrés
généraux de l'analyse physiologique avec ceux de l'analyse anatomique,
on peut poser, à ce sujet, comme principe philosophique, que l'idée de
_propriété_, qui indique le dernier terme de l'une, doit nécessairement
correspondre à l'idée de _tissu_, terme extrême de l'autre; tandis que
l'idée de _fonction_ correspond, au contraire, à celle d'_organe_: de
telle sorte que les notions successives de fonction et de propriété
présentent entre elles une gradation intellectuelle parfaitement
semblable à celle qui existe entre les notions d'organe et de tissu,
avec la seule différence fondamentale de l'acte à l'agent. D'après cette
relation générale, qui me semble constituer, en philosophie biologique,
une règle incontestable et importante, on peut, je crois, établir déjà,
d'une manière rigoureuse, une première division principale entre les
diverses propriétés physiologiques. Nous avons reconnu, en effet, dans
la quarante-unième leçon, que les différens élémens anatomiques doivent
être d'abord distingués en un tissu fondamental et générateur (le tissu
cellulaire), et divers tissus secondaires et spéciaux qui résultent de
l'intime combinaison anatomique de certaines substances caractéristiques
avec cette trame primordiale et commune. Les propriétés physiologiques
doivent donc aussi être nécessairement divisées en deux groupes
essentiels, comprenant l'un les propriétés générales qui appartiennent à
tous les tissus et qui constituent la vie propre du tissu cellulaire
fondamental, et l'autre les propriétés spéciales qui caractérisent
physiologiquement ses modifications les plus tranchées, c'est-à-dire, le
tissu musculaire et le tissu nerveux.
Cette première division, ainsi indiquée par l'anatomie, me semble
d'autant plus rationnelle qu'elle concourt spontanément, d'une manière
vraiment frappante, avec la grande distinction physiologique, si bien
établie par Bichat, entre la vie organique ou plutôt végétative, et la
vie animale proprement dite; puisque le premier ordre de propriétés doit
nécessairement constituer, par sa nature, le fond essentiel de la vie
générale commune à tous les êtres organisés et à laquelle se réduit
l'existence végétale; tandis que le second se rapporte exclusivement, au
contraire, à la vie spéciale des êtres animés. Une telle correspondance
est éminemment propre à faciliter l'application de cette règle
élémentaire, aussi bien qu'à rendre le principe plus irrécusable.
Si nous considérons maintenant à quel point est déjà parvenue, chez les
esprits les plus avancés, la construction effective de cette théorie
physiologique fondamentale, nous reconnaîtrons que l'opération peut être
envisagée comme suffisamment accomplie à l'égard des propriétés
spéciales, relatives aux deux grands tissus secondaires essentiellement
animaux: en sorte que, suivant la marche naturelle de notre
intelligence, le cas le plus tranché est aussi le mieux apprécié. Tous
les phénomènes généraux de la vie animale sont aujourd'hui assez
unanimement rattachés à l'irritabilité et à la sensibilité, considérées
chacune comme l'attribut caractéristique d'un tissu nettement défini,
au moins dans les degrés supérieurs de l'échelle zoologique. Mais il
règne encore une extrême confusion et une profonde divergence à l'égard
des propriétés vraiment générales, qui correspondent à la vie
universelle ou végétative. Néanmoins, l'exacte analyse fondamentale de
cette première classe de propriétés est évidemment encore plus
indispensable que celle de l'autre à la constitution rationnelle et
définitive de la physiologie positive, non-seulement à cause de leur
généralité supérieure, mais surtout aussi parce que, la vie végétative
étant la base nécessaire de la vie animale, le vague et l'obscurité qui
subsistent encore sur les notions élémentaires de la première doivent
inévitablement empêcher toute conception complète et satisfaisante de la
seconde. La science est donc certainement aujourd'hui, sous ce rapport
capital, dans un état purement provisoire; puisque cette grande
opération philosophique a été jusqu'ici conduite suivant un ordre
entièrement inverse de celui qu'exige sa nature.
De tous les biologistes actuels, M. de Blainville me paraît être, sans
aucun doute, celui qui a le mieux compris, à cet égard, les vrais
besoins essentiels de la physiologie positive; en même temps qu'il a
plus profondément senti qu'aucun autre le véritable esprit philosophique
d'une telle théorie, comme l'indique le mémorable cours de physiologie
comparée auquel j'ai fait si fréquemment allusion dans ce volume.
Néanmoins, outre que cet illustre biologiste ne me semble pas avoir
lui-même assez nettement établi, tout en s'y conformant, la division
primitive que je viens de signaler, son analyse fondamentale des
propriétés générales, quoique incomparablement supérieure à toutes les
tentatives précédentes, n'est peut-être point suffisante pour servir
désormais de base effective au développement rationnel de la science
vitale. Cette analyse consiste à reconnaître, dans la vie végétative
commune à tous les êtres organisés, trois propriétés essentielles,
l'hygrométricité, la capillarité et la rétractilité[38], attributs
caractéristiques du tissu primordial. Or, en exceptant cette dernière
propriété, qui remplit évidemment toutes les conditions convenables, et
qui ne peut plus être le sujet d'aucun dissentiment capital, il est
peut-être incertain qu'une telle analyse corresponde suffisamment à la
nature de l'opération proposée. Les propriétés purement physiques ou
chimiques des tissus vivans doivent être, sans doute, nettement séparées
des propriétés vraiment organiques, sauf à les étudier préalablement
avec beaucoup de soin, et d'une manière plus satisfaisante qu'on ne l'a
fait encore. Il semble donc que les deux premières propriétés générales
admises par M. de Blainville, n'ont pas assez profondément le véritable
caractère physiologique, quoique leur réalité et leur importance soient
d'ailleurs incontestables. Ces deux propriétés ne sont peut-être point
aussi assez distinctes l'une de l'autre, puisque la faculté
hygrométrique des tissus paraît fréquemment tenir à une simple action
capillaire. Enfin, on peut surtout craindre que l'ensemble de ces trois
propriétés ne suffise pas à représenter exactement tous les phénomènes
organiques dont elles sont regardées comme caractérisant les actes les
plus élémentaires. Une discussion ultérieure, convenablement fondée sur
l'usage effectif d'une telle théorie dans les diverses spéculations
biologiques, pourra seule, à cet égard, dissiper tous les doutes, et
déterminer, s'il y a lieu, l'assentiment universel des physiologistes
rationnels. Il suffisait, suivant l'esprit de ce traité, de constater
clairement ici l'incertitude et l'obscurité qui subsistent encore
habituellement sur les notions rudimentaires de la physiologie positive,
dont la constitution systématique manque ainsi essentiellement d'un
premier principe indispensable. Tel est le motif évident de l'importance
que j'ai dû attacher à caractériser avec soin cette situation provisoire
et précaire de la doctrine physiologique.
[Note 38: Cette dénomination, qui correspond à la fois à
la _contractilité de tissu_ et à la _contractilité organique
insensible_ de Bichat, a été très heureusement introduite
pour éviter l'équivoque si profondément inhérente
aujourd'hui au mot de _contractilité_, depuis l'emploi
irrationnel et abusif qu'on a fait d'un terme aussi clair
par lui-même. Elle est exclusivement destinée, chez M. de
Blainville, à désigner la tendance directe et constante de
tous les tissus, et surtout du tissu générateur, à se
resserrer spontanément et graduellement sous l'influence
d'un stimulant quelconque, comme l'action d'un alcali, la
chaleur, etc, tandis que le nom d'_irritabilité_, qui
représente en même temps la _contractilité organique
sensible_ et la _contractilité animale_ de Bichat, indique,
depuis Haller, la faculté de contraction rapide, sensible,
et intermittente que peut seule développer, dans le tissu
musculaire, l'action nerveuse, momentanément remplacée
quelquefois par l'électrisation galvanique.]
Une telle imperfection fondamentale dans les rudimens généraux des
conceptions physiologiques, fait assez présumer combien doit être encore
arriérée l'étude directe, à la fois positive et rationnelle, de la vie
végétative ou organique elle-même, base nécessaire des phénomènes plus
spéciaux et plus élevés qui constituent l'animalité. Non-seulement la
coordination des divers phénomènes essentiels, et par suite leur
explication, restent aujourd'hui à peine ébauchées; mais leur simple
analyse préliminaire demeure même jusqu'ici fort incomplète et très peu
satisfaisante. On ne peut maintenant regarder comme suffisamment
arrêté, et exclusivement chez les biologistes les plus avancés, que le
plan général d'une semblable étude, résultant d'une première
appréciation philosophique de l'ensemble des phénomènes vitaux. Je ne
connais, à ce sujet, rien d'aussi rationnel que le beau travail de M. de
Blainville dans la conception de son cours de physiologie[39], qui me
paraît remplir déjà, sauf divers perfectionnemens secondaires, toutes
les grandes conditions d'un programme convenablement systématique,
destiné à diriger, avec une pleine efficacité, la suite des recherches
ultérieures qu'exige désormais la construction directe de la saine
doctrine bionomique, en considérant tous les divers essais antérieurs
comme n'ayant pu fournir que de simples matériaux, susceptibles, le plus
souvent, d'une indispensable révision.
[Note 39: Pour suppléer, autant que possible, à
l'entière publication, si désirable à tant de titres, du
système physiologique de M. de Blainville, tous les esprits
philosophiques, pourvu que la considération positive d'un
tel sujet leur soit déjà suffisamment familière, pourront
aujourd'hui fort utilement consulter le tableau synoptique
éminemment remarquable que ce grand biologiste en a composé,
et qui indique, d'une manière très lumineuse, les vrais
caractères d'une coordination pleinement rationnelle de
l'ensemble des phénomènes vitaux.]
Quoique la discussion formelle de ce plan fût ici déplacée, je dois
néanmoins y signaler un très heureux perfectionnement dans la division
la plus générale des phénomènes physiologiques. Il consiste à distinguer
soigneusement d'avec les _fonctions_ proprement dites, toujours réduites
désormais à l'action d'un organe ou, tout au plus, d'un appareil bien
déterminé, les phénomènes plus composés et très différens, qu'on leur
avait vaguement assimilés jusqu'alors, et qui résultent, d'une manière
plus ou moins nécessaire, de l'ensemble des diverses fonctions
essentielles, comme, par exemple, la production de la chaleur vitale,
dont Chaussier était allé jusqu'à faire, non-seulement une fonction,
mais même une vraie propriété directe, sous le nom métaphysique de
_caloricité_. Sans cette indispensable division, il est évidemment
impossible de se former aucune notion claire et rigoureuse de ce que les
biologistes doivent entendre, en général, par une _fonction_. Mais,
ainsi conçue, l'analyse physiologique présentera toujours, dans la
succession nécessaire de ses divers degrés principaux, une marche
rationnellement conforme à celle qui caractérise l'analyse anatomique,
suivant la loi ci-dessus indiquée. L'idée fondamentale de _propriété_
correspondra désormais à la notion élémentaire de _tissu_, l'idée de
_fonction_ à celle d'_organe_, et la notion définitive de _résultat_ à
la considération finale de l'ensemble de l'_organisme_: la gradation
étant essentiellement analogue dans les deux ordres de conceptions, et
la comparaison d'un ordre à l'autre rappelant sans cesse à notre esprit
l'indispensable relation de l'acte à l'agent, qui constitue, par sa
nature, le fond général de toute la philosophie biologique.
Les fonctions proprement dites qui appartiennent à la vie végétative,
envisagée dans l'ensemble total de la hiérarchie biologique, se
réduisent, par leur nature, à deux vraiment fondamentales, dont
l'antagonisme continu correspond à la définition même de la vie: 1º
l'_absorption_ intérieure des matériaux nutritifs puisés dans le système
ambiant, d'où résulte inévitablement, d'après leur assimilation
graduelle, la nutrition finale; 2º l'_exhalation_ à l'extérieur des
molécules, dès-lors étrangères, qui se désassimilent nécessairement à
mesure que cette nutrition s'accomplit. Aucune autre notion primordiale
ne saurait entrer dans la conception générale et abstraite de la vie
organique, quand on en écarte, avec une rigueur vraiment scientifique,
toute idée relative à la vie animale, dont l'influence ne peut
d'ailleurs consister, à cet égard, qu'à perfectionner cette double
opération élémentaire, à mesure que ses différens actes se spécialisent
davantage par la complication croissante de l'organisme. D'un autre
côté, on ne peut supprimer, par la pensée, aucun des trois élémens
essentiels qui viennent d'être indiqués, sans détruire aussitôt la vraie
notion générale de ce grand mouvement vital, chez les êtres même les
plus simples, soit qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre des deux
fonctions caractéristiques. Dans aucun organisme en effet, les matières
assimilables ne peuvent être directement incorporées ni au lieu même où
s'est opérée leur absorption, ni sous leur forme primitive: leur
assimilation réelle exige toujours un certain déplacement, et une
préparation quelconque qui s'accomplit pendant ce trajet. Il en est de
même, en sens inverse, pour l'exhalation, qui suppose constamment que
les particules, devenues étrangères à une portion quelconque de
l'organisme, ont été finalement exhalées en un autre point, après avoir
éprouvé, dans ce transport nécessaire, d'indispensables modifications.
Sous ce point de vue fondamental, comme sous tant d'autres, on a, ce me
semble, fort exagéré la véritable distinction entre l'organisme animal
et l'organisme végétal, surtout lorsqu'on a voulu ériger la _digestion_
en un caractère essentiel de l'animalité. Car, en se formant de la
digestion la notion la plus générale, qui doit s'étendre à toute
préparation des alimens indispensable à leur assimilation effective, il
est clair qu'une telle préparation existe nécessairement dans les
végétaux aussi bien que chez les animaux, quoiqu'elle y soit, sans
doute, moins profonde et moins variée, par suite de la simplification
simultanée des alimens et de l'organisme. Une remarque analogue peut
également s'appliquer au mouvement des fluides, soit récrémentitiels,
soit excrémentitiels. Sans doute, chez les animaux seuls, et même
uniquement à un certain degré d'élévation dans l'échelle zoologique, ce
mouvement fondamental donne lieu à une véritable circulation, qui
suppose toujours un organe central d'impulsion, nécessairement emprunté
à la vie animale proprement dite. Mais il serait néanmoins évidemment
impossible de concevoir le moindre organisme sans le mouvement continuel
d'un fluide général tenant en suspension ou en dissolution les matières
absorbées ou les matières désagrégées pour les transporter, par
endosmose et exosmose au moins, au lieu de leur incorporation ou de leur
exhalation définitive: cette perpétuelle oscillation, qui ne suppose
nullement un ordre spécial de vaisseaux, et qui peut directement
s'opérer à travers la trame celluleuse primordiale, est également
indispensable aux végétaux et aux animaux; tout comme la préparation
correspondante des matériaux ou des résidus, dont elle est
nécessairement toujours accompagnée. Tels demeurent donc les trois
élémens généraux de chacune des deux grandes fonctions végétatives,
réduites même à ce qu'elles ont de strictement commun à l'ensemble de la
hiérarchie organique.
Une telle analyse montre clairement que les actes essentiels dont se
compose la vie végétative sont, par leur nature, de simples phénomènes
physico-chimiques, comme je l'ai indiqué dans la quarantième leçon:
physiques, quant au mouvement des molécules assimilables ou exhalables;
chimiques, en ce qui concerne les modifications successives de ces
diverses substances. Sous le premier aspect, ils dépendent des
propriétés hygrométrique, capillaire, et rétractile du tissu
fondamental; sous le second, beaucoup plus obscur jusqu'ici, ils se
rapportent à l'action moléculaire que comporte sa composition
caractéristique. C'est dans un tel esprit qu'il faut concevoir
l'explication des phénomènes purement organiques, et que leur analyse
positive doit être instituée; tandis qu'une tout autre manière de voir
doit présider à l'étude des phénomènes essentiellement animaux, comme la
leçon suivante l'indiquera spécialement.
L'étude fondamentale de la vie générale, ainsi caractérisée, ne peut pas
même être aujourd'hui regardée comme organisée d'une manière
convenablement rationnelle. Car, d'après la leçon précédente, nous avons
reconnu que la biotaxie, bien plus avancée que la physiologie proprement
dite, ne voit désormais, dans l'organisme végétal, que le dernier degré
d'une hiérarchie nécessairement unique, dont les divers rangs principaux
diffèrent ordinairement davantage les uns des autres qu'aucun d'eux de
ce terme extrême. Il est indispensable qu'une semblable conception
dirige habituellement aussi les spéculations physiologiques relatives
aux fonctions organiques ou végétatives, uniformément analysées pour
l'ensemble des êtres vivans, ce qui, on peut l'affirmer, n'a jamais été
tenté jusqu'ici. Tant que cette grande condition philosophique demeure
inaccomplie, les études restent nécessairement incomplètes, avec quelque
sagesse qu'elles soient d'ailleurs entreprises, et ne peuvent nullement
établir aucun point essentiel d'une doctrine physiologique vraiment
définitive. On conçoit, en effet, que l'organisme végétal présentant,
dans toute leur simplicité, les fonctions dont il s'agit de découvrir
les lois fondamentales, dégagées des diverses influences plus ou moins
accessoires qui les compliquent toujours, à un degré quelconque, chez
les animaux, ce cas doit être, par sa nature, le plus directement propre
à nous dévoiler nettement la partie vraiment primordiale de ce sujet
difficile. Mais, d'une autre part, la considération immédiate et isolée
de ce cas extrême et exceptionnel, ne peut guère apporter une véritable
lumière dans la théorie générale d'un tel ordre de phénomènes, qui
n'auraient point été d'abord graduellement analysés suivant la série des
cas intermédiaires tendant de plus en plus vers cette limite finale. Il
serait évidemment encore plus impossible sous le point de vue
physiologique que sous le simple aspect anatomique, de passer ainsi
brusquement de l'organisme humain, qui, de toute nécessité, constitue
toujours le point de départ des diverses spéculations biologiques, à
l'organisme végétal qui en caractérise le dernier terme, ou
réciproquement. Si donc l'étude hiérarchique des divers degrés
intermédiaires est aujourd'hui généralement reconnue comme indispensable
pour établir une liaison réelle entre les deux cas statiques extrêmes,
comment pourrait-on espérer de s'en dispenser à l'égard des études, bien
plus difficiles, relatives aux considérations dynamiques? Tel est, sans
doute, le principal motif de la stérilité vraiment remarquable des
études directes, d'ailleurs utiles et souvent sagement conduites dans
les détails, entreprises jusqu'ici sur la vie des végétaux, et qui n'ont
encore contribué réellement à éclaircir aucun point capital de
physiologie générale; ce qui doit sembler, du reste, d'autant plus
facile à expliquer, que, par une suite naturelle de cet irrationnel
isolement du cas végétal, les chimistes et les physiciens se sont
presque toujours emparés spontanément de recherches qui devaient
nécessairement appartenir aux seuls biologistes. Il est même
incontestable que des études ainsi instituées ne peuvent être que très
médiocrement utiles au sujet trop exclusif qu'on y a voulu considérer,
comme l'expérience l'a, ce me semble, clairement vérifié ici. Car, la
comparaison rationnelle des divers cas biologiques, suivant leur
véritable ordre hiérarchique, est nécessairement aussi instructive et
aussi indispensable en sens inverse qu'en sens direct, en vertu de la
solidarité fondamentale de ces diverses parties d'une doctrine
véritablement unique par sa nature[40]. Ainsi, la méthode comparative,
qui, d'après la quarantième leçon, constitue la principale ressource
caractéristique de toute la philosophie biologique, n'a pas encore été
convenablement introduite dans l'étude générale de la vie organique,
quoiqu'elle y soit à la fois encore plus indispensable et susceptible
d'une application plus complète qu'à l'égard même de la vie animale. Les
plus hautes intelligences ne sont donc pas jusqu'ici habituellement
parvenues, en physiologie, à cet état de pleine maturité, où notre
esprit développe librement, dans toute leur étendue, l'ensemble de ses
divers moyens essentiels. Dans le système physiologique de M. de
Blainville lui-même, malgré sa rationnalité supérieure, la comparaison
biologique n'a pas été poussée jusqu'à son véritable terme scientifique,
par l'introduction régulière de l'économie végétale, envisagée comme
l'extrême simplification de la vie générale.
[Note 40: À cette critique générale, malheureusement
trop fondée, de l'esprit irrationnel qui dirige encore
essentiellement les études de physiologie végétale, je suis
heureux de pouvoir opposer déjà une notable exception, qui
me paraît hautement caractériser l'ensemble des travaux de
M. Turpin. Ce judicieux biologiste est, en effet, le seul
aujourd'hui, du moins en France, qui ait conçu et étudié
l'organisme végétal comme offrant l'extrême modification de
la vie fondamentale des organismes animaux. Les zoologistes
se refusant jusqu'ici à prolonger leurs théories jusqu'à la
considération de ce cas final, M. Turpin s'est efforcé
d'exécuter, autant que possible, l'opération inverse, et les
succès incontestables qu'il a obtenus suffiraient à vérifier
combien cette marche rationnelle deviendrait désormais
immédiatement utile aux progrès essentiels de la philosophie
botanique, qui, depuis Linné et les Jussieu, semble presque
stationnaire. On doit donc regretter que M. Turpin n'ait
point encore exposé, d'une manière directe et méthodique,
l'ensemble de sa doctrine phytologique, dont la propagation
exercerait sans doute une très heureuse influence sur la
direction habituelle des travaux de ce genre, et pourrait
même efficacement réagir sur le perfectionnement général de
la philosophie biologique.]
D'après une telle institution de la physiologie organique, ce serait
s'engager ici dans une discussion spéciale contraire à la nature de cet
ouvrage que d'y constater en détail les nombreuses imperfections que
doit nécessairement présenter la simple analyse fondamentale des
phénomènes essentiels, préliminaire indispensable à toute tentative
d'explication réelle. Au point de vue graduellement déterminé par
l'ensemble des considérations précédentes, aucun bon esprit ne saurait
envisager l'état actuel de la science sans être aussitôt choqué des
lacunes capitales qu'il présente, sous ce rapport, presque à chaque pas,
même à l'égard des plus simples phénomènes. C'est ainsi, par exemple,
que nous ignorons encore, malgré les nombreuses explorations
particulières qui ont été déjà entreprises, en quoi consiste exactement
le fait chimique général de la digestion proprement dite; c'est-à-dire,
quels changemens essentiels y éprouvent réellement, dans les principaux
organismes, les divers matériaux alibiles: les uns posent en principe
l'unité fondamentale du chyle, au moins pour chaque espèce, malgré la
diversité quelconque des alimens; tandis que d'autres, se fondant en
apparence sur des motifs également plausibles, établissent la variation
nécessaire du chyle d'après celle des substances assimilables: sans que
jusqu'à présent des recherches vraiment décisives aient irrévocablement
fixé ce point important de doctrine physiologique préliminaire, quelque
simple que doive paraître une telle discussion. La même imperfection
primitive se manifeste, d'une manière encore plus sensible peut-être, à
l'égard de la digestion gazeuse, ou respiration; puisque, par les
contradictions radicales que présentent entre elles de nombreuses
analyses, assez bien exécutées d'ailleurs pour devoir sembler exactement
comparables, on ne sait plus nettement aujourd'hui quelles sont, en
réalité, les différences générales entre l'air inspiré et l'air expiré,
même chez les animaux les plus élevés. Quant à l'azote surtout, toutes
les opinions sont encore soutenues avec une égale apparence de validité;
pour certains physiologistes, l'acte de la respiration en augmente
finalement la quantité, tandis que d'autres la regardent comme
certainement diminuée, et que, aux yeux de plusieurs enfin, elle ne
souffre ainsi aucune altération appréciable. De telles divergences sur
les plus simples phénomènes préliminaires de la vie végétative, font
assez comprendre combien serait aujourd'hui prématurée toute recherche
directe relativement aux phénomènes essentiels de l'assimilation, ou, en
sens inverse, de la désassimilation par les diverses sécrétions. Il
serait évidemment superflu d'insister davantage ici sur un état
d'imperfection aussi prononcé, et dont les causes nécessaires ont
d'ailleurs été ci-dessus suffisamment examinées.
Si, de la considération générale des _fonctions_ proprement dites
relatives à la vie organique, nous passons maintenant à l'examen des
phénomènes plus composés que nous avons ci-dessus reconnu devoir en être
soigneusement distingués sous le nom de _résultats_ de l'action
simultanée de tous les organes principaux, il est évident que cet ordre
final d'études physiologiques, bien plus difficile par sa nature, et
d'ailleurs fondé sur le précédent, doit nécessairement être aujourd'hui
dans une situation encore moins satisfaisante. Il suffira de l'indiquer
ici à l'égard de chacun des divers aspects essentiels propres à ce
dernier degré de la doctrine physiologique fondamentale.
Le résultat le plus immédiat et le plus nécessaire de l'ensemble des
fonctions organiques, consiste dans l'état continu de composition et de
décomposition simultanées qui caractérise finalement la vie végétative.
Or, comment ce double mouvement pourrait-il être rationnellement
analysé, lorsque, d'une part, l'assimilation, d'une autre part, les
sécrétions, qui le déterminent directement sous les deux rapports, sont
elles-mêmes aussi imparfaitement étudiées? Aussi les questions les plus
simples et les plus naturelles sont-elles, à cet égard, à peine
ébauchées jusqu'ici, ni même, le plus souvent, convenablement posées.
C'est ainsi, par exemple, qu'on n'a pas seulement imaginé d'instituer,
dans la série des degrés principaux de l'échelle organique, une exacte
comparaison chimique entre la composition totale de chaque organisme et
le système correspondant d'alimentation; ni, sous le point de vue
inverse, entre les produits exhalés et l'ensemble des agens qui les
avaient primitivement fournis ou successivement modifiés, en sorte que
nous ne pouvons pas même spécifier aujourd'hui, avec une précision
vraiment scientifique, en quoi consiste le phénomène général de la
composition et de la décomposition perpétuelle de tout organisme par une
suite nécessaire du concours des diverses fonctions essentielles. La
science ne possède encore, à ce sujet, que des documens particuliers
fort incohérens, et le plus souvent très incomplets, qui n'ont jamais
été ramenés à aucun fait général.
On peut regarder l'action spontanée des corps vivans pour entretenir,
entre certaines limites, leur température à un degré déterminé, malgré
les variations thermométriques du milieu ambiant, comme un second
résultat fondamental de l'ensemble des fonctions végétatives, qui
coexiste presque toujours avec le précédent. Ce grand caractère, qui
n'avait d'abord frappé les observateurs que dans les cas les plus
prononcés, que présente seulement la partie supérieure de la hiérarchie
biologique, est, en effet, unanimement reconnu aujourd'hui pour
appartenir indistinctement, quoique d'une manière très inégale, à tous
les organismes quelconques, sans en excepter l'organisme végétal. Mais
cette étude capitale est encore évidemment très peu avancée, et même
fort mal conçue. Nous avons déjà remarqué, au commencement de ce
chapitre, la confusion profondément vicieuse qui existe le plus souvent,
à cet égard, entre l'analyse de la chaleur vitale, et celle de
l'influence thermologique extérieure, qui constituent, néanmoins, avec
tant d'évidence, deux sujets parfaitement distincts. Je crois devoir, en
outre, noter ici que, dans le petit nombre de recherches directes
entreprises jusqu'à présent sur la chaleur vitale, le caractère
fondamental du phénomène me paraît avoir toujours été radicalement
méconnu. Quoique l'on ait rectifié désormais la conception trop étroite
qui faisait jadis d'un tel résultat un attribut exclusif de l'animalité,
cette opinion primitive a conservé néanmoins une grande prépondérance
indirecte, en disposant encore les physiologistes à rattacher surtout
ce phénomène aux fonctions de la vie animale, ce qui, dès le principe,
devait imprimer à la suite des recherches une direction nécessairement
irrationnelle, en accordant une vicieuse suprématie à des conditions
qui, malgré leur extrême importance, ne sauraient être que purement
accessoires. Dans cet ordre de résultats, comme envers tout autre
également fondamental, les fonctions animales proprement dites ne
peuvent influer que sur l'intensité et l'activité de phénomènes, qui,
par leur nature, appartiennent essentiellement à la vie organique.
Considérées en effet sous leur aspect le plus général, la production et
la conservation continues de la chaleur vitale, résultent primitivement
de l'ensemble des actes physico-chimiques qui caractérisent la vie
fondamentale et universelle; de telle sorte que tout corps vivant
représente, à cet égard, un véritable foyer chimique plus ou moins
durable, susceptible de maintenir spontanément sa température entre
certaines limites, par une suite nécessaire des phénomènes de
composition et de décomposition qui s'y passent, malgré les influences
extérieures. Tel est le point de vue qui doit, sans doute, devenir
prépondérant dans l'étude positive de la chaleur vitale; et c'est
seulement après que ce grand phénomène aura été ainsi convenablement
analysé à sa véritable origine, que l'on pourra tenter utilement de
déterminer avec exactitude les diverses modifications dont il est
susceptible par l'intervention des fonctions animales. Le renversement
habituel de cet ordre nécessaire ne peut certainement conduire qu'à des
notions purement provisoires, si ce n'est fautives, en plaçant
l'accessoire avant le principal. Il faut reconnaître toutefois que, dans
les travaux les plus récens sur ce sujet capital, on commence à
considérer beaucoup plus soigneusement les fonctions organiques, comme
on le voit surtout par l'intéressante série d'observations de M. Collard
(de Martigny), qui représentent, à cet égard, l'état le moins imparfait
de la science actuelle. Cette étude ne saurait néanmoins être regardée
encore comme convenablement instituée, puisque l'organisme végétal, dont
l'examen devrait cependant y constituer un élément indispensable, n'y a
pas même été jusqu'ici régulièrement introduit.
De semblables remarques philosophiques s'appliquent, avec plus de force
et d'évidence, à l'étude électrique des corps vivans. Ici, la confusion
générale entre l'action organique et l'influence extérieure devient
certainement beaucoup plus prononcée, ainsi que je l'ai déjà signalé,
indépendamment des aberrations quasi-métaphysiques qui proviennent des
chimériques conceptions de la physique actuelle sur les éthers et les
fluides électriques. L'erreur fondamentale sur l'origine physiologique
du phénomène conserve aussi bien plus d'ascendant que dans le cas
précédent, quoiqu'elle soit d'ailleurs analogue. On y exagère tellement
l'influence des fonctions animales, que les esprits les plus avancés
peuvent à peine concevoir aujourd'hui que cet ordre de résultats doive
être primitivement rapporté à la vie organique. Néanmoins, dans l'état
présent de l'électrologie générale, et surtout de l'électro-chimie, il
est, _à priori_, presque aussi évident pour l'électricité que pour la
chaleur, que la suite des actes de composition et de décomposition qui
constituent la vie végétative doit nécessairement produire et entretenir
une électrisation permanente et plus ou moins fixe dans l'organisme où
ils s'accomplissent, malgré les variations électriques du système
ambiant. Les actes essentiellement animaux ne peuvent exercer, sur cet
ordre de résultats organiques comme sur tout autre, qu'une influence
purement modificatrice, consistant à augmenter et à accélérer plus ou
moins le phénomène fondamental. Mais l'analyse électrique de l'organisme
est évidemment encore bien plus loin aujourd'hui que l'analyse
thermologique d'être conçue et poursuivie sous l'aspect rationnel que je
viens de caractériser, et dont la justesse sera probablement très
contestée[41].
[Note 41: Diverses tentatives partielles tendent
cependant aujourd'hui à nous rapprocher évidemment d'une
telle disposition d'esprit; entre autres les recherches
intéressantes ébauchées par M. Donné sur l'état électrique
comparatif des deux parties générales, extérieure et
intérieure, de l'enveloppe animale, qui paraît présenter,
sous ce rapport, entre la peau et la membrane muqueuse, une
remarquable opposition.]
En considérant enfin les phénomènes organiques généraux qui résultent,
d'une manière à la fois plus indirecte et moins nécessaire, de
l'ensemble des fonctions végétatives, il nous reste à apprécier l'esprit
qui dirige habituellement la grande et difficile étude de la génération
et du développement des corps vivans.
Malgré les nombreux travaux entrepris sur ce sujet fondamental depuis
les belles séries de recherches originales de Harvey et de Haller à
l'égard des animaux les plus élevés, cette étude peut, encore moins que
toutes les précédentes, à cause de sa complication supérieure, être
regardée aujourd'hui comme rationnellement instituée dans la direction
vraiment positive qui lui est propre. L'influence très prononcée de la
philosophie métaphysique ne s'y fait pas seulement sentir sous la forme
directe et grossière manifestée par les physiologistes arriérés qui en
sont restés aux forces plastiques. Ceux même que domine réellement une
intention beaucoup plus positive, subissent encore, à leur insu, d'une
manière indirecte et spécieuse, ce ténébreux ascendant, lorsque, dans un
ordre de phénomènes aussi profondément compliqué, ils entreprennent
aujourd'hui, par des recherches nécessairement stériles sur les
générations spontanées, cette vaine détermination des causes
essentielles, à laquelle les physiciens ont unanimement renoncé
désormais envers les plus simples effets naturels. Aussi, quoique les
observations convenablement suivies manquent jusqu'ici à l'égard de
presque toutes les parties de ce grand problème, on peut dire que
l'immense obscurité qui enveloppe maintenant un tel sujet tient surtout
à ce qu'on y cherche ce qui, en réalité, n'est nullement susceptible
d'être trouvé. Les physiologistes ont ici besoin de remonter aux notions
les plus élémentaires de la philosophie positive, devenues si
heureusement vulgaires à l'égard des phénomènes inorganiques et même des
plus simples phénomènes biologiques, afin de renoncer franchement à
toute enquête insoluble des _causes_ de la génération et du
développement, pour réduire la science effective à en déterminer les
_lois_, dont l'étude, à peine ébauchée, comporte un si utile succès. Or,
il faut convenir, au contraire, que les plus belles questions positives,
celles qui, par leur nature, présentent même le plus haut intérêt
pratique, comme pouvant conduire à l'amélioration systématique des
diverses races vivantes, y compris la race humaine, n'ont encore attiré
qu'indirectement l'attention des physiologistes, et seulement à raison
des argumens plus ou moins spécieux qu'ils espéraient en induire pour ou
contre l'une des vaines hypothèses quasi-métaphysiques dont ils étaient
surtout préoccupés. Cependant, les travaux des anatomistes sur
l'appareil génital, et les comparaisons exactes établies par les
zoologistes pour déduire d'une telle considération des moyens généraux
de classification, ont évidemment préparé les voies à une étude plus
rationnelle. Il est même digne de remarque aujourd'hui, dans les
diverses parties du monde savant, que ceux qui d'abord n'avaient en vue
que d'absurdes chimères sur les causes premières de la génération, ont
été graduellement entraînés, par la prépondérance croissante et
universelle de l'esprit positif, à faire involontairement dégénérer
leurs efforts en de simples recherches d'ovologie et d'embryologie, qui
prennent chaque jour un caractère plus scientifique. Mais, malgré tous
ces symptômes irrécusables d'une prochaine amélioration radicale, il
demeure néanmoins certain que la principale condition préliminaire pour
la formation d'une doctrine vraiment positive sur ce grand sujet,
c'est-à-dire simplement l'exacte analyse générale du phénomène
fondamental, n'a pas même encore été convenablement remplie; ce qui
rendrait nécessairement prématurée aujourd'hui toute tentative directe
quant aux lois positives de la génération et du développement. Il doit
être toutefois bien entendu que nous ne considérons point ici les
derniers degrés de la hiérarchie organique, où il n'existe pas, à vrai
dire, de génération proprement dite, la multiplication s'y opérant par
un simple prolongement direct de la masse vivante, qui peut s'effectuer
en un point quelconque de cette masse, dès-lors presque homogène; car,
dans ce cas extrême, le phénomène est essentiellement analogue à toute
autre sorte de reproduction du tissu cellulaire primordial. Nous ne
pouvons avoir en vue que les organismes assez élevés pour ne pouvoir se
reproduire sans le concours préalable et déterminé de deux appareils
plus ou moins spéciaux, appartenant d'ailleurs à deux individus
distincts ou à un seul individu, et chez lesquels l'appareil mâle est
toujours conçu comme venant opérer, par une première nourriture
vivifiante, une sorte d'éveil indispensable, dans le germe que contient
l'appareil femelle. Or, l'analyse générale de ce phénomène élémentaire
est, sans doute, aujourd'hui extrêmement imparfaite, puisqu'on ne sait
pas même en quoi consiste la différence exacte et caractéristique entre
les deux états de l'ovule, immédiatement avant et après l'acte de la
fécondation. Notre ignorance est jusqu'ici tellement profonde à cet
égard, que, dans les cas les mieux caractérisés, nous ne pouvons
nullement concevoir la nécessité des plus évidentes conditions du
phénomène, dont l'expérience seule nous dévoile empiriquement
l'indispensable concours. C'est ainsi, par exemple, que, en considérant,
d'une part, quelle minime quantité de fluide séminal peut suffire à la
fécondation, et, d'une autre part, combien la disposition anatomique
rend difficile son introduction jusqu'au germe, on serait presque
nécessairement entraîné à prononcer, _à priori_, que leur conflit ne
constitue point une condition essentielle du phénomène, si l'observation
la plus vulgaire ne venait point aussitôt rectifier, d'une manière
hautement irrécusable, cette fausse indication de notre vaine science.
Une étude où l'on doit aussi peu s'écarter de la stricte observation
immédiate, où les plus simples prévisions sont aussi radicalement
incertaines et même erronées, est certainement encore dans un état de
véritable enfance, malgré l'imposante apparence de la masse des travaux
déjà accumulés à cet égard.
Il en est essentiellement de même pour la doctrine générale du
développement organique, suite inséparable de la théorie de la
génération. On doit, en outre, reconnaître, sans se laisser éblouir par
de récens et incontestables progrès, que cette étude est encore plus
imparfaitement conçue aujourd'hui que celle de la reproduction, puisque
la méthode comparative y a été appliquée d'une manière bien moins
complète; la question fondamentale n'y a jamais été posée sous une forme
commune à tous les organismes, y compris nécessairement l'organisme
végétal. Une grave aberration philosophique me semble même dominer
aujourd'hui la plupart des recherches qui se poursuivent à ce sujet.
Quoique, de l'aveu unanime des biologistes, la vie végétative soit la
base indispensable de toute vie animale, c'est sur les appareils et les
fonctions relatives à cette dernière que les essais embryologiques sont
maintenant surtout dirigés, au point de représenter le système le plus
éminemment animal, le système nerveux, comme apparaissant le premier
dans le développement des organismes supérieurs. Cette manière de voir,
qui paraît aussi contraire qu'il soit possible de l'imaginer à
l'établissement ultérieur de toute conception vraiment générale sur la
théorie fondamentale du développement, se trouve d'ailleurs en
opposition directe avec une des lois les plus constantes que présente la
philosophie biologique, l'harmonie universelle et nécessaire entre les
principales phases de l'évolution individuelle et les degrés successifs
les mieux caractérisés de la grande hiérarchie organique; puisque, sous
ce dernier aspect, le tissu nerveux ne se manifeste que comme la plus
extrême et la plus spéciale transformation du tissu primordial.
L'analyse préliminaire du développement organique est donc encore bien
loin d'avoir été conçue dans un esprit suffisamment rationnel, toujours
dominé par la haute intention philosophique de tendre à concilier,
autant que possible, les divers aspects essentiels de la science des
corps vivans.
Pour être vraiment complète, cette analyse doit évidemment être suivie
de l'étude inverse, et néanmoins corélative, à laquelle donne lieu le
décroissement fatal de l'organisme, à partir de sa pleine maturité, dans
sa marche graduelle vers la mort. Cette théorie générale de la mort est
certainement très peu avancée, puisque les recherches physiologiques les
mieux instituées à ce sujet n'ont presque jamais porté que sur les
morts violentes ou accidentelles, considérées même exclusivement dans
les organismes les plus élevés, et affectant surtout les fonctions et
les appareils de nature essentiellement animale, comme l'indiquent les
beaux travaux de Bichat. Quant à la dégradation nécessaire de
l'existence organique fondamentale, nous sommes aujourd'hui bornés à un
premier aperçu philosophique, qui la représente comme une suite
inévitable de la vie elle-même, par la prédominance croissante du
mouvement d'exhalation sur le mouvement d'absorption, d'où résulte
graduellement une consolidation exagérée de l'organisme primitivement
presque fluide, ce qui, à défaut d'influences plus rapides, tend à
produire un état de dessiccation incompatible avec tout phénomène vital.
Mais, quelque précieuse que soit une telle vue sommaire, elle ne peut
servir qu'à bien caractériser la vraie nature de la question, en
indiquant la direction générale des recherches qu'elle exige. Les
considérations importantes relatives à la vie animale ne sauraient être
rationnellement introduites dans un tel sujet, que lorsque cette
doctrine préliminaire aura d'abord été convenablement établie, comme à
l'égard de tous les autres points de vue précédemment examinés.
Telles sont les principales réflexions philosophiques que doit
naturellement inspirer l'exacte appréciation de l'état actuel de la
physiologie organique ou végétative, envisagé dans son ensemble. Cet
examen, quoique sans doute extrêmement sommaire, peut conduire à
constater, d'une manière irrécusable, que, comme nous l'avions aisément
prévu dès l'origine, c'est à l'éducation radicalement vicieuse de
presque tous les physiologistes, et à l'irrationnelle institution de
leurs travaux habituels, qu'il faut surtout attribuer l'excessive
imperfection d'une étude aussi fondamentale, qui, malgré sa haute
difficulté caractéristique et sa positivité toute récente, est
certainement bien plus arriérée aujourd'hui que ne l'exigent la nature
plus compliquée de ses phénomènes et son développement moins ancien. La
circulation du sang, premier fait général qui ait donné l'éveil à la
physiologie positive, et les lois de la chute des corps, première
acquisition de la saine physique, sont des découvertes presque
absolument contemporaines; et, néanmoins, quelle immense inégalité entre
les progrès des deux sciences à partir de cette commune évolution! Une
telle différence ne saurait uniquement tenir à la complication
supérieure des phénomènes physiologiques, et a dû beaucoup dépendre
aussi de l'esprit scientifique qui a dirigé leur étude générale, au
niveau de laquelle la plupart de ceux qui la cultivent n'ont pas su
convenablement s'élever.
Par leur nature évidemment physico-chimique, les phénomènes fondamentaux
de la vie végétative exigent directement, soit dans leur analyse, soit
dans leur explication, l'intime combinaison permanente des principales
notions de la philosophie inorganique avec les considérations
physiologiques immédiates préparées par une profonde habitude des lois
préliminaires relatives à la structure et à la classification des corps
vivans. Or, chacune de ces conditions inséparables n'est aujourd'hui
suffisamment remplie que par un ordre particulier de savans positifs. De
là sont résultées, d'un côté, la prétendue chimie organique, étude
radicalement bâtarde, qui n'est qu'une grossière ébauche de la
physiologie végétative, machinalement entreprise par des esprits qui ne
comprenaient, en aucune manière, le vrai sujet de leurs travaux; d'un
autre côté, les doctrines vagues, incohérentes, et quasi-métaphysiques,
dont cette physiologie a été essentiellement composée par des
intelligences mal préparées et presque entièrement dépourvues des
notions préliminaires les plus indispensables. La stérile anarchie qui
est la suite nécessaire d'une aussi vicieuse organisation du travail
scientifique, suffirait seule à témoigner irrécusablement de l'utilité
réelle et directe du point de vue général, et néanmoins positif, qui
caractérise ce Traité.