Considérations générales sur la philosophie biotaxique.
À l'analyse statique fondamentale des corps vivans, succède
nécessairement, dans le système rationnel de la philosophie biologique,
la coordination hiérarchique de tous les organismes connus, ou même
possibles, en une seule série générale, destinée ensuite à servir
habituellement de base indispensable à l'ensemble des spéculations
biologiques. Nous devons donc maintenant caractériser, d'une manière
directe, les principes essentiels de cette grande opération
philosophique. Tel est l'objet de la leçon actuelle.
Quoique l'esprit fondamental de la vraie théorie logique des
classifications rationnelles soit, par sa nature, uniformément
applicable à tous nos ordres quelconques de conceptions positives, j'ai
déjà expliqué, dans la quarantième leçon, pourquoi la formation et le
développement d'une telle théorie avaient dû être essentiellement
réservés au système des études biologiques. J'ai même fait pressentir
dès-lors que l'organisme animal, précisément en vertu de sa complication
supérieure, et par la variété beaucoup plus prononcée qui en résulte
inévitablement dans sa disposition universelle, avait dû spontanément
offrir la plus ancienne et la plus parfaite application des principes
naturels de coordination inhérens à la raison humaine. On ne peut, en
effet, contempler le développement général de la science des corps
vivans depuis Aristote, sans être vivement frappé, sous ce rapport, de
cette circonstance remarquable, que, à toutes les époques, l'organisme
végétal paraît avoir été le sujet essentiel des principaux efforts
directement relatifs au perfectionnement de la classification
biologique; tandis que, en même temps, la considération des animaux
fournissait constamment, en réalité, le type fondamental destiné à
diriger les spéculations philosophiques correspondantes, toujours
d'autant plus heureuses qu'elles suivaient mieux ce guide naturel. Ce
double caractère fut spécialement sensible dans le mémorable mouvement
philosophique excité, à cet égard, pendant la seconde moitié du siècle
dernier, par la grande impulsion due à l'admirable génie classificateur
de Linné et à la raison profonde de Bernard de Jussieu. Les distinctions
essentielles propres aux divers organismes animaux sont trop prononcées
et trop évidentes, et, en même temps, les attributs communs de
l'animalité fondamentale sont trop incontestables, pour qu'une
classification plus ou moins rationnelle n'ait pas dû, dès l'origine de
la science, s'établir, en quelque sorte spontanément, dans leur étude
comparative, sans avoir besoin d'être précédée par aucune discussion
philosophique spéciale. Quelque imparfaite qu'ait été nécessairement,
dans ses dispositions secondaires, la classification zoologique
d'Aristote, elle était infiniment supérieure à tout ce qui pouvait être
alors tenté d'analogue envers les végétaux. Il est surtout très digne de
remarque que, même aujourd'hui, on puisse envisager, sans aucune
exagération, cette classification primordiale comme ayant été bien
plutôt justifiée et rectifiée, par l'ensemble des travaux ultérieurs,
que radicalement changée; tandis que l'inverse a eu lieu évidemment à
l'égard des classifications phytologiques. En dernière analyse, de
nombreux essais spontanés, sinon définitifs, du moins des plus
satisfaisans, de classification zoologique ont précédé de très loin
l'établissement des premiers principes de la vraie théorie taxonomique
universelle: au contraire, c'est seulement par une laborieuse
application systématique de ces règles fondamentales préalablement
découvertes qu'on a pu enfin, depuis un siècle au plus, entreprendre
avec quelque succès la coordination rationnelle des espèces végétales,
nécessairement trop peu prononcée pour comporter une manifestation
directe. Les considérations indiquées ci-dessus font aisément concevoir
l'explication générale d'une marche en apparence aussi étrange.
Dans tous les genres quelconques de composition intellectuelle, soit
scientifique, soit littéraire, soit artistique, l'établissement réel des
principes élémentaires de logique positive destinés à diriger
méthodiquement la marche générale de notre entendement n'a jamais pu
avoir lieu qu'après un long exercice spontané des facultés
correspondantes, borné d'abord aux seuls cas où les conditions
fondamentales étaient assez prononcées pour que le génie naturel dût les
sentir immédiatement, quoique les difficultés caractéristiques y fussent
néanmoins assez grandes pour qu'un tel sentiment instinctif dût, en même
temps, échapper aux esprits vulgaires. Sans cet indispensable
développement préliminaire, les saines observations logiques n'auraient
pu avoir aucun fondement solide, sur lequel on pût élever des principes
vraiment efficaces, susceptibles, à leur tour, de perfectionner
ultérieurement, à un haut degré, l'essor primitif de notre intelligence,
soit en rectifiant ce qu'il y avait inévitablement d'incomplet et de
désordonné dans ses premières opérations, soit en l'appliquant à des cas
nouveaux et plus difficiles. Cette marche constante est particulièrement
incontestable sous le point de vue scientifique, où l'on aperçoit à la
fois avec plus d'évidence, à tous les égards importans, et la nécessité
des types intellectuels et leur formation spontanée. La théorie générale
des classifications rationnelles nous en offre ici un exemple capital et
irrécusable. Il est aisé de reconnaître, en effet, par l'examen attentif
des principaux ouvrages qui s'y rapportent, que tous les préceptes
essentiels dont elle se compose ont été fondés sur une judicieuse
analyse philosophique de l'ordre naturel qui caractérise le règne
animal, conformément à l'explication précédente. Nous ne saurions
concevoir quelle autre base réelle il eût été possible d'attribuer à ces
principes, à moins de se borner à quelques vagues généralités logiques,
radicalement équivoques, et nullement susceptibles de diriger avec
efficacité la marche ultérieure du génie classificateur.
Mais, dans cette grande opération philosophique, où tous les esprits
originaux se proposaient pour but presque exclusif la coordination
rationnelle du seul règne végétal, en ne considérant essentiellement le
règne animal que comme un type naturel et indispensable, il importe
maintenant de remarquer que, par une heureuse réaction nécessaire, le
principal résultat effectif a jusqu'ici abouti finalement, au contraire,
au perfectionnement capital des classifications zoologiques, auquel on
avait d'abord à peine pensé. Nous avons même tout lieu de craindre
aujourd'hui, comme je l'expliquerai plus bas, que, par la nature trop
simple et trop uniforme de l'organisme végétal, les classifications
phytologiques ne puissent jamais s'élever beaucoup au-dessus de l'état
d'imperfection où ont dû les laisser les réformateurs du siècle dernier.
La mémorable série de leurs travaux est bien loin, sans doute, d'avoir
été inutile au progrès fondamental de notre intelligence: seulement, ce
qu'ils avaient entrepris pour le règne végétal a surtout profité au
règne animal. Il ne pouvait en être autrement, si l'on considère que la
même propriété caractéristique qui permettait à ce dernier règne de
servir de type primordial à la théorie taxonomique, devait aussi lui
rendre éminemment applicables tous les perfectionnemens issus des
principes généraux dont cette théorie se serait ainsi formée. On sent
néanmoins que le caractère essentiel de cette philosophie taxonomique
devait nécessairement rester encore incomplet et indécis, tant que la
classification végétale continuerait à y paraître le but principal des
efforts, et jusqu'à ce qu'on l'eût enfin conçue, d'une manière directe
et distincte, comme étant surtout destinée au perfectionnement de la
classification animale. C'est donc seulement par cette dernière
transformation que la théorie générale des classifications rationnelles,
quoique tous ses principes les plus importans fussent depuis long-temps
établis, a pu commencer à être constituée philosophiquement sur ses
bases définitives. Tel a été le plus précieux résultat des mémorables
travaux de l'illustre Lamarck pour perfectionner la classification
fondamentale des animaux inférieurs, à peine ébauchée par Aristote, et
si insuffisamment traitée par le grand Linné lui-même. L'heureuse
impulsion résultée de cet essai capital a dès-lors rapidement produit,
dans le premier quart de notre siècle, surtout en France et en
Allemagne, le développement rationnel et complet de la vraie philosophie
biotaxique, avec tous les attributs qui doivent la caractériser.
Quoique, pendant cette dernière époque, la considération des animaux ait
obtenu enfin, d'un aveu unanime, l'incontestable prépondérance qui lui
appartient, et que l'organisme végétal ait même été alors
essentiellement négligé, je n'hésite pas néanmoins à penser que cette
nouvelle disposition des intelligences finira par devenir, en réalité,
beaucoup plus utile au perfectionnement rationnel des classifications
phytologiques que la préoccupation exclusive qu'elles avaient dû
inspirer auparavant. Car, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, le
règne végétal ne constitue philosophiquement que le terme le plus
inférieur de la grande hiérarchie biologique; en sorte que les méthodes
de classification qui lui sont propres ne sauraient être qu'un simple
prolongement judicieux de celles dont la valeur a été éprouvée dans
toute la série supérieure. En un mot, on fera désormais sciemment, à cet
égard, ce que jadis on faisait instinctivement; on ne peut donc mettre
en doute la rapidité et la sécurité bien plus grandes des progrès qui
s'accompliront sous cette nouvelle influence, du moins en tant que
l'organisation végétale peut réellement le permettre. Il serait
cependant indispensable, pour le perfectionnement général de la vraie
philosophie biologique, que, dans cette partie essentielle de la science
des corps vivans, ainsi que dans le partie anatomique et dans la partie
physiologique, les naturalistes contractassent enfin l'habitude
rationnelle de pousser jusqu'à ce terme extrême leurs considérations
relatives à l'ensemble de la série organique, qui ne sauraient jamais
être réellement complètes et définitives tant qu'elles ne s'étendent
point à l'organisme végétal. Mais une telle extension sera, sans doute,
la suite nécessaire de la direction éminemment philosophique dans
laquelle les zoologistes sont désormais irrévocablement engagés: la
principale difficulté consistait à s'élever enfin au vrai point de vue
général propre à là théorie fondamentale des classifications naturelles;
or, on peut affirmer aujourd'hui que l'esprit humain y est
définitivement placé. C'est ainsi que notre intelligence a, en quelque
sorte, acquis une faculté nouvelle, ou, pour mieux dire, qu'elle a
régularisé le développement de l'une de ses tendances primordiales,
jusque alors livrée à son seul essor instinctif, faute d'avoir pu
rencontrer plutôt le genre déterminé d'applications scientifiques qui
devait dévoiler ses véritables lois naturelles.
Par cet ensemble de réflexions préliminaires, le caractère philosophique
qui doit distinguer la leçon actuelle se trouve nettement défini et
pleinement motivé. Quoique nous devions avoir essentiellement en vue
l'ensemble de la biotaxie, on reconnaît ainsi que la considération
prépondérante du seul règne animal constitue nécessairement notre sujet
immédiat et explicite, soit pour établir les bases rationnelles de la
théorie générale des classifications, soit pour apprécier son
application la plus capitale et la plus parfaite, double aspect sous
lequel nous devons examiner ici la philosophie biotaxique.
Deux grandes notions philosophiques dominent la théorie fondamentale de
la méthode naturelle proprement dite, savoir: la formation des groupes
naturels; et ensuite leur succession hiérarchique. Ces deux conceptions
pourraient, sans doute, sous le point de vue logique, être aisément
résumées, comme on le verra ci-après, en un principe unique, puisque les
mêmes règles doivent, au fond, nécessairement présider, par des
applications plus ou moins abstraites et plus ou moins précises, à
l'accomplissement réel de ces deux sortes de conditions taxonomiques,
sans quoi la méthode ne serait point homogène. Mais il n'en est pas
moins indispensable, pour analyser plus nettement la méthode naturelle,
de séparer soigneusement ici ces deux ordres principaux de
considérations, qui correspondent à des opérations intellectuelles
vraiment distinctes, ou plutôt qui indiquent deux degrés inégaux et
successifs dans le développement général du génie classificateur. Il est
incontestable, en effet, que l'esprit humain a commencé à se former des
idées exactes de la vraie constitution des familles naturelles, soit à
l'égard des animaux, soit même envers les végétaux, dès le milieu du
seizième siècle, long-temps avant de s'être élevé à aucune vue nette et
directe sur l'ensemble de la hiérarchie organique. Aujourd'hui même, la
classification végétale est évidemment beaucoup plus parfaite sous le
premier aspect que sous le second. Enfin, pour confirmer pleinement
qu'une telle distinction est réellement conforme à la marche
fondamentale de notre intelligence, il suffirait, ce me semble, de
remarquer sa reproduction spontanée dans tous les cas taxonomiques,
malgré leur hétérogénéité. Ainsi, par exemple, en considérant le
mémorable commencement de classification philosophique que j'ai
précédemment signalé plusieurs fois en géométrie, au sujet des diverses
familles de surfaces, on peut y regarder l'établissement des véritables
groupes naturels comme étant déjà très avancé, tandis que jusqu'ici il
n'existe encore aucune conception générale destinée à soumettre tous les
différens groupes à une même hiérarchie rationnelle. La distinction
primitive de ces deux points de vue taxonomiques doit donc être
irrévocablement maintenue, quoiqu'il ne faille jamais oublier leur
indispensable combinaison finale.
En considérant ainsi d'abord, d'une manière strictement isolée, la
formation des groupes naturels, elle consiste proprement à saisir, entre
des espèces plus ou moins nombreuses, un tel ensemble d'analogies
essentielles que, malgré leurs différences caractéristiques, les êtres
appartenant à une même catégorie quelconque, soient toujours, en
réalité, plus semblables entre eux qu'à aucun de ceux qui n'en font
point partie, sans que d'ailleurs on doive s'occuper encore ni de
l'ordre général à établir entre ces diverses agrégations partielles, ni
même de la distribution intérieure convenable à chacune d'elles. Si
cette classe préliminaire d'opérations taxonomiques devait rester
unique, elle présenterait, à certains égards, un caractère vague et même
arbitraire, puisque aucun principe rigoureux ne tendrait à y déterminer
le juste degré d'extension qui doit être assigné à chaque groupe
naturel, ce qui altérerait directement la propriété fondamentale de la
classification proposée; car, avec des groupes trop étendus, les
rapprochemens des espèces deviendraient presque illusoires, tandis que
des groupes trop restreints, et par suite trop multipliés, rendraient
les comparaisons presque impossibles. Aussi les naturalistes ont-ils, en
effet, long-temps attribué, surtout dans le règne végétal, des
acceptions générales très discordantes aux dénominations d'_ordre_, de
_famille_, et même de _genre_. Mais la difficulté principale d'une telle
circonscription doit essentiellement disparaître, quand on procède
ensuite à l'établissement de la hiérarchie fondamentale, qui, parvenue
à son entière perfection philosophique, finirait par assigner à chaque
espèce une place rigoureusement déterminée. Ces notions de _genre_, de
_famille_, de _classe_, etc., peuvent être alors nettement définies,
comme indiquant, dans cette hiérarchie totale, différentes sortes de
décompositions, constamment effectuées d'après certaines modifications
plus ou moins profondes du principe même qui a dirigé la formation de la
série générale. Le règne animal, considéré surtout dans sa partie
supérieure, est, en effet, le seul jusqu'ici où ces divers degrés
successifs aient pu être caractérisés d'une manière pleinement
scientifique.
Il était sans doute inévitable et même indispensable que l'esprit humain
commençât ainsi, dans le développement graduel de la méthode naturelle,
par la construction successive des premiers groupes, non-seulement comme
essai nécessaire et spontané de ses facultés taxonomiques, mais aussi
afin de préparer, par une large simplification préliminaire, la
formation ultérieure de la hiérarchie générale, en y substituant
d'avance, à la comparaison directe, presque inextricable, de toutes les
espèces, la seule comparaison beaucoup plus facile des genres ou même
des familles. Par-là se trouvait heureusement éliminée, dès l'origine,
la partie la plus délicate et la moins certaine de l'opération totale,
celle qui consiste dans la rationnelle distribution intérieure de chaque
groupe naturel, laissée d'abord entièrement indéterminée. Quoique une
telle distribution doive nécessairement s'effectuer d'après les mêmes
principes fondamentaux qui auront déjà présidé à la coordination
hiérarchique des groupes eux-mêmes, il est néanmoins incontestable que
l'application de ces principes doit alors devenir bien plus équivoque,
et toutefois, à la vérité, bien moins importante, puisque la comparaison
n'y peut plus porter que sur des nuances peu prononcées et très
difficiles à caractériser avec une précision vraiment scientifique.
Aussi, malgré le grand perfectionnement actuel de la philosophie
zoologique, cette dernière partie de la méthode naturelle
présente-t-elle encore aujourd'hui beaucoup d'incertitude et une
disposition presque arbitraire. Elle eût donc, à plus forte raison,
profondément entravé l'ensemble de l'opération taxonomique, si elle n'en
avait pas été, dès l'origine, spontanément écartée, par la recherche
prépondérante, et même exclusive, des seuls groupes naturels.
Mais, quelle qu'ait dû être l'indispensable utilité de cette marche
nécessaire pour le développement général de la vraie philosophie
biotaxique, la formation de ces groupes serait bien loin de constituer,
par elle-même, comme les botanistes sont trop souvent disposés à le
concevoir, la partie scientifique la plus importante de la méthode
naturelle, si ce n'est à titre de simple opération préliminaire.
L'établissement régulier des seules familles naturelles peut, sans
doute, fournir directement à la science biologique un instrument logique
susceptible de quelque efficacité; car, lorsque ces familles ont été
heureusement construites, les espèces qui s'y trouvent rapprochées
offrent nécessairement, soit dans leur organisation, soit dans leur vie,
une certaine similitude fondamentale, propre à simplifier et à faciliter
les diverses explorations biologiques, dès-lors essentiellement
réductibles à l'examen d'un seul cas de chaque groupe. Toutefois, une
telle propriété ne correspondrait nullement à la principale destination
philosophique de la méthode naturelle, désormais envisagée comme le
moyen rationnel le plus capital qui puisse appartenir à l'étude
générale, soit statique, soit dynamique, du système des corps vivans,
ainsi que je me suis tant efforcé de le faire sentir dans les deux
leçons précédentes. Sous ce point de vue fondamental, la condition
taxonomique essentielle consiste, en effet, en ce que la seule position
assignée à chaque organisme par la classification totale tende
spontanément à faire aussitôt ressortir l'ensemble de sa vraie nature
anatomique et physiologique, comparativement, soit à tous ceux qui le
précèdent, soit à tous ceux qui le suivent. C'est par-là surtout que la
méthode naturelle acquiert un caractère profondément scientifique, et
dévient infiniment supérieure aux plus heureux artifices mnémoniques,
avec lesquels elle est encore trop souvent confondue par les esprits
exclusivement bornés à l'étude de la philosophie inorganique. Pour tous
ceux qui ont dignement apprécié le vrai génie de cette méthode, la suite
des tableaux dont elle est finalement composée constitue réellement,
dès-lors, le résumé à la fois le plus exact et le plus concis du système
actuel des connaissances biologiques, et en même temps le principal
instrument logique de leur perfectionnement ultérieur. Or, la
classification rationnelle ne pourrait nullement posséder ces admirables
propriétés caractéristiques, si on la supposait seulement réduite à
l'établissement des familles naturelles, quand même toutes les espèces
s'y trouveraient groupées de la manière la plus satisfaisante, opération
qui, d'ailleurs, par sa nature, ne saurait être complétement réalisée
sans faire intervenir la considération prépondérante de la série
organique. Car, l'ordre essentiellement arbitraire qui régnerait alors,
de toute nécessité, entre les diverses familles, et la décomposition
non moins indéterminée de chacune d'elles en espèces, feraient aussitôt
radicalement disparaître cette aptitude fondamentale à la haute
comparaison anatomique ou physiologique, pour ne plus permettre
désormais que la recherche d'analogies à la fois partielles et
secondaires, comme le règne végétal nous le montre aujourd'hui si
évidemment.
La méthode naturelle est donc principalement caractérisée, sous le point
de vue philosophique, par l'établissement général de la vraie hiérarchie
organique, réduite, si l'on veut, pour plus de facilité, à la simple
coordination rationnelle des genres, ou même des familles, dont le règne
animal nous offre seul aujourd'hui la réalisation inévitable, quoique
encore à l'état d'ébauche. Je n'ai pas besoin d'insister ici, d'une
manière directe et spéciale, sur l'importance prépondérante d'une telle
conception, déjà présentée, à tant d'égards essentiels, dans les deux
leçons précédentes, comme devant dominer l'ensemble des spéculations
biologiques, auquel seule elle peut donner une imposante unité
philosophique: les trois leçons suivantes nous offriront d'ailleurs
beaucoup d'occasions naturelles de faire ressortir, sous de nouveaux
aspects généraux, son admirable efficacité. On doit sentir aussi que
l'esprit de cet ouvrage m'interdit nécessairement toute discussion
formelle sur la réalité et la possibilité de cette grande coordination
hiérarchique, première base nécessaire de la saine philosophie
biologique, et rendue désormais inattaquable par la série des travaux
des modernes zoologistes. Les lecteurs auxquels une semblable
démonstration directe paraîtrait encore indispensable, reconnaîtraient,
ce me semble, par cela seul, que ce traité ne leur était point destiné:
nous ne pouvons ici remettre en question l'existence même de la science,
dont nous tentons uniquement d'apprécier le vrai caractère
philosophique. Il me suffit simplement de rappeler ici, à ce sujet,
comme un résultat général de l'ensemble des études biologiques, que les
espèces animales, considérées sous le point de vue statique, offrent
évidemment une complication organique toujours croissante, soit quant à
la diversité, à la multiplicité, et à la spécialité de leurs élémens
anatomiques, soit quant à la composition et à la variété de plus en plus
grandes de leurs organes et de leurs appareils; en second lieu, que cet
ordre fondamental correspond exactement, sous le point de vue dynamique,
à une vie toujours plus complexe et plus active, composée de fonctions
plus nombreuses, plus variées, et mieux définies; et que, enfin, ce qui
est moins connu quoique également incontestable, l'être vivant devient
ainsi, par une suite nécessaire, de plus en plus modifiable, en même
temps qu'il exerce, sur le monde extérieur, une action toujours plus
profonde et plus étendue. C'est par l'indissoluble faisceau de ces trois
lois fondamentales que se trouve désormais rigoureusement fixé le vrai
sens philosophique de la hiérarchie biologique, chacun de ces aspects
devant habituellement dissiper l'incertitude que pourraient laisser les
deux autres. De là résulte nécessairement, en effet, la possibilité de
concevoir finalement l'ensemble des espèces vivantes disposé dans un
ordre tel que l'une quelconque d'entre elles soit constamment inférieure
à toutes celles qui la précèdent et constamment supérieure à toutes
celles qui la suivent; quelle que doive être d'ailleurs, par sa nature,
l'immense difficulté de réaliser jamais, jusqu'à ce degré de précision,
ce type hiérarchique.
Conformément aux explications précédentes, je ne m'arrêterai nullement
ici à discuter, ni même à signaler, aucune des objections innombrables
et plus ou moins vaines qui ont été soulevées contre la conception
générale de la hiérarchie biologique, jusqu'à l'époque très récente où
tous les esprits supérieurs se sont enfin accordés à prendre
irrévocablement cette conception pour le véritable point de départ
philosophique de toutes les spéculations relatives aux corps vivans[29].
Je crois seulement devoir, à cet égard, appeler sommairement l'attention
spéciale du lecteur sur la seule controverse vraiment capitale qui s'y
soit rattachée, et dont l'influence tendait directement à éclaircir et
même à perfectionner ce principe fondamental de la méthode naturelle. On
conçoit qu'il s'agit de la mémorable discussion soulevée avec tant de
force par l'illustre Lamarck, et soutenue surtout, quoique d'une manière
imparfaite, par Cuvier, relativement à la permanence générale des
espèces organiques.
[Note 29: Je ne dois pas même examiner la conception
équivoque de quelques naturalistes, qui proposaient de
substituer, à l'ordre nécessairement linéaire de la série
animale, un ordre à deux ou trois dimensions, analogue à
celui des cartes géographiques et des plans en relief, où
chaque groupe naturel serait simultanément en contact,
suivant des directions variées, avec beaucoup d'autres, sans
qu'il y eût réellement ni supérieur ni inférieur. Cette
irréalisable hypothèse, symptôme évident d'un sentiment
naissant et encore confus de la vraie méthode naturelle, lui
enlèverait radicalement ses principales propriétés
philosophiques et détruirait toute large application de
l'art comparatif aux recherches anatomiques ou
physiologiques. Il conviendrait encore moins de discuter ici
l'étrange proposition faite récemment par M. Ampère, de
rompre directement l'unité générale de la suite zoologique,
en partageant le règne animal en deux séries parallèles et
essentiellement indépendantes, l'une affectée aux animaux
vertébrés, l'autre aux animaux invertébrés. Les zoologistes
n'ont pas même daigné combattre cette singulière conception,
qui témoigne, en effet, une appréciation trop erronée de la
vraie destination philosophique propre à la méthode
naturelle, ainsi que de la véritable nature des difficultés
relatives à son application spéciale.]
Il faut, avant tout, reconnaître, à ce sujet, que, quelle que dût être
la décision finale de cette grande question biologique, elle ne saurait,
en réalité, aucunement affecter l'existence fondamentale de la
hiérarchie organique. Au premier abord, on pourrait penser que, dans
l'hypothèse de Lamarck, il n'y a plus de véritable série zoologique,
puisque tous les organismes animaux seraient dès-lors essentiellement
identiques, leurs différences caractéristiques étant ainsi entièrement
attribuées désormais à l'influence diverse et inégalement prolongée du
système des circonstances extérieures. Mais, en examinant cette opinion
d'une manière plus approfondie, on aperçoit aisément, au contraire, que
toute son influence se réduirait, à cet égard, à présenter la série sous
un nouvel aspect, qui en rendrait même l'existence encore plus claire et
plus irrécusable. Car, l'ensemble de la série zoologique deviendrait
alors, aussi bien en fait qu'en spéculation, parfaitement analogue à
l'ensemble du développement individuel, restreint du moins à sa seule
période ascendante: il ne s'agirait plus que d'une longue succession
déterminée d'états organiques, déduits graduellement les uns des autres
dans la suite des siècles, par des transformations de plus en plus
complexes, dont l'ordre, nécessairement linéaire, serait exactement
comparable à celui des métamorphoses consécutives des insectes
hexapodes, et seulement beaucoup plus étendu. En un mot, la marche
progressive de l'organisme animal, qui n'est pour nous qu'une
abstraction commode, simplement destinée, en abrégeant le discours, à
faciliter la pensée, se convertirait ainsi rigoureusement en une
véritable loi naturelle. Il est même digne de remarque que, des deux
célèbres antagonistes entre lesquels s'agitait surtout cette importante
discussion, Lamarck était incontestablement celui qui manifestait le
sentiment le plus net et le plus profond de la vraie hiérarchie
organique, dont Cuvier, sans jamais la combattre en principe,
méconnaissait souvent les caractères philosophiques les plus
essentiels[30]. On ne saurait donc mettre en doute que la conception
fondamentale de la série biologique ne soit, au fond, réellement
indépendante de toute opinion quelconque sur la permanence ou la
variation des espèces vivantes.
[Note 30: On doit surtout remarquer, à ce sujet, dans
l'ensemble des travaux zoologiques de Cuvier, soit a l'égard
des espèces actuelles, soit même envers les races fossiles,
l'importance démesurée qu'il a si souvent attachée, contre
le véritable esprit fondamental de la méthode naturelle, à
la considération du mode d'alimentation. Il est bien reconnu
aujourd'hui qu'un tel principe ne saurait dominer la
détermination générale d'aucun organisme animal, puisque, à
tous les différens degrés de l'échelle zoologique, on trouve
également et des carnassiers et des herbivores; ce qui
vérifie clairement que cet aspect secondaire doit être
toujours subordonné à l'examen du rang qu'occupe l'animal
dans la grande hiérarchie biologique, comme l'indique
d'ailleurs directement l'analyse rationnelle de la doctrine
taxonomique.
En laissant indéterminé le degré d'animalité, la notion du
genre de nourriture ne saurait, par sa nature, fournir
aucune indication réelle sur la constitution anatomique de
l'animal. Ainsi, a l'époque où Cuvier reprochait si
judicieusement à Lamarck d'attribuer aux circonstances
extérieures une influence organique fort exagérée, il
tombait lui-même dans une erreur philosophique
essentiellement analogue, par cette irrationnelle
prépondérance zoologique accordée à un caractère purement
inorganique, et, à ce titre, aussi accessoire que la plupart
de ceux considérés par son illustre antagoniste.]
Le seul attribut de cette série qui puisse être affecté par une telle
controverse, consiste simplement dans la continuité ou la discontinuité
nécessaire de la progression organique. Car, en admettant l'hypothèse de
Lamarck, où les divers états organiques se succèdent lentement par des
transitions imperceptibles, il faudra évidemment concevoir la série
ascendante comme rigoureusement continue. Si, au contraire, on reconnaît
finalement la fixité fondamentale des espèces vivantes, il sera non
moins indispensable de poser en principe la discontinuité de cette
série, sans prétendre d'ailleurs y limiter aucunement _à priori_ les
moindres intervalles élémentaires. Tel est donc, en écartant, d'une
manière irrévocable, toute vaine contestation sur l'existence même de la
hiérarchie organique, le seul vrai point de vue sous lequel nous devons
considérer ici cette haute question de philosophie biologique. Ainsi
circonscrite, la discussion n'en conserve pas moins une extrême
importance pour le perfectionnement général de la méthode naturelle, qui
sera, en effet, bien plus nettement caractérisée, si l'on peut enfin
concevoir, en réalité, les espèces comme essentiellement fixes, et, par
suite, la série organique, même parvenue à son plus entier
développement, comme composée de termes distinctement séparés. Car,
l'idée d'_espèce_, qui constitue, par sa nature, la principale unité
biotaxique, cesserait presque absolument de comporter aucune exacte
définition scientifique, si nous devions admettre la transformation
indéfinie des diverses espèces les unes dans les autres, sous
l'influence suffisamment prolongée de circonstances extérieures
suffisamment intenses. Quoique l'ensemble de la série biologique
conservât nécessairement une pleine évidence, sa réalisation précise
nous présenterait dès-lors des difficultés presque insurmontables; ce
qui doit faire comprendre le haut intérêt philosophique propre à cette
question capitale, sur laquelle on ne saurait croire, il faut l'avouer,
que les idées soient encore convenablement arrêtées.
Toute la célèbre argumentation de Lamarck reposait finalement sur la
combinaison générale de ces deux principes incontestables, mais
jusqu'ici trop mal circonscrits: 1º l'aptitude essentielle d'un
organisme quelconque, et surtout d'un organisme animal, à se modifier
conformément aux circonstances extérieures où il est placé, et qui
sollicitent l'exercice prédominant de tel organe spécial, correspondant
à telle faculté devenue plus nécessaire; 2º la tendance, non moins
certaine, à fixer dans les races, par la seule transmission héréditaire,
les modifications d'abord directes et individuelles, de manière à les
augmenter graduellement à chaque génération nouvelle, si l'action du
milieu ambiant persévère, identiquement. On conçoit sans peine, en
effet, que, si cette double propriété pouvait être admise d'une manière
rigoureusement indéfinie, tous les organismes pourraient être envisagés
comme ayant été, à la longue, successivement produits les uns par les
autres, du moins en disposant de la nature, de l'intensité, et de la
durée des influences extérieures avec cette prodigalité illimitée qui ne
coûtait aucun effort à la naïve imagination de Lamarck. Il serait
entièrement déplacé de s'engager ici dans aucune discussion spéciale sur
cette ingénieuse hypothèse, puisque la fausseté radicale en est
aujourd'hui pleinement reconnue par presque tous les naturalistes. Mais
il ne sera point inutile, au contraire, de caractériser sommairement,
en quoi consiste son vice fondamental, dont la rectification doit tant
contribuer à faire mieux concevoir la vraie notion scientifique de
l'organisme.
Nous n'avons point à nous occuper des suppositions si gratuites que
nécessite une telle conception, quant au temps incommensurable pendant
lequel chaque système de circonstances extérieures aurait dû prolonger
son action pour produire la transformation organique correspondante. Ce
défaut secondaire est tellement éclatant, qu'il n'a besoin d'aucun
examen spécial, puisque le temps ne saurait être disponible qu'entre
certaines limites. Je dois seulement signaler, sous ce rapport, comme
directement contraire au véritable esprit fondamental de la philosophie
positive, l'expédient irrationnel employé par quelques-uns de ceux qui
ont appuyé la thèse de Lamarck, lorsque, pour éluder d'insurmontables
objections, ils ont imaginé de recourir à une antique constitution,
entièrement idéale, des milieux organiques, alors privés de toute
analogie essentielle avec les milieux actuels. D'après la théorie
générale des hypothèses vraiment scientifiques, établie dans le volume
précédent, une telle manière de philosopher doit être immédiatement
réprouvée, comme échappant, par sa nature, à toute espèce de contrôle
positif, soit direct, soit même indirect.
Écartant maintenant toute imperfection accessoire, afin de mieux
apprécier le principe fondamental de l'hypothèse proposée, il est aisé
de reconnaître, ce me semble, qu'il repose sur une notion profondément
erronée de la nature générale de l'organisme vivant. Sans doute, chaque
organisme déterminé est en relation nécessaire avec un système également
déterminé de circonstances extérieures, comme je l'ai établi dans la
quarantième leçon. Mais il n'en résulte nullement que la première de ces
deux forces co-relatives ait dû être produite par la seconde, pas plus
qu'elle n'a pu la produire: il s'agit seulement d'un équilibre mutuel
entre deux puissances hétérogènes et indépendantes. Si l'on conçoit que
tous les organismes possibles soient successivement placés, pendant un
temps convenable, dans tous les milieux imaginables, la plupart de ces
organismes finiront, de toute nécessité, par disparaître, pour ne
laisser subsister que ceux qui pouvaient satisfaire aux lois générales
de cet équilibre fondamental: c'est probablement d'après une suite
d'éliminations analogues que l'harmonie biologique a dû s'établir peu à
peu sur notre planète, où nous la voyons encore, en effet, se modifier
sans cesse d'une manière semblable. Or, la notion d'un tel équilibre
général deviendrait inintelligible, et même contradictoire, si
l'organisme était supposé modifiable à l'infini sous l'influence suprême
du milieu ambiant, sans avoir aucune impulsion propre et indestructible.
Il est incontestable que l'exercice sollicité par des circonstances
extérieures déterminées tend à altérer, entre certaines limites,
l'organisation primitive, en la développant davantage suivant la
direction correspondante. Mais, cette influence du milieu, et cette
aptitude de l'organisme, sont certainement très circonscrites. Pour les
concevoir indéfinies, il faudrait admettre, avec Lamarck, contre
l'ensemble des observations les plus irrécusables, que les besoins
peuvent toujours créer les facultés, au lieu de se borner à en exciter
le développement quand l'organisation primitive l'a rendu possible, et
lorsque, en même temps, les obstacles extérieurs ne sont pas trop
considérables: et, d'ailleurs, d'où pourraient réellement provenir les
besoins, s'il n'existait point de tendances primordiales? Ne voyons-nous
pas continuellement, au contraire, dans des cas infiniment moins
défavorables que ces chimériques suppositions à la permanence de
l'harmonie biologique, un tel équilibre cesser de subsister par
l'impossibilité où se trouve l'organisme de se modifier assez pour
s'adapter aux nouvelles circonstances qui l'entourent? C'est ainsi, par
exemple, que les espèces animales les plus élevées tendent à disparaître
entièrement à mesure que l'homme envahit leur territoire, et même que
les races humaines les moins civilisées s'effacent, par une déplorable
fatalité, devant celles qui le sont davantage, faute de pouvoir se
conformer spontanément aux exigences de leur nouvelle situation. Et,
néanmoins, il est bien reconnu, d'après l'examen général de toute la
série animale, que l'organisme se modifie avec d'autant plus de facilité
qu'il est plus élevé. On voit que l'hypothèse de Lamarck exigerait, en
sens inverse, la plus grande aptitude à la modification dans l'organisme
le plus inférieur, ce qui serait évidemment absurde. Sous le point de
vue purement statique, une telle conception obligerait à regarder la
première ébauche animale comme renfermant, du moins à l'état
rudimentaire, non-seulement tous les tissus, ce qui est, jusqu'à un
certain point, admissible d'après leur réduction fondamentale à un seul
tissu générateur, mais aussi tous les organes et tous les appareils, ce
qui est certainement contraire à l'ensemble des comparaisons
anatomiques.
Le principe général de la doctrine de Lamarck doit donc, à tous les
égards essentiels, être reconnu directement contradictoire aux vraies
notions fondamentales de l'organisation et de la vie; il tend même, par
sa nature, ce me semble, à rompre entièrement l'équilibre philosophique
entre ces deux idées-mères de la biologie, en conduisant nécessairement
à supposer le plus de vie là où il y a le moins d'organisation.
Presque tous les cas considérés par Lamarck présentent, de la manière la
plus prononcée, l'irrationnel et mystérieux assemblage d'une soumission
passive de l'animal aux moindres influences extérieures, même quand il
pourrait le plus aisément s'y soustraire, avec une activité illimitée et
inconcevable pour adapter sa propre organisation à la plus faible
provocation du dehors. Ainsi, malgré cette imposante autorité,
l'aptitude incontestable de tout organisme à se modifier d'après la
constitution spéciale du milieu correspondant, sera désormais
irrévocablement circonscrite entre d'étroites limites, d'autant plus
écartées toutefois que cet organisme est plus élevé. La difficulté
générale consiste seulement à établir le principe de philosophie
biologique destiné à déterminer ces limites, en chaque cas, avec toute
la précision suffisante; et, sous ce rapport, il reste réellement
beaucoup à faire encore. Tous les naturalistes s'accordent aujourd'hui à
reconnaître que l'action du milieu, soit directe, soit augmentée par la
transmission héréditaire et même par le croisement, ne peut jamais
s'étendre jusqu'à la transformation mutuelle des genres, et à plus forte
raison des familles. Quant aux diverses espèces de chaque genre naturel,
la question est nécessairement bien plus délicate, et l'unanimité
beaucoup moins complète. Néanmoins, on ne saurait guère douter, surtout
d'après la lumineuse argumentation de Cuvier, que les espèces ne
demeurent aussi, par leur nature, essentiellement fixes, à travers
toutes les variations extérieures compatibles avec leur existence.
Cette argumentation repose sur ces deux considérations principales,
complémentaires l'une de l'autre: la permanence des espèces les plus
anciennement observées; la résistance des espèces actuelles aux plus
grandes forces modificatrices: en sorte que, sous le premier aspect, le
nombre des espèces ne diminue point, et que, sous le second, il
n'augmente pas davantage. La première considération est surtout
frappante, quand on examine l'état présent des espèces décrites, il y a
plus de vingt siècles, par Aristote; à plus forte raison, en ayant
égard, dans l'ensemble de la série animale, à l'identité remarquable des
espèces fossiles qui n'ont pas été détruites; et enfin, en
reconnaissant, dans les momies les plus antiques, jusqu'aux simples
différences secondaires qui caractérisent aujourd'hui les diverses
races humaines. Sous le second point de vue, l'argument le plus décisif
résulte d'une exacte analyse générale de l'influence organique de la
domestication prolongée, soit sur les végétaux, soit même envers les
animaux. Il est clair, en effet, que la perturbation artificielle
introduite, à tant de titres, par l'intervention humaine dans le système
extérieur des conditions d'existence propres aux diverses espèces
devenues domestiques, constituait nécessairement le cas le plus
favorable à leur variation fondamentale, surtout lorsqu'elle a concouru
avec le changement de séjour, comme, par exemple, à l'égard des espèces
domestiques transplantées, depuis plus de trois siècles, d'Europe en
Amérique. Or, malgré les changemens très appréciables que de telles
influences ont dû déterminer, même en une localité constante et par le
seul laps du temps, on reconnaît néanmoins la persévérance incontestable
des caractères essentiels propres à chaque espèce, sans qu'aucune
d'elles ait jamais pu se transformer réellement en aucune autre. Enfin,
dans l'espèce humaine elle-même, la plus éminemment modifiable de
toutes, la nature fondamentale reste évidemment invariable et toujours
hautement prononcée, à travers les diverses modifications de races et
celles presque aussi importantes que produit, à la longue, le seul
perfectionnement nécessaire et continu de l'état social.
Ainsi, sans s'égarer dans de vaines et inaccessibles spéculations sur
l'origine primitive des divers organismes, on ne saurait refuser
d'admettre, comme une grande loi naturelle, la tendance essentielle des
espèces vivantes à se perpétuer indéfiniment avec les mêmes caractères
principaux, malgré la variation du système extérieur de leurs conditions
d'existence. Tant que cette variation croissante n'est pas devenue
contradictoire à cette nature fondamentale qui ne saurait changer,
l'espèce subsiste en se modifiant, surtout si les différences sont
graduelles; au-delà, l'espèce ne se modifie point, elle périt
nécessairement. Quelque précieuse que soit une telle proposition, il
faut néanmoins reconnaître qu'elle ne fixe pas encore suffisamment le
genre précis de l'influence incontestable qu'exerce sur l'organisme la
constitution du milieu ambiant. Car, sous ce point de vue, nous n'avons
acquis par là que des lumières en quelque sorte négatives, en
restreignant seulement dans l'intérieur de chaque organisme spécifique
le champ général des modifications possibles, dont l'étendue effective
reste essentiellement inconnue. On sait, par exemple, que la
perturbation convenablement prolongée du système total des
circonstances extérieures peut aller jusqu'à altérer beaucoup le
développement proportionnel de chacun des organes propres à chaque
espèce, ainsi que la durée, soit totale, soit relative, des diverses
périodes principales de son existence. Mais, de telles modifications
constituent-elles, comme on est aujourd'hui disposé à le croire, les
vraies limites supérieures de l'influence organique du milieu ambiant?
Aucune considération positive, _à priori_ ou _à posteriori_, ne l'a
jusqu'ici véritablement démontré. En un mot, la théorie rationnelle de
l'action nécessaire des divers milieux sur les divers organismes reste
encore presque tout entière à former. On doit regarder cette question
comme ayant été simplement posée conformément à sa vraie nature
philosophique, en résultat final de la grande controverse établie par
Lamarck, qui aura ainsi rendu un éminent service au progrès général de
la saine philosophie biologique. Un tel ordre de recherches, quoique
fort négligé, constitue, sans doute, l'un des plus beaux sujets que
l'état présent de cette philosophie puisse offrir à l'activité de toutes
les hautes intelligences. Il devrait, ce me semble, inspirer d'autant
plus d'intérêt que les lois générales de ce genre de phénomènes
seraient, par leur nature, immédiatement applicables à la vraie théorie
du perfectionnement systématique des espèces vivantes, y compris même
l'espèce humaine.
Quoi qu'il en soit, nous pouvons désormais, en nous restreignant
pleinement à notre sujet actuel, regarder comme démontrée la
discontinuité nécessaire de la grande série biologique. Les diverses
transitions pourront, sans doute, y devenir ultérieurement plus
graduelles, soit par la découverte d'organismes intermédiaires, soit par
une étude mieux dirigée de ceux déjà connus. Mais la fixité essentielle
des espèces nous garantit que cette série sera toujours composée de
termes nettement distincts, séparés par des intervalles
infranchissables. Si l'examen précédent a pu d'abord paraître constituer
ici une digression superflue, on doit maintenant comprendre la haute
importance philosophique que je devais attacher à constater, dans la
hiérarchie générale des corps vivans, une telle propriété
caractéristique, aussi directement destinée à augmenter le degré de
perfection rationnelle que comporte l'établissement définitif de cette
hiérarchie.
Après avoir ainsi suffisamment caractérisé, suivant leur importance
respective, les deux grandes notions philosophiques des groupes naturels
et de la hiérarchie biologique, dont la combinaison générale constitue
le vrai principe de la méthode naturelle proprement dite, il me reste
maintenant, pour compléter l'appréciation abstraite d'une telle méthode,
à qualifier sommairement deux grandes conditions logiques, l'une
primordiale, l'autre finale, que notre intelligence doit sans cesse
avoir en vue dans toute élaboration taxonomique. La première, depuis
long-temps bien sentie, se réduit au principe de la subordination des
caractères: la seconde, beaucoup moins comprise, et cependant non moins
indispensable, prescrit la traduction définitive des caractères
intérieurs en caractères extérieurs; celle-ci résulte toujours, à vrai
dire, d'un examen approfondi de ce même principe.
Dès la première origine distincte de la méthode naturelle, au seizième
siècle, par l'action combinée des travaux de Magnol, des Bauhin, de
Gessner, etc., on a commencé à reconnaître nettement que les divers
caractères taxonomiques ne devaient point, en général, être seulement
comptés, mais aussi en quelque sorte pesés, suivant les règles d'une
certaine subordination fondamentale qui devait exister entre eux. Lors
même qu'on s'occupait exclusivement de la formation des groupes
naturels, sans avoir aucune idée claire de la hiérarchie organique, on
ne pouvait se dispenser d'avoir égard, d'une manière plus ou moins
rationnelle, à une telle subordination, quoique la notion de la série
biologique puisse seule en dévoiler la véritable base philosophique, et
dissiper irrévocablement les incertitudes essentielles relatives à son
application effective. Cette pondération scientifique des caractères
constituait évidemment, en effet, le seul attribut logique qui pût alors
séparer profondément les premières tentatives de classification
naturelle d'avec toutes les méthodes purement artificielles, où, par
leur nature, le choix et l'ordre des motifs taxonomiques devaient rester
essentiellement arbitraires. Nous pouvons même reporter à cette époque
originaire le premier aperçu général de la principale règle destinée à
faire apprécier, du moins par la voie empirique, la vraie valeur
fondamentale des divers caractères, d'après leur persévérance plus ou
moins profonde et plus ou moins prolongée dans l'ensemble des espèces.
Mais quelle que soit l'importance réelle d'une semblable considération,
cette règle serait, de toute nécessité, incomplète et insuffisante, si
on ne parvenait point à la rationnaliser par son accord général avec la
seule subordination taxonomique qui puisse être établie d'une manière
directe et vraiment scientifique, c'est-à-dire, celle qui résulte d'une
exacte analyse comparative des différens organismes. Or, cette dernière
condition n'a été remplie que beaucoup plus tard, et ne l'est encore
convenablement jusqu'ici qu'à l'égard du seul règne animal. Ainsi, tant
que la méthode naturelle a été cultivée indépendamment de l'anatomie
comparée, il était impossible qu'on se formât le plus souvent de justes
notions philosophiques de la vraie subordination naturelle des
caractères biotaxiques. C'est par là que, comme je l'indiquais tout à
l'heure, la véritable théorie générale d'une telle pondération se
trouve, par sa nature, intimement liée à la conception fondamentale de
la hiérarchie organique, puisque l'une et l'autre dépendent du même
ordre primitif de considérations scientifiques, dont elles constituent
seulement deux applications diverses mais co-relatives, qui se sont
toujours mutuellement perfectionnées. On voit ainsi combien tous les
divers aspects essentiels de la biotaxie, quoique réellement distincts,
doivent être, de toute nécessité, profondément combinés; ce qui
caractérise à la fois et la plus haute difficulté et la principale
ressource de cette partie capitale de la science biologique.
L'analyse comparative des différens organismes conduit directement, en
effet, à la subordination rationnelle des divers caractères
taxonomiques, en mesurant leur importance respective d'après la
relation plus ou moins intime des organes correspondans avec les
phénomènes qui constituent les attributs prépondérans des espèces
considérées. Ce principe s'applique également à tous les degrés
consécutifs de la classification proposée, en ayant égard à des
phénomènes plus spéciaux quand on descend à des subdivisions plus
particulières. En un mot, dans cet ordre général de spéculations
biologiques, comme dans tout autre, le véritable esprit philosophique
consiste nécessairement à établir toujours une exacte harmonie
fondamentale entre les conditions statiques et les propriétés
dynamiques, entre les idées de vie et les idées d'organisation, que nos
abstractions scientifiques ne doivent jamais séparer qu'afin d'en
perfectionner la combinaison ultérieure. C'est ainsi que, pour la
construction de la méthode naturelle, les différens caractères
taxonomiques peuvent être enfin rigoureusement subordonnés les uns aux
autres, sans qu'aucune disposition importante présente rien
d'arbitraire: du moins tel est le but vers lequel on doit tendre,
quoique souvent difficile à atteindre. L'analyse approfondie de
l'organisme vivant indiquera toujours d'avance avec certitude à quel
genre doivent être empruntés les caractères principaux, et suivant
quelle loi diminue graduellement leur valeur rationnelle: mais
l'application définitive des caractères ainsi préparés au classement
effectif des espèces pourra rencontrer, à chaque époque, des obstacles
momentanés, en présence desquels il faudra savoir se résigner à
reconnaître, dans la science biotaxique, de véritables lacunes
actuelles, surtout en arrivant aux dernières subdivisions, où des
caractères moins tranchés doivent si aisément donner lieu à de fausses
coordinations. Il convient de remarquer, en général, à ce sujet, que
nous ne sommes point encore assez profondément familiarisés avec le
véritable esprit de la méthode naturelle pour prévoir avec maturité et
supporter sans impatience les diverses imperfections nécessaires de nos
tableaux biotaxiques: nos habitudes intellectuelles ne sont pas
jusqu'ici suffisamment affranchies du régime si prolongé des
classifications purement artificielles, qui, par leur nature, devaient
comporter, en effet, une perfection absolue et immédiate, dont
l'irréalisation pouvait être justement imputée à leurs auteurs, et
nullement aux conditions du problème. On sent qu'il en est tout
autrement à l'égard de la classification rationnelle: en la concevant
désormais comme une science réelle, il faudra bien que l'esprit humain
s'accoutume à l'envisager enfin comme continuellement perfectible, et,
par suite, comme toujours plus ou moins imparfaite, à la manière de
toute science positive. L'exacte coordination générale des diverses
espèces vivantes doit constituer, sans doute, une étude aussi modifiable
que l'analyse, statique ou dynamique, d'un organisme déterminé.
Par la nature fondamentale des problèmes taxonomiques, les hautes
difficultés qui leur sont propres deviendraient souvent presque
inextricables, si, dans leur élaboration primitive, notre intelligence
ne s'imposait d'abord aucune restriction pratique quant aux choix des
divers caractères auxquels la théorie peut conduire. Ainsi, quelle que
puisse être l'incommodité de ces caractères, de quelques obstacles que
leur vérification effective puisse être entravée, il sera indispensable
de commencer par les admettre indifféremment, en n'ayant égard qu'à leur
seule rationnalité positive, fondée sur l'analyse comparative,
anatomique ou physiologique, qui les aura fait découvrir. Ce problème
spéculatif restera encore assez profondément compliqué d'ordinaire, pour
qu'on y doive, dès l'origine, soigneusement écarter toute tentative
déplacée de conciliation prématurée entre des qualités aussi
hétérogènes, quoiqu'elles ne soient, sans doute, nullement
incompatibles. Les premiers auteurs de la méthode naturelle, surtout à
l'égard du règne animal, ont dû, en effet, adopter indifféremment, et
sans aucun scrupule, les caractères les plus difficiles à vérifier, et
qui souvent même ne pouvaient être aperçus que sur un seul sexe de
l'espèce, ou pendant une seule époque de son existence: il leur
suffisait strictement que ces caractères quelconques fussent réellement
conformes à l'ensemble des analogies naturelles. Mais, quelque légitime
et même indispensable que soit, en de telles recherches, une semblable
manière de procéder, il est clair, néanmoins, d'un autre côté, que ce
premier travail ne saurait être admis, en biotaxie, qu'à titre de
fondement préliminaire de la classification définitive, laquelle exige
nécessairement une nouvelle opération complémentaire, consistant à
éliminer, parmi tous les caractères d'abord introduits, ceux dont la
vérification habituelle serait trop difficile, afin de leur substituer
des équivalens vraiment usuels. Sans cette indispensable transformation,
communément mal appréciée jusqu'ici, la méthode naturelle possède bien,
sans doute, quoique à un moindre degré, ses principales propriétés
philosophiques, comme base essentielle des spéculations générales, soit
anatomiques, soit physiologiques, relatives aux corps vivans; mais le
passage effectif, finalement nécessaire, de l'abstrait au concret, s'y
trouve ainsi radicalement entravé. En un mot, l'anatomiste et le
physiologiste peuvent bien se contenter d'une telle définition des
groupes, mais non le zoologiste proprement dit, et à plus forte raison
le naturaliste. Cette révision et cette épuration générales de la
caractéristique primitive, constituent donc le complément nécessaire de
l'ensemble de l'opération taxonomique, sans lequel le travail ne saurait
être regardé comme vraiment terminé. Ne serait-il point absurde, en
effet, que, pour assigner le genre ou la famille de tel animal, il
devint indispensable, par exemple, de commencer par le détruire, ainsi
que l'exigent encore tant de classifications zoologiques, littéralement
interprétées? Une théorie taxonomique aussi incomplète ne manque-t-elle
point essentiellement, par cela même, à sa destination immédiate?
L'accomplissement général de cette grande condition finale est donc
évidemment indispensable.
En définissant ainsi l'objet nécessaire de cette seconde opération
taxonomique, il est aisé de préciser en quel genre de transformations
elle doit surtout consister. On conçoit d'abord combien il importe
d'écarter tous les caractères qui ne seraient point permanens, et ceux
qui n'appartiendraient pas aux diverses modifications naturelles de
l'espèce considérée: les uns et les autres ne sauraient être admis que
comme provisoires, jusqu'à ce qu'on leur ait découvert de vrais
équivalens, à la fois fixes et communs, vers lesquels on devra toujours
tendre. Mais la nature même du problème indique néanmoins clairement que
la principale substitution doit avoir pour but général de remplacer tous
les caractères intérieurs par des caractères purement extérieurs: c'est
ce qui constitue la difficulté prépondérante, et en même temps la plus
haute perfection, de cette opération finale. Quand une telle condition a
pu être enfin réalisée, sans porter aucune atteinte à la rationnalité
fondamentale de la classification primitive, la méthode naturelle a été
dès-lors irrévocablement constituée, dans la plénitude de toutes ses
diverses propriétés essentielles, comme nous le voyons aujourd'hui à
l'égard du règne animal, surtout depuis les mémorables travaux
zoologiques de M. de Blainville.
La vraie théorie de la subordination rationnelle des caractères,
envisagée d'une manière approfondie, suffit, ce me semble, pour établir
clairement, en général, sous le point de vue philosophique, la
possibilité nécessaire de cette grande transformation. En effet,
l'animalité étant principalement caractérisée par l'action sur le monde
extérieur et par la réaction correspondante, c'est donc à la surface de
séparation entre l'organisme et le milieu que doivent nécessairement se
passer les plus importans phénomènes primitifs de la vie animale. Ainsi,
les considérations relatives à cette enveloppe, envisagée soit quant à
sa forme, ou à sa consistance, etc., fourniront naturellement les
principales différences qui doivent distinguer les diverses
organisations animales. Les organes vraiment intérieurs, privés de toute
relation directe et continue avec le milieu ambiant, conserveront une
importance capitale pour les phénomènes végétatifs, base primitive et
uniforme de la vie générale: mais ils seront, par leur nature, purement
secondaires, quant à la définition essentielle des divers modes, ou
plutôt des divers degrés, d'animalité. Il est même sensible, par cette
raison, que la partie intérieure de l'enveloppe animale, principalement
destinée à l'élaboration préliminaire des divers matériaux assimilables,
aura, sous le rapport taxonomique, une moindre valeur fondamentale que
la partie extérieure proprement dite, siége nécessaire des phénomènes
les plus caractéristiques. D'après cela, la transformation générale des
caractères zoologiques intérieurs en caractères extérieurs, au lieu de
constituer seulement un ingénieux et indispensable artifice, est, en
elle-même, tellement rationnelle, qu'on peut l'envisager, au fond, sans
aucune exagération, comme un simple retour inévitable à la marche
philosophique directe, que l'esprit humain n'avait pas pu suivre, dans
le développement historique de la méthode naturelle, à cause de
l'ensemble des connaissances biologiques, à peine combinées aujourd'hui,
qu'exigeait une telle manière de philosopher. Ainsi, l'usage encore
prépondérant des caractères intérieurs en zootaxie n'indique réellement
qu'un de ces détours provisoires, si familiers à notre intelligence en
toute grande occasion scientifique, quand elle n'a pas encore atteint à
la vraie maturité définitive de ses conceptions générales. Tout emploi
capital de tels caractères n'atteste point seulement que l'opération
taxonomique n'est pas terminée; il témoigne même que l'ensemble
philosophique de cette opération a été imparfaitement conçu,
c'est-à-dire, qu'on n'a point remonté jusque alors, par la saine analyse
biologique, à la véritable source primordiale des analogies
empiriquement découvertes. Loin de regarder les caractères extérieurs,
directement propres à la vie animale, comme une heureuse traduction
factice des caractères intérieurs, essentiellement relatifs à la vie
organique, il faudrait, au contraire, renverser désormais la
proposition, en voyant, dans l'usage de ceux-ci, une ressource
provisoire, indispensable quoique imparfaite, pour suppléer à
l'ignorance où l'on devait être d'abord de la vraie prépondérance
fondamentale des autres[31].
[Note 31: J'ai dû me borner a considérer envers les
seuls animaux cette transformation indispensable des
caractères intérieurs en caractères extérieurs, parce que ce
cas est l'unique où une semblable opération puisse
présenter, par la nature d'un tel organisme, une véritable
difficulté scientifique, du moins sous l'influence des
habitudes encore prépondérantes. À l'égard des végétaux,
tous les organes importans de leurs doubles fonctions
générales de nutrition et de reproduction étant
nécessairement toujours extérieurs, il n'y a jamais eu lieu
à s'occuper d'une pareille substitution, dont la difficulté
essentielle, pour l'organisme animal, provient précisément
de ce que les fonctions végétatives, dès-lors devenues
intérieures, n'avaient pu d'abord être assez subordonnées
par les zoologistes aux fonctions animales extérieures.]
Telles sont, en aperçu, les diverses notions capitales, soit
scientifiques, soit logiques, dont la combinaison constitue, à mes yeux,
le véritable esprit général de la méthode naturelle proprement dite,
abstraitement envisagée. Mais, quoique cette considération abstraite ait
dû, par la nature de ce traité, former ici le sujet essentiel de notre
examen philosophique, il me semble que la méthode naturelle ne serait
point assez nettement caractérisée, si, après l'avoir analysée en
elle-même, je ne procédais maintenant à l'appréciation sommaire de son
application effective et actuelle à la coordination rationnelle de la
série biologique, condensée toutefois en ses masses principales. Une
telle spécification me paraît indispensable pour fixer exactement, à
l'abri de toute incertitude, la véritable interprétation positive des
conceptions fondamentales de la philosophie biotaxique, qui viennent
d'être directement, exposées, indépendamment du haut intérêt que
présente d'ailleurs, en elle-même, la contemplation attentive de cette
grande construction graduellement élevée par l'esprit humain, depuis
Aristote jusqu'à nos jours.
Il suffit ici d'indiquer d'abord, sans discussion, la division la plus
générale du monde organique, en deux règnes principaux, l'un animal,
l'autre végétal. Malgré tous les efforts tentés, à diverses époques, et
surtout vers la fin du dernier siècle, pour présenter cette
décomposition fondamentale comme essentiellement artificielle, il est
demeuré certain que là, ainsi qu'ailleurs, et même plus qu'ailleurs, la
grande série biologique présente nécessairement une discontinuité réelle
et profonde, qui ne saurait être effacée par aucune transition
quelconque. À mesure qu'on approfondit davantage l'étude, d'abord si
vicieuse, des animaux inférieurs, on reconnaît de plus en plus que la
locomotion proprement dite, au moins partielle[32], et un degré
correspondant de sensibilité générale, constituent, à tous les degrés de
l'échelle animale, les caractères prépondérans et uniformes de
l'ensemble de ce règne. Des rudimens très appréciables de système
nerveux ont déjà été constatés, depuis quelques années, chez un certain
nombre de radiaires, ce qui doit y faire présumer un état naissant de
fibres musculaires. On ne saurait, il est vrai, s'attendre à les
découvrir aussi dans le dernier degré d'animalité, c'est-à-dire chez les
animaux amorphes, si toutefois un tel mode doit être finalement admis,
envers des êtres souvent composés, et du moins toujours agrégés, dont
l'analyse biologique n'est point encore assez avancée pour comporter un
jugement irrévocable: mais, là même, il y a tout lieu de penser que le
tissu cellulaire général doit offrir, à la surface, une modification
anatomique correspondante à une première ébauche de la sensibilité et de
la contractilité. Ces deux attributs essentiels du règne animal,
paraissent même persister encore davantage que l'existence d'un canal
digestif, communément envisagée comme son principal caractère exclusif.
Il est évident qu'on n'a attribué à ce dernier caractère une telle
prépondérance, quoique, par sa nature, il se rapporte immédiatement à la
seule vie organique, que en y voyant une conséquence nécessaire, et, par
suite, un indice irrécusable, de cette double propriété fondamentale,
dont la prééminence inévitable est ainsi clairement confirmée.
Toutefois, une telle transformation taxonomique, quoique très précieuse
en elle-même, ne saurait être parfaitement rationnelle, ce me semble,
qu'à l'égard des animaux qui ne sont point fixés: en sorte que, pour les
suivans, il resterait à trouver une autre indication plus générale de
l'animalité universelle, si l'on croyait devoir renoncer à y découvrir
ultérieurement toute condition anatomique directe des deux propriétés
essentiellement animales. D'un autre côté, quant à divers végétaux, tels
surtout que l'_hedysarum gyrans_, qui paraissent présenter quelques
indices de ces propriétés co-relatives, l'analyse de leurs mouvemens,
quoique très confuse encore, n'autorise nullement, en effet, à attribuer
à ces singuliers phénomènes aucun vrai caractère d'animalité, puisqu'on
n'y aperçoit aucune relation constante et immédiate, soit avec les
impressions extérieures, soit avec le mode d'alimentation.
[Note 32: On ne doit pas, ce me semble, perdre de vue, à
ce sujet, qu'une telle locomotion partielle, quoique la
moins importante par ses résultats immédiats, fournit
cependant le vrai point de départ nécessaire de la
locomotion totale, même dans les organismes les plus élevés,
où, en effet, le déplacement du centre de gravité ne saurait
s'accomplir, en général, que par une combinaison convenable
entre les mouvemens relatifs des différentes parties de la
surface animale et les diverses réactions mécaniques du
milieu ambiant. Pour qu'une semblable combinaison puisse
produire ce déplacement, il n'y a pas d'autre condition
mécanique indispensable que la libre mobilité de la masse
animale. On peut donc penser que si les animaux les plus
imparfaits n'étaient point adhérens au sol, par une
circonstance en quelque sorte étrangère à leur organisation,
nullement comparable à la fixité des végétaux, et qui peut
n'être point toujours permanente, les mouvemens partiels
qu'ils exécutent pourraient déterminer une ébauche de
locomotion totale.]
Après la distinction fondamentale des deux règnes organiques, nous
devons surtout considérer ici la hiérarchie rationnelle du seul règne
animal, qui, par l'ensemble des motifs philosophiques ci-dessus
indiqués, offre, de toute nécessité, la plus parfaite application des
divers principes essentiels que nous a présentés la vraie théorie
élémentaire de la méthode naturelle. Sans l'examen philosophique d'une
telle application, on ne saurait acquérir de cette grande conception un
sentiment général assez distinct et assez profond pour l'étendre avec
succès, et sauf les modifications convenables, à de nouveaux ordres
d'études positives.
L'élaboration graduelle de la méthode naturelle, pendant le cours du
siècle dernier, a successivement détruit la vicieuse prépondérance
taxonomique jusqu'alors si souvent attribuée aux diverses considérations
irrationnelles de séjour, de mode d'alimentation, etc., pour mettre
enfin dans tout son jour la considération suprême de l'organisme plus ou
moins compliqué, plus ou moins parfait, plus où moins spécial, et plus
ou moins élevé, en un mot, du degré de _dignité_ animale, suivant la
belle expression de M. de Jussieu, qui résume admirablement le véritable
esprit général d'une telle philosophie. C'est surtout depuis l'heureuse
impulsion philosophique, déjà signalée ci-dessus, produite par les
travaux zoologiques de Lamarck, que la coordination rationnelle du règne
animal a marché rapidement vers son entière maturité. Toutefois, avant
de pouvoir entreprendre l'établissement d'une classification pleinement
homogène, il fallait encore que l'esprit humain précisât davantage
l'interprétation taxonomique des conditions anatomiques, en déterminant
l'ordre général d'importance suivant lequel les différens organes
devaient participer à la construction de la hiérarchie animale. Ce
dernier pas préliminaire ne pouvait manquer d'avoir lieu, quand les
zoologistes auraient eu convenablement égard à l'analyse générale de la
vie, à sa décomposition fondamentale en animale et végétative, sur
laquelle Bichat, malgré ses exagérations à cet égard, venait, après
Buffon, de porter si énergiquement une éclatante lumière. La combinaison
inévitable de ces deux grandes impulsions, l'une tendant à chercher dans
l'organisation les véritables bases rationnelles de la hiérarchie
zoologique, l'autre à faire apprécier les degrés successifs d'animalité
propres aux différens organes, a produit enfin, dès le commencement de
ce siècle, une première esquisse directe et générale de la zootaxie
définitive. On a reconnu dès-lors, en effet, que le système nerveux
constituant, par sa nature, l'élément anatomique le plus animal, c'était
surtout d'après lui que la classification devait être nécessairement
dirigée[33], en ne recourant aux autres organes, et, _à fortiori_, aux
conditions essentiellement inorganiques, que lorsque ce principe
deviendrait insuffisant à l'égard des subdivisions plus spéciales, et en
employant toujours successivement les autres caractères suivant leur
animalité décroissante. Quelle que soit la part essentielle de plusieurs
zoologistes contemporains, surtout en France et en Allemagne, soit à la
formation d'une telle théorie, soit à son heureux développement
effectif, l'admirable homogénéité rationnelle, qui, en résultat
nécessaire de l'ensemble des spéculations antérieures, commence enfin à
s'établir aujourd'hui dans la série zoologique, me paraît due surtout
aux travaux éminemment philosophiques de M. de Blainville, auquel la
zootaxie devra spécialement l'indispensable substitution générale des
caractères extérieurs aux caractères intérieurs, par suite d'une analyse
taxonomique plus profonde et mieux conçue. C'est donc d'après la
classification de ce grand naturaliste, tout en regrettant qu'elle n'ait
pas encore donné lieu à un traité systématique, qu'il nous reste ici à
apprécier sommairement la plus parfaite application de la méthode
naturelle à la construction directe de la vraie hiérarchie animale.
[Note 33: Les zoologistes me paraissent aujourd'hui
avoir trop oublié la haute participation de M. Vircy à
l'établissement direct de ce grand principe, par
l'importante discussion philosophique qu'il éleva, le
premier, à ce sujet, en la caractérisant même par une
tentative générale de délinéation rationnelle du règne
animal, considéré dans son ensemble.]
La plus heureuse innovation qui distingue ce système zoologique,
consiste dans la haute importance taxonomique qu'il attribue si
justement à la forme générale de l'enveloppe animale, jusqu'alors
négligée par les naturalistes, et qui, néanmoins, était, en elle-même,
si directement propre à fournir le principe de la première délinéation
rationnelle, puisque la symétrie constitue le caractère le plus simple
et le plus universel de l'organisme animal, comme Bichat l'a si bien
établi. Toutefois, il semble que, dès l'origine, un tel système présente
une sorte de paradoxe, dont la solution serait indispensable quoique
très difficile, en ce qu'il admet l'existence d'animaux amorphes, ou
plutôt non-symétriques. Ce sont précisément, il est vrai, ceux chez
lesquels on n'a encore aperçu aucune trace appréciable de système
nerveux, ce qui sauve, jusqu'à un certain point, le principe, ou du
moins recule et transforme la difficulté. Mais il me paraît
incontestable que la notion fondamentale de ce dernier mode de
l'animalité n'est point jusqu'ici convenablement analysée, et qu'il faut
concevoir la hiérarchie animale, sous la seule réserve de cet examen
ultérieur. On ne sera point surpris que les idées soient aujourd'hui
confuses à cet égard, en réfléchissant combien étaient encore
profondément erronées, il y a deux générations à peine, les conceptions
zoologiques relatives à des animaux bien supérieurs, l'ordre entier des
radiaires, une partie des mollusques, et même des derniers articulés.
En réduisant ainsi le règne animal aux seuls êtres réguliers qui le
composent presque exclusivement, on doit y distinguer d'abord deux
espèces fondamentales de symétrie, dont la plus parfaite est relative à
un plan, et l'autre à un point ou plutôt à un axe. De là résulte la
première classification des animaux, en pairs et rayonnés, ou
_artiozoaires_ et _actinozoaires_, suivant la nomenclature systématique
de M. de Blainville. On ne saurait trop admirer avec quelle rigoureuse
exactitude un attribut, en apparence aussi peu important, correspond
réellement, d'après le beau travail de Lamarck, à l'ensemble des plus
hautes comparaisons biologiques, qui viennent toutes converger
spontanément vers cette simple et lumineuse distinction. Néanmoins,
l'incontestable prépondérance d'un tel caractère reste jusqu'ici
essentiellement empirique, et laisse encore à désirer une explication
nette et rationnelle, à la fois physiologique et anatomique, de
l'extrême infériorité nécessaire des animaux rayonnés envers les animaux
pairs, qui, par leur nature, doivent être évidemment bien plus
rapprochés de l'homme, unité fondamentale de la zoologie.
Envisageant désormais le seul ordre général des artiozoaires, il se
divise naturellement d'après la consistance de l'enveloppe, suivant
qu'elle est dure ou molle, ce qui doit la rendre plus ou moins propre à
la locomotion. Cette considération est, en quelque sorte, le
prolongement nécessaire de la précédente, puisque la symétrie générale
de l'animal sera évidemment beaucoup plus complète et plus prononcée
dans le premier cas que dans le second. Les deux attributs essentiels de
l'animalité, la locomotion et les sensations, établissent entre ces deux
cas des différences profondes et incontestables, à la fois anatomiques
et physiologiques, qu'on peut, en général, aisément rattacher, d'une
manière rationnelle, à cette distinction primitive, et qui concourent
toutes à présenter les animaux inarticulés comme nécessairement
inférieurs aux animaux articulés. On a peine à comprendre comment Cuvier
a pu entièrement méconnaître cette importante analogie zoologique, si
bien pressentie par le génie du grand Linné, en persistant à placer, au
contraire, les mollusques avant les insectes, ce qui a beaucoup entravé
l'étude générale des uns et des autres. Cette erreur capitale paraît
avoir résulté d'une insuffisante pondération préalable des caractères
taxonomiques, considérés sous le point de vue philosophique; car ce
célèbre naturaliste n'a été conduit à une telle classification qu'en
accordant aux organes de la vie végétative une prééminence radicalement
vicieuse sur ceux de la vie animale.
Les animaux articulés seront maintenant distingués en deux grandes
classes, suivant qu'ils sont articulés intérieurement, sous l'enveloppe
cutanée, par un véritable squelette osseux, ou même cartilagineux chez
les derniers d'entr'eux; ou que, au contraire, l'articulation est
simplement extérieure, d'après la consolidation plus prononcée de
certaines parties cornées de l'enveloppe, alternant avec des parties
molles. On conçoit aisément _à priori_ l'infériorité relative et jamais
contestée de cette seconde organisation animale, surtout quant aux
fonctions les plus élevées, celles du système nerveux. Il est
remarquable que le développement beaucoup plus imparfait de ce système
éminemment animal, coïncide toujours alors avec une différence
fondamentale dans la position générale de sa partie centrale, qui, en
effet, constamment supérieure au canal digestif chez les animaux
vertébrés, passe au-dessous de ce canal chez tous ceux à articulation
extérieure.
Telle est donc, par une première analyse zoologique, la hiérarchie
rationnelle des principaux organismes propres à la partie supérieure de
la série animale, et qui y constituent les trois grandes classes des
_ostéozoaires_ ou vertébrés proprement dits, des _entomozoaires_ ou
articulés extérieurement, et enfin des _malacozoaires_ ou mollusques.
Considérant, en dernier lieu, la division générale des seuls
ostéozoaires, nous devons remarquer que les grandes analogies naturelles
auxquelles ont dû donner lieu, pour ainsi dire dès l'origine de la
zoologie, des êtres aussi pleinement caractérisés, peuvent désormais
être rattachées encore, de la manière la plus heureuse et la plus
exacte, à l'état de l'enveloppe animale, dont l'invariable prépondérance
taxonomique permet alors d'éliminer les définitions irrationnelles
empruntées à la vie organique ou même à des conditions extérieures. Il
suffit ici d'envisager cette enveloppe sous un nouvel aspect plus
secondaire, quant à la nature des productions inorganiques qui la
séparent immédiatement du milieu ambiant. On peut apprécier, en effet,
dans la classification de M. de Blainville, comment l'incontestable
dégradation animale qui, à partir de l'homme, se manifeste graduellement
chez les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les amphybiens, et enfin
les poissons, se trouve toujours fidèlement traduite par la simple
considération d'une surface cutanée recouverte de poils, de plumes, ou
d'écailles, ou bien dénudée. Cette prééminence nécessaire de
l'enveloppe, sous le point de vue taxonomique, n'est pas moins prononcée
dans l'ordre des entomozoaires, où le décroissement successif de
l'animalité se trouve désormais exactement mesuré par la seule
considération du nombre croissant de paires d'appendices locomoteurs,
depuis les hexapodes jusqu'aux myriapodes, et même jusqu'aux apodes, qui
en constituent l'extrémité la plus inférieure.
Il serait contraire à l'esprit de cet ouvrage de poursuivre davantage
une aussi insuffisante indication des principaux degrés successifs que
l'on a enfin établis rationnellement dans la hiérarchie animale. Mon
unique motif, en les signalant ici, a été de fixer avec plus d'énergie
l'attention spéciale du lecteur sur ma recommandation préalable
d'étudier, au moins dans son ensemble, la coordination actuelle du règne
animal, comme une indispensable explication concrète des conceptions
abstraites que j'avais d'abord exposées relativement au génie
fondamental de la méthode naturelle, dont l'exacte appréciation
philosophique constituait seule l'objet essentiel de cette leçon. Du
reste, il ne saurait être nullement question ici d'aucun traité
particulier de philosophie biotaxique. C'est pourquoi je ne dois pas
même m'arrêter à l'examen des divers moyens employés par les zoologistes
pour définir, aux divers degrés de l'échelle animale, les vraies notions
de _famille_ et de _genre_, d'une manière exactement conforme au
véritable esprit de la méthode naturelle. Quoique un tel sujet puisse
présenter des considérations générales d'un haut intérêt, susceptibles
de faire mieux connaître l'ensemble de cette méthode, elles
appartiennent évidemment aux ouvrages spéciaux sur la philosophie
zoologique. En considérant surtout, sous ce point de vue, l'ensemble des
tableaux zoologiques de M. de Blainville, tous les esprits
philosophiques reconnaîtront, avec une profonde satisfaction, comment,
même dans ces deux dernières subdivisions générales de la hiérarchie
animale, la classification, constamment homogène et rationnelle, repose
encore sur des caractères anatomiques plus ou moins directement relatifs
aux attributs essentiels de l'animalité. La construction de cette grande
série laisse aujourd'hui, sans doute, beaucoup d'anomalies partielles à
résoudre, et une multitude de genres, ou même de familles, à mieux
établir ou à mieux coordonner, principalement envers les animaux
inférieurs. Mais ces nombreuses imperfections secondaires, inévitables
dans une opération aussi vaste, aussi difficile, et aussi récente,
n'altèrent plus désormais, en aucune manière, le vrai caractère
philosophique de l'ensemble d'un tel système, la tendance directe et
prépondérante à disposer tous les êtres suivant l'ordre rigoureux de
leur animalité décroissante. Pour qu'on puisse atteindre, autant que
possible, à cette idéale perfection taxonomique, il ne reste plus à
constituer aujourd'hui qu'une dernière partie générale du système
fondamental, celle qui concerne la distribution rationnelle des espèces
de chaque genre naturel, dont les principes propres sont encore très
vaguement aperçus. Autant il eût été inopportun de considérer plus tôt
cette application extrême et délicate de la théorie taxonomique, autant
il conviendrait de commencer à s'en occuper maintenant.
Quant au règne végétal, l'ensemble des principes établis dans cette
leçon démontre clairement que, malgré tous les efforts, la méthode
naturelle ne saurait y comporter jamais une perfection comparable à
celle dont le règne animal est susceptible, même dans ses degrés les
plus inférieurs. Les familles peuvent y être regardées aujourd'hui comme
établies d'une manière satisfaisante, quoique par une voie
essentiellement empirique. Mais leur coordination naturelle reste, de
toute nécessité, presque entièrement arbitraire, faute d'un principe
hiérarchique qui puisse les subordonner rationnellement les unes aux
autres. La notion d'animalité admet, en elle-même, une succession
évidente de différens degrés profondément tranchés, susceptible de
fournir, comme nous venons de le constater, la base naturelle d'une
vraie hiérarchie animale. Il n'en saurait être ainsi, au contraire, pour
la végétabilité. Celle-ci n'est point, sans doute, à beaucoup près,
toujours également intense; mais elle est, par sa nature, chez tous les
êtres, essentiellement homogène: il n'y a jamais qu'une assimilation et
une désassimilation continues, aboutissant à une reproduction
nécessaire. Or, les différences d'intensité, que peuvent seules
comporter de tels phénomènes fondamentaux, ne sauraient donner lieu à la
formation distincte d'aucune véritable échelle végétale, analogue à
l'échelle animale, d'autant plus que, en général, ces divers degrés
tiennent réellement au moins autant à l'influence prépondérante des
circonstances extérieures qu'à l'organisation caractéristique de chaque
végétal. Ainsi, la comparaison hiérarchique n'aurait ici aucune base
rationnelle suffisante.
Je crois devoir même, en second lieu, signaler sommairement, à ce sujet,
une nouvelle considération, qui, sans être aussi fondamentale que la
précédente, peut faire ressortir, sous un autre aspect essentiel,
l'extrême difficulté nécessaire d'établir entre les diverses familles
végétales aucune hiérarchie véritable. Elle consiste à remarquer le
profond embarras scientifique que doit présenter toute définition nette
et directe de l'être végétal, attendu que chacun des végétaux
observables ne constitue presque jamais un être déterminé, mais une
confuse agglomération d'une multitude d'êtres distincts et indépendans.
On se formerait une très fausse idée d'une telle disposition, en
regardant un grand végétal comme une sorte de polype immense; car, la
composition animale proprement dite est, en elle-même, d'une tout autre
nature. Dans les derniers rangs de la hiérarchie animale, les êtres,
jusqu'alors nécessairement simples, deviennent, en effet, très
fréquemment composés; mais le système, quelque étendu qu'il puisse
être, ne cesse point de comporter une exacte définition scientifique.
Les êtres qui le composent ne sont pas simplement agrégés ou
juxta-posés; ou, du moins, ce cas ne se présente que très rarement, et
uniquement à l'extrémité la plus inférieure de l'échelle zoologique: ils
constituent réellement une sorte de société intime, involontaire et
indissoluble, caractérisée par un seul appareil organique général en
relation avec divers appareils animaux indépendans les uns des autres,
mais tous inséparables de leur commune base vitale. Dans le règne
végétal, au contraire, il n'y a jamais qu'une simple agglomération, que
nous pouvons même souvent produire à notre gré par l'artifice de la
greffe. Tous les êtres ainsi réunis sont alors entièrement séparables,
et ne présentent d'autres élémens communs que des parties
essentiellement inorganiques, dont le principal usage consiste à fournir
au système un moyen général de consolidation mécanique. Quoique les lois
essentielles d'une telle agglomération soient jusqu'ici très
imparfaitement connues, il y a tout lieu de penser néanmoins que nulle
condition vraiment organique ne tend à limiter nécessairement
l'extension possible d'un semblable système, laquelle paraît surtout
dépendre de conditions purement physiques et chimiques, combinées avec
l'influence totale des diverses circonstances extérieures. Or, on
conçoit aisément combien cette notion générale doit entraver directement
toute subordination rationnelle des différentes familles végétales à une
hiérarchie commune, puisque la vraie diversité organique fondamentale
qui pouvait exister entre elles, déjà si peu prononcée par la nature
même de la végétation, se trouve ainsi profondément atténuée.
Le seul commencement de coordination vraiment philosophique qu'on soit
encore parvenu à établir dans l'ensemble du règne végétal, se réduit, en
réalité, à la division principale qui sert de point de départ à la
classification de M. de Jussieu. En distinguant les végétaux suivant
l'existence ou l'absence de feuilles séminales, et, pour le premier cas,
suivant qu'ils en offrent plusieurs ou une seule, on obtient l'unique
disposition taxonomique qui présente, dans le règne végétal, un
caractère philosophique comparable à celui de l'échelle animale. Car, le
passage successif et général des dicotylédons aux monocotylédons et de
ceux-ci aux acotylédons peut, en effet, être regardé comme constituant
une sorte de dégradation croissante, analogue à la succession des divers
degrés de la série zoologique, quoique beaucoup moins caractérisée. Une
telle considération a dû surtout prévaloir depuis que la comparaison
primitive, fondée sur les organes de la reproduction, a été vérifiée,
dans son ensemble, par l'examen des organes de la nutrition, d'après la
belle découverte de Desfontaines, seul exemple capital jusqu'ici d'une
large et heureuse application de l'anatomie comparée à l'organisme
végétal. Par un aussi remarquable concours des deux modes nécessaires de
comparaison anatomique propres à la nature de cet organisme, cette
grande proposition générale a désormais pris rang parmi les plus éminens
théorèmes de la philosophie naturelle. Mais, le commencement de
hiérarchie qui se trouve ainsi établi dans le règne végétal, demeure
toutefois évidemment insuffisant; puisque les familles très nombreuses
qui composent chacune de ces trois divisions principales n'en restent
pas moins disposées entr'elles suivant un ordre purement arbitraire,
auquel il y a peu d'espérance plausible de pouvoir jamais imposer une
véritable rationnalité. On conçoit, par suite, que la distribution
intérieure des espèces, et peut-être même celle des genres, dans chaque
famille, doit présenter nécessairement, à plus forte raison, une
semblable imperfection fondamentale, comme dépendant, par sa nature,
des mêmes principes taxonomiques, dont l'application la plus précise et
la plus délicate ne saurait être tentée sans qu'on eût préalablement
surmonté la difficulté beaucoup moindre, et néanmoins jusqu'ici
invincible, de la coordination des familles. La méthode naturelle ne
présente donc réellement aujourd'hui, à l'égard du règne végétal,
d'autre résultat usuel que le seul établissement, plus ou moins
empirique, des familles et des genres.
Quelque précieuse que soit, en elle-même, une semblable acquisition, on
ne saurait être surpris qu'elle n'ait point encore déterminé, si elle
doit jamais le faire, l'exclusion totale de l'usage effectif des
méthodes purement artificielles, et surtout de celle de Linné; quoique,
pendant sa longue élaboration graduelle de la méthode naturelle,
l'esprit humain ait paru, jusqu'à notre époque, avoir essentiellement en
vue la coordination du seul règne végétal. Il ne faut pas oublier,
toutefois, que la méthode naturelle ne constitue pas un simple moyen de
classification, mais surtout, même dans son état le moins parfait, un
important système de connaissances réelles sur les vraies relations des
êtres existans. Ainsi, quand même la botanique descriptive devrait
finalement renoncer à l'employer, le perfectionnement continu d'une
telle méthode n'en présenterait pas moins un haut intérêt pour le
progrès de l'étude générale des végétaux, dont les résultats comparatifs
se trouvent ainsi fixés et combinés. Cependant, vu l'imperfection
nécessaire de la taxonomie végétale, et l'impossibilité fondamentale d'y
établir aucune véritable hiérarchie organique, l'esprit de ce traité
nous oblige, en dernière analyse, de concevoir désormais collectivement
le règne végétal comme le dernier terme général de la grande série
biologique, sans considérer davantage sa décomposition intérieure, qui,
malgré son importance propre et directe, ne saurait, en effet, exercer
aucune influence capitale sur le perfectionnement des hautes
spéculations biologiques, soit statiques, soit dynamiques, sujet
prépondérant de notre travail. En général, l'admirable propriété
philosophique de la hiérarchie biologique, comme principal instrument
logique de la science des corps vivans, doit devenir d'autant moins
prononcée qu'on descend à des subdivisions plus spéciales: elle
appartient surtout à l'étude comparative d'un assez petit nombre de
modes essentiels d'organisation, se succédant par des dégradations
profondément tranchées; l'organisme végétal constitue nécessairement le
dernier de ces modes fondamentaux. Quand on croît devoir recourir à une
décomposition plus développée, il est aisé de comprendre, en principe,
qu'une seule grande division du règne animal, l'entomologie par exemple,
offrira, sous ce point de vue, beaucoup plus de ressources scientifiques
que le règne végétal tout entier, comme donnant réellement lieu à la
comparaison d'organismes bien plus variés, et surtout bien mieux
caractérisés.
La haute destination spéculative de la partie fondamentale de la
biologie dont je viens d'examiner le vrai caractère philosophique, doit
faire excuser, sans doute, l'extension presque inévitable de cette
longue leçon. Plus qu'aucune autre, cette partie est aujourd'hui fort
imparfaitement appréciée par les meilleurs esprits étrangers aux études
biologiques spéciales, et aussi par la plupart des biologistes
eux-mêmes. Trop souvent encore, on ne voit qu'un simple artifice de
classification, dans ce qui, par sa nature, constitue, au contraire, et
le résumé le plus substantiel de l'ensemble des diverses connaissances
biologiques, et le plus puissant moyen rationnel de leur
perfectionnement ultérieur. Il était donc particulièrement
indispensable, et à la fois plus difficile, de faire nettement ressortir
cette admirable construction de la grande hiérarchie organique, l'une
des plus éminentes créations de la philosophie positive. Bien loin de
regarder les considérations précédentes comme plus développées que ne le
prescrivait la nature propre de cet ouvrage, j'ai plutôt lieu de
craindre qu'elles ne suffisent point encore pour caractériser dignement
le véritable esprit général de cette belle conception, et pour donner
une juste idée de sa portée nécessaire. L'ensemble des trois leçons
suivantes complètera, j'espère, cette imparfaite appréciation
philosophique, en manifestant spontanément l'usage fondamental d'une
telle notion dans le système entier des spéculations physiologiques.
Je devais ici m'attacher seulement à expliquer par quel inévitable
enchaînement d'opérations, soit scientifiques, soit logiques, l'esprit
humain avait pu enfin parvenir, après tant de laborieux essais
préliminaires, à coordonner l'immense série des êtres vivans, depuis
l'homme jusqu'au végétal, en une seule hiérarchie rationnelle, dont la
composition essentielle n'offrît jamais rien d'arbitraire, et qui tendît
à fixer, avec une rigoureuse précision, le véritable degré de dignité
biologique propre à chaque espèce. Cette extrême perfection taxonomique
est encore loin, sans doute, d'une entière et exacte réalisation, qui ne
saurait même jamais être complétement obtenue. Mais notre intelligence y
tend évidemment désormais, d'une manière directe et systématique, avec
la pleine conscience de sa destination définitive. Quoique peu
développée jusqu'ici, la saine biotaxie est donc aujourd'hui
philosophiquement constituée, avec tous ses vrais attributs
caractéristiques, depuis que la méthode naturelle, d'abord
essentiellement établie pour la coordination du seul règne végétal, a
été enfin directement conçue comme destinée surtout, par sa nature, au
perfectionnement nécessaire et continu du règne animal, qui avait dû,
dans l'origine, en fournir le type spontané, ainsi que je l'ai expliqué.
Telle est l'unique source où tous les bons esprits doivent constamment
étudier la véritable théorie générale des classifications naturelles, à
quelque ordre de phénomènes qu'ils se proposent finalement d'en faire
une heureuse application: c'est sous ce point de vue spécial que la
science biologique devait, par sa nature, directement concourir au
perfectionnement fondamental de l'ensemble de la méthode positive, dont
cette théorie constitue un indispensable élément, qui n'était pas
susceptible de se développer par aucune autre voie, et qui ne saurait
même être autrement apprécié.