Considérations générales sur la philosophie anatomique.
D'après les principes établis dans le discours précédent, l'étude
statique des corps vivans ne pouvait être philosophiquement constituée
tant qu'elle n'était point systématiquement étendue à l'ensemble des
organismes connus; condition que l'esprit humain n'a réellement commencé
à remplir, d'une manière suffisamment large et rationnelle, que pendant
la seconde moitié du siècle dernier, par les travaux de Daubenton et
surtout de Vicq-d'Azyr, dont les leçons et les écrits de Cuvier ont tant
propagé et accéléré l'influence régénératrice. Mais quelque
indispensable que fût évidemment cette conception fondamentale pour
permettre le développement de la véritable science anatomique, en
résultat final des recherches préparatoires qui avaient eu lieu
jusqu'alors, il importe de reconnaître que, par elle-même, elle ne
pouvait entièrement suffire à imprimer à la biologie statique son vrai
caractère définitif, sans avoir d'abord été complétée et régularisée
d'après une autre grande notion de philosophie biologique, due au génie
de notre immortel Bichat. On conçoit que j'ai ici en vue cette pensée
capitale de la décomposition générale de l'organisme en ses divers
tissus élémentaires, dont la haute portée philosophique ne me semble pas
encore dignement appréciée.
Le développement naturel de l'anatomie comparative aurait tendu sans
doute à nous dévoiler tôt ou tard, en quelque sorte spontanément, cette
lumineuse analyse. Car, l'examen approfondi de l'ensemble de la
hiérarchie organique, depuis les derniers rangs jusqu'à l'homme, nous
présente successivement, de la manière la plus irrécusable, les
différens tissus anatomiques avec tous les caractères qui leur sont
propres, à mesure que les diverses fonctions, d'abord confondues et
ébauchées, se spécialisent et se prononcent davantage. Mais une telle
marche, quoique certaine, eût été nécessairement très lente: on en peut
aisément juger en considérant combien, même aujourd'hui, la plupart des
anatomistes comparans répugnent encore à abandonner enfin l'étude
exclusive des appareils, malgré que, depuis Bichat, aucun d'eux ne
conteste, en principe, l'importance prépondérante de l'étude des tissus.
En tous genres, les changemens relatifs à la méthode sont
inévitablement les plus difficiles à réaliser; et, vu la faiblesse de
notre intelligence, il n'y a peut-être pas d'exemple qu'ils se soient
jamais accomplis en résultat spontané des progrès successifs dirigés par
les anciennes méthodes, sans l'impulsion directe et extérieure d'une
nouvelle conception originale, assez énergique pour produire, dans le
système de nos études, une indispensable révolution. La biologie, en
vertu de sa complication supérieure, doit être plus soumise qu'aucune
autre science fondamentale à une telle nécessité. A la vérité, la
multiplicité bien plus variée et l'intime connexion mutuelle des
différens points de vue généraux qui la caractérisent, lui présentent,
comme je l'ai établi, une sorte de compensation, en augmentant les
ressources essentielles qui résultent de leur application réciproque.
Cette propriété a été utilisée de la manière la plus heureuse dans le
cas actuel.
Quoique l'analyse zoologique fournisse le moyen le plus rationnel et le
plus complet d'effectuer la séparation des divers tissus organiques, et
surtout de préciser le vrai sens philosophique de cette grande notion,
l'analyse pathologique offrait, par sa nature, une voie bien plus
directe et plus rapide pour suggérer la première pensée d'une semblable
décomposition, même en se bornant à la seule considération de
l'organisme humain. Aussitôt que l'étude générale de l'anatomie
pathologique eût été fondée par les travaux de l'illustre Morgagni, il
était pour ainsi dire impossible, malgré la division purement
topographique maintenue par ce grand anatomiste, qu'on tardât à
reconnaître que, dans les maladies les mieux caractérisées, aucun organe
proprement dit n'est jamais entièrement lésé, et que les altérations
sont ordinairement limitées à certaines de ses parties constituantes,
pendant que les autres conservent leur état normal. La distinction des
divers tissus élémentaires n'aurait pu, sous aucun autre aspect, se
manifester d'une manière aussi nette et aussi sensible, indépendamment
de l'active sollicitude qu'une telle origine devait si directement
inspirer. Par l'évidente association, dans un seul organe, de tissus
restés sains à des tissus déjà altérés, et, en second lieu, par la
considération, non moins décisive, des organes différens affectés de
maladies semblables en vertu de la lésion d'un tissu commun, l'analyse
des principaux élémens anatomiques était, de toute nécessité,
spontanément ébauchée, en même temps que l'étude des tissus se
présentait directement ainsi comme plus importante que celle des
organes. Il serait contraire à l'esprit de cet ouvrage d'insister
davantage sur l'influence capitale d'une telle notion pour le
perfectionnement de la pathologie, dont elle constitue désormais le vrai
point de départ philosophique comme Bichat l'a si bien établi. Mais j'ai
jugé indispensable de caractériser nettement la nécessité intellectuelle
qui devait naturellement attribuer à l'analyse pathologique
l'introduction primitive d'un élément aussi essentiel de la philosophie
biologique. Ce fut, en effet, l'heureuse innovation purement
pathologique de Pinel sur la considération simultanée des maladies
propres aux diverses membranes muqueuses, qui provoqua, comme on sait,
dans le génie de Bichat, le développement de cette grande conception, si
justement devenue son plus beau titre scientifique. Telle est la
mémorable filiation suivant laquelle Bichat, quoique resté
essentiellement étranger à l'étude de la hiérarchie organique, devait
enlever, à ceux qui cultivaient spécialement l'anatomie comparative, la
découverte de l'une des idées-mères les plus indispensables au
perfectionnement général de la philosophie anatomique.
J'ai toujours profondément admiré, à ce sujet, avec quelle énergique
supériorité intrinsèque l'intelligence de Bichat, si puissamment
rappelée, par la nature de son éducation, et par l'origine même de
cette grande pensée, vers la considération exclusive des applications
pathologiques, avait su néanmoins se maintenir constamment au vrai point
de vue général de la biologie spéculative, sans qu'un tel essor fût
aucunement soutenu par la salutaire influence de l'anatomie comparative.
Son travail a même essentiellement consisté, sous le point de vue
philosophique, à rattacher rationnellement à l'état normal une notion
primitivement déduite de l'état pathologique, en vertu probablement de
cette réflexion naturelle que, si les divers tissus d'un même organe
peuvent être isolément malades et chacun à sa manière, cela seul doit
indiquer que, dans l'état sain, ils offrent nécessairement des modes
d'existence distincts, dont la vie de l'organe est réellement composée.
L'ensemble du traité de Bichat a pour objet essentiel d'établir _à
posteriori_ le développement le plus satisfaisant de ce principe
évident, jusqu'alors entièrement inaperçu, et désormais inébranlable. On
doit seulement regretter, à cet égard, que Bichat, en créant si
glorieusement ce nouvel aspect fondamental de la science anatomique, ne
l'ait point caractérisé par un titre plus expressif que celui qu'il a
choisi, et dont une telle autorité tend à interdire la rectification
usuelle; la dénomination d'anatomie _abstraite_ ou _élémentaire_ serait
certainement plus convenable que le nom d'anatomie _générale_, pour
marquer le véritable esprit qui distingue cette considération statique
de l'organisme, et pour indiquer en même temps sa vraie relation avec
les autres points de vue anatomiques.
Telle est l'origine propre de la grande notion primordiale qui, dans le
système définitif de la saine philosophie anatomique, me paraît destinée
à compléter la conception essentielle de la hiérarchie organique, ou,
pour mieux dire, à diriger l'application précise de cette conception
universelle à l'étude statique des corps vivans. À mes yeux, la
philosophie anatomique ne commence réellement à prendre son vrai
caractère définitif que depuis l'époque très récente où l'esprit humain
tend à combiner profondément ces deux idées-mères. C'est donc sur cette
combinaison fondamentale, jusqu'ici si imparfaitement accomplie, que
notre examen philosophique doit surtout porter désormais, afin
d'indiquer nettement et sa double influence nécessaire et les
principales conditions qu'elle exige.
La distinction irrationnelle, encore dominante chez la plupart des
anatomistes, même parmi les plus avancés, entre les différentes espèces
d'anatomie, au nombre de cinq ou six au moins, suffirait seule pour
constater indirectement que les divers points de vue généraux propres à
la science anatomique ne sont pas aujourd'hui systématiquement
coordonnés les uns aux autres d'après leurs vraies relations
élémentaires. Car, une telle dispersion de la science provient surtout
de la considération isolée et exclusive de chacun de ces points de vue,
et témoigne clairement qu'on s'inquiète peu de leur subordination
mutuelle. On peut, sans doute, pour les différens usages, poursuivre
l'étude anatomique de l'organisme jusqu'à tel ou tel degré de
développement spécial: on peut aussi en diriger l'application vers telle
ou telle destination déterminée. Mais, si la science était
définitivement constituée d'une manière vraiment philosophique, elle
serait au fond toujours la même, dans quelque intention qu'elle fût
étudiée, parce que tous ses divers aspects fondamentaux s'y trouveraient
intimement combinés. Par leur nature, ils forment un système
rationnellement indissoluble: leur vaine séparation tend à dissimuler la
plus importante partie de la science, qui consiste dans le développement
de leur enchaînement réciproque. Ainsi, nous ne devons ici reconnaître
qu'une seule anatomie scientifique, nécessairement homogène et complète,
principalement caractérisée par la combinaison philosophique de la
méthode comparative avec la notion fondamentale de la décomposition des
organes en tissus.
Quelle peut être, en effet, la rationnalité générale de l'anatomie
comparée, même étendue à l'ensemble systématique de la hiérarchie
organique, lorsqu'on persiste aujourd'hui à la réduire, comme on a dû le
faire autrefois, à la seule étude des appareils, sans lui donner pour
base l'étude préalable de leurs vrais élémens anatomiques? Le dernier,
le plus spécial, et le plus complexe des degrés d'organisation
pourrait-il être convenablement examiné, en faisant ainsi abstraction du
degré le plus élémentaire, le plus général, et le plus simple? Du point
de vue philosophique, il est incontestable que l'anatomie rationnelle
doit nécessairement commencer par l'étude des tissus, pour analyser
ensuite les lois de leurs diverses combinaisons en organes, et
considérer enfin le groupement de ces organes eux-mêmes en appareils
proprement dits: tel est, évidemment, l'ordre naturel et invariable des
spéculations anatomiques[28]. Il n'y a point là sans doute plusieurs
sortes d'anatomie, mais diverses phases nécessaires et successives d'un
système unique, dont chacune ne saurait être complétement jugée que par
sa relation avec les autres. En elle-même, l'étude des tissus, quelque
fondamentale qu'elle soit, est purement préliminaire: car, les tissus,
isolément envisagés, n'ont qu'une simple existence abstraite, dont
l'examen des organes et même des appareils peut seul fixer la véritable
notion. D'une autre part, l'étude des appareils et des organes ne
saurait avoir aucun fondement rationnel sans une exacte connaissance
préliminaire des élémens anatomiques qui les composent. Ces différens
aspects statiques de l'organisme sont donc nécessairement inséparables,
et complémentaires les uns des autres. En un mot, pour découvrir les
lois de la structure générale des corps vivans, il a été indispensable
de décomposer rationnellement l'organisme: l'étude des tissus constitue
le dernier terme philosophique de cette analyse fondamentale, ébauchée,
dès l'origine de la science, par la subdivision presque spontanée des
appareils en organes, dont la première n'est réellement qu'une suite
inévitable, quoique profondément cachée.
[Note 28: Pour philosopher d'une manière pleinement
rationnelle sur la structure générale des corps vivans, il
est même, ce me semble, indispensable d'intercaler, avec M.
de Blainville, entre l'idée de _tissu_ ou plutôt d'_élément
anatomique_, et l'idée d'_organe_ proprement dit, une
nouvelle abstraction anatomique, qui consiste dans la notion
de _parenchyme_, telle que l'a définie cet illustre
anatomiste. Cette notion se rapporte à la pure composition,
c'est-à-dire à la combinaison des élémens qui constituent
chaque parenchyme existant, et abstraction faite de la
considération de forme déterminée, qui devient, au
contraire, le principal attribut caractéristique de l'idée
d'organe. Tel doit donc être, en résumé, l'ordre graduel et
définitif des divers degrés généraux de la spéculation
anatomique, suivant leur enchaînement nécessaire et leur
complication croissante: d'abord, le tissu ou l'élément, qui
détermine la _structure_ fondamentale; en second lieu, le
parenchyme, qui fixe la _composition_ anatomique
essentielle; ensuite, l'organe, où l'on envisage surtout la
_forme_ spéciale que prend chaque parenchyme conformément à
sa destination; et enfin, l'appareil, où domine la
considération nouvelle de la _disposition_ réciproque des
organes constituans, auxquels d'ailleurs peuvent s'ajouter
le plus souvent les _produits_ correspondans.]
Depuis que les principes essentiels de l'analyse anatomique ont été
ainsi pleinement dévoilés par le génie de Bichat, l'esprit général
suivant lequel l'anatomie comparée avait dû jusqu'alors être
habituellement cultivée aurait sans doute radicalement changé, si la
vraie capacité philosophique n'était point malheureusement la plus rare
de toutes. Après la haute impulsion régénératrice que Bichat produisit,
il est presque inconcevable que la plupart des anatomistes comparans
persistent encore à suivre aveuglément le plan primitif des recherches,
uniquement, sans doute, parce que Bichat n'avait pu lui-même donner
l'exemple de la combinaison de son analyse anatomique avec l'étude déjà
ébauchée de la hiérarchie organique. Il me paraît incontestable que ce
puissant rénovateur n'eût point hésité à faire ce dernier pas
fondamental, conséquence nécessaire de ses premiers travaux, si son
admirable carrière n'avait pas été aussi déplorablement abrégée.
L'impartiale postérité jugera probablement avec une haute sévérité la
portée philosophique de Cuvier, malgré sa réputation infiniment
exagérée, en considérant surtout que, nonobstant l'influence du grand
Bichat, il a continué à s'occuper, en anatomie comparée, de l'étude
exclusive des appareils, sans que jamais il ait paru sentir l'importance
supérieure de l'étude des tissus, et la révolution prochaine qui devait
nécessairement en résulter dans le système général de la science
anatomique. Néanmoins, l'application complète de la méthode comparative
à l'analyse des tissus dans l'ensemble de la série biologique, quoique
retardée par un tel exemple, commence enfin à être dignement appréciée
aujourd'hui de tous les esprits supérieurs: cet heureux résultat est dû
principalement aux travaux de Meckel en Allemagne, et de M. de
Blainville en France. Toutefois, cette nouvelle disposition des
intelligences n'est point encore assez énergique ni assez profonde pour
avoir réformé, comme elle devra le faire, la direction habituelle du
système des spéculations anatomiques.
Quelque imparfaite que doive être jusqu'ici une combinaison aussi
récente, elle a cependant déjà introduit, ce me semble, des
perfectionnemens vraiment fondamentaux dans l'étude générale des élémens
anatomiques, telle que Bichat l'avait créée. Ce grand anatomiste, étant
essentiellement réduit à la seule considération de l'homme, n'avait pu
employer la méthode comparative que dans ses deux modes les plus simples
et les plus restreints, la comparaison des parties et celle des âges,
auxquelles son génie a su donner une si admirable efficacité. On devait
donc s'attendre à voir s'opérer, dans son idée-mère, d'heureuses et
profondes transformations, aussitôt qu'elle aurait pu subir l'épreuve
décisive de la comparaison anatomique, envisagée surtout dans son
extension philosophique à l'ensemble de la hiérarchie biologique, qui
constitue notre plus puissant moyen d'exploration organique. Ces
modifications essentielles ont tendu jusqu'ici, soit à compléter, sous
divers rapports importans, le principe fondamental de philosophie
anatomique établi par Bichat, soit même à en rectifier, à plusieurs
titres intéressans, la conception générale.
Le plus profond de ces perfectionnemens, surtout sous le point de vue
logique, me paraît consister dans la distinction capitale introduite par
M. de Blainville entre les vrais _élémens_ anatomiques et les simples
_produits_ de l'organisme, que Bichat avait essentiellement confondus.
J'ai déjà signalé, dans la première partie de ce volume, la haute
importance d'une telle séparation pour l'étude chimique des substances
organiques. Nous devons maintenant la considérer, d'une manière directe,
comme conception anatomique.
On a reconnu ci-dessus que la vie, réduite à sa notion la plus simple et
la plus générale, est essentiellement caractérisée par le double
mouvement continu d'absorption et d'exhalation, dû à l'action réciproque
de l'organisme et du milieu ambiant, et propre à maintenir, entre
certaines limites de variation, pendant un temps déterminé, l'intégrité
de l'organisation. Il en résulte que, envisagé à un instant quelconque
de sa durée, tout corps vivant doit nécessairement présenter, dans sa
structure et dans sa composition, deux ordres de principes très
différens: les matières absorbées, à l'état d'assimilation; les matières
exhalées, à l'état de séparation. Telle est la vraie source primordiale
de la grande distinction anatomique entre les élémens et les produits
organiques. Les corps absorbés, quand ils ont été complétement
assimilés, constituent seuls, en effet, les véritables matériaux de
l'organisme proprement dit; les substances exhalées, soit solides, soit
fluides, après leur entière séparation, sont devenues réellement
étrangères à l'organisme, où elles ne pourraient, en général, long-temps
séjourner sans danger. Considérés à l'état solide, les vrais élémens
anatomiques se trouvent toujours nécessairement en continuité de tissu
avec l'ensemble de l'organisme; s'il s'agit d'élémens fluides, soit
stagnans, soit circulans, ils reposent constamment dans la profondeur
même du tissu général, dont ils sont également inséparables. Quant aux
simples produits, au contraire, ils ne sont jamais que déposés, pour un
temps plus ou moins limité, à la surface extérieure ou intérieure de
l'organisme, avec laquelle ils ne sauraient contracter aucune véritable
continuité. Sous le point de vue dynamique, les différences ne sont pas
moins caractéristiques. En effet, les élémens proprement dits doivent
seuls être envisagés comme réellement vivans; seuls ils participent au
double mouvement vital; seuls ils croissent ou décroissent par
intùs-susception. Avant même d'être finalement excrétés, les produits
sont déjà des substances essentiellement mortes, qui ne croissent que
par une juxta-position purement inorganique, et dont les altérations
chimiques ultérieures, indépendantes de l'action vitale, sont
nécessairement identiques à celles que ces substances pourraient
éprouver, en-dehors de l'organisme, sous de semblables influences
moléculaires.
Quelque inattaquable que soit, en principe, cette conception
fondamentale, son application peut présenter, en certains cas, de
véritables difficultés, pour opérer, entre les élémens et les produits,
une exacte et judicieuse séparation, lorsque, comme il arrive souvent,
ils se combinent dans une même disposition anatomique afin de concourir
à une même fonction. Tous les produits, en effet, ne sont point, ainsi
que la sueur, l'urine, les fèces, etc., destinés à être plus ou moins
immédiatement expulsés sans aucun usage ultérieur dans l'économie
organique. Plusieurs autres, tels que la salive, les sucs gastriques, la
bile, etc., exercent, comme substances extérieures, et en vertu de leur
composition chimique, une action indispensable pour préparer, chez tous
les êtres un peu élevés, l'assimilation des matériaux organiques. Ces
corps devenant ainsi susceptibles de rentrer réellement, du moins en
partie, dans l'organisme, on peut éprouver beaucoup d'embarras à fixer,
avec une scrupuleuse précision, le vrai moment où ils cessent d'être de
simples produits pour se transformer en véritables élémens, c'est-à-dire
le passage rigoureux de l'état inorganique à l'état organique, de la
mort à la vie. Ainsi, par exemple, le chyle, considéré sur l'intestin,
n'est, incontestablement, qu'un produit, tandis que, après son
absorption, il finit bientôt par se convertir en élément fluide, sans
qu'on puisse aujourd'hui assigner rigoureusement à quelle époque
précise il change de caractère. Mais de telles incertitudes sont, en
réalité, trop peu considérables, et elles tiennent trop évidemment à
l'extrême imperfection actuelle de notre analyse des phénomènes vitaux,
pour ébranler, en aucune manière, la distinction fondamentale entre les
produits et les élémens de l'organisme, si clairement indiquée, en
principe, par la définition même de l'état vital, et si nettement
établie, en fait, par tant d'irrécusables comparaisons. Il convient,
néanmoins, de remarquer encore, à ce sujet, afin d'avoir signalé toutes
les principales sources de difficultés, que, en d'autres circonstances,
certains produits, surtout parmi les solides, sont étroitement unis à de
vrais élémens anatomiques dans la structure de certains appareils,
auxquels ils fournissent des moyens essentiels de perfectionnement.
Telles sont, par exemple, la plupart des productions épidermiques, les
poils, et éminemment les dents proprement dites. En général, cette
notion forme une des bases indispensables de l'importante en lumineuse
théorie du _phanère_, si heureusement créée par M. de Blainville, et que
j'aurai l'occasion naturelle de caractériser ultérieurement. Mais, sous
ce point de vue, une dissection délicate et éclairée, la seule
considération de la position qui est toujours extérieure quant à la
partie purement produite de l'appareil, et même une analyse judicieuse
de l'ensemble de la fonction, doivent constamment dissiper toute
incertitude, et permettent, en effet, d'assigner, avec une sévère
exactitude, ce qu'il y a de vraiment organique et de simplement
inorganique dans la structure proposée, quelque équivoque que son
caractère puisse d'abord paraître à un anatomiste mal préparé. On
conçoit, toutefois, que la considération de ces cas litigieux ait dû
donner lieu à beaucoup de fausses appréciations, avant que le principe
général propre à les rectifier eût pu être distinctement saisi. C'est
ainsi que Bichat a confondu les dents parmi les os, et qu'il a érigés en
tissus, à la suite du tissu cutané, l'épiderme et les poils. Quelque
naturelle, et même inévitable, que fût à cette époque une semblable
erreur, sa rectification n'en avait pas moins, évidemment, une
importance capitale; car, une telle confusion s'opposait directement à
toute définition nette et générale de l'idée de _tissu_, ou plutôt
d'_élément anatomique_, qui pouvait devenir dès lors entièrement vague
et indéterminée. Enfin, il convient de remarquer ici que cet
éclaircissement fondamental devait être nécessairement un des résultats
les plus immédiats d'une application large et rationnelle de la méthode
comparative au grand principe de philosophie anatomique établi par
Bichat. La considération approfondie de l'ensemble de la hiérarchie
animale montre, en effet, de la manière la plus sensible, que ces
parties inorganiques, qui, dans l'homme, paraissent inséparables de
l'appareil essentiel, n'y constituent réellement, au contraire, que de
simples moyens de perfectionnement, dont l'introduction graduelle
s'opère toujours à des termes assignables de la série biologique
ascendante.
Ainsi, malgré ces divers ordres de difficultés, la distinction
fondamentale de M. de Blainville entre les élémens anatomiques et les
produits organiques, quoiqu'elle ne soit pas encore habituellement
employée par la masse des anatomistes, me paraît devoir être regardée
comme irrévocablement acquise au domaine essentiel de la philosophie
anatomique, où elle constitue désormais le complément nécessaire et même
l'épuration indispensable de l'idée-mère de Bichat, qui, sans une telle
explication, ne saurait avoir, à mes yeux, un caractère vraiment
rationnel. Ce n'est point à dire, sans doute, que l'étude des produits
doive être aucunement négligée par les anatomistes. Elle a, évidemment,
au contraire, d'après les indications précédentes, une extrême
importance pour la physiologie, dont les principaux phénomènes seraient
radicalement inintelligibles, si on ne prenait profondément en
considération la constitution exacte des divers produits et les
différentes modifications qu'ils comportent. Comment pourrait-on se
former aucune idée nette du grand phénomène de l'exhalation, qui
constitue l'un des deux élémens généraux de l'état vital, si l'on ne
compare point convenablement, avec la nature de l'organisme exhalant,
celle du produit exhalé, à un degré quelconque de l'échelle biologique?
D'ailleurs, tout produit devant ordinairement séjourner, pendant un
temps plus ou moins long, et quelquefois très étendu, à la surface
intérieure ou extérieure de l'organisme, il exerce nécessairement sur
lui, comme corps étranger, une action souvent très prononcée, dont
l'analyse est indispensable. Enfin, cette nécessité devient plus
spécialement évidente à l'égard des produits qui doivent, sous une autre
forme, rentrer ultérieurement dans l'organisme, aussi bien qu'envers
ceux destinés à s'incorporer anatomiquement, d'une manière permanente,
aux élémens proprement dits, conformément à l'explication ci-dessus
indiquée. Mais c'est surtout en étudiant la vie pathologique qu'on doit
éprouver le plus vivement le besoin profond d'une exacte connaissance de
toutes les classes de produits. Soit qu'on les envisage comme
résultats, ou comme modificateurs, leur considération fournit
habituellement les indices les moins irrécusables et les plus précis des
principales altérations organiques, et présente en même temps la
véritable origine d'un grand nombre d'entre elles. Ainsi, sous aucun
rapport, la théorie des produits organiques ne perdra rien de son
importance primitive pour être désormais soigneusement séparée de
l'étude des vrais élémens anatomiques: et, au contraire, cette
séparation rationnelle, en élaguant sans retour de faux rapprochemens,
tend à fixer, d'une manière bien plus directe, l'attention spéciale des
biologistes sur la participation réelle des produits organiques à
l'ensemble des phénomènes vitaux, soit normaux, soit anormaux. Il
résulte seulement du concours des considérations précédentes que, dans
l'ordre des spéculations purement anatomiques, c'est-à-dire quant à la
notion statique de l'organisme, l'étude des produits devra être
effectivement classée comme secondaire à la suite de la théorie des
élémens proprement dits, et avant de procéder à la combinaison de
ceux-ci en organes et finalement en appareils. Car, il est maintenant
incontestable que ces élémens constituent seuls la trame fondamentale
dont l'organisme est essentiellement formé, et d'où l'on pourrait, du
moins abstraitement, concevoir retirés tous les simples produits, sans
que l'idée générale d'organisation cessât réellement de subsister.
La considération des produits organiques étant une fois rationnellement
écartée de la véritable analyse anatomique, cette analyse a pu acquérir
dès lors un caractère de plénitude et de netteté, qui était
primitivement impossible, faute d'un principe suffisamment circonscrit.
Ainsi, l'on a pu entreprendre enfin une exacte énumération de tous les
vrais élémens anatomiques, soit solides, soit fluides, tandis que
Bichat, pour ne point tomber dans un vague indéfini, avait dû se borner
à l'examen des seuls élémens solides, auxquels la notion de _tissu_
était exclusivement applicable. D'un autre côté, la classification de
ces tissus d'après leurs véritables relations générales, et même leur
réduction philosophique à un seul tissu fondamental diversement modifié
suivant des lois déterminées, ont pu remplacer l'ordre purement factice
et essentiellement arbitraire que Bichat avait dû suivre dans leur
étude. Telles sont les deux autres transformations capitales,
nécessairement co-relatives, qu'une heureuse application générale de la
méthode comparative a fait subir jusqu'ici à la grande théorie
anatomique de Bichat. Ces deux derniers ordres de perfectionnemens, qui
nous restent maintenant à caractériser, seraient l'un et l'autre
évidemment impossibles, ou du moins illusoires, s'ils n'étaient point
conçus comme subordonnés à la séparation primordiale entre les élémens
et les produits, qui peut seule circonscrire, d'une manière réellement
scientifique, le véritable champ général de l'analyse anatomique
fondamentale. Occupons-nous d'abord de la première considération, qui se
rattache nécessairement à la grande question de la vitalité des fluides
organiques, sur laquelle les idées sont encore loin, ce me semble,
d'être suffisamment fixées.
Un premier coup d'oeil sur l'ensemble de la nature organique, depuis
l'homme jusqu'au végétal, montre clairement que tout corps vivant est
continuellement formé d'une certaine combinaison de solides et de
fluides, dont les proportions varient d'ailleurs, suivant les espèces,
entre des limites très écartées. La définition même de l'état vital
suppose évidemment l'harmonie nécessaire de ces deux sortes de principes
constituans, mutuellement indispensables. Car, ce double mouvement
intestin de composition et de décomposition permanentes, qui caractérise
essentiellement la vie générale, ne saurait être conçu, à aucun degré,
dans un système entièrement solide. D'un autre côté, indépendamment de
ce qu'une masse purement liquide, et à plus forte raison gazeuse, ne
pourrait exister sans être circonscrite par une enveloppe solide, il est
clair qu'elle ne saurait comporter aucune véritable organisation, sans
laquelle la vie proprement dite devient inintelligible. Si ces deux
idées-mères de vie et d'organisation n'étaient point nécessairement
co-relatives, et par suite réellement inséparables, on pourrait
concevoir que la première appartient essentiellement aux fluides, comme
seuls éminemment modifiables, et la seconde aux solides, comme seuls
susceptibles de structures déterminées, ce qui reproduirait, sous un
autre aspect philosophique, l'évidente nécessité de cette harmonie
fondamentale entre les deux ordres d'élémens organiques. L'examen
comparatif des principaux types de la hiérarchie biologique confirme, en
effet, ce me semble, comme règle générale, que l'activité vitale
augmente essentiellement à mesure que les élémens fluides prédominent
davantage dans l'organisme, tandis que la prépondérance croissante des
solides y détermine, au contraire, une plus grande persistance de l'état
vital. Depuis long-temps, tous les biologistes philosophes avaient déjà
signalé cette loi incontestable, en considérant seulement la série des
âges, d'où Bichat surtout la fit si nettement ressortir.
Ces réflexions me paraissent propres à établir clairement que la
controverse si agitée quant à la vitalité des fluides repose
essentiellement, ainsi que tant d'autres controverses fameuses, sur une
position vicieuse de la question; puisqu'une telle co-relation
nécessaire entre les solides et les fluides exclut aussitôt, comme
également irrationnels, l'humorisme et le solidisme absolus. Pourvu
qu'on écarte, bien entendu, la considération des simples produits, qui
d'ailleurs peuvent être solides autant que fluides, on ne saurait douter
que les vrais élémens fluides de l'organisme ne manifestent une vie tout
aussi réelle que celle des solides. Il paraît même incontestable
aujourd'hui que les fondateurs de la pathologie moderne, dans leur
réaction si nécessaire contre l'antique humorisme, ont beaucoup trop
négligé d'avoir égard, pour la théorie des maladies, aux altérations
directes et spontanées dont les fluides organiques, et surtout le sang,
sont éminemment susceptibles, en vertu de leur composition si complexe.
Du point de vue philosophique, on devait, sans doute, trouver étrange
que les élémens anatomiques les plus actifs et les plus modifiables
n'eussent point une participation capitale, tantôt primitive, tantôt
consécutive, aux perturbations générales de l'organisme vivant. Mais,
d'une autre part, il n'est pas moins certain que les fluides, animaux
ou végétaux, cessent de vivre aussitôt qu'ils se trouvent en dehors de
l'organisme, comme, par exemple, le sang extrait des vaisseaux: ils
perdent alors toute organisation proprement dite, et ils subissent
seulement les réactions moléculaires compatibles avec leur composition
chimique et avec la nature du milieu où ils sont placés. La vitalité des
fluides, envisagés isolément, constitue donc une question mal définie,
et par suite interminable.
Toutefois, en considérant les divers principes immédiats propres à la
composition si hétérogène des fluides organiques, il y a lieu de
poursuivre, à leur égard, une recherche générale très positive quoique
fort difficile, et qui, peu avancée jusqu'ici, présente réellement un
haut intérêt philosophique, pour achever de fixer nos idées
fondamentales sur la véritable vitalité des fluides anatomiques. La vie
de ces fluides étant désormais hors de doute, on doit se proposer, en
effet, de déterminer, autant que possible, dans quels de leurs principes
immédiats elle réside essentiellement; car on ne saurait, évidemment,
admettre que tous vivent indistinctement. Ainsi, par exemple, le sang
étant formé d'eau en majeure partie, il serait absurde de concevoir un
tel véhicule inerte comme participant à la vie incontestable de ce
fluide; mais alors quel en est, parmi les autres principes immédiats,
le véritable siége? L'anatomie microscopique a entrepris, de nos jours,
de répondre à cette question capitale, en plaçant ce siége dans les
globules proprement dits, qui seraient seuls à la fois organisés et
vivans. Une telle solution, quelque précieuse qu'elle soit en effet, ne
peut cependant, à mon avis, être encore envisagée que comme une simple
ébauche. Car, on admet en même temps, d'après l'ensemble des
observations, que ces globules, quoique affectant toujours une forme
déterminée, se rétrécissent de plus en plus à mesure que le sang
artériel passe dans un ordre inférieur de vaisseaux, c'est-à-dire en
avançant vers le lieu de son incorporation aux tissus; et qu'enfin, à
l'instant précis de l'assimilation définitive, il y a liquéfaction
complète des globules. Or, quelque naturelle que doive paraître, en
elle-même, cette dernière condition, elle semble directement
contradictoire au principe de l'hypothèse fondamentale, puisque, d'après
ce principe, le sang cesserait donc d'être réputé vivant au moment même
où s'accomplit son plus grand acte de vitalité. D'un autre côté, cette
hypothèse n'a pas encore été assez sévèrement soumise à une
contre-épreuve générale, qui, purement négative, est néanmoins
indispensable. Elle consiste à reconnaître l'existence des vrais
globules comme exclusivement caractéristique des fluides réellement
vivans, en opposition à ceux qui, en qualité de simples produits, sont
essentiellement inertes, et qui présentent beaucoup de particules
solides suspendues, si aisément susceptibles d'être confondues avec les
globules proprement dits, malgré la forme déterminée par laquelle ces
derniers sont principalement définis. Les observations microscopiques
sont, par leur nature, trop délicates, et jusqu'ici trop fréquemment
illusoires, pour que ce point essentiel de doctrine anatomique puisse
encore être regardé comme irrévocablement établi.
Quoi qu'il en soit de ces divers éclaircissemens généraux qui restent
encore à désirer sur la vitalité précise des élémens fluides de
l'organisme, il demeure nécessairement incontestable que l'étude
statique des corps vivans serait radicalement incomplète, et ne
constituerait qu'une très insuffisante préparation à leur étude
dynamique, si un tel ordre d'élémens n'était point désormais compris, au
même titre que les élémens solides ou tissus proprement dits, dans le
domaine fondamental de l'analyse anatomique. Telle est la lacune
capitale qu'avait laissée le grand traité de Bichat. Mais, malgré
l'évidente nécessité de cet immense complément, il n'en faut pas moins
continuer à regarder, dans l'ordre rationnel des spéculations
anatomiques, tout aussi bien que d'après la marche historique de leur
développement, l'anatomie des solides comme devant toujours précéder et
préparer l'anatomie des fluides: en sorte que, si Bichat n'a pu
entreprendre l'ensemble du travail, il a cependant commencé par le
véritable point de départ philosophique. On conçoit, en effet, que, sous
le point de vue physiologique, la considération des fluides devienne
peut-être encore plus importante que celle des solides, du moins en ce
qui concerne la vie organique proprement dite, c'est-à-dire la vie
végétative fondamentale. Sous le point de vue purement anatomique, au
contraire, l'étude des solides doit être nécessairement prépondérante,
puisque c'est en eux que réside essentiellement l'organisation bien
caractérisée. En même temps, l'anatomie des fluides, beaucoup plus
délicate et plus difficile, et jusqu'à présent si imparfaite, ne saurait
être entreprise avec succès qu'après que l'esprit, et même les sens, ont
été convenablement disposés par une étude préalable, suffisamment
approfondie, de l'anatomie des solides. Les obstacles caractéristiques
que présente l'exploration anatomique des élémens fluides de
l'organisme, résultent nécessairement, en général, d'une sorte de cercle
vicieux fondamental, tenant à l'impossibilité évidente d'étudier ces
fluides dans l'organisme même, combinée avec la désorganisation presque
immédiate qui accompagne leur extraction. Comme l'inspection anatomique
proprement dite devient alors impraticable, on ne peut plus appliquer
que deux moyens essentiels d'observation directe, l'examen
microscopique, et surtout l'exploration chimique. Or, l'un et l'autre
procédé, et principalement le second, qui est pourtant le plus précieux
et le plus décisif, doivent être éminemment contrariés par cette rapide
désorganisation. Voilà surtout pourquoi les chimistes, lors même qu'ils
ne confondent pas, suivant leur coutume jusqu'ici presque invariable,
les élémens et les produits de l'organisme, nous donnent habituellement
de si fausses et si incohérentes notions de la vraie constitution
moléculaire des fluides organisés, qu'ils n'ont le plus souvent
examinés, à leur insu, que dans un état de décomposition plus ou moins
avancée. D'après un tel ensemble de difficultés capitales, on conçoit
que l'anatomie des fluides serait à peu près inextricable, si l'on ne
parvenait à l'éclairer indirectement par la lumière générale que doit
répandre sur elle l'étude préalable de l'anatomie des solides, dans
laquelle consiste d'ailleurs essentiellement la connaissance
fondamentale de l'organisme, envisagé sous l'aspect statique. Il
serait, du reste, superflu d'expliquer expressément, à ce sujet, que la
même règle qui prescrit de placer l'étude anatomique des fluides à la
suite de celle des solides exige également, par des motifs entièrement
analogues, que les diverses parties de la première soient aussi
examinées dans l'ordre successif de la condensation décroissante, en
considérant d'abord les élémens semi-liquides, tels que la graisse,
ensuite les vrais liquides, comme le sang, et enfin les élémens à l'état
de vapeur ou de gaz, dont l'admission, quoique encore incertaine, paraît
indispensable, et qui seront toujours nécessairement les plus mal
connus.
Telles sont les indications générales que je devais présenter ici sur la
véritable extension et sur la délinéation principale du domaine
fondamental de l'analyse anatomique, constituée avec la plénitude
rationnelle qu'ont dû lui attribuer les successeurs de Bichat. Ayant
ainsi graduellement reconnu l'anatomie des tissus proprement dits comme
la base indispensable de tout le système anatomique, il nous reste
maintenant à considérer directement cette anatomie elle-même sous un
point de vue général, qui, plus restreint, par sa nature, que les deux
précédens, n'en est pas moins aussi essentiel. Il s'agit d'examiner le
principe philosophique de la classification rationnelle des divers
tissus, d'après leur mutuelle filiation anatomique. Ce dernier ordre des
perfectionnemens introduits, dans la grande conception anatomique de
Bichat, sous l'influence de la méthode comparative, était également
nécessaire pour achever de constituer rationnellement le principe
fondamental, soit en circonscrivant, avec une précision sévère, l'idée
primitive de tissu, soit en assignant à l'analyse anatomique ses
véritables limites générales, au-delà desquelles l'esprit humain se
consumerait nécessairement en de vagues et illusoires spéculations.
L'analyse anatomique de l'organisme humain présente, par sa nature, une
complication trop profonde, pour qu'il soit possible, en la poursuivant
exclusivement, de se former une juste idée de la vraie constitution
fondamentale des divers tissus organiques, sans exagérer leurs
différences réelles, et sans méconnaître les lois de leur filiation
successive. À la vérité, l'étude approfondie des principales phases de
développement peut remplacer, à un certain degré, à cet égard comme à
tout autre, la comparaison des types essentiels de la hiérarchie
biologique. Mais, sous ce rapport surtout, une telle ressource n'en est
pas moins nécessairement insuffisante. Car, les premières phases du
développement humain, dont l'importance anatomique est évidemment
prépondérante, sont trop rapides et trop peu distinctes, elles sont, en
outre, trop peu accessibles à toute observation directe et complète,
pour qu'un semblable moyen d'exploration, quelque précieux qu'il soit
d'ailleurs, puisse jamais servir de base exclusive à la découverte des
véritables principes de l'analogie anatomique. Il était donc inévitable
que, en se bornant, comme a dû le faire Bichat, à la seule considération
de l'homme, la nature caractéristique des différens tissus, et surtout
leurs vraies relations générales, restassent d'abord essentiellement
inconnues. Aussi est-ce uniquement depuis que l'anatomie des tissus a pu
être soumise à une étude comparative dans l'ensemble de la série
organique, que l'on commence à établir des notions justes et définitives
sur l'organisation fondamentale des corps vivans, envisagés comme
nécessairement assujétis à des lois uniformes de structure et de
composition.
Par un premier examen anatomique de l'échelle biologique, on reconnaît
aussitôt que le tissu cellulaire forme la trame essentielle et primitive
de tout organisme, puisqu'il est le seul qui se retrouve constamment à
chaque degré quelconque. Tous ces divers tissus, qui, chez l'homme,
paraissent si multipliés et si distincts, perdent successivement tous
leurs attributs caractéristiques à mesure qu'on parcourt la série
descendante, et tendent toujours davantage à se fondre entièrement dans
le tissu cellulaire général, qui reste enfin l'unique base de
l'organisation végétale, et peut-être même du dernier mode de
l'organisation animale. En remontant, aussi loin qu'on a pu le tenter
jusqu'ici, vers l'origine de l'état embryonnaire propre aux organismes
les plus élevés, on a lieu de croire que la même structure fondamentale
se retrouve essentiellement. Mais, quoi qu'il en soit, la saine anatomie
comparée ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Nous devons surtout
remarquer ici que la nature d'une telle organisation élémentaire et
commune se présente pleinement en harmonie philosophique avec ce qui
constitue le fonds nécessaire et uniforme de la vie générale, réduite à
son extrême simplification abstraite. Car, le tissu cellulaire, sous
quelque forme qu'on le conçoive, est éminemment apte, par sa structure,
à cette absorption et à cette exhalation fondamentales, dans lesquels
consistent les deux parties essentielles du grand phénomène vital. À
l'origine inférieure de la hiérarchie biologique, l'organisme vivant,
placé dans un milieu invariable, se borne réellement à absorber et
exhaler par ses deux surfaces, entre lesquelles circulent ou plutôt
oscillent les fluides destinés à l'assimilation et ceux qui résultent
de la désassimilation. Or, pour d'aussi simples fonctions générales,
l'organisation celluleuse est évidemment suffisante, sans la
participation d'aucun tissu plus spécial. Telle est donc nécessairement
la base primitive de l'organisme universel. Mais, pour compléter cette
conception fondamentale des tissus organiques, de manière à la rendre
réellement applicable, il était indispensable de déterminer suivant
quelles lois le tissu primordial se modifie peu à peu pour engendrer
successivement tous les autres avec les divers attributs qui d'abord
empêchaient d'apercevoir leur véritable origine commune. C'est ce que
l'anatomie comparée a déjà commencé aussi à établir nettement, toujours
guidée par ce même principe, également simple et lumineux, qui consiste
à regarder les différens tissus secondaires comme plus profondément
éloignés du tissu générateur à mesure que leur première apparition se
manifeste dans des organismes plus spéciaux et plus élevés.
Ces modifications caractéristiques du tissu fondamental doivent être, en
général, distinguées en deux classes principales: les unes, plus
communes et moins profondes, se bornent essentiellement à la simple
structure; les autres, plus intimes, et plus spéciales, atteignent
aussi jusqu'à la composition elle-même.
Dans le premier ordre, la transformation la plus directe et la plus
répandue donne naissance au tissu dermeux proprement dit, qui constitue
le fond nécessaire de l'enveloppe organique générale, soit extérieure,
soit intérieure. Ici, la modification se réduit à une pure condensation,
diversement prononcée, chez l'animal, suivant que la surface doit être,
comme à l'extérieur, plus exhalante qu'absorbante, ou en sens inverse à
l'intérieur. Cette première transformation, quelque simple et commune
qu'elle soit, n'est pas même rigoureusement universelle: il faut
s'élever déjà à un certain degré de l'échelle biologique pour
l'apercevoir nettement caractérisée. Non-seulement, dans la plupart des
derniers animaux, il n'y a pas de différence essentielle d'organisation
entre les deux parties, intérieure et extérieure, de la surface
générale, qui peuvent, comme on le sait depuis long-temps, se suppléer
mutuellement: mais, en outre, si l'on descend un peu davantage, on ne
reconnaît plus aucune disposition anatomique qui distingue notablement
l'enveloppe d'avec l'ensemble de l'organisme, dès lors devenu
uniformément celluleux.
Une condensation croissante, et plus ou moins également répartie, du
tissu générateur, détermine, à partir du derme proprement dit, et à un
degré plus élevé de la série organique, trois tissus distincts mais
inséparables, qui sont destinés, dans l'économie animale, à un rôle très
important quoique passif, soit comme enveloppes protectrices des organes
nerveux, soit comme auxiliaires de l'appareil locomoteur. Ce sont les
tissus fibreux, cartilagineux, et osseux, dont l'analogie fondamentale
était trop manifeste, malgré l'insuffisance des moyens primitifs de
l'analyse anatomique, pour avoir échappé au coup d'oeil de Bichat, qui
les classa soigneusement dans leur ordre rationnel. M. Laurent, dans son
projet de nomenclature systématique, a judicieusement fixé ce
rapprochement incontestable, en proposant l'heureuse dénomination de
tissu _scléreux_, pour caractériser l'ensemble de ces trois tissus
secondaires, envisagés sous un point de vue commun. La rationnalité
d'une telle considération est d'autant plus évidente, que, en réalité,
les différens degrés de la consolidation tiennent essentiellement ici au
dépôt, dans le réseau celluleux, d'une substance hétérogène, soit
organique, soit inorganique, dont l'extraction ne laisse aucun doute sur
la véritable nature du tissu. Quand, au contraire, par une dernière
condensation directe, le tissu fondamental devient lui-même plus
compacte, sans s'encroûter de matière étrangère, on passe alors à une
nouvelle modification principale, où l'imperméabilité devient compatible
avec la souplesse, ce qui caractérise le tissu séreux, ou plus
exactement _kysteux_ (suivant la dénomination de M. Laurent), dont la
destination propre consiste, soit à s'interposer entre les divers
organes mobiles, soit surtout à contenir des liquides, stagnans ou
circulans.
Le second ordre général de transformations du tissu primitif donne lieu
aux deux sortes de tissus secondaires qui distinguent le plus
profondément l'organisme animal, considéré dans tous les êtres nettement
prononcés; ce sont, d'abord le tissu musculaire, et ensuite le tissu
nerveux, qui doivent, sans doute, se manifester essentiellement au même
degré de l'échelle animale. Pour chacun d'eux, la modification
principale est surtout caractérisée par l'intime combinaison anatomique
du tissu fondamental avec un élément organique spécial, semi-solide, et
éminemment vivant, qui, dans le premier cas, a reçu depuis long-temps le
nom de _fibrine_, dont l'usage a naturellement suggéré à M. de
Blainville, pour le second cas, la dénomination parfaitement
correspondante de _neurine_.
Ici, la transformation du tissu générateur devient tellement profonde,
qu'il est très difficile de la constater directement, et surtout de la
découvrir, dans les organismes supérieurs, ce qui serait néanmoins
nécessaire afin d'étudier, d'une manière pleinement rationnelle, les
deux substances caractéristiques. Toutefois la suite des analogies
fournies par l'anatomie comparée ne paraît aujourd'hui laisser, en
principe, aucun doute sur la réalité d'une telle constitution. On doit
seulement désirer à ce sujet de connaître, avec plus de précision, le
mode effectif d'union anatomique de la substance propre, musculaire ou
nerveuse, avec le tissu fondamental.
Ceux qui n'admettent point cette théorie, sont obligés de concevoir
trois tissus primitifs au lieu d'un seul, le cellulaire, le musculaire,
et le nerveux. Mais la généralité supérieure ou plutôt l'exclusive
universalité du premier n'en demeure pas moins nécessairement un
résultat irrévocable de l'ensemble des comparaisons anatomiques. Or,
l'existence simultanée, dans certains organismes, de trois tissus
radicalement indépendans les uns des autres altérerait beaucoup la
perfection de la philosophie biologique, en rompant dès lors, par sa
base anatomique, l'admirable unité du monde organique, que l'esprit
humain avait enfin si péniblement constituée. Il me semble même évident
que, par-là, on ne maintiendrait plus, comme l'exige la nature
fondamentale de la science, une exacte harmonie générale entre le point
de vue statique et le point de vue dynamique. Car, malgré l'importance
capitale des fonctions sensoriales et locomotrices qui caractérisent
spécialement l'animalité proprement dite, on ne saurait douter que la
vie essentielle ne soit, au fond, toujours la même, et que ces
phénomènes plus éminens ne viennent simplement s'ajouter aux phénomènes
primitifs, comme moyens supérieurs de perfectionnement attribués aux
organismes élevés, ainsi que je l'ai établi dans le discours précédent.
À cette considération dynamique, doit donc naturellement correspondre,
dans l'ordre statique, celle d'un fonds commun et invariable
d'organisation primordiale, produisant successivement, par des
modifications de plus en plus profondes, tous les divers élémens
anatomiques spéciaux. Une telle manière de philosopher résulte ainsi de
l'usage légitime et rationnel du degré de liberté générale resté
facultatif, pour notre intelligence, par la nature des études
anatomiques, tant que les observations positives n'ont point directement
infirmé nos conceptions, ce qui certainement n'a pus lieu, du moins
jusque ici, dans le cas actuel.
En examinant maintenant la principale subdivision de chacun des deux
grands tissus secondaires, soit musculaire, soit nerveux, on reproduit
l'équivalent très perfectionné de la distinction confusément ébauchée à
leur égard par Bichat, lorsqu'il distinguait, pour l'un et pour l'autre,
ce qui, chez l'homme, appartient à la vie animale, ou bien à la vie
organique. À ce caractère mal choisi et vaguement défini, par la nature
même de tels tissus, doit être désormais substituée une considération
vraiment anatomique, celle de la situation générale, en rapport constant
avec une modification plus ou moins notable mais toujours sensible de la
structure elle-même. L'analyse comparative démontre, en effet, soit pour
le système musculaire, soit pour le système nerveux, que l'organisation
du tissu devient d'autant plus spéciale et plus élevée qu'il est situé
plus profondément entre les deux surfaces intérieure et extérieure de
l'enveloppe animale. De là résulte naturellement la division rationnelle
de chacun de ces systèmes, en superficiel et profond, dont les
propriétés caractéristiques, quoique essentiellement les mêmes, offrent
des modifications anatomiques très appréciables dans la disposition et
dans la structure. Cette distinction est plus particulièrement
remarquable à l'égard du système nerveux, disposé, en premier lieu, sous
forme de cordons, et ensuite sous celle de ganglions, avec ou sans
appareil extérieur.
Telle est, en aperçu philosophique, la vraie filiation générale des
tissus élémentaires dont l'étude approfondie constitue le sujet
essentiel de l'analyse anatomique fondamentale, qui n'a plus besoin que
d'être complétée, comme je l'ai précédemment expliqué, par une exacte
exploration des élémens fluides de l'organisme. Je sortirais entièrement
des limites nécessaires que prescrit la nature de ce traité, si je
tentais ici d'indiquer suivant quelles lois de composition doit
s'effectuer le passage rationnel de cette étude primordiale à celle des
parenchymes, de celle-ci à la théorie des organes, et enfin à l'étude
des appareils, dernier terme nécessaire de la synthèse anatomique, et
préparation immédiate à l'analyse physiologique. Quoique les transitions
successives entre ces divers ordres de notions pussent aisément donner
lieu à des considérations philosophiques d'un haut intérêt, elles
seraient maintenant d'autant plus déplacées que, la science anatomique
n'ayant jamais été traitée encore dans son ensemble suivant ce seul plan
rigoureusement rationnel, notre examen général ne trouverait point, à
cet égard, vu l'état présent de la science, ce préalable fondement
indispensable auquel j'ai toujours dû me rattacher soigneusement, et
sans lequel, en effet, ce traité général de philosophie positive,
dégénérait en une suite de traités philosophiques spéciaux, qu'il
m'était interdit d'entreprendre. Il me suffisait ici, à ce sujet,
d'avoir déjà nettement indiqué l'enchaînement méthodique des quatre
degrés généraux de la spéculation anatomique, sur lequel il ne saurait
actuellement rester, ce me semble, aucune incertitude réelle. Pour
terminer convenablement cet ensemble de réflexions relatives à la vraie
philosophie anatomique, il faut seulement ajouter encore quelques
simples considérations directes sur les limites nécessaires que notre
intelligence doit toujours s'imposer dans le perfectionnement positif de
l'analyse statique de l'organisme. Ce dernier trait, quoique purement
restrictif, me paraît essentiel pour compléter la définition du vrai
caractère général que je me suis efforcé d'assigner à cette analyse.
L'unité fondamentale du règne organique exige nécessairement, sous le
point de vue anatomique, comme nous l'avons précédemment reconnu, que
tous les divers tissus élémentaires soient rationnellement ramenés à un
seul tissu primitif, terme essentiel de tout organisme, d'où ils
dérivent successivement par des transformations spéciales de plus en
plus profondes. C'est dans le perfectionnement général de cette
réduction finale, graduellement devenue plus complète, plus précise, et
plus nette, que doit surtout consister le progrès philosophique de la
véritable analyse anatomique. Quand une telle filiation ne laissera plus
aucune obscurité, quand les lois invariables de la transformation du
tissu générateur en chaque tissu secondaire seront enfin exactement
établies, on devra regarder la philosophie anatomique comme ayant acquis
tout le degré de perfection fondamentale compatible avec sa nature,
puisque dès-lors il y régnera ainsi une rigoureuse unité scientifique.
On ne pourrait tendre à dépasser ce but général (qui, ainsi que tout
autre type philosophique, ne sera jamais pleinement atteint), sans
s'égarer aussitôt dans cet ordre de recherches vagues, arbitraires, et
inaccessibles, qu'interdit si impérieusement le véritable esprit
fondamental de la philosophie positive. C'est pourquoi je ne puis
m'empêcher ici de signaler, en la déplorant, la déviation manifeste qui
existe aujourd'hui, à cet égard, principalement en Allemagne, parmi
quelques-unes des intelligences, d'ailleurs éminentes à plusieurs autres
titres, qui poursuivent maintenant les spéculations supérieures de la
science biologique.
Peu satisfaits d'avoir conçu tous les tissus organiques comme
réductibles à un seul, ces esprits ambitieux ont tenté de pénétrer
au-delà du terme naturel de l'analogie anatomique, en s'efforçant de
former le tissu générateur lui-même par le chimérique et inintelligible
assemblage d'une sorte de monades organiques, qui seraient dès-lors les
vrais élémens primordiaux de tout corps vivant. L'abus des recherches
microscopiques, et le crédit exagéré qu'on accorde trop souvent encore à
un moyen d'exploration aussi équivoque, contribuent surtout à donner une
certaine spéciosité à cette fantastique théorie, issue d'ailleurs
évidemment d'un système essentiellement métaphysique de philosophie
générale. Il serait, ce me semble, impossible d'imaginer, dans l'ordre
anatomique, une conception plus profondément irrationnelle, et qui fût
plus propre à entraver directement les vrais progrès de la science.
En considérant, dans le discours précédent, le système total de la
philosophie biologique, j'ai démontré combien il serait absurde et
illusoire de vouloir rattacher, en principe, le monde organique au monde
inorganique, autrement que par les lois fondamentales propres aux
phénomènes généraux qui leur sont nécessairement communs. Toutes les
spéculations positives, soit anatomiques, soit physiologiques,
directement relatives aux deux grandes notions inséparables de vie et
d'organisation, forment, par leur nature, un système rigoureusement
circonscrit, dans l'intérieur duquel on doit, sans doute, établir,
autant que possible, la plus parfaite unité, mais qui doit dire toujours
profondément séparé de l'ensemble des théories inorganiques, dont le
sujet ne saurait offrir aucun ordre de phénomènes réellement analogue.
Or, l'aberration anatomique que je viens de caractériser me paraît tenir
radicalement, par une incontestable filiation, à ce vain esprit d'une
fusion incompréhensible entre les deux élémens essentiels de la
philosophie naturelle. Elle se combine ordinairement, en effet, avec
cette autre aberration physiologique, exactement correspondante, qui
consiste à envisager la vie comme universellement répandue dans la
nature, sans distinction d'organique ou d'inorganique, et résidant
éminemment dans les molécules. Ces deux chimériques suppositions me
paraissent également contradictoires, l'une avec l'idée même
d'organisation, l'autre avec l'idée de vie, en conservant soigneusement
à ces deux termes indispensables leur exacte interprétation
scientifique, qui n'est, au fond, qu'une sage généralisation
philosophique de l'acception vulgaire. Il ne saurait y avoir, d'après
les seules définitions fondamentales, ni vie ni organisation, sans un
certain système indissoluble de parties plus ou moins hétérogènes
concourant à un but commun. En quoi pourrait donc consister réellement,
soit l'_organisation_, soit la _vie_, d'une simple monade? Que la
philosophie inorganique conçoive les corps comme finalement composés de
molécules indivisibles: cette notion est pleinement rationnelle,
puisqu'elle est parfaitement conforme à la nature des phénomènes
étudiés, qui, constituant le fonds général de toute existence
matérielle, doivent nécessairement appartenir, d'une manière
essentiellement identique, aux plus petites particules corporelles.
Mais, au contraire, la double aberration que nous considérons, et qui,
en termes intelligibles, revient réellement à se figurer les animaux
comme essentiellement formés d'animalcules, n'est qu'une intempestive et
absurde imitation d'une telle conception. L'une est aussi radicalement
opposée à la nature des phénomènes correspondans, que l'autre y est
heureusement adaptée: car, en admettant cette fiction irrationnelle, les
animalcules élémentaires seraient évidemment encore plus
incompréhensibles que l'animal composé, indépendamment de l'insoluble
difficulté qu'on aurait dès-lors gratuitement créée quant au mode
effectif d'une aussi monstrueuse association. Dans l'ordre
physiologique, tout bon esprit repousse sur-le-champ, par exemple, la
ridicule explication qu'on a osé quelquefois déduire sérieusement d'une
semblable doctrine quant au mouvement du sang, en l'attribuant à la
locomotion spontanée des animalcules globulaires. Chacun sent aussitôt,
à de tels égards, que la difficulté serait ainsi purement transposée,
sans préjudice des nombreux mystères intermédiaires qui deviendraient
indispensables à la transition. Mais n'en doit-il pas être de même, au
fond, sous le point de vue anatomique? Un organisme quelconque
constitue, par sa nature, un tout nécessairement indivisible, que nous
ne décomposons, d'après un simple artifice intellectuel, qu'afin de le
mieux connaître, et en ayant toujours en vue une recomposition
ultérieure. Or, le dernier terme de cette décomposition abstraite
consiste dans l'idée de tissu, au-delà de laquelle il ne peut réellement
rien exister en anatomie, puisqu'il n'y aurait plus d'organisation.
Tenter le passage de cette notion à celle de molécule, c'est,
évidemment, sortir de la philosophie organique pour entrer
irrationnellement dans la philosophie inorganique; et l'on a peine à
concevoir que l'orgueil spéculatif ait pu conduire à qualifier
d'_anatomie transcendante_ ce qui, par sa nature même, cesserait
nécessairement d'appartenir, sous aucun rapport, à la science
anatomique. Faudrait-il donc aujourd'hui regarder comme insuffisamment
démontré encore pour la biologie, ce qui est si pleinement reconnu pour
les plus simples sciences fondamentales, que nos théories positives ne
sauraient avoir d'autre but réel que l'établissement méthodique de
relations exactes entre des phénomènes analogues; et que, par
conséquent, toute tentative pour pénétrer l'origine première et le mode
essentiel de production des phénomènes, ou même seulement pour établir
une vaine assimilation entre des ordres de phénomènes radicalement
hétérogènes, doit être aussitôt exclue comme anti-scientifique?
Il serait, sans doute, inutile ici de prolonger davantage cette
discussion, dont la nécessité est peu honorable pour notre état présent
de virilité intellectuelle. Elle conduit, ce me semble, à reconnaître,
sous un nouvel aspect philosophique, la théorie des tissus, telle que je
l'avais d'abord caractérisée, comme le dernier degré rationnel de la
saine analyse anatomique, en montrant que l'idée de _tissu_ constitue,
dans le système des spéculations organiques, le véritable équivalent
logique de l'idée de _molécule_, exclusivement adaptée à la nature des
spéculations inorganiques.
Tel est l'ensemble des considérations très sommaires que je devais
présenter, dans cette leçon, sur l'esprit fondamental de la vraie
philosophie anatomique. On reconnaît ainsi, conformément à ce que j'ai
indiqué en commençant, que nous possédons enfin aujourd'hui toutes les
conceptions essentielles destinées à constituer rationnellement, sur ses
bases invariables, le système général de la science anatomique; mais
que, néanmoins, chez les esprits même les plus éminens, les deux pensées
principales de l'anatomie comparative et de l'anatomie textulaire ne
sont point encore assez complétement ni assez profondément combinées.
Cet état transitoire n'aura donc réellement cessé que lorsque la notion
irrationnelle de plusieurs anatomies hétérogènes et indépendantes aura
enfin été habituellement remplacée, comme il serait déjà possible de le
faire avec les matériaux existans, par la succession hiérarchique,
précédemment définie, des quatre degrés analytiques, mutuellement
complémentaires, qu'il faut désormais distinguer et coordonner dans la
spéculation anatomique.