QUARANTE-QUATRIÈME LEÇON.

Considérations philosophiques sur l'étude générale de la vie _animale_

proprement dite.

Quoique, par une invincible nécessité générale, la vie organique

constitue évidemment le fondement indispensable et continu de la vie

animale, il est néanmoins très digne de remarque que l'étude de ce

dernier genre de fonctions soit réellement à la fois mieux conçue et

plus avancée que celle qui, suivant l'ordre rationnel, devait

certainement lui servir de préliminaire inévitable. Non-seulement les

notions élémentaires de _propriétés_ physiologiques sont ici, comme nous

l'a fait voir la leçon précédente, beaucoup plus nettes et mieux

circonscrites: mais, en outre, la méthode comparative, principal

caractère logique de toute spéculation vraiment scientifique sur les

corps vivans, y est appliquée d'une manière bien moins incomplète en

même temps que plus judicieuse; ou, pour mieux dire, c'est seulement

dans l'exploration de ces phénomènes qu'elle a été jusqu'ici

régulièrement introduite. Aussi, ce que la physiologie organique

présente aujourd'hui de moins imparfait se réduit essentiellement à

l'étude des phénomènes supplémentaires qui, en réalité, sont empruntés à

la vie animale, comme le mécanisme de la circulation proprement dite,

celui de la respiration, etc., en sorte que les conditions accessoires y

ont été beaucoup mieux examinées que les principales.

Cette sorte d'anomalie philosophique est cependant très facile à

expliquer en considérant que les cas les plus tranchés devaient

nécessairement comporter plus aisément une exploration vraiment

positive. L'étude des phénomènes purement animaux devait tendre, par sa

nature, à constituer, avec une spontanéité plus prononcée, une science

nettement distincte, en s'affranchissant plutôt des aberrations

physico-chimiques, qui ont tant entravé le progrès réel de la saine

physiologie, et qui toutefois ne pouvaient jamais entièrement voiler des

différences fondamentales aussi saillantes que celles de l'animalité à

la simple existence inorganique. En même temps que la comparaison

biologique devenait ici plus facile par la similitude beaucoup plus

évidente des divers organismes, elle était aussi plus habituellement

applicable par la multiplicité beaucoup moindre des cas essentiellement

comparables. Nous avons précédemment reconnu que, dans l'étude de la

vie organique, la méthode comparative devait nécessairement, sous peine

de stérilité radicale, être étendue jusqu'à son extrême limite,

caractérisée par l'organisme végétal, le seul où les fonctions

fondamentales fussent nettement dégagées de toute influence accessoire.

Or, on conçoit aisément que l'esprit humain n'ait pu s'élever que très

lentement et avec beaucoup d'efforts à cet état permanent d'abstraction

et de généralité physiologiques, où, en parlant de l'homme, seul et

inévitable type primordial de la hiérarchie biologique, il embrasse

graduellement, sous un commun aspect, l'ensemble des divers modes de

vitalité, y compris même l'économie végétale, sans tomber néanmoins, par

une synthèse exagérée, dans ces vagues et abusives considérations qui,

rapprochant indistinctement tous les êtres naturels, détruisent

directement toute base réelle de comparaisons positives. Un point de vue

aussi difficile et aussi nouveau n'a pu être convenablement établi que

de nos jours, et uniquement jusqu'ici, chez les esprits même les plus

avancés, à l'égard des plus simples aspects généraux de la biologie,

c'est-à-dire dans la seule étude statique de l'organisme, ainsi que je

l'ai expliqué. On ne saurait donc être étonné que la comparaison

physiologique se soit d'abord développée surtout à l'égard des

fonctions animales proprement dites, qui devaient naturellement en faire

sentir, d'une manière beaucoup plus spontanée, à la fois l'importance et

la possibilité, quoique l'étude rationnelle de la vie organique exige

réellement et en même temps permette une plus large et plus

indispensable application de la méthode comparative. Ce mode effectif de

formation doit sembler d'autant plus inévitable pour la physiologie,

qu'il a été essentiellement le même pour l'anatomie et pour la

taxonomie, malgré leur moindre complication.

Toutefois, en considérant, avec plus de précision, cette évidente

supériorité actuelle, qui n'est paradoxale qu'en apparence, de la

physiologie animale sur la physiologie organique, il importe maintenant

de bien distinguer, à cet égard, entre les deux aspects élémentaires de

toute étude positive, la simple _analyse_ préliminaire des phénomènes,

et leur véritable _explication_ définitive. C'est uniquement, en effet,

sous le premier point de vue que la vie animale a été réellement mieux

explorée jusqu'ici que la vie végétative, par suite de la facilité

beaucoup plus grande que devait naturellement offrir l'examen direct de

phénomènes dont l'observateur portait spontanément en lui-même le type

le plus parfait. Mais, au contraire, il n'en a pas été et ne pouvait en

être nullement ainsi sous le second aspect fondamental. Il deviendrait

effectivement impossible de comprendre comment l'explication des

phénomènes les plus spéciaux et les plus compliqués pourrait aujourd'hui

être mieux conçue et plus avancée que celle des phénomènes plus simples

et plus généraux qui leur servent de base indispensable: un tel état de

la science serait en opposition directe avec les lois les moins

contestables de l'esprit humain. Telle n'est point aussi sa vraie

situation présente, comme il n'est que trop aisé de le constater.

Quelque imparfaite que soit évidemment jusqu'ici, d'après la leçon

précédente, la théorie générale des phénomènes organiques fondamentaux,

on doit néanmoins reconnaître qu'elle est aujourd'hui conçue dans un

esprit beaucoup plus scientifique (ou, si l'on veut, moins arriéré) que

celui qui préside habituellement aux principales explications de la

physiologie animale. Car, les phénomènes végétatifs, considérés d'une

manière rigoureusement isolée et strictement universelle, ne

constituent, en réalité, par leur nature, qu'un ordre spécial et

déterminé d'actes continus de composition et de décomposition: ils sont

dont radicalement assimilables, sous leurs aspects les plus essentiels,

aux simples phénomènes inorganiques. Bien loin qu'il soit irrationnel de

les en rapprocher, comme on s'efforce de le faire aujourd'hui, c'est au

contraire une telle subordination qui caractérise surtout leur

explication réelle, conformément à l'esprit fondamental de toute

philosophie positive, qui prescrit de lier, autant que possible, les

phénomènes les plus particuliers aux plus généraux, ainsi que j'ai eu

tant d'occasions de l'établir dans cet ouvrage. Sous ce rapport, l'école

physico-chimique de Boerrhaave n'a réellement péché que par exagération,

faute de données suffisantes et de réflexions assez approfondies. C'est

par là que doit s'introduire spontanément, ainsi que je l'ai expliqué

dans les leçons précédentes et surtout dans la dernière, le lien

fondamental entre la philosophie inorganique et la philosophie

biologique, qui peut faire désormais concevoir l'ensemble de la

philosophie naturelle comme formant, en réalité, un système homogène et

continu, abstraction faite des vains rapprochemens métaphysiques

enfantés chaque jour par des imaginations anti-scientifiques.

Mais, par une suite nécessaire des mêmes principes philosophiques, un

tout autre esprit doit essentiellement dominer les théories vraiment

rationnelles relatives à la vie animale proprement dite, c'est-à-dire

aux phénomènes élémentaires d'irritabilité et de sensibilité. Ici, en

effet, il n'y a plus aucune base possible d'analogie pour permettre

d'instituer quelques comparaisons réelles avec les phénomènes

inorganiques, qui ne peuvent jamais nous présenter rien de semblable. On

ne saurait méconnaître un tel axiome à l'égard de la sensibilité. Tout

au plus pourrait-on, quant à l'irritabilité, en ne considérant que le

simple fait de la contraction envisagée en elle-même, espérer de

découvrir quelques phénomènes vraiment analogues dans le monde

inorganique, en examinant sous cet aspect avec plus d'attention certains

mouvemens suscités par la chaleur et surtout par l'électricité. Mais,

quelque intérêt réel que puissent jamais offrir de semblables

rapprochemens, ils deviendraient certainement illusoires, et par cela

même, directement nuisibles à la science, si l'on prétendait en induire

aucune explication quelconque de l'irritabilité. Car, ce n'est point

l'effet contractile, isolément considéré, qui caractérise, en réalité,

la fibre irritable; c'est essentiellement la production d'un tel effet à

la suite d'une indispensable innervation, surtout quand cette

stimulation devient volontaire. En n'écartant ainsi, de la notion

fondamentale du phénomène, aucun de ses élémens nécessaires, on

reconnaît aisément que l'irritabilité est aussi radicalement étrangère

au monde inorganique que la sensibilité elle-même, dont elle est

d'ailleurs rigoureusement inséparable.

Cette double propriété vitale doit donc être conçue comme strictement

primordiale chez les êtres, ou plutôt dans les tissus, qui en sont

susceptibles, et, par suite, comme absolument inexplicable, au même

degré, et par les mêmes motifs philosophiques, que la pesanteur, la

chaleur, etc., ou toute autre propriété physique fondamentale,

c'est-à-dire, en vertu d'une impossibilité aussi prononcée de la

rattacher rationnellement à aucune autre catégorie quelconque de

phénomènes élémentaires. Elle ne présente, sous ce rapport, de

différence logique vraiment essentielle que sa spécialité nécessaire,

comparée à la généralité plus ou moins évidente de ces propriétés

physiques, ce qui ne saurait influer sur la possibilité d'explication,

puisqu'une telle spécialité se trouve toujours en harmonie exacte avec

celle non moins tranchée de la structure correspondante. C'est à ce

titre fondamental que l'on doit justement regarder l'école

physico-chimique comme ayant directement tendu à engager la science

physiologique dans une voie d'aberration radicale, qui a profondément

entravé ses véritables progrès, quoiqu'elle ait été et soit peut-être

encore provisoirement utile par son antagonisme naturel avec la

direction métaphysique, dont la prépondérance eût été, sans un tel

obstacle, encore plus nuisible. Il est déplorable, en effet, que, faute

d'une direction philosophique assez fortement arrêtée, tant de hautes

intelligences modernes se soient long-temps consumées en efforts

nécessairement illusoires, pour imaginer d'incompréhensibles

explications de l'irritabilité et de la sensibilité, où des fluides

fantastiques analogues à ceux de nos physiciens ont rempli naturellement

un office indispensable. Aucun cas de ce genre ne m'a jamais semblé plus

regrettable, que celui de l'illustre Lamarck, employant, avec

l'admirable naïveté qui le caractérisait toujours, son beau génie

zoologique à forger de vaines hypothèses physiques pour expliquer la

sensibilité, sans jamais s'apercevoir que, à quelque degré de

complication qu'il élevât graduellement ses suppositions gratuites, il

parvenait tout au plus à représenter vaguement la transmission mécanique

des impressions produites sur les extrémités nerveuses, mais nullement à

rendre raison de l'acte de la perception, qui demeurait ainsi

constamment intact, quoiqu'il constitue évidemment l'élément le plus

essentiel de tout phénomène de sensibilité. Et cependant, presque tous

les physiologistes qui n'appartiennent point à l'école métaphysique se

livrent aujourd'hui, d'une manière plus ou moins prononcée, à ces vaines

et stériles spéculations! Sans méconnaître l'évidente inefficacité des

tentatives antérieures, on espère toujours que des efforts plus heureux,

fondés sur quelque découverte imprévue, finiront par dévoiler un jour le

mystère de la sensibilité et de l'irritabilité, quoique les physiciens,

dans un ordre d'études infiniment plus simple, aient depuis long-temps

renoncé à pénétrer jamais le mystère de la pesanteur! Rien ne

caractérise peut-être avec plus d'énergie l'état actuel d'enfance de la

physiologie, que l'obligation incontestable où nous sommes placés de

regarder aujourd'hui des esprits, dominés par une disposition aussi

profondément irrationnelle, comme constituant néanmoins, par

comparaison, les précurseurs les plus immédiats de la véritable école

positive, en ce que leurs aberrations tendent du moins à exciter le

développement des explorations directes, quoiqu'ils les fassent souvent

dévier; tandis que les doctrines métaphysiques, qui, par le jeu commode

et universel de leurs entités, fournissent aussitôt, à tous les

phénomènes possibles, des explications encore bien plus creuses et plus

stériles, tendent ainsi désormais à comprimer inévitablement tout élan

progressif du génie observateur, qui jadis fut, au contraire,

puissamment secondé par elles, lorsqu'il s'efforçait de se dégager des

entraves de la philosophie théologique.

Malgré l'éminent service général que l'école physico-chimique rend

encore ainsi indirectement au progrès de la science physiologique, en

opposant un obstacle insurmontable à la prépondérance rétrograde de

l'école métaphysique, on doit reconnaître, d'un autre côté, que ses

vaines tentatives anti-scientifiques sur l'explication fondamentale des

phénomènes élémentaires de la vie animale, conservent seules aujourd'hui

quelque importance à cette dernière école, en lui constituant aussi un

office essentiel, qui consiste à maintenir l'intégrité du caractère

original de la physiologie comme science distincte, en empêchant son

absorption destructive par la philosophie inorganique: en sorte que la

principale utilité des deux écoles se réduit aujourd'hui à se contenir,

ou plutôt à s'annuller, réciproquement, ainsi que je l'ai déjà signalé

dans le chapitre précédent. Quoi qu'il en soit, il demeure certain,

d'après les considérations ci-dessus indiquées, que la lutte entre ces

deux tendances n'est plus aujourd'hui radicalement engagée que sur

l'étude de la vie animale; l'école physico-chimique pouvant désormais

être regardée comme étant en pleine et irrévocable possession du

domaine de la physiologie purement organique, qui, par la nature de ses

phénomènes, devait, en effet, lui appartenir nécessairement tôt ou tard,

quand elle aurait rempli les conditions préliminaires indispensables.

Mais, en ce qui concerne la vie animale, les prétentions de cette école

sont certainement inadmissibles, par son étroite et irrationnelle

obstination à y transporter indûment l'esprit général qui convient

exclusivement à la physiologie végétative. Toutefois, une telle école

étant de nature éminemment perfectible, et l'absence même de conceptions

bien arrêtées devant faciliter encore davantage son indispensable

transformation, il y a tout lieu d'espérer aujourd'hui que, du sein de

sa génération actuelle, sortira prochainement une école vraiment

positive, qui, proclamant une judicieuse séparation irrévocable entre la

philosophie biologique et la philosophie inorganique, sans méconnaître

leur véritable subordination fondamentale, et concevant l'étude de la

première avec le système des divers moyens rationnels convenables à son

caractère essentiel, ralliera sans doute spontanément tous les bons

esprits qui, le plus souvent à leur insu, ne tiennent réellement encore

à la physiologie métaphysique qu'afin d'empêcher l'absorption totale du

domaine de la biologie par les physiciens et les chimistes proprement

dits. Quant à présent, quelque fondé que doive sembler un pareil espoir,

il reste néanmoins incontestable que, chez les biologistes les plus

avancés, les théories de physiologie organique commencent déjà à être

essentiellement conçues d'après le véritable esprit général qui doit

finalement les caractériser, tandis qu'il n'en est nullement ainsi pour

la physiologie animale, toujours ballottée entre deux tendances

contradictoires, radicalement nuisibles l'une et l'autre, quoique très

inégalement, à ses progrès réels, sans avoir pu parvenir jusqu'ici à la

vraie situation normale qui lui est propre. C'est pourquoi, malgré

l'irrécusable supériorité qui, d'après les motifs ci-dessus expliqués,

distingue maintenant la physiologie animale relativement à l'analyse

préliminaire de ses principaux phénomènes, elle doit être envisagée

comme réellement moins rapprochée aujourd'hui que la physiologie

organique de sa véritable constitution scientifique. Un tel jugement

paraîtrait encore moins douteux, si, suivant la stricte rigueur logique,

on ne séparait point de la vie animale l'ensemble des phénomènes

intellectuels et moraux, qui en sont effectivement le complément

nécessaire, et dont l'étude générale est bien plus imparfaitement

conçue, ainsi que nous le reconnaîtrons directement dans la leçon

prochaine.

Ces aperçus préliminaires tendent à caractériser le véritable esprit

philosophique qui doit présider à la formation ultérieure de la théorie

positive de l'animalité, essentiellement fondée sur la co-relation des

deux notions élémentaires de l'irritabilité et de la sensibilité,

profondément distinguées de toute propriété physique. Écartant à jamais

toute vaine recherche sur les causes de ce double principe animal, cette

théorie consistera uniquement à comparer entre eux tous les divers

phénomènes généraux qui s'y rattachent, d'après leur exacte analyse

préalable, afin de découvrir leurs _lois_ effectives; c'est-à-dire,

comme à l'égard des autres phénomènes naturels, leurs vraies relations

constantes soit de succession, soit de similitude. A l'imitation de

toute autre théorie positive, elle sera directement destinée à faire

prévoir rationnellement le mode d'action d'un organisme animal donné,

placé dans des circonstances déterminées, ou réciproquement quelle

disposition animale peut être induite de tel acte accompli d'animalité,

suivant la formule scientifique fondamentale que j'ai établie en

commençant ce traité sommaire de philosophie biologique (voyez la

quarantième leçon). Les fausses tentatives actuelles pour expliquer

l'irritabilité et la sensibilité tendent certainement à nous éloigner

d'un tel but final, bien loin de pouvoir nous en rapprocher, en faisant

inévitablement négliger la recherche directe des lois réelles de

l'animalité, quoique la prévision des phénomènes soit aujourd'hui

unanimement regardée, en principe, comme constituant à la fois le

principal caractère de toute doctrine vraiment scientifique, et la

mesure la moins équivoque de son degré général de perfection.

Afin de prévenir, autant que possible, toute vicieuse interprétation, il

convient de remarquer ici qu'une semblable constitution de la

physiologie animale, tout en la séparant désormais profondément de la

philosophie inorganique, lui conserve nécessairement avec elle de larges

relations fondamentales, qui suffisent à maintenir la rigoureuse

continuité du système toujours unique de la philosophie positive. Comme

je l'ai déjà indiqué ci-dessus, c'est surtout par la physiologie

végétative que s'établit ce contact général.

Il ne faut jamais perdre de vue, en effet, la double liaison intime de

la vie animale avec la vie organique, qui lui fournit constamment une

base préliminaire indispensable, et qui, en même temps, lui constitue un

but général non moins nécessaire. On n'a plus besoin aujourd'hui

d'insister sur le premier point, qui a été mis en pleine évidence par de

saines analyses physiologiques: il est bien reconnu maintenant que, pour

se mouvoir et pour sentir, l'animal doit d'abord vivre, dans la plus

simple acception du terme, c'est-à-dire végéter; et qu'aucune suspension

complète de cette vie végétative ne saurait, en aucun cas, être conçue

sans entraîner, de toute nécessité, la cessation simultanée de la vie

animale. Quant au second aspect, jusqu'ici beaucoup moins éclairci,

chacun peut aisément reconnaître, soit pour les phénomènes

d'irritabilité ou pour ceux de sensibilité, qu'ils sont essentiellement

dirigés, à un degré quelconque de l'échelle animale, par les besoins

généraux de la vie organique, dont ils perfectionnent le mode

fondamental, soit en lui procurant de meilleurs matériaux, soit en

prévenant ou écartant les influences défavorables: les fonctions

intellectuelles et morales n'ont point elles-mêmes ordinairement d'autre

office primitif. Sans une telle destination générale, l'irritabilité

dégénérerait nécessairement en une agitation désordonnée, et la

sensibilité en une vague contemplation; dès-lors, ou l'une et l'autre

détruiraient bientôt l'organisme par une exercice immodéré, ou elles

s'atrophieraient spontanément, faute de stimulation convenable. C'est

seulement dans l'espèce humaine, et parvenue même à un haut degré de

civilisation, ainsi que je l'ai déjà indiqué ailleurs, qu'il est

possible de concevoir une sorte d'inversion de cet ordre fondamental, en

se représentant, au contraire, la vie végétative comme essentiellement

subordonnée à la vie animale, dont elle est seulement destinée à

permettre le développement, ce qui constitue, ce me semble, la plus

noble notion scientifique qu'on puisse se former de l'humanité

proprement dite, distincte de l'animalité: encore une telle

transformation ne devient-elle possible, sous peine de tomber dans un

mysticisme très dangereux, qu'autant que, par une heureuse abstraction

fondamentale, on transporte à l'espèce entière, ou du moins à la

société, le but primitif qui, pour les animaux, est borné à l'individu,

ou s'étend tout au plus momentanément à la famille, ainsi que je

l'expliquerai directement dans le volume suivant[42]. Une exception

aussi spéciale et purement artificielle, d'ailleurs si facile à

expliquer, ne saurait aucunement altérer l'universalité d'une

considération que vérifie, d'une manière si prononcée, l'ensemble du

règne animal, où la vie animale se montre toujours destinée à

perfectionner la vie organique. C'est donc uniquement par une

abstraction scientifique, dont la nécessité est, du reste, aujourd'hui

hors de toute contestation, que nous pouvons provisoirement concevoir la

première isolée de la seconde, qui en est, en réalité, strictement

inséparable, sous le double aspect fondamental que je viens de signaler.

Ainsi la théorie positive de l'animalité devant continuellement reposer

sur celle de la vitalité générale, elle se trouve par là combinée, d'une

manière intime et indissoluble, avec l'ensemble de la philosophie

inorganique, qui fournit directement à la physiologie végétative, comme

nous l'avons reconnu, ses bases rationnelles indispensables.

[Note 42: Un philosophe de l'école

métaphysico-théologique, qui fut d'ailleurs un penseur

énergique, a, de nos jours, prétendu caractériser l'homme

par cette formule retentissante: _une intelligence servie

par des organes_. Si cette phrase a un sens positif, il

rentre sans doute dans celui que je viens d'expliquer. Mais

la définition inverse serait évidemment beaucoup plus vraie,

surtout pour l'homme primitif, non perfectionné par un état

social très développé, comme cet auteur le supposait

principalement. A quelque degré que puisse parvenir la

civilisation, ce ne sera jamais que chez un petit nombre

d'hommes d'élite que l'intelligence pourra acquérir, dans

l'ensemble de l'organisme, une prépondérance assez prononcée

pour devenir réellement le but essentiel de toute existence

humaine, au lieu d'être seulement employée, à titre de

simple instrument, comme moyen fondamental de procurer une

plus parfaite satisfaction des principaux besoins

organiques; ce qui, abstraction faite de toute vaine

déclamation, caractérise certainement le cas le plus

ordinaire.]

Mais, en outre, indépendamment de cette relation universelle et

nécessaire, il en existe évidemment de plus directes quoique

secondaires, dans le développement même des phénomènes purement animaux,

surtout en ce qui concerne l'irritabilité, dont les actes définitifs

sont certainement subordonnés aux lois les plus générales de la physique

inorganique. Nous avons, en effet, bien reconnu, en traitant de la

philosophie mathématique, que les lois fondamentales de l'équilibre et

du mouvement, par cela même qu'elles ont été établies en faisant

toujours abstraction complète de l'origine effective des mouvements et

des efforts, doivent nécessairement se vérifier à l'égard de tous les

ordres quelconques de phénomènes, sans aucune exception qui puisse être

propre aux phénomènes physiologiques. Ainsi, aussitôt que, par

l'irritabilité primordiale de la fibre musculaire, la contraction réelle

a été produite, tous les nombreux phénomènes de mécanique animale qui

peuvent en résulter, soit pour la station, soit pour la locomotion, sont

inévitablement sous la dépendance des lois générales de la mécanique,

pourvu que, dans la judicieuse application de ces lois, on y ait

toujours, bien entendu, convenablement égard, de même qu'en tout autre

cas, aux conditions caractéristiques de l'appareil, que les

physiologistes peuvent seuls suffisamment connaître. Tel est le mode

spécial d'introduction directe et nécessaire de la philosophie

inorganique dans l'étude précise du premier ordre des fonctions animales

proprement dites. Il en est de même, quoique en sens inverse, envers les

fonctions relatives à la sensibilité, où cette philosophie doit

inévitablement intervenir en ce qui concerne la première des trois

parties essentielles du phénomène fondamental, c'est-à-dire,

l'impression primitive sur les extrémités sentantes, soigneusement

distinguée de sa transmission par le filet nerveux, et de sa perception

par l'organe cérébral. Cette impression s'opère toujours, en effet, par

l'intermédiaire indispensable d'un véritable appareil physique

correspondant, soit lumineux, soit acoustique, etc., sans lequel

l'existence du monde extérieur ne pourrait être que vaguement sentie par

l'organisme, et dont l'étude propre, suivant les lois physiques

convenables, doit nécessairement constituer un élément capital de

l'analyse positive du phénomène. Non-seulement les notions acquises dans

les principales branches actuelles de la physique doivent ainsi être

rationnellement appliquées à la physiologie animale: chacun peut aussi

constater aisément aujourd'hui qu'une telle application exigerait

souvent, dans ces diverses doctrines, des progrès qui ne sont pas encore

accomplis, et même, à certains égards, la création de quelques

doctrines nouvelles, comme la théorie des saveurs, et surtout celle des

odeurs, où il y a, sans doute, plusieurs lois générales et purement

inorganiques à établir sur leur mode fondamental de propagation, dont

l'étude est entièrement négligée par nos physiciens, quoiqu'elle ait été

jadis le sujet de diverses tentatives grossières. Tels sont, en aperçu,

les différens points de vue généraux d'après lesquels il doit ici rester

incontestable que la philosophie positive, tout en consacrant

irrévocablement l'individualité nécessaire de la science biologique, la

subordonne néanmoins, par d'indissolubles relations, à l'ensemble des

études inorganiques. On peut ainsi vérifier clairement, à cet égard,

que, comme je l'ai déjà indiqué dans la quarantième leçon, c'est surtout

la chimie qui s'applique spontanément à la physiologie végétative, et

principalement la physique à la physiologie animale, quoique les deux

ordres de fonctions exigent, sans doute, l'emploi combiné des deux

sections fondamentales de la philosophie inorganique. Il serait

désormais inutile d'insister davantage ici sur ces relations

scientifiques, dont le principe et le caractère sont maintenant assez

nettement établis.

Abstraction faite dorénavant de toute vaine tentative d'explication de

la double propriété fondamentale qui distingue la vie animale, il reste

néanmoins certain que les notions élémentaires que l'on se forme

habituellement aujourd'hui de l'irritabilité et de la sensibilité n'ont

point encore acquis le véritable caractère scientifique qui doit

finalement convenir à leur nature, surtout en ce que chacun de ces deux

attributs de l'animalité n'est pas rattaché, d'une manière assez

énergiquement arrêtée, à la considération exclusive d'un tissu

correspondant. Cette indispensable condition, dont je dois signaler ici

l'extrême importance philosophique, n'a été jusqu'à présent

rigoureusement remplie, à ma connaissance, que dans le système

physiologique de M. de Blainville.

La doctrine de Bichat, encore prépondérante aujourd'hui, est, à cet

égard, radicalement vicieuse, puisqu'elle représente l'irritabilité, et

la sensibilité elle-même, comme plus ou moins inhérentes à tous les

tissus quelconques, sans aucune distinction d'organiques et animaux.

Quelques éclectiques ont cru, il est vrai, pouvoir conserver

essentiellement cette doctrine, en se bornant à la purger de sa notion

la plus évidemment erronée, celle qui se rapporte à la prétendue

_sensibilité organique_, c'est-à-dire, à la sensibilité sans conscience,

dont la seule définition est directement contradictoire. Mais, en

procédant ainsi, on n'a pas suffisamment compris que la théorie

métaphysique de Bichat sur les forces vitales constitue, par sa nature,

un tout indivisible, qui ne saurait être admis ou rejeté par fragmens,

et dont un des élémens les plus indispensables consiste précisément dans

cette même sensibilité organique, quelque absurde qu'en soit la notion.

Car, suivant la pensée de Bichat, la sensibilité organique est le germe

nécessaire de la vraie sensibilité animale, qui n'en différerait que par

un plus haut degré d'exaltation. Il en est à peu près ainsi de même,

sous le point de vue qui nous occupe, de la contractilité organique,

surtout de celle que Bichat distingue par la qualification de

_sensible_, comparée à la contractilité animale proprement dite. On ne

saurait nier que Bichat conçoit tous les tissus comme étant

nécessairement sensibles et irritables, avec de simples différences de

degré: une telle théorie ne peut d'ailleurs comporter aucun amendement.

D'après les principes établis ci-dessus, il est aisé, ce me semble, de

reconnaître que toute conception de ce genre s'oppose, de la manière la

plus directe, à la constitution vraiment rationnelle de la science

physiologique sur les bases positives qui lui sont propres; en sorte

qu'un tel examen concerne l'un des points les plus fondamentaux de la

philosophie biologique. Si, en effet, les deux propriétés

caractéristiques de l'animalité pouvaient appartenir indistinctement à

tous les tissus, et que, par conséquent, il n'existât point, à

proprement parler, de tissus vraiment animaux, toute différence

scientifique fondamentale entre la physiologie animale et la simple

physiologie organique disparaîtrait nécessairement par cela seul.

Dès-lors, attendu qu'il est impossible de méconnaître aujourd'hui que

les phénomènes de la vie végétative sont, par leur nature, sous la

dépendance directe et générale des lois universelles du monde

inorganique, on ne saurait comprendre pourquoi il cesserait d'en être

ainsi à l'égard de la vie animale, qui, dans une semblable hypothèse,

n'offrirait plus, en réalité, qu'un développement supérieur des mêmes

propriétés élémentaires. Les plus vicieuses prétentions de l'école

physico-chimique, se trouveraient ainsi justifiées aussitôt, du moins en

principe, sans qu'on pût contester logiquement avec elle autrement que

sur l'application actuelle; puisque tous les effets physiologiques se

réduiraient alors, par cette identité fondamentale des deux vies, à un

ordre spécial d'actes chimiques et physiques, comme ils le sont

certainement dans la simple vie organique. Il faut s'être bien

familiarisé, par l'étude historique de l'esprit humain, avec le triste

spectacle des inconséquences capitales auxquelles est assujettie notre

faible intelligence, même chez les plus éminens génies, pour ne point

s'étonner que Bichat, qui avait si profondément senti l'indispensable

nécessité de maintenir à la physiologie un caractère scientifique

pleinement original, ait néanmoins établi, avec une prédilection

marquée, une théorie qui tendrait nécessairement à autoriser

l'usurpation totale du domaine de la physiologie par le système des

sciences inorganiques. Les biologistes n'auraient plus alors d'autre

moyen de conserver leur indépendance intellectuelle, que de nier

directement la nature physico-chimique des phénomènes mêmes de la vie

végétative: or, une telle manière de voir, excusable sans doute au temps

de Bichat, ne saurait être soutenue aujourd'hui par aucun esprit

vraiment au niveau du progrès général de la science physiologique dans

le siècle actuel. D'ailleurs, il est évident que si, par cette issue, on

pouvait échapper aux envahissemens de l'école physico-chimique, ce ne

serait que pour retomber, par une nécessité directe, sous la domination

exclusive de l'école métaphysique, puisque l'on aurait ainsi rétabli,

dans la physiologie végétative au moins, le pur régime des entités. Une

telle théorie tend donc à perpétuer la déplorable situation

oscillatoire de la science physiologique entre ces deux impulsions

contrairement vicieuses, et ne saurait, par conséquent, convenir au

véritable état normal: ce qui doit faire nettement ressortir la haute

importance de cette discussion.

Ces considérations sommaires suffisent pour indiquer ici combien il est

indispensable à la biologie rationnelle de concevoir toujours

l'irritabilité et la sensibilité comme nécessairement inhérentes à deux

tissus déterminés, modifications profondes et nettement tranchées du

tissu cellulaire primordial, afin que la spécialité des notions

anatomiques se trouve exactement en harmonie avec celle que l'on veut, à

si juste titre, maintenir aux idées physiologiques; ou, en un mot, que

les pensées élémentaires de tissu et de propriété ne cessent jamais de

se correspondre parfaitement. Le caractère scientifique de la

physiologie actuelle, qui en est à peu près restée, à cet égard, à la

doctrine de Bichat, est donc encore, sous ce nouvel aspect fondamental,

essentiellement défectueux, chez la plupart des biologistes.

On doit, toutefois, reconnaître que, pour Bichat, cette erreur capitale

était presque inévitable, vu l'extrême imperfection, à cette époque, de

l'analyse anatomique des tissus, dont Bichat lui-même, il ne faut

jamais l'oublier, fut l'immortel créateur. Des observations mal faites

ou mal discutées pouvaient permettre alors de croire à l'existence

effective de la sensibilité dans des parties réellement dépourvues de

nerfs; ce qui devait, aux yeux de Bichat, constituer autant de preuves

de sa théorie, comme il l'a si fréquemment remarqué, surtout quant à la

sensibilité qui, suivant lui, se développerait avec beaucoup d'énergie

dans les ligamens à la suite de leur torsion, bien qu'elle dût rester

inaperçue par tout autre mode de stimulation. Mais une meilleure

exploration a depuis clairement démontré, envers presque tous les cas de

ce genre, ou que les symptômes de sensibilité avaient été abusivement

attribués à tel organe privé de nerfs au lieu d'être rapportés à la

lésion simultanée de quelques nerfs voisins, ou que le tissu nerveux

existait effectivement, quoique difficile à apercevoir. Si, en quelques

rares occasions, une semblable rectification n'a pu encore être

catégoriquement opérée, à cause de la difficulté supérieure des

circonstances ou de l'insuffisance des observateurs, il serait

certainement absurde, d'après les plus simples principes de la

philosophie positive, de vouloir, par ce seul motif, repousser ou même

ajourner l'usage d'une conception aussi évidemment indispensable à la

physiologie rationnelle, et déjà fondée sur tant de cas irrécusables,

bien plus nombreux et surtout plus décisifs que ceux qui continuent à

paraître exceptionnels. Cette considération doit s'appliquer à la

comparaison des divers organismes, comme à celle des différens tissus de

l'organisme humain. Les prétendus animaux sans nerfs, sur lesquels

l'école métaphysique a tant insisté, disparaissent graduellement à

mesure que les progrès, intellectuels et matériels, de l'anatomie

comparée disposent les observateurs à mieux généraliser la notion du

système nerveux et à le reconnaître avec plus d'exactitude dans les

organismes inférieurs: c'est ainsi, par exemple, qu'on l'a récemment

découvert chez plusieurs animaux rayonnés. Il est donc temps d'ériger en

axiome philosophique l'indispensable nécessité des nerfs pour un degré

quelconque de sensibilité, sauf à traiter les exceptions apparentes

comme autant d'anomalies à résoudre par les perfectionnements ultérieurs

de l'analyse anatomique.

On doit faire subir une transformation analogue aux notions ordinaires

relatives à l'irritabilité, qui sont encore essentiellement dominées par

la théorie de Bichat. Ce grand physiologiste pouvait concevoir, par

exemple, les contractions du coeur comme directement déterminées,

indépendamment de toute action nerveuse, par la stimulation immédiate

résultante de l'afflux du sang. Mais il est aujourd'hui bien reconnu,

surtout depuis les importantes expériences de Legallois, que

l'innervation est tout aussi indispensable à l'irritabilité de ce muscle

qu'à celle d'aucun autre; et, en général, que la distinction

fondamentale de Bichat, entre la contractilité organique et la

contractilité animale, doit être entièrement abandonnée. Toute

irritabilité est donc nécessairement animale, c'est-à-dire qu'elle exige

une innervation correspondante, de quelque centre immédiat que procède

d'ailleurs l'action nerveuse. Ce sujet attend néanmoins encore plusieurs

éclaircissemens essentiels qui, s'ils ne sont point indispensables à la

certitude logique d'un principe désormais hors de toute atteinte

directe, doivent toutefois influer beaucoup sur son usage scientifique

effectif. Je ne fais pas seulement allusion à la distinction proposée

par divers physiologistes contemporains entre les nerfs sensitifs et les

nerfs moteurs, quoiqu'une telle question soit bien loin d'être sans

importance philosophique. Mais j'ai surtout en vue une considération

plus directe et plus capitale, dont l'incertitude et l'obscurité

actuelles présentent de bien plus graves inconvéniens, qu'on chercherait

vainement à dissimuler. Il s'agit de la vraie distinction scientifique

que la théorie positive de l'irritabilité doit finalement maintenir

entre les mouvemens volontaires et les mouvemens involontaires.

La doctrine de Bichat avait au moins cet avantage évident qu'elle

représentait, d'une manière directe et, en apparence, très

satisfaisante, cette incontestable différence: on voit même que cette

considération lui a fourni ses principaux argumens. Au contraire, en ne

reconnaissant plus qu'une irritabilité unique, toujours uniformément

liée à l'innervation, comme le prescrit certainement l'état présent de

la science, on constitue une difficulté fondamentale très délicate, et

dont la solution est néanmoins strictement indispensable, pour

comprendre de quelle manière tous les mouvemens ne deviendraient point

dès-lors indistinctement volontaires. La haute insuffisance des

explications actuelles à cet égard ne saurait, sans doute, réagir

logiquement contre le principe lui-même, puisqu'on peut toujours

vaguement attribuer au mode d'innervation la différence musculaire dont

il s'agit ici. Mais cet expédient provisoire ne saurait long-temps

suffire aux besoins réels de la doctrine physiologique, à laquelle il

importe beaucoup de déterminer avec précision les conditions spéciales

d'innervation qui rendent volontaire ou involontaire tel mouvement

effectif. Il faut, sans doute, que, dans cet ordre de considérations

comme dans tout autre, des différences anatomiques vraiment appréciables

soient exactement coordonnées à d'incontestables différences

physiologiques, ce qui certainement est fort loin d'exister aujourd'hui.

On ne saurait confondre un tel ordre de recherches avec la vaine enquête

métaphysique des causes de la volonté, puisqu'il s'agit seulement ici de

découvrir les conditions organiques qui doivent nécessairement exister

pour rendre volontaires, par exemple, les mouvemens des muscles

locomoteurs, tandis que ceux du muscle cardiaque sont si profondément

involontaires. Un phénomène aussi caractérisé comporte sans doute une

exacte analyse générale, quoiqu'elle doive être fort difficile. La

science présente donc aujourd'hui, sous ce rapport, une incontestable

lacune fondamentale, qui obscurcit beaucoup la théorie positive de

l'irritabilité, dont le principe seul peut être maintenant regardé comme

établi; puisque, dans la plupart des cas, le plus habile anatomiste

n'oserait encore décider, autrement que par le fait même, si tel

mouvement bien défini doit être volontaire ou involontaire, ce qui

constate nettement l'absence de toute loi réelle à cet égard.

Au reste, quelques difficultés que présente, par sa nature, la question

ainsi posée, on a droit d'espérer qu'elle comporte une solution vraiment

satisfaisante, puisqu'on peut, ce me semble, apercevoir déjà la voie qui

doit y conduire. Elle consiste, en effet, dans une judicieuse analyse

des mouvemens en quelque sorte intermédiaires, c'est-à-dire, qui,

primitivement involontaires, finissent par devenir volontaires, ou

réciproquement. Ces cas, que l'organisme présente très fréquemment sous

l'un et l'autre aspect, me paraissent éminemment propres à vérifier que

la distinction incontestable des mouvemens en volontaires et

involontaires ne tient nullement à une différence radicale de

l'irritabilité musculaire, mais seulement au mode et peut-être même au

degré de l'innervation, modifiée surtout par une longue habitude. On ne

saurait, par exemple, concevoir autrement que les mouvemens excréteurs

de l'urine, qui, dans le jeune âge, ou dans un grand nombre de maladies,

sont si évidemment involontaires, puissent prendre, par la seule

influence suffisamment habituelle d'une énergique résolution, le

caractère volontaire qu'ils acquièrent ordinairement chez les animaux

supérieurs. Pour que ce germe d'explication puisse réellement suffire

ultérieurement à résoudre la difficulté proposée, il faudrait concevoir

que les mouvemens les plus involontaires, qui, suivant la juste remarque

de Bichat, sont toujours en effet les plus indispensables à la vie

générale, eussent été susceptibles de suspension volontaire, sans

excepter les mouvemens du coeur, si leur rigoureuse nécessité continue

n'eût point empêché de contracter à leur égard des habitudes

convenables. Quoiqu'il devienne ainsi très probable que la nature

volontaire ou involontaire des divers mouvemens animaux, loin de

provenir d'aucune différence directe dans l'irritabilité fondamentale,

est seulement un résultat indirect et très composé du genre d'action

exercé par l'ensemble du système nerveux sur le système musculaire, on

comprend néanmoins combien ce sujet exige un nouvel examen approfondi,

dont les considérations précédentes ne peuvent qu'indiquer la direction

générale.

Tels sont les principaux aperçus philosophiques propres à mettre en

pleine évidence l'extrême imperfection générale de l'étude actuelle de

l'animalité, en ce qui concerne l'explication, même la plus élémentaire,

des phénomènes essentiels. En nous bornant désormais à considérer la

physiologie animale sous le seul aspect beaucoup plus simple d'une

exacte analyse préliminaire de ses divers phénomènes généraux, il ne

sera que trop aisé de reconnaître combien cette analyse, qui, au

commencement de ce chapitre, devait nous paraître très satisfaisante,

par comparaison à l'analyse si mal instituée de la vie organique, est

réellement, au contraire, profondément éloignée aujourd'hui de ce

qu'exigent les vrais besoins de la science pour permettre de s'élever

plus tard à quelques lois positives.

Quant aux fonctions directement relatives à l'irritabilité, on peut

dire, sans la moindre exagération, que le mécanisme d'aucun mouvement

animal n'a été jusqu'ici analysé d'une manière vraiment satisfaisante,

puisque tous les cas principaux sont encore le sujet de controverses

fondamentales entre des physiologistes également recommandables. On

conserve même habituellement entre ces divers mouvemens, une distinction

vicieuse, qui doit s'opposer à toute saine appréciation mécanique,

lorsqu'on les sépare en mouvemens généraux qui produisent le déplacement

total de la masse animale, et mouvemens partiels qui servent surtout à

la vie organique, soit pour l'introduction des divers alimens, ou

l'expulsion des résidus, soit pour la circulation des fluides. Les

premiers mouvemens sont, néanmoins, tout aussi réellement partiels,

quoique leur objet soit différent; car, sous le point de vue mécanique,

l'organisme n'en saurait spontanément comporter d'autres. D'après les

lois fondamentales du mouvement, l'animal ne peut jamais, par aucune

action intérieure, déplacer directement son centre de gravité, sans une

certaine coopération étrangère; pas davantage qu'un chariot à vapeur qui

fonctionnerait, sans aucun frottement, sur un plan tout-à-fait

horizontal, et dont la stérile activité se réduirait dès-lors

nécessairement à la simple rotation de ses roues. J'ai déjà indiqué

cette remarque, dans le premier volume, comme conséquence de la loi

dynamique générale du centre de gravité. Les mouvemens qui produisent la

locomotion proprement dite ne sont donc pas d'une autre nature mécanique

que ceux, par exemple, qui transportent le bol alimentaire le long du

canal digestif; leur résultat n'est différent qu'en vertu de la

diversité des appareils, caractérisés alors par des appendices

extérieurs disposés de manière à déterminer, dans le système ambiant,

une indispensable réaction, qui produit le déplacement de la masse

animée. On pourrait aisément concevoir une constitution mécanique assez

parfaite pour qu'un moteur unique, le coeur ou tout autre muscle,

présidât à la fois, à l'aide d'appareils convenables, à tous les divers

mouvemens organiques et animaux, comme notre industrie le produit si

souvent dans les mécanismes bien organisés. Sans aller jusqu'à cette

idéale simplification du système, on voit, en effet, chez certains

mollusques, la locomotion proprement dite s'opérer au moyen des

contractions du muscle cardiaque ou des muscles intestinaux, ce qui

vérifie clairement la réalité de la considération précédente, et, par

suite, la futilité des distinctions ordinairement admises à cet égard

par les physiologistes actuels.

Les plus simples notions de la mécanique animale étant ainsi obscurcies

et même viciées dès leur première origine, on ne saurait être surpris

que les physiologistes disputent encore sur le vrai mécanisme de la

circulation, et sur celui de la plupart des modes de locomotion

extérieure, tels que le saut, le vol surtout, la natation, etc. D'après

la manière dont ils procèdent, ils ne sont pas près de s'entendre, et

les opinions les plus opposées trouveraient encore long-temps des moyens

d'argumentation également plausibles. Ce qu'il y a de plus étrange, du

moins en apparence, quoique la saine philosophie l'explique aisément,

c'est la disposition presque universelle des physiologistes, sous ce

rapport, à tirer, de leur ignorance même, autant de motifs d'admirer la

profonde sagesse d'un mécanisme qu'ils déclarent préalablement ne

pouvoir comprendre. Une telle tendance est un reste évident de

l'influence théologique qui préside encore essentiellement à notre

première éducation. Quoique l'étude positive de ce sujet soit, comme on

voit, tout entière à refondre, une première vue mathématique de

l'ensemble de la question montre clairement, ce me semble, que le

caractère le plus prononcé du mécanisme général des mouvemens animaux

consiste, au contraire, dans l'excessive complication des appareils

ordinaires. Les géomètres et les physiciens, en les supposant placés au

point de vue convenable et d'ailleurs suffisamment préparés,

imagineraient sans doute aisément une constitution beaucoup meilleure,

s'ils osaient aujourd'hui prendre pour sujet d'exercice intellectuel la

conception directe d'un nouveau mécanisme animal, ce qui ne serait

peut-être point sans une véritable utilité, ne fût-ce qu'afin de mieux

caractériser l'esprit philosophique qui doit présider aux études

effectives. Dans cet ordre de fonctions animales aussi bien que dans

tout autre, et plus clairement qu'envers aucun autre, l'organisme ne

saurait manquer de nous offrir un mode quelconque de production capable

de déterminer les actes que nous voyons effectivement se produire; mais

le mode réel est presque toujours très inférieur au type idéal que notre

faible intelligence pourrait créer, même d'après nos connaissances

actuelles, avec la liberté convenable. Au fond, cette réflexion revient

à dire ici que le monde inorganique est, par sa nature, beaucoup mieux

réglé que le monde organique; ce qui, je crois, ne saurait être

sérieusement contesté aujourd'hui par aucun esprit judicieux.

Un examen attentif de l'ensemble des études entreprises jusqu'ici sur la

mécanique animale, fera, ce me semble, reconnaître, sans la moindre

incertitude, que la principale cause de leur extrême imperfection

résulte de l'éducation insuffisante et même vicieuse de la plupart des

physiologistes, qui demeurent ordinairement beaucoup trop étrangers aux

connaissances préalables qu'exigerait naturellement un tel sujet sur les

diverses parties de la philosophie inorganique, sans en excepter le

système, vraiment fondamental, des sciences mathématiques. Le simple bon

sens indique néanmoins, avec une irrésistible évidence, que la mécanique

animale, comme la mécanique céleste, la mécanique industrielle, ou toute

autre quelconque, est d'abord de la mécanique, et doit être, par

conséquent, à ce titre, nécessairement subordonnée aux lois générales

que la mécanique rationnelle impose à tous les mouvemens possibles,

abstraction faite de la nature des moteurs, et en ayant seulement égard

à la structure des appareils. Sans doute, l'extrême complication des

appareils animaux, même indépendamment de l'impossibilité manifeste de

soumettre les moteurs primitifs à aucune théorie mathématique, ne

saurait jamais réellement comporter, à cet égard, la moindre application

numérique, déjà si souvent illusoire envers des appareils beaucoup plus

simples mus par des forces inorganiques. Mais la considération générale

de ces lois n'y est pas moins strictement indispensable, sous peine de

ne pouvoir se former que d'inintelligibles notions fondamentales du

mécanisme de la locomotion, et même de la station, comme on le voit

aujourd'hui où, dans la plupart des cas, la science serait impuissante à

décider quel mouvement va résulter de l'action d'un appareil donné,

d'après la seule analyse anatomique du système, indépendamment de toute

expérience directe, réduite ainsi, contre sa destination fondamentale, à

ne pouvoir prédire que des événemens accomplis. Aussi des physiologistes

moins irrationnels à cet égard ont-ils déjà reconnu imparfaitement cette

nécessité logique, en déclinant toutefois la difficulté, et se bornant à

renvoyer un tel travail aux géomètres et aux physiciens. Ceux-ci, de

leur côté, quand ils ont accepté une tâche qui devait leur rester

étrangère, y ont porté involontairement, outre leur ignorance naturelle

et fort excusable de la constitution anatomique du système, des

habitudes de précision numérique profondément incompatibles avec

l'esprit du sujet, et sont ainsi parvenus le plus souvent à des

résultats dont l'absurdité évidente suffit, aux yeux de juges

irréfléchis, pour discréditer d'avance toute application mieux conçue de

la mécanique générale à la mécanique animale. Rien n'autorisait

cependant une conclusion aussi vicieuse: il fallait seulement

reconnaître que cette indispensable application doit être

essentiellement opérée par les physiologistes eux-mêmes, qui peuvent

seuls en bien comprendre la nature et l'objet. Il en est ici à peu près

comme pour l'usage de l'analyse mathématique dans les principales

branches de la physique, ordinairement si mal conçu aujourd'hui par les

géomètres, parce qu'il doit être dirigé par les physiciens, suivant les

remarques indiquées au second volume de cet ouvrage. L'application de

tout instrument logique devant évidemment appartenir, non à ceux qui

l'ont construit, mais à ceux qui s'occupent du sujet propre auquel il

est destiné, les physiologistes vraiment positifs ne sauraient

aucunement éluder désormais l'obligation rigoureuse de se rendre aptes,

par une plus forte éducation préalable, à introduire convenablement,

dans l'étude rationnelle de la mécanique animale, les indispensables

notions fondamentales empruntées à l'ensemble de la philosophie

inorganique, et d'abord à la philosophie mathématique. Cette obligation

générale se formulera ensuite en prescriptions plus précises, à mesure

que les divers mouvemens spéciaux viendront à l'exiger. Ainsi, par

exemple, l'étude, aujourd'hui si imparfaite, de la phonation, suppose

nécessairement que l'analyse des mouvemens de l'appareil vocal soit

particulièrement dirigée d'après les indications fondamentales qui

résultent des connaissances acquises par les physiciens sur la théorie

du son. Il serait impossible sans cela de parvenir jamais à comprendre

la production générale de la voix, et, à plus forte raison, les

modifications si prononcées et si importantes qu'elle présente chez les

divers animaux susceptibles d'une véritable phonation. Quoique la parole

proprement dite soit principalement, sans doute, un résultat de la

supériorité intellectuelle particulière à notre espèce, comme le montre

l'exemple des idiots et de divers animaux chez lesquels il n'existe

point de vrai langage malgré que la phonation y soit pleinement

suffisante, il faut bien cependant que la structure de notre appareil

vocal offre certains caractères spécifiques en harmonie avec cette

admirable faculté. Or, la judicieuse application des lois générales de

l'acoustique est certainement indispensable pour conduire à découvrir

ultérieurement en quoi consistent ces particularités nécessaires. Il

serait aisé de faire une semblable vérification spéciale envers tous les

autres cas essentiels de la mécanique animale. Sans doute, en plusieurs

occasions, et notamment dans celle que je viens de signaler, il arrivera

que la branche correspondante de la philosophie inorganique ne sera

point elle-même assez avancée pour fournir à la physiologie toutes les

indications préliminaires qui lui seraient indispensables. Mais les

physiologistes auront au moins tenté tous les progrès que comporte, à

chaque époque, l'état général de la philosophie naturelle, et ils auront

d'ailleurs nettement signalé aux divers physiciens spéciaux autant de

sujets déterminés d'importantes recherches, ce qui serait déjà, en

soi-même, d'un haut intérêt direct. On doit espérer que la considération

spéciale et fréquente de telles relations positives entre les sciences

fondamentales les plus indépendantes en apparence, ouvrira enfin les

yeux des savans actuels sur les inconvéniens réels et immédiats que

présente, en général, le système irrationnel de morcellement anarchique

qui préside aujourd'hui à l'étude de la philosophie naturelle. Les

physiologistes doivent nécessairement comprendre à cet égard, avant tous

les autres, les vrais besoins de l'esprit humain, en vertu de la

subordination fondamentale et directe, à la fois générale et spéciale,

qui rattache, d'une manière si prononcée et si variée, leur science à

toutes les précédentes, comme nous venons d'en acquérir une nouvelle

preuve irrécusable.

L'étude préliminaire du second ordre principal des fonctions animales,

ou l'analyse rationnelle des divers phénomènes essentiels de la

sensibilité, ne présente pas certainement aujourd'hui un caractère

scientifique plus satisfaisant que celui de la mécanique animale, même

abstraction faite de ce qui concerne la sensibilité intérieure

proprement dite, c'est-à-dire les fonctions intellectuelles et morales,

que nous avons déjà reconnues devoir être, dans la leçon suivante, le

sujet d'un examen nécessairement séparé. Cette seconde analyse sera

jugée, en réalité, encore moins avancée que la première, si l'on ne se

laisse point éblouir par l'imposant spectacle des notions anatomiques

très avancées que nous possédons déjà sur les organes correspondants, et

qu'on s'attache exclusivement, comme nous le devons évidemment ici, aux

connaissances purement physiologiques.

En considérant la partie la moins imparfaite de cette étude, relative

aux simples sensations extérieures, il est clair que le premier des

trois élémens indispensables dont se compose toujours le phénomène de la

sensation, c'est-à-dire, l'impression directe de l'agent externe sur les

extrémités nerveuses à l'aide d'un appareil physique plus ou moins

spécial, donne lieu à des remarques philosophiques essentiellement

analogues à celles qui viennent d'être indiquées à l'égard des

mouvemens. Sous ce rapport, en effet, la théorie des sensations est

nécessairement subordonnée aux lois physiques correspondantes, comme

cela est surtout manifeste pour les théories de la vision et de

l'audition, comparées à l'optique et à l'acoustique, en ce qui concerne

le vrai mode général d'action propre à l'appareil oculaire ou auditif.

Or, l'intime combinaison rationnelle qu'une telle étude exigerait entre

les considérations physiques et les considérations physiologiques

existe, sans doute, encore moins aujourd'hui qu'à l'égard de la

mécanique animale. Ces importantes théories ont été plus formellement

livrées par les physiologistes aux seuls physiciens, évidemment

incompétens pour un tel sujet, comme je l'ai déjà indiqué dans le second

volume: il serait superflu d'insister davantage ici sur une

organisation aussi hautement vicieuse de travail scientifique, ce cas

étant, sous ce point de vue, tout-à-fait analogue au précédent. Il n'y a

entre eux aucune autre différence philosophique essentielle que la

déplorable influence exercée encore, dans cette partie de la physiologie

animale, par les métaphysiciens, auxquels, jusqu'à ces derniers temps

pour ainsi dire, la théorie des sensations avait été essentiellement

abandonnée: c'est seulement depuis la mémorable impulsion donnée par

Gall, que les physiologistes ont commencé à s'emparer définitivement de

cette importante partie de leur domaine. Ainsi, la théorie positive des

sensations est moins bien conçue, et plus récemment instituée, que celle

même des mouvemens; en sorte qu'il serait étrange qu'elle ne fût pas

encore moins avancée, si l'on à d'ailleurs égard à sa difficulté

supérieure, et à la moindre perfection des parties de la philosophie

inorganique dont elle dépend. Les plus simples modifications du

phénomène fondamental de la vision ou de l'audition ne peuvent point

jusqu'ici être rapportées avec certitude à des conditions organiques

déterminées; comme, par exemple, l'ajustement de l'oeil pour voir

distinctement à des distances très variées, faculté que les

physiologistes ont laissé successivement attribuer par les physiciens à

diverses circonstances de structure, toujours illusoires ou

insuffisantes, en se réservant seulement une critique très facile, au

lieu de se saisir d'une recherche qui leur appartient exclusivement. On

peut même dire que les limites directes de la fonction sont presque

toujours très vaguement définies, c'est-à-dire qu'on n'a point nettement

circonscrit le genre de notions, extérieures immédiatement fourni par

chaque sens, abstraction faite de toute réflexion intellectuelle

proprement dite[43]. À plus forte raison n'est-il pas étonnant que la

plupart des lois positives de la vision ou de l'audition, et même de

l'odoration ou de la gustation, soient encore essentiellement ignorées.

[Note 43: Les attributions immédiates de chaque sens

sont, sans doute, éminemment spéciales. Mais il en est tout

autrement de la plupart des notions extérieures que

l'intelligence déduit, d'une manière plus ou moins

indirecte, des divers ordres de sensations, susceptibles, à

cet égard, de se suppléer mutuellement, comme nous le

montrent clairement le cas des sourds, celui des aveugles,

etc. On oublie trop souvent cette importante considération,

surtout envers les animaux, que l'on suppose très

gratuitement privés de telle classe d'idées, par cela seul

que l'appareil sensitif auquel nous en devons ordinairement

l'origine n'est pas chez eux suffisamment développe, sans

examiner si quelque autre sens n'a pas pu le remplacer.

C'est ainsi, par exemple, que l'odorat a été conçu, en

général, comme un sens fort peu intellectuel, à cause de son

imperfection dans notre espèce, où il est, en effet, la

source de bien peu d'idées, quoique, dans un grand nombre

d'espèces animales, il doive en faire naître beaucoup et de

très importantes. Il est donc évident que ce sujet exige une

entière révision élémentaire, qui doit commencer par fixer,

avec une précision scientifique, les limites générales et

nécessaires de d'action intellectuelle directement propre à

chaque sens, et pour laquelle aucun autre ne saurait le

suppléer, en séparant soigneusement cette action

fondamentale de toutes les notions consécutives que la

réflexion peut en déduire.]

Le seul point général de doctrine, ou plutôt de méthode, que l'on puisse

aujourd'hui regarder comme arrêté d'une manière vraiment scientifique,

c'est l'ordre fondamental, nullement indifférent, suivant lequel les

diverses espèces de sensations doivent être étudiées, et cette notion a

été réellement fournie par l'anatomie comparée bien plus que par la

physiologie. Elle consiste à classer les sens suivant leur spécialité

croissante, en commençant par le sens universel du contact, et

considérant ensuite graduellement les quatre sens spéciaux, le goût,

l'odorat, la vue et enfin l'ouïe. Cet ordre est rationnellement

déterminé par l'analyse de la série animale, puisque les sens doivent

être réputés plus spéciaux et plus élevés à mesure qu'ils disparaissent

à des degrés moins inférieurs de l'échelle zoologique. Il est

remarquable que cette gradation coïncide exactement avec le rang

d'importance de la sensation, sinon pour l'intelligence, du moins pour

la sociabilité. Malheureusement elle mesure d'une manière encore plus

évidente l'imperfection croissante de la théorie. On doit aussi noter,

quoique plus secondaire, la distinction lumineuse introduite par Gall,

entre l'état passif et l'état actif de chaque sens spécial. Une

considération analogue, mais plus fondamentale, consisterait, ce me

semble, à distinguer les divers sens eux-mêmes en actifs et passifs,

selon que leur action est, par sa nature, essentiellement volontaire ou

involontaire. Cette distinction me paraît très marquée entre la vision

et l'audition, celle-ci s'effectuant toujours, même malgré nous et à

notre insu, tandis que l'autre exige, à un degré quelconque, notre libre

participation. L'influence plus vague, mais plus profonde, qu'exerce sur

nous la musique comparée à la peinture, me semble provenir, en grande

partie, d'une telle diversité. Il existe une différence analogue, mais

moins prononcée, entre le goût et l'odorat.

Depuis Cabanis, et surtout depuis Gall, tous les physiologistes ont plus

ou moins senti la nécessité de compléter l'analyse des sensations

proprement dites par l'étude d'une seconde classe fondamentale de

sensations, encore plus indispensables que les premières au

perfectionnement de la vie organique, et qui, sans procurer aucun notion

directe sur le monde extérieur, modifient néanmoins profondément, par

leur action intense et presque continue, la marche générale des

opérations intellectuelles, qui, chez la plupart des animaux, doit leur

être essentiellement subordonnée. Ce sont les sensations intérieures qui

se rapportent à la satisfaction des divers besoins essentiels soit de

nutrition, soit de reproduction, et auxquelles il faut joindre, dans

l'état pathologique, les différentes douleurs produites par une

altération quelconque. Un tel ordre constitue la transition naturelle

entre l'étude des sensations et celles des fonctions affectives ou

intellectuelles, exclusivement relatives à la sensibilité intérieure.

Mais cette partie de la grande théorie des sensations est encore moins

avancée et plus obscure que la précédente. La seule notion positive qui

soit aujourd'hui incontestable à cet égard, consiste dans

l'indispensable nécessité du système nerveux, commune aux deux genres de

sensibilité. Je dois cependant signaler ici une heureuse remarque de M.

de Blainville sur le siége de l'impression: outre l'affection directe de

l'organe principal de la satisfaction du besoin considéré, il y a

toujours une affection sympathique à l'orifice du canal qui doit

introduire l'agent destiné à cette satisfaction, soit qu'il s'agisse de

l'incrétion d'alimens solides, liquides, ou gazeux: il en est de même,

en sens inverse, pour les divers besoins d'excrétion, toujours ressentis

sympathiquement à l'extrémité du canal excréteur. Mais on ignore

d'ailleurs si, comme dans le cas des sensations purement externes, les

nerfs par lesquels s'opère la transmission de cette impression primitive

présentent quelques caractères déterminés et spéciaux, et surtout à

quels ganglions cérébraux il faut en rapporter la perception.

Il est donc incontestable que la théorie positive des sensations,

considérée successivement dans chacune de ses deux parties générales,

est encore moins ébauchée et constituée d'une manière moins scientifique

que celle même des mouvemens. On voit aussi que l'imperfection de la

doctrine tient surtout à celle de la méthode habituelle, par suite de

l'insuffisante préparation des esprits qui ont abordé jusqu'ici cette

étude difficile, depuis qu'elle a été irrévocablement soustraite à la

stérile domination des métaphysiciens. Toutefois, cette heureuse

émancipation n'en a pas moins écarté, de nos jours, l'obstacle

fondamental qui arrêtait le plus les progrès réels de cette belle partie

de la physiologie animale, dont la nature si clairement caractérisée ne

saurait manquer de faire prochainement ressortir, chez tous les bons

esprits, les conditions préliminaires indispensables à sa culture

rationnelle. Quelques travaux déjà ébauchés indiquent, avec évidence,

dans la génération scientifique actuelle, une tendance progressive à

organiser désormais les recherches d'après le véritable esprit d'une

telle étude. Ce caractère philosophique est surtout prononcé, comme on

pouvait aisément le prévoir, à l'égard des sens les plus simples et les

moins spéciaux, et particulièrement pour la gustation. Je dois signaler,

à ce sujet, les judicieuses expériences commencées avec une ingénieuse

sagacité par MM. Pinel-Grandchamp et Foville sur l'exacte détermination

du siége distinct des diverses saveurs principales dans des parties

correspondantes de l'organe du goût; car un tel exemple est très propre

à faire ici nettement comprendre en quoi doit surtout consister le

perfectionnement positif de l'étude préliminaire des sensations, qui se

réduit en effet principalement à développer, avec une précision toujours

croissante, l'harmonie fondamentale entre l'analyse anatomique et

l'analyse physiologique.

Après l'étude rationnelle de chacun des deux ordres généraux de

fonctions animales, il nous reste maintenant à considérer, sous le même

aspect, comme un indispensable complément de la théorie élémentaire de

l'animalité, les notions essentielles relatives au mode d'action, qui

sont communes aux phénomènes de l'irritabilité et à ceux de la

sensibilité proprement dite. Quoique, par leur nature, ces notions

appartiennent aussi aux phénomènes intellectuels et moraux, nous devons

nécessairement les examiner ici, pour y avoir suffisamment caractérisé

les différens points de vue principaux que comporte l'étude positive de

la vie animale, réduite même à sa moindre intensité, sauf à en

reproduire, s'il y a lieu, dans la leçon suivante, l'indication

formelle, à l'égard de la vie affective et intellectuelle.

Ces considérations fondamentales sur le mode d'action commun à

l'irritabilité et à la sensibilité, doivent être distinguées en deux

classes, suivant qu'elles se rapportent à chaque fonction de mouvement

ou de sensation envisagée en elle-même, ou à l'association, plus ou

moins étendue et plus ou moins nécessaire, de ces diverses fonctions.

Enfin, les premières peuvent avoir pour objet ou le mode ou le degré du

phénomène animal. Tel est l'ordre d'après lequel nous devons ici

signaler sommairement les parties correspondantes de la science

physiologique, en examinant d'abord la théorie de l'intermittence

d'action, et, par suite, celle de l'habitude, qui en est la conséquence

nécessaire.

Bichat doit être, ce me semble, regardé comme le principal fondateur de

cette importante partie complémentaire de la physiologie, en ce qu'il a,

le premier, fait convenablement ressortir le caractère d'intermittence

propre à toute faculté animale, opposé à l'indispensable continuité des

phénomènes purement végétatifs, ainsi que le prouve l'admirable chapitre

qu'il a consacré à ce beau sujet dans le _Traité de la Vie et de la

Mort_. Le double mouvement fondamental, de composition après absorption,

et d'exhalation du produit de la décomposition, qui constitue la vie

générale, ne peut, en effet, être un seul instant suspendu, sans

déterminer aussitôt la tendance directe à la désorganisation. Mais, au

contraire, tout acte d'irritabilité ou de sensibilité est, par sa

nature, nécessairement intermittent, puisque aucune contraction ni

aucune sensation ne saurait être conçue comme indéfiniment prolongée; en

sorte que la continuité impliquerait tout aussi bien contradiction dans

la vie animale, que la discontinuité dans la vie organique. Cette

théorie de l'intermittence, dont Bichat est le vrai créateur, est

aujourd'hui essentiellement perfectionnée, surtout dans le système

biologique de M. de Blainville, par suite des progrès généraux de

l'anatomie physiologique dans le siècle actuel. En effet, d'après la

manière vicieuse dont il concevait l'irritabilité et la sensibilité,

suivant les explications ci-dessus indiquées, Bichat faisait de vains

efforts pour écarter l'objection fondamentale tirée de phénomènes qu'il

rapportait à la vie organique, et qui néanmoins sont évidemment tout

aussi intermittens que les phénomènes d'animalité les moins équivoques.

Cela est incontestable à l'égard des muscles intestinaux, par exemple,

et même à l'égard du coeur, dont chaque fibre irritable présente,

certainement, en un temps donné, une somme d'instans de repos au moins

égale à celle des instans d'activité, si l'on a convenablement égard à

la comparaison entre la systole et la diastole; toute la différence

réelle se réduisant alors à la plus grande multiplicité des intervalles.

Une objection analogue et également invincible aurait pu être faite

quant à la sensibilité; puisque, suivant la doctrine de Bichat, la

sensibilité animale proprement dite et la prétendue sensibilité

organique ne différant essentiellement que par le degré normal, il

devenait dès-lors impossible de concilier l'intermittence de la première

avec la continuité de la seconde. La difficulté se trouve spontanément

résolue, dans les deux cas généraux, de la manière la plus

satisfaisante, par la théorie positive de l'irritabilité et de la

sensibilité, dont ce n'est pas sans doute l'un des moindres avantages;

car cette théorie attachant, de toute nécessité, chacune de ces deux

propriétés animales à un tissu correspondant bien caractérisé,

l'intermittence devient un attribut commun et exclusif des organes

principalement composés de ces deux tissus, quelle que soit d'ailleurs

leur destination immédiate pour l'ensemble de l'économie. C'est ainsi

que tous les divers aspects généraux de la saine physiologie nous

offrent toujours une solidarité mutuelle, symptôme philosophique

ordinaire de la vérité scientifique.

La théorie de l'intermittence, surtout conçue avec cette pleine

rationnalité, s'applique immédiatement à une classe très étendue et très

importante de phénomènes animaux, c'est-à-dire à ceux que présentent les

divers degrés de sommeil, comme Bichat l'a si heureusement expliqué. Car

l'état de sommeil consiste ainsi dans la suspension simultanée, pendant

un certain temps, des principaux actes d'irritabilité et de sensibilité:

il est aussi complet que puisse le permettre l'organisme des animaux

supérieurs, quand il n'offre d'exception que pour les mouvemens et les

sensations directement indispensables à la vie organique, et dont

l'activité, d'ailleurs, est alors notablement diminuée; le phénomène

comporte, du reste, des degrés très variés, depuis la simple somnolence

jusqu'à la torpeur presque complète des animaux hibernans. Mais cette

théorie du sommeil, si bien instituée par Bichat, n'est réellement

encore qu'ébauchée, et présente aujourd'hui plusieurs difficultés

fondamentales, quand on considère les principales modifications d'un tel

état, dont les conditions organiques essentielles sont même très

imparfaitement connues, sauf la stagnation du sang veineux dans

l'encéphale, qui paraît constituer, en général, un indispensable

préliminaire de tout engourdissement étendu et durable. Quoiqu'il soit

aisé de concevoir, en principe, que l'activité prolongée des fonctions

animales pendant l'état de veille doive déterminer, en vertu de la loi

d'intermittence, une suspension proportionnelle, on conçoit néanmoins

difficilement comment cette suspension peut être totale, lorsque cette

activité n'a été que partielle; comme l'expérience le montre si

clairement, par exemple, pour le profond sommeil, à la fois intellectuel

et musculaire, provoqué par la seule fatigue des muscles, chez des

hommes qui ont très peu excité, pendant la veille, le développement des

divers phénomènes de la sensibilité, soit interne, soit même externe.

L'étude du sommeil incomplet est moins avancée encore, surtout quand une

partie seulement des organes intellectuels et affectifs ou de l'appareil

locomoteur est engourdie, ce qui produit les songes et les divers genres

de somnambulisme. Et, cependant, un tel état a nécessairement des lois

générales qui lui sont propres, tout aussi bien que l'état parfait de

veille. Diverses expériences trop négligées autorisent peut-être à

penser que, chez les animaux, où la vie cérébrale est beaucoup moins

variée, la nature des songes devient, jusqu'à un certain point,

susceptible d'être dirigée au gré de l'observateur, à l'aide

d'impressions extérieures convenablement produites, pendant le sommeil,

sur les sens dont l'action est involontaire, et notamment sur l'odorat.

Chez l'homme même, il n'y a pas de médecin sensé qui, en plusieurs cas,

ne prenne en sérieuse considération le caractère habituel des songes,

afin de perfectionner le diagnostic des maladies où le système nerveux

est surtout intéressé: ce qui suppose que cet état est assujéti à des

lois déterminées, quoique inconnues. Mais, quelque imparfaite que soit

réellement aujourd'hui, à ces divers égards essentiels, la théorie

générale du sommeil, elle n'en demeure pas moins constituée déjà, depuis

l'heureuse inspiration de Bichat, sur les bases positives qui lui sont

propres, puisque le phénomène, à ne l'envisager que dans son ensemble,

est ainsi _expliqué_, suivant la juste acception scientifique de ce

terme, par son assimilation fondamentale aux divers phénomènes de repos

partiel que présentent tous les actes élémentaires de la vie animale

proprement dite. Dans le perfectionnement ultérieur de la théorie de

l'intermittence, on devra, ce me semble, ne pas négliger l'important

aperçu général d'après lequel Gall a proposé de la rattacher à la

symétrie qui caractérise tous les organes de la vie animale, en

regardant chacune des deux parties de l'appareil symétrique comme

alternativement active et passive, en sorte que leur fonction ne soit

jamais simultanée, aussi bien pour les sens extérieurs que pour les

organes intellectuels; ce qui, toutefois, mérite un nouvel examen

approfondi.

On passe naturellement de la théorie de l'intermittence à celle de

l'habitude, qui en est une sorte d'appendice nécessaire, dont

l'institution est aussi due essentiellement à Bichat. Un phénomène

continu serait, en effet, susceptible de persistance, en vertu de la loi

d'inertie; mais des phénomènes intermittens peuvent seuls donner lieu à

des habitudes proprement dites, c'est-à-dire tendre à se reproduire

spontanément par l'influence d'une répétition préalable, suffisamment

prolongée à des intervalles convenables. L'importance de cette propriété

animale n'a plus besoin désormais d'être expressément signalée,

puisqu'il est unanimement reconnu aujourd'hui, chez tous les bons

esprits, qu'on doit y voir une des principales bases de la

perfectibilité graduelle des animaux, et surtout de l'homme. C'est ainsi

que les phénomènes vitaux peuvent, en quelque sorte, participer à

l'admirable régularité de ceux du monde inorganique, en devenant, comme

eux, essentiellement périodiques, malgré leur complication supérieure.

De là résulte, en outre, comme je l'ai précédemment indiqué, la

transformation fondamentale, facultative à un certain degré d'intensité

de l'habitude, et inévitable au-delà, des actes volontaires en tendances

involontaires. Mais cette étude est réellement aussi peu avancée que

celle de l'intermittence, soit relativement même à la simple analyse

fondamentale de l'habitude, envisagée successivement quant à chacune des

conditions indispensables, soit surtout en ce qui concerne ses lois

principales, l'aptitude plus ou moins grande des divers organes animaux

sous ce rapport, etc. En un mot, on a jusqu'ici beaucoup plus examiné

l'influence des habitudes une fois contractées que leur mode primitif

d'établissement, à l'égard duquel il n'existe presque aucune doctrine

vraiment scientifique; ce devrait être cependant le principal sujet

d'étude en biologie abstraite, le reste se rapportant bien plutôt à

l'histoire naturelle proprement dite. Peut-être même y aurait-il lieu à

revenir, jusqu'à un certain point, sur la notion philosophique

fondamentale, qui me semble faire, d'une telle propriété, un attribut

trop exclusif de l'organisme animal, lequel, dans toute hypothèse, en

demeurerait néanmoins plus éminemment susceptible, en vertu de sa

beaucoup plus grande souplesse. En effet, il n'y a pas jusqu'aux

appareils purement inorganiques, comme j'ai déjà eu occasion de

l'indiquer au volume précédent, à l'égard des phénomènes du son, qui ne

comportent spontanément une plus facile reproduction des mêmes actes,

d'après une réitération convenablement prolongée et suffisamment

régulière; ce qui est bien le caractère essentiel de l'habitude animale,

surtout quand on se borne à l'envisager dans les fonctions qui dépendent

de l'irritabilité. D'après cet aperçu, que je livre à la méditation des

biologistes, et qui, s'il est admis, constituerait le point de vue le

plus général à ce sujet, la loi de l'habitude pourrait être, en

principe, scientifiquement rattachée à la loi universelle de l'inertie,

telle que l'entendent les géomètres dans la théorie positive du

mouvement et de l'équilibre.

En considérant maintenant les phénomènes communs à l'irritabilité et à

la sensibilité sous le second aspect fondamental ci-dessus indiqué,

c'est-à-dire, quant à leur degré d'activité, les physiologistes ont à

examiner les deux termes extrêmes d'une action exagérée et d'une action

insuffisante, après lesquels vient se placer l'état normal

intermédiaire, d'une action convenablement modérée. Un tel ordre est

déterminé par cette évidente prescription de la logique positive, qui,

dans un sujet quelconque, interdit tout espoir d'entreprendre avec

succès l'étude rationnelle des cas intermédiaires, tant que les cas

extrêmes qui les comprennent n'ont pas été d'abord bien examinés.

Le besoin d'exercer les facultés est certainement le plus général et le

plus important de tous ceux qui appartiennent à la vie animale

proprement dite. On peut même dire strictement qu'il les comprend tous,

si l'on écarte rigoureusement ce qui n'est relatif qu'à la vie

organique, soit pour la nutrition ou pour la reproduction: la seule

existence d'un organe animal suffit à faire naître aussitôt une telle

sollicitation. Nous verrons, dans le volume suivant, que cette

considération constitue directement l'une des bases principales que la

physique sociale doive emprunter à la physiologie individuelle.

Malheureusement, cette étude positive est jusqu'ici très imparfaite,

envers la plupart des fonctions animales et relativement à chacun des

trois degrés généraux d'activité qu'il faut y distinguer. C'est à elle

que se rapporte surtout l'analyse exacte des phénomènes si variés du

plaisir et de la douleur, soit au physique ou au moral. Le cas du défaut

a été encore moins bien étudié que celui de l'excès; et, cependant, son

examen scientifique n'a pas, sans doute, une moindre importance, à cause

de la théorie de l'ennui, dont la considération est si capitale, en

physique sociale, non-seulement pour un état de civilisation très

perfectionné, mais même aux époques les plus grossières, où l'ennui

constitue certainement, suivant la remarque très judicieuse, quoiqu'en

apparence paradoxale, de l'ingénieux Georges Leroy, l'un des premiers

mobiles de l'évolution sociale, comme je l'expliquerai plus tard. Quant

au degré intermédiaire, qui caractérise la santé, le bien-être, et

finalement le bonheur, il ne saurait être convenablement traité, tant

que l'analyse des deux précédens demeurera aussi imparfaite. La

physiologie actuelle ne présente, à cet égard, d'autre point de doctrine

nettement établi que le principe général, déjà très lumineux en

lui-même, qui prescrit de ne point envisager ce degré normal d'une

manière absolue, mais en le subordonnant toujours à l'énergie

intrinsèque des facultés correspondantes; comme la raison vulgaire

l'avait d'avance suffisamment reconnu, quelque difficulté que les hommes

éprouvent d'ailleurs à se conformer, dans la pratique sociale, à ce

précepte évident, par la tendance irréfléchie de chacun à ériger sa

propre individualité en type nécessaire de l'espèce entière.

Il ne nous reste plus qu'à signaler sommairement le troisième ordre de

considérations fondamentales communes aux divers phénomènes élémentaires

d'irritabilité et de sensibilité, c'est-à-dire, l'étude générale de

l'association des fonctions animales.

Ce sujet capital doit d'abord être décomposé en deux parties

essentielles, d'après une distinction très importante, primitivement

introduite par Barthez, quoique avec un caractère trop vague, entre les

_sympathies_ proprement dites, sur lesquelles Bichat a suffisamment

attiré l'attention des physiologistes, et ce que Barthez a très bien

caractérisé sous le nom de _synergies_, dont la considération est

aujourd'hui beaucoup trop négligée. La différence fondamentale entre ces

deux sortes d'association vitale correspond essentiellement à celle de

l'état normal à l'état pathologique; car, il y a synergie toutes les

fois que deux organes concourent simultanément à l'accomplissement

régulier d'une fonction quelconque, tandis que toute sympathie suppose,

au contraire, une certaine perturbation, momentanée ou persistante,

partielle ou plus ou moins générale, qu'il s'agit de faire cesser par

l'intervention d'un organe non affecté primitivement. Ces deux modes

d'association physiologique sont, aussi évidemment l'un que l'autre,

exclusivement propres, par leur nature, à la vie animale, c'est-à-dire,

aux phénomènes d'irritabilité et à ceux de sensibilité. S'ils

paraissent, en certains cas, pouvoir également appartenir à la vie

organique, une analyse plus approfondie montrera toujours que c'est

uniquement à cause de l'influence fondamentale des actes animaux sur les

actes organiques: l'économie végétale ne comporte certainement ni

synergies, ni sympathies, puisqu'elle présente, à vrai dire, les phases

consécutives d'une fonction nécessairement unique, au lieu du concours

simultané, accidentel ou régulier, de fonctions vraiment distinctes.

Malgré l'éminent service rendu par Bichat en introduisant

irrévocablement, dans le système habituel des spéculations biologiques,

l'étude générale des sympathies, jusqu'alors attribuée aux seuls

médecins, il faut reconnaître, sous ce rapport, que sa vicieuse théorie

des forces vitales a exercé une très fâcheuse influence sur les notions

fondamentales de ces importans phénomènes. Néanmoins, on peut regarder

cette étude comme étant déjà essentiellement instituée sur ses

véritables bases rationnelles, puisque les physiologistes paraissent

aujourd'hui s'accorder unanimement, en principe, à voir, dans le système

nerveux, l'agent nécessaire de toute sympathie; ce qui doit constituer

le premier fondement d'une théorie positive sur ce sujet, qui commence à

sortir ainsi du vague effrayant où il était jusqu'alors enveloppé. Quant

à la formation effective de cette théorie difficile, elle est évidemment

à peine ébauchée, malgré les faits nombreux, mais incohérens, que la

science possède à cet égard. L'étude des synergies, qui, par sa nature,

est beaucoup plus simple et surtout bien mieux circonscrite, ne présente

pas réellement encore un caractère scientifique plus satisfaisant, soit

qu'il s'agisse de l'association mutuelle des divers mouvemens, ou de

celle des différens modes de sensibilité, ou enfin de l'association plus

générale et plus complexe entre les phénomènes de sensibilité et les

phénomènes d'irritabilité. Et cependant, ce beau sujet, en lui

attribuant toute son extension philosophique, conduit sans doute

directement à la théorie la plus capitale que puisse finalement

présenter la physiologie positive, celle de l'unité fondamentale de

l'organisme animal, résultat nécessaire d'une exacte harmonie entre les

diverses fonctions principales, du moins si l'on combine, d'une manière

convenable, avec cette notion d'équilibre mutuel, celle, ci-dessus

indiquée, du degré normal de chaque faculté élémentaire. C'est là qu'il

faut exclusivement chercher la saine théorie du moi, si absurdement

dénaturée aujourd'hui par les vaines rêveries des métaphysiciens;

puisque le sentiment général du moi est certainement déterminé par un

tel équilibre, dont les perturbations, au-delà des limites normales,

l'altèrent si profondément dans un grand nombre de maladies.

Telles sont les principales considérations philosophiques que je devais

ici présenter sommairement, pour caractériser, d'une manière conforme à

l'esprit de ce traité, l'état général de la physiologie animale

proprement dite, réduite à ses élémens les plus essentiels. Afin de

compléter maintenant cet examen fondamental de la philosophie

biologique, il nous reste enfin à envisager, dans la leçon suivante, la

partie de la science physiologique, beaucoup plus imparfaite encore,

mais offrant néanmoins déjà un incontestable commencement de positivité,

qui concerne l'étude directe des fonctions affectives et

intellectuelles; d'où résulte la transition nécessaire et immédiate de

la physiologie individuelle à la physique sociale, comme la physiologie

purement végétative constitue, d'après la leçon précédente, le lien

général entre la philosophie inorganique et la philosophie organique:

conformément au double principe d'unité de méthode et d'homogène

continuité de doctrine, que je m'efforce d'établir dans cet ouvrage, et

qui permettra désormais d'envisager, sous un point de vue vraiment

systématique et à la fois pleinement positif, l'ensemble de la

philosophie naturelle tout entière, depuis les plus simples notions

mathématiques jusqu'aux plus hautes spéculations sociales.

Cours de philosophie positive. (3/6) · 第 15 / 18 题