tous les phénomènes, d'un ordre quelconque, sont essentiellement
assujettis à des lois invariables, dont la découverte constitue toujours
le but de nos diverses spéculations philosophiques. Si l'on pouvait
concevoir, en aucun cas, que, sous l'influence de conditions exactement
similaires, les phénomènes ne restassent point parfaitement identiques,
non-seulement quant au genre, mais aussi quant au degré, toute théorie
scientifique deviendrait aussitôt radicalement impossible: nous serions
dès lors nécessairement réduits à une stérile accumulation de faits, qui
ne sauraient plus comporter aucune relation systématique, susceptible de
conduire à leur prévision. Il est donc indispensable de reconnaître, en
principe, que, même dans les phénomènes éminemment complexes qui se
rapportent à la science des corps vivans, chacune des diverses actions
vraiment élémentaires qui concourent à leur production varierait
nécessairement selon des lois tout-à-fait précises, c'est-à-dire,
mathématiques, si nous pouvions, en effet, l'étudier en elle-même,
isolément de tout autre. Tel est, à cet égard, le point de départ
philosophique des géomètres, dont la parfaite rationnalité ne saurait
être contestée. Si donc les phénomènes les plus généraux du monde
inorganique sont éminemment calculables, tandis que les phénomènes
physiologiques ne peuvent l'être nullement, cela ne tient évidemment à
aucune distinction fondamentale entre leurs natures respectives; cette
différence provient uniquement de l'extrême simplicité des uns, opposée
à la profonde complication des autres. L'erreur capitale des géomètres à
ce sujet n'est due qu'à leur manière fort imparfaite d'apprécier la
juste portée de cette considération, dont rien ne leur permet de mesurer
la véritable étendue philosophique. Il ne s'agirait néanmoins ici que de
prolonger convenablement les réflexions que doivent naturellement
suggérer les questions inorganiques susceptibles de solutions
mathématiques, et dans lesquelles on voit, d'une manière si prononcée,
ces solutions devenir graduellement plus difficiles et plus imparfaites
à mesure que le sujet se complique davantage en rapprochant peu à peu
l'état abstrait de l'état concret, à tel point que, au-delà des
phénomènes purement astronomiques ou de leurs analogues les plus
immédiats, une semblable perfection logique ne s'obtient presque jamais,
comme nous l'avons constaté, qu'aux dépens de la réalité des recherches,
même sans sortir des études générales de la physique proprement dite.
Aussitôt qu'on passe aux problèmes chimiques, toute application réelle
des théories mathématiques devient nécessairement incompatible avec la
grande complication du sujet. Que sera-ce donc à l'égard des questions
biologiques?
Par une suite inévitable de sa complication caractéristique, l'étude des
corps vivans repousse directement de deux manières différentes tout
véritable usage des procédés mathématiques. En effet, lors même que l'on
supposerait exactement connues les lois mathématiques propres aux
différentes actions élémentaires dont le concours détermine
l'accomplissement des phénomènes vitaux, leur extrême diversité et leur
multiplicité inextricable ne pourraient aucunement permettre à notre
faible intelligence d'en poursuivre avec efficacité les combinaisons
logiques, comme le témoignent déjà si clairement les questions
astronomiques elles-mêmes malgré l'admirable simplicité de leurs
élémens mathématiques, lorsqu'on veut y considérer simultanément plus de
deux ou trois influences essentielles. Mais en outre, une semblable
complication s'oppose même radicalement à ce que ces lois élémentaires
puissent jamais être mathématiquement dévoilées, ce qui doit éloigner
jusqu'à la seule pensée hypothétique d'une telle manière de philosopher
en biologie. Car, ces lois ne pourraient devenir accessibles que par
l'analyse immédiate de leurs effets numériques. Or, sous quelque aspect
qu'on étudie les corps vivans, les nombres relatifs à leurs phénomènes
présentent nécessairement des variations continuelles et profondément
irrégulières, ce qui, pour les géomètres, offre un obstacle aussi
insurmontable que si ces degrés pouvaient être, en réalité, entièrement
arbitraires. Par la définition même de la vie, on conçoit que la seule
notion qui, en chimie, comportât encore, comme nous l'avons reconnu,
certaines considérations numériques, c'est-à-dire, la composition, cesse
évidemment de les admettre ici: car, toute idée de chimie numérique doit
devenir inapplicable à des corps dont la composition moléculaire varie
continuellement, ce qui constitue précisément le caractère fondamental
de tout organisme vivant. Sans doute, s'il nous était possible de faire
varier séparément, à divers degrés, chacune des conditions qui
président aux phénomènes vitaux, en maintenant toutes les autres dans
une stricte identité mathématique, la comparaison des effets
correspondants pourrait faire espérer de découvrir la loi numérique de
leurs variations, quoique cette précision idéale, ne pût, en réalité,
contribuer aucunement au perfectionnement positif de la science, par
suite de l'insurmontable difficulté du problème mathématique relatif à
la combinaison rationnelle de ces différentes lois. Mais les mêmes
obstacles qui s'opposent radicalement, en vertu des motifs précédemment
expliqués, à tout emploi important et vraiment décisif de la méthode
expérimentale proprement dite dans les recherches physiologiques, ne
doivent-ils point, avec encore plus d'énergie, détruire l'espoir de
toute opération de ce genre, qui ne serait réellement qu'une
expérimentation portée au plus haut degré de perfection, c'est-à-dire
poussée jusqu'à la précision numérique? Puisque déjà nous ne saurions
jamais instituer, en biologie, deux cas qui ne diffèrent exactement que
sous un seul rapport, que serait-ce donc si, à la conformité des
conditions essentielles du phénomène, il fallait joindre l'identité de
leurs degrés, ce que toute appréciation mathématique exigerait néanmoins
rigoureusement? Ainsi, aucune idée de nombres fixes, à plus forte
raison de lois numériques, et surtout enfin d'investigation
mathématique, ne peut être regardée comme compatible avec le caractère
fondamental des recherches biologiques. Si, avant que ce génie propre
fût suffisamment développé, les biologistes ont dû, à cet égard, céder,
jusqu'à un certain point, et non sans utilité, à l'irrésistible
ascendant des géomètres, une telle condescendance deviendrait désormais
essentiellement nuisible aux progrès rationnels de l'étude positive des
corps vivans envisagés sous un aspect quelconque.
À la vérité, l'esprit de calcul tend de nos jours à s'introduire dans
cette étude, surtout en ce qui concerne les questions médicales, par une
voie beaucoup moins directe, sous une forme plus spécieuse, et avec des
prétentions infiniment plus modestes. Je veux parler principalement de
cette prétendue application de ce qu'on appelle la statistique à la
médecine, dont plusieurs savans attendent des merveilles, et qui
pourtant ne saurait aboutir, par sa nature, qu'à une profonde
dégénération directe de l'art médical, dès lors réduit à d'aveugles
dénombremens. Une telle méthode, s'il est permis de lui accorder ce nom,
ne serait réellement autre chose que l'empirisme absolu, déguisé sous de
frivoles apparences mathématiques. Poussée jusqu'à ses extrêmes
conséquences logiques, elle tendrait à faire radicalement disparaître
toute médication vraiment rationnelle, en conduisant à essayer au hasard
des procédés thérapeutiques quelconques, sauf à noter, avec une
minutieuse précision, les résultats numériques de leur application
effective. Il est évident, en principe, que les variations continuelles
auxquelles tout organisme est assujetti sont nécessairement encore plus
prononcées dans l'état pathologique que dans l'état normal, en sorte que
les cas doivent être alors encore moins exactement similaires; d'où
résulte l'impossibilité manifeste de comparer judicieusement deux modes
curatifs d'après les seuls tableaux statistiques de leurs effets,
abstraction faite de toute saine théorie médicale. Sans doute, la pure
expérimentation directe, restreinte entre des limites convenables, peut
avoir une grande importance pour la médecine, comme pour la physiologie
elle-même: mais c'est précisément à la stricte condition de ne jamais
être simplement empirique, et de se rattacher toujours, soit dans son
institution, soit dans son interprétation, à l'ensemble systématique des
doctrines positives correspondantes. Malgré l'imposant aspect des formes
de l'exactitude, il serait difficile de concevoir, en thérapeutique, un
jugement plus superficiel et plus incertain que celui qui reposerait
uniquement sur cette facile computation des cas funestes ou favorables,
sans parler des pernicieuses conséquences pratiques d'une telle manière
de procéder, où l'on ne devrait d'avance exclure aucune sorte de
tentative. On doit déplorer l'espèce d'encouragement dont les géomètres
ont quelquefois honoré une aberration aussi profondément irrationnelle,
en faisant de vains et puérils efforts pour déterminer, d'après leur
illusoire théorie des chances, le nombre de cas propre à légitimer
chacune de ces indications statistiques.
Quoique l'abus de l'esprit mathématique, ou plutôt de l'esprit de
calcul, ait été ainsi fréquemment nuisible, sous divers rapports, au
vrai développement de l'étude positive des corps vivans, les biologistes
qu'un sentiment exagéré de cette fâcheuse influence a conduits à
méconnaître toute subordination réelle de cette étude à l'ensemble des
études mathématiques n'en ont pas moins commis une erreur grave,
directement préjudiciable au perfectionnement systématique de leur
science. Les principes précédemment établis dans cet ouvrage doivent
rendre cette erreur très sensible, en faisant hautement ressortir cette
subordination nécessaire. Elle existe d'abord, d'une manière évidente
bien qu'indirecte, d'après les relations indispensables, ci-dessus
constatées, de la saine biologie avec la physique et avec l'astronomie,
puisque les biologistes ne sauraient convenablement entreprendre ces
deux ordres d'études préliminaires sans s'être préalablement
familiarisés avec l'ensemble des principales doctrines mathématiques.
Mais, en outre, on ne peut contester qu'une judicieuse application des
notions fondamentales de la géométrie et de la mécanique ne devienne
directement nécessaire pour bien comprendre, soit la structure, soit le
jeu, d'un appareil aussi compliqué que l'organisme vivant, surtout dans
les animaux. Cela est particulièrement évident envers tous les divers
phénomènes de la mécanique animale, statiques ou dynamiques, qui doivent
paraître profondément inintelligibles à tous ceux auxquels sont
étrangères les lois générales de la mécanique rationnelle. L'absurde
principe de la prétendue indépendance des êtres vivans à l'égard des
lois universelles du monde matériel, a souvent conduit les
physiologistes à regarder ces êtres comme essentiellement soustraits à
l'empire des théories fondamentales de l'équilibre et du mouvement;
tandis que ces théories constituent, au contraire, la véritable base
élémentaire de l'économie organique envisagée sous cet aspect. Je me
suis efforcé, dans le premier volume, de démontrer directement que, par
leur nature, ces théories sont nécessairement applicables à des
appareils quelconques, puisqu'elles ne dépendent aucunement de l'espèce
des forces considérées, mais seulement de leur énergie effective: il ne
peut exister, à ce sujet, d'autre différence réelle que la difficulté
plus grande de préciser, surtout numériquement, une telle application, à
mesure que l'appareil se complique davantage. Ainsi, en écartant
d'ailleurs, comme éminemment chimérique, toute idée d'évaluation, on ne
saurait douter que les théorèmes généraux de la statique et de la
dynamique abstraites ne doivent se vérifier constamment dans le
mécanisme des corps vivans, sur l'étude rationnelle duquel ils sont, en
effet, destinés à porter une indispensable lumière. Dans ses divers
modes de repos ou de mouvement, l'animal même le plus élevé se comporte
essentiellement comme tout autre appareil mécanique d'une complication
analogue, sauf la seule différence du moteur, qui n'en peut produire
aucune quant aux lois élémentaires de la combinaison et de la
communication des mouvemens, ou de la neutralisation des efforts
quelconques. La nécessité d'introduire convenablement l'usage
philosophique de la mécanique rationnelle dans toute biologie positive
n'est donc nullement équivoque. Quant à la géométrie, outre que, dans
ses plus simples élémens, la mécanique ne saurait s'en passer, on
conçoit aisément combien les spéculations anatomiques ou physiologiques
exigent, par leur nature, l'habitude de suivre exactement des relations
complexes de forme et de situation, et combien même la connaissance
familière des principales lois géométriques peut y donner lieu à
d'heureuses indications directes. Il serait inutile ici d'insister
davantage à cet égard.
Cette subordination fondamentale de la science biologique à la science
mathématique devient encore plus indispensable et plus évidente en
comparant les deux ordres d'études sous le point de vue logique
proprement dit, c'est-à-dire, quant à la méthode. Nous avons, en effet,
établi, en principe philosophique, que le système des études
mathématiques constitue nécessairement la véritable origine spontanée de
l'art général du raisonnement positif, dont l'esprit humain ne pouvait
réaliser complètement le libre développement qu'à l'égard des recherches
à la fois les plus générales, les plus abstraites, les plus simples, et
les plus précises. C'est donc à cette source primitive et universelle
que doivent constamment remonter toutes les classes de philosophes
positifs pour préparer convenablement leurs facultés rationnelles à
l'ultérieure élaboration directe des théories plus imparfaites qui se
rapportent à des sujets plus spéciaux, plus complexes, et plus
difficiles. La marche inévitable suivie à cet égard par l'esprit humain
dans l'ensemble de son perfectionnement social, doit naturellement
servir de guide général à la progression systématique de chaque
intelligence individuelle. À mesure que le sujet de nos recherches se
complique davantage, il exige nécessairement un recours plus urgent à ce
type primordial de toute rationnalité positive, dont la familière
contemplation philosophique devient plus indispensable pour nous
détourner des conceptions illusoires et des combinaisons sophistiques,
tout en excitant néanmoins notre essor spéculatif, bien loin de
l'entraver par de vains et timides scrupules. C'est donc en vertu même
de la complication supérieure qui les caractérise, que les études
biologiques réclament plus impérieusement, chez ceux qui se proposent de
les cultiver d'une manière vraiment scientifique, cette première
éducation rationnelle que peut seule procurer une connaissance générale
suffisamment approfondie de la philosophie mathématique. Si une telle
préparation logique, depuis long-temps reconnue indispensable aux
astronomes, commence aujourd'hui à être aussi regardée généralement
comme nécessaire aux vrais physiciens, et même aux chimistes
rationnels, il y aurait sans doute une étrange anomalie à prétendre,
pour les seuls biologistes, que l'instrument intellectuel a moins besoin
d'être aiguisé quand on le destine à des problèmes plus difficiles.
Jusqu'ici néanmoins, ce n'est point, en général, aux études
mathématiques que les biologistes les plus systématiques ont cru devoir
recourir pour cette indispensable éducation préliminaire, mais à la
vaine considération ontologique de ce qu'on appelle la logique
proprement dite, isolée de tout raisonnement déterminé. Quelque absurde
que doive sembler aujourd'hui, chez des philosophes positifs, une telle
persistance dans les usages émanés du système métaphysique de l'ancienne
éducation, elle paraîtra cependant, à plusieurs égards, naturelle et
même excusable, en pensant à la profonde incurie des géomètres à
organiser, d'une manière vraiment rationnelle, l'ensemble de
l'enseignement mathématique. On n'a peut-être jamais composé, en aucun
genre, des ouvrages didactiques aussi radicalement médiocres, aussi
complètement dénués de tout véritable esprit philosophique, que la
plupart des traités élémentaires d'après lesquels sont encore
essentiellement dirigées toutes les études mathématiques ordinaires. Il
semblerait qu'on ne s'y est imposé d'autre obligation que celle
d'éviter scrupuleusement des erreurs matérielles, comme si le facile
accomplissement d'une semblable condition pouvait avoir aujourd'hui
aucun mérite dans un pareil sujet. Ce n'est point ici le lieu de
remonter aux causes de ce fait déplorable, qui ressortent d'ailleurs
aisément des principes que j'ai établis. Nous devons seulement remarquer
combien un système d'enseignement aussi vicieux a pu naturellement faire
méconnaître, même par d'excellens esprits, les propriétés logiques
fondamentales qui caractérisent réellement, d'une manière à la fois si
éminente et si exclusive, la nature des études mathématiques. La
direction ordinaire de ces études dissimule et même dénature tellement
ces précieuses propriétés, que l'on s'explique aisément l'exagération,
d'ailleurs évidemment irréfléchie, de certains philosophes qui ont
directement soutenu que, loin de pouvoir préparer convenablement
l'organe intellectuel à l'interprétation rationnelle de la nature,
l'éducation mathématique tendait effectivement bien plutôt à développer
l'esprit d'argumentation sophistique et de spéculation illusoire. Mais
une semblable dégénération, quoique trop fréquemment réalisée, ne
saurait détruire, sans doute, la valeur intrinsèque du plus puissant
moyen d'éducation positive qui puisse être offert à nos facultés
élémentaires de combinaison et de coordination: elle fait seulement
mieux ressortir l'évidente nécessité d'une profonde rénovation
philosophique du système entier de l'enseignement mathématique. Il est
clair, en effet, que toute l'utilité réelle que l'on peut attribuer à
l'étude préalable de la logique proprement dite pour diriger et
raffermir la marche générale de notre intelligence, se retrouve
nécessairement, d'une manière à la fois beaucoup plus étendue, plus
variée, plus complète, et plus lumineuse, dans les études mathématiques
convenablement dirigées, avec l'immense avantage que présente un sujet
bien déterminé, nettement circonscrit, et susceptible de la plus
parfaite exactitude, et sans le danger fondamental inhérent à toute
logique abstraite, quelque judicieusement qu'on l'expose, de conduire ou
à des préceptes puérils d'une évidente inutilité, ou a de vagues
spéculations ontologiques, aussi vaines qu'inapplicables. La méthode
positive, malgré ses modifications diverses, reste, au fond, constamment
identique dans l'ensemble de ses applications quelconques, surtout en ce
qui concerne directement l'art homogène du raisonnement. C'est pourquoi
les sciences les plus compliquées, et la biologie elle même, ne
sauraient offrir aucun genre de raisonnement dont la science
mathématique ne puisse d'abord fournir fréquemment l'analogue plus
simple et plus pur. Ainsi, même sous cet aspect, la philosophie positive
forme, par sa nature, un système rigoureusement complet, qui peut
entièrement suffire, d'après ses seules ressources propres, à tous ses
divers besoins réels, sans emprunter, à aucun titre, le moindre secours
étranger; ce qui doit enfin conduire à l'élimination totale de l'unique
portion de l'ancienne philosophie susceptible de présenter encore
quelque apparence d'utilité véritable, c'est-à-dire sa partie logique,
dont toute la valeur effective est désormais irrévocablement absorbée
par la science mathématique. C'est donc exclusivement à cette dernière
école que les biologistes rationnels doivent aller maintenant étudier
l'art logique général avec assez d'efficacité pour l'appliquer
convenablement au perfectionnement de leurs difficiles recherches. Là
seulement, ils pourront acquérir réellement le sentiment intime et
familier des vrais caractères et des conditions essentielles de cette
pleine évidence scientifique qu'ils doivent s'efforcer ensuite de
transporter, autant que possible, à leurs théories propres. Comment
l'apprécieraient-ils sainement à l'égard des questions les plus
complexes, si d'abord ils ne s'étaient exercés à la considérer dans les
cas les plus simples et les plus parfaits?
En examinant cette relation fondamentale sous un point de vue plus
spécial, il est aisé de sentir que les principaux raisonnemens
biologiques exigent, par leur nature, un genre d'habitudes
intellectuelles dont les spéculations mathématiques, soit abstraites,
soit concrètes, peuvent seules procurer un heureux développement
préalable. Je veux parler surtout de cette aptitude à former et à
poursuivre des abstractions positives, sans laquelle on ne saurait, en
biologie, faire aucun usage rationnel et étendu, ni physiologique, ni
même simplement anatomique, de la méthode comparative proprement dite,
dont j'ai déjà signalé l'analogie philosophique avec le caractère
essentiel de l'analyse mathématique. On conçoit, en effet, que pour
suivre convenablement, dans la biologie comparée, l'étude générale d'un
organe ou d'une fonction quelconques, il est indispensable d'en avoir
d'abord nettement construit la notion abstraite, qui peut seule être le
sujet direct de la comparaison, isolément de toutes les diverses
modifications particulières attachées à chacune de ses réalisations
effectives: si cette abstraction est méconnue ou altérée d'une manière
quelconque pendant le cours de l'analyse biologique, le procédé
comparatif avorte nécessairement. Une telle opération intellectuelle
ressemble sans doute beaucoup à celle que notre esprit effectue si
spontanément, à un si haut degré, et avec tant de facilité, dans toutes
les combinaisons mathématiques, dont l'habitude constitue donc
évidemment, sous ce rapport, la meilleure préparation philosophique aux
spéculations les plus élevées de la biologie positive. L'anatomiste ou
le physiologiste qui négligerait un secours aussi direct et aussi
capital, se créerait ainsi artificiellement une nouvelle difficulté
fondamentale, en voulant tout à coup abstraire dans le sujet le plus
complexe, sans s'y être préalablement exercé sur le sujet le plus
simple. Quant à ceux qui n'auraient pu réussir dans une telle épreuve
préliminaire, ils devraient, ce me semble, se reconnaître, par cela
seul, radicalement impropres aux plus hautes recherches biologiques, et
s'y borner judicieusement, en conséquence, à l'utile travail secondaire
de recueillir convenablement des matériaux susceptibles d'une
élaboration philosophique ultérieure de la part d'intelligences mieux
organisées. Ainsi, une saine éducation mathématique rendrait à la
science biologique ce double service essentiel d'essayer et de classer
les esprits aussi bien que de les préparer et de les diriger.
L'élimination spontanée de ceux qui ne tendent qu'à encombrer la
biologie de travaux sans but et sans caractère, n'offrirait pas, je
pense, moins d'intérêt réel que l'institution plus parfaite de ceux qui
peuvent en bien remplir les conditions principales.
La sage introduction de l'esprit mathématique pourrait contribuer,
d'ailleurs, à perfectionner la philosophie biologique sous un nouvel
aspect, qui, beaucoup moins fondamental que le précédent, mérite
cependant d'être indiqué ici. Il s'agit de l'usage systématique des
fictions scientifiques proprement dites, dont l'artifice est si familier
aux géomètres, et qui me paraîtraient aussi susceptibles d'augmenter
utilement les ressources logiques de la haute biologie, quoique leur
emploi dût y être ménagé, sans doute, avec une bien plus circonspecte
sobriété. Dans la plupart des études mathématiques, on a souvent trouvé
de grands avantages à imaginer directement une suite quelconque de cas
purement hypothétiques, dont la considération, quoique simplement
artificielle, peut faciliter beaucoup, soit l'éclaircissement plus
parfait du sujet naturel des recherches, soit même son élaboration
fondamentale. Un tel art diffère essentiellement de celui des hypothèses
proprement dites, avec lequel il a été toujours confondu jusqu'ici par
les plus profonds philosophes. Dans ce dernier, la fiction ne porte que
sur la seule solution du problème; tandis que, dans l'autre, le
problème lui-même est radicalement idéal, sa solution pouvant être,
d'ailleurs, entièrement régulière. La fiction scientifique présente ici
tous les caractères principaux de l'imagination poétique: elle est
seulement, en général, plus difficile. Il est évident que la nature des
recherches biologiques ne saurait y comporter l'emploi d'un tel artifice
logique à un degré nullement comparable à celui que permettent les
spéculations mathématiques, auxquelles il s'adapte si éminemment. On
doit néanmoins reconnaître, à mon avis, que le caractère abstrait des
hautes conceptions de la biologie comparative les rend, à quelques
égards, susceptibles d'un semblable perfectionnement, qui consisterait
alors à intercaler, entre les divers organismes connus, certains
organismes purement fictifs, artificiellement imaginés de manière à
faciliter leur comparaison, en rendant la série biologique plus homogène
et plus continue, en un mot plus régulière, et dont plusieurs
admettraient peut-être une réalisation ultérieure plus ou moins exacte,
parmi les organismes d'abord inexplorés. L'étude positive des corps
vivans me paraît être aujourd'hui assez avancée, pour que nous puissions
désormais former le projet hardi, et auparavant téméraire, de concevoir
directement le plan rationnel d'un organisme nouveau, propre à
satisfaire à telles conditions données d'existence. Je ne doute point
que le judicieux rapprochement, à la manière des géomètres, des cas
réels avec quelques fictions de ce genre heureusement imaginées, ne soit
plus tard utilement employé à compléter et à perfectionner les lois
générales de l'anatomie et de la physiologie comparées, et ne puisse
même servir à y devancer quelquefois l'exploration immédiate. Dès à
présent, l'usage rationnel d'un tel artifice me semblerait, du moins,
pouvoir être appliqué à éclaircir et à simplifier essentiellement le
système ordinaire du haut enseignement biologique. On conçoit,
d'ailleurs, sous l'un ou l'autre aspect, que l'introduction d'un procédé
aussi délicat doit appartenir exclusivement aux esprits les plus élevés,
d'abord convenablement préparés par une étude approfondie de la
philosophie mathématique, afin de prévenir le désordre que pourrait
apporter dans la science la considération intempestive d'une foule de
cas mal imaginés ou mal intercalés.
Tels sont les principaux rapports, soit de doctrine, soit de méthode,
sous lesquels la saine biologie doit se subordonner directement au
système entier de la science mathématique, indépendamment de leurs
relations indirectes au moyen des sciences intermédiaires. On peut, à
ce sujet, utilement remarquer, d'après les notions précédentes, que,
parmi les trois élémens essentiels que nous avons reconnus dans
l'ensemble de la philosophie mathématique, c'est surtout la mécanique
qui s'applique à la biologie sous le point de vue scientifique
proprement dit; tandis que, au contraire, sous le point de vue purement
logique, la liaison s'opère principalement par la géométrie; l'une et
l'autre étant, d'ailleurs, convenablement appuyées sur les théories
analytiques indispensables à leur développement systématique.
Cet examen complet, quoique sommaire, des relations fondamentales de
l'étude positive des corps vivans avec les différentes branches
antérieures de la philosophie naturelle, ne peut plus, ce me semble,
laisser aucune incertitude sur la réalité ni sur l'importance du rang
précis que j'ai assigné à la science biologique dans ma hiérarchie
encyclopédique. Pour tout esprit philosophique, la seule considération
d'une telle position doit offrir le résumé concis mais exact de
l'ensemble des divers rapprochemens que je viens d'analyser. Il en
résulte immédiatement la juste appréciation générale du genre et du
degré de perfection dont la biologie est susceptible par sa nature, et,
encore plus directement, la détermination essentielle du plan rationnel
de l'éducation préliminaire correspondante.
Si la perfection d'une science quelconque devait être mesurée par
l'étendue et la variété des moyens fondamentaux qui lui sont propres,
aucune science ne pourrait, sans doute, rivaliser avec la biologie. Les
immenses ressources logiques que nous venons de déduire rigoureusement
de ses liaisons nécessaires avec les différentes sciences antérieures,
concourent avec les procédés essentiels d'exploration que nous avions
d'abord reconnu lui appartenir d'une manière encore plus spontanée. On
peut dire que l'esprit humain réunit ici, avec une profusion jusqu'alors
ignorée, l'ensemble de tous ses divers artifices pour surmonter les
difficultés capitales que lui oppose cette grande étude. Et, néanmoins,
un tel faisceau de puissances intellectuelles ne pourra jamais nous
offrir qu'une très imparfaite compensation de l'accroissement radical
des obstacles. Sans doute, suivant la loi philosophique que j'ai
établie, la complication croissante du sujet fondamental de nos
recherches positives détermine nécessairement une extension
correspondante dans le système entier de nos moyens généraux
d'investigation scientifique: et nous venons d'en reconnaître ici la
plus irrécusable vérification. Mais cependant, quand on entreprend de
ranger les différentes sciences dans l'ordre effectif de leur perfection
relative, on peut réellement faire abstraction totale de cette grande
considération, et se borner à envisager la complication graduelle des
phénomènes, sans aucun égard à l'accroissement inévitable des ressources
correspondantes, qui ne saurait jamais être exactement en harmonie avec
elle, et qui nous permet seulement d'aborder des recherches dont les
difficultés seraient entièrement inaccessibles à notre faible
intelligence si nous ne pouvions leur appliquer des moyens plus étendus.
Cette règle, que nous ont toujours confirmée jusqu'ici les branches
précédentes de la philosophie naturelle, est, malheureusement, loin de
se démentir envers la science biologique. Il ne faut pas croire que sa
plus grande imperfection relative tienne principalement aujourd'hui à
son passage beaucoup plus récent à l'état positif. Elle est surtout la
conséquence inévitable et permanente de la complication très supérieure
de ses phénomènes. Quelques importans progrès qu'on doive y espérer
prochainement du développement plus complet et du concours plus
rationnel de tous les moyens divers qui lui sont propres, cette étude
restera nécessairement toujours inférieure aux différentes branches
fondamentales de la philosophie inorganique, sans en excepter la chimie
elle-même, soit pour la coordination systématique de ses phénomènes,
soit pour leur prévision scientifique. Toutefois, ceux qui n'ont point
directement examiné, avec une certaine profondeur, sa vraie nature
philosophique, doivent se former une trop faible idée de la perfection
spéculative qu'elle comporte réellement, d'après la considération
exclusive, tout-à-fait insuffisante, de son état actuel, qui ne présente
encore, à tant d'égards, qu'une stérile accumulation d'observations
incomplètes ou incohérentes et de conceptions arbitraires ou
hétérogènes. On doit réellement envisager l'ensemble des travaux
biologiques jusqu'à présent comme constituant une vaste opération
préliminaire, principalement destinée à caractériser et à développer
tous les divers moyens principaux qui appartiennent à cette difficile
étude, et dont l'usage ne pouvait être que provisoire tant que leur
concours n'était point systématiquement organisé. Sous ce point de vue,
l'état de la science commence à être, en effet, très satisfaisant,
puisque une telle organisation fondamentale est déjà pleinement réalisée
chez un petit nombre d'esprits supérieurs. Quant à l'établissement
direct des lois biologiques, quoiqu'il ait été encore essentiellement
prématuré, le peu de notions exactes déjà formées à ce sujet suffit,
néanmoins, pour faire sentir aujourd'hui que, soigneusement restreinte
aux recherches positives, la science des corps vivans, eu égard à la
complication supérieure de ses phénomènes, peut atteindre réellement,
d'une manière bien plus complète qu'on n'a coutume de le supposer, à
leur coordination rationnelle et par suite à leur prévision,
conformément à son rang effectif dans le système général de la
philosophie naturelle.
L'examen des relations nécessaires de la biologie avec chacune des
autres sciences fondamentales, nous a naturellement conduits à fixer, à
l'abri de tout arbitraire, l'éducation préliminaire la mieux adaptée à
la vraie nature d'une telle science. Cette éducation, consistant dans
l'étude philosophique préalable de l'ensemble de la science
mathématique, et ensuite successivement, à divers degrés déterminés de
spécialité, de l'astronomie, de la physique, et enfin de la chimie, est
nécessairement plus difficile que celle précédemment assignée à toute
autre classe de savans. Mais nous avons reconnu qu'elle est aussi
beaucoup plus nécessaire; et l'on ne saurait douter que la marche timide
et vacillante de la biologie positive ne tienne aujourd'hui, en grande
partie, à l'éducation radicalement vicieuse de presque tous ceux qui la
cultivent. Du reste, quelles que soient les difficultés réelles de cette
éducation rationnelle, il ne faut pas oublier que le temps si
déplorablement consumé aujourd'hui à d'inutiles études de mots ou à de
vaines spéculations métaphysiques, suffirait pleinement à son entière
réalisation chez des esprits fortement organisés, les seuls aptes à
cultiver avec succès une science aussi profondément compliquée. Enfin,
il importe de remarquer que, par une suite nécessaire de l'éducation
ainsi déterminée par la nature de leurs travaux propres, les anatomistes
et les physiologistes se trouveront désormais directement placés au
point de vue philosophique le plus complet, comme l'exige l'action
capitale que, plus qu'aucune autre classe de savans, ils sont
spontanément appelés à exercer sur le gouvernement intellectuel de la
société. Car cette action est, de toute nécessité, naturellement
attachée à l'entière généralité des conceptions et à la parfaite
homogénéité des doctrines, seules propriétés par lesquelles, malgré leur
irrécusable caducité, la philosophie théologique et la philosophie
métaphysique conservent aujourd'hui assez d'empire pour exclure encore
la philosophie positive de la suprême direction régulière du monde
moral, comme je l'expliquerai dans le volume suivant, quoique
elles-mêmes soient désormais devenues radicalement impuissantes à le
conduire réellement.
Après avoir jusqu'ici convenablement examiné la nature propre et le but
général de la science biologique, l'ensemble des moyens fondamentaux qui
lui sont propres, et le système de ses diverses relations nécessaires
avec toutes les autres branches essentielles de la philosophie
naturelle, il me reste maintenant à faire ressortir directement ses
propriétés philosophiques les plus générales, c'est-à-dire à
caractériser sa puissante influence immédiate sur le développement
radical et l'émancipation définitive de la raison humaine.
Par la nature de son sujet, l'étude positive de l'homme a toujours
possédé nécessairement l'incontestable privilége de fournir, à la masse
des esprits judicieux étrangers aux spéculations scientifiques
proprement dites, la mesure usuelle la plus décisive et la plus étendue
du véritable degré de force fondamentale propre aux diverses
intelligences. Ce mode habituel de classement est, en lui-même, beaucoup
plus rationnel que ne l'a souvent fait penser une critique
superficielle. Quoique, dans une science quelconque, les faits les plus
importans soient aussi, de toute nécessité, les plus communs, cependant,
en vertu des artifices plus ou moins raffinés qu'exige ordinairement la
saine observation scientifique des principaux phénomènes inorganiques,
on conçoit qu'un grand nombre de bons esprits puissent néanmoins être
fréquemment détournés de porter leur attention sur l'étude de ces
différens ordres de phénomènes. Aussi, quant aux parties correspondantes
de la philosophie naturelle, la patiente mais facile élaboration qu'y
suppose l'acquisition des connaissances scientifiques déjà obtenues,
doit-elle souvent faire illusion sur la valeur réelle de la plupart des
esprits qui les possèdent et dont tout le mérite véritable consiste
quelquefois à avoir heureusement profité des circonstances favorables
sous l'influence desquelles ils ont été élevés. Cette confusion
difficile à éviter entre l'instruction acquise et la force spontanée,
est encore plus ordinaire à l'égard des études mathématiques, vu
l'application plus spéciale et plus prolongée qu'elles nécessitent, et
la langue hiéroglyphique très caractérisée qu'elles doivent employer, et
dont l'imposant appareil est si propre à masquer, aux yeux du vulgaire,
une profonde médiocrité intellectuelle. Aussi peut-on voir
journellement, dans les différentes sciences inorganiques, et surtout
dans les sciences mathématiques, des exemples très prononcés d'esprits
peu éminens parvenus, au moins pendant leur vie, à une certaine
importance scientifique, à l'aide d'une prudente conduite
intellectuelle, fondée sur un juste sentiment instinctif des ressources
spéciales que présente la nature de leurs travaux pour égarer le
jugement du public impartial. Quoique une telle méprise ne soit point,
malheureusement, sans exemple à l'égard des sciences biologiques, il
faut néanmoins reconnaître que l'étude de l'homme, et principalement de
l'homme intellectuel et moral, doit, par sa nature, permettre bien moins
qu'aucune autre une semblable illusion; ce qui justifie la préférence
universelle que le bon sens vulgaire lui a constamment accordée comme
principale épreuve des intelligences. Ici, en effet, les plus importans
phénomènes sont nécessairement connus de tous; et tous aussi sont
naturellement stimulés à les observer: en sorte que les priviléges de
l'instruction spéciale deviennent beaucoup moins étendus. L'intelligence
développée qui ne se serait point livrée à un tel ordre d'observations,
serait, par cela seul, essentiellement jugée. En même temps que
l'universalité de ce grand sujet organise ainsi, entre tous les esprits,
une sorte de concours spontané, la profonde difficulté nécessaire et
l'extrême importance directe qui caractérisent si hautement sa
judicieuse investigation rendent ce concours éminemment propre à servir
habituellement de base principale au classement rationnel de l'ensemble
des intelligences. À ces propriétés fondamentales, on doit ajouter
d'ailleurs que jusqu'ici l'imperfection radicale de nos études
scientifiques proprement dites sur les lois positives de phénomènes
aussi compliqués, constitue, à cet égard, un motif de plus, en
attribuant plus d'influence à l'originalité des méditations
individuelles. Quand ces lois seront mieux connues, ce dernier motif
sera essentiellement remplacé par l'habileté plus prononcée qu'exigera
nécessairement leur sage application systématique à ces difficiles
recherches. D'après un tel ensemble de caractères, le monde moral ne
cessera donc jamais d'employer la connaissance plus ou moins profonde de
la véritable nature humaine comme le signe le moins équivoque et la
mesure la plus usuelle de toute vraie supériorité intellectuelle. Ce
critérium est tellement certain que l'histoire universelle permet de le
vérifier clairement, même à l'égard des esprits qui n'ont fourni leurs
principaux témoignages de force réelle que par des travaux relatifs aux
sujets scientifiques les plus éloignés de cette étude, et chez lesquels
néanmoins on peut toujours apercevoir des traces plus ou moins
distinctes de hautes méditations originales sur l'homme ou sur la
société, comme le montrent évidemment, à toutes les époques, tant
d'illustres exemples analogues à ceux de Leïbniz, de Descartes, de
Pascal, etc. Les facultés fondamentales de notre intelligence étant
nécessairement identiques dans leurs applications les plus diverses, on
ne saurait comprendre, sans doute, comment les géomètres, les
astronomes, les physiciens et les chimistes, qui ont fait preuve d'un
vrai génie scientifique, auraient jamais pu s'abstenir entièrement de
diriger spécialement les forces de leur entendement vers le sujet qui
provoque le plus spontanément et avec le plus d'énergie l'attention
universelle, quoiqu'ils aient pu ne pas nous laisser constamment des
indications formelles de cette inévitable diversion. Ceux qui, de nos
jours, ont quelquefois tenté vainement de discréditer, à cet égard, les
usages invariables de la sagesse vulgaire, ont donc ainsi, à leur insu,
directement prononcé contre eux-mêmes, et confirmé involontairement la
règle qu'ils essayaient de détruire.
D'après cette indispensable considération préliminaire, l'analyse
rationnelle des principales propriétés philosophiques qui caractérisent
la science biologique devient maintenant plus facile et plus nette.
Examinons d'abord ces propriétés relativement à la méthode.
Sous ce premier point de vue, la philosophie biologique doit être
regardée comme directement destinée, par sa nature, à perfectionner,
ou, pour mieux dire, à développer, deux des plus importantes facultés
élémentaires de l'esprit humain, dont aucune autre branche fondamentale
de la philosophie naturelle ne pouvait permettre la libre et pleine
évolution. Je veux parler de l'art comparatif proprement dit, et de
l'art de classer, qui, malgré leur co-relation nécessaire, sont
néanmoins parfaitement distincts. Au sujet du premier, les explications
précédemment exposées dans ce discours ont déjà suffisamment démontré
l'éminente et incontestable aptitude de la biologie positive au
développement spécial de ce grand moyen logique. Par cela même, la
démonstration doit aussi être implicitement fort avancée à l'égard de la
seconde faculté rationnelle, qui sera d'ailleurs l'objet essentiel et
direct de l'une des leçons suivantes. Nous devons donc nous borner ici,
en ce qui la concerne, à la simple indication sommaire, mais toutefois
caractéristique, du principe philosophique fondamental, conformément à
l'esprit général de ce discours.
La théorie universelle des classifications philosophiques, destinées
non-seulement à faciliter les souvenirs mais surtout à perfectionner les
combinaisons scientifiques, se trouve nécessairement employée, d'une
manière plus ou moins importante et plus ou moins caractérisée, par
l'une quelconque des différentes sciences fondamentales, qui toutes
réclament inévitablement l'exercice plus ou moins prononcé de l'ensemble
des diverses facultés élémentaires de notre intelligence. J'ai déjà
spécialement établi, à cet égard, dès le premier volume de ce traité,
que la science mathématique elle-même, source primitive de toutes les
autres, nous offre spontanément une application capitale de la vraie
théorie générale des classifications, par la grande conception, trop peu
appréciée encore du vulgaire des géomètres, de l'illustre Monge, sur la
classification fondamentale des surfaces en familles naturelles d'après
leur mode de génération, où l'on peut reconnaître tous les caractères
philosophiques essentiels des saines méthodes zoologiques et botaniques,
avec la pureté et la perfection supérieures que devait comporter la
nature si éminemment simple d'un tel sujet. Toutefois, quelle que soit
l'importance des remarques analogues auxquelles peuvent aussi donner
lieu les diverses branches de la philosophie inorganique, et notamment
la science chimique, on doit incontestablement reconnaître que le
principal développement philosophique de l'art de classer était
nécessairement réservé à la science biologique. Car, il est évident, en
général, que chacune de nos facultés élémentaires doit être
spécialement développée par celle de nos études positives fondamentales
qui en exige la plus urgente application, et qui lui présente, en même
temps, le champ le plus étendu, ainsi que je l'ai déjà remarqué, à tant
d'autres égards, dans les précédentes parties de cet ouvrage. Or, sous
l'un et l'autre aspect, aucune science ne saurait tendre, par sa nature,
aussi directement ni aussi complètement que la biologie à favoriser
l'essor spontané de la théorie générale des classifications. D'abord,
aucune ne pouvait éprouver, d'une manière aussi profonde, le besoin
capital des classifications rationnelles, non-seulement en vertu de
l'immense multiplicité des êtres distincts, et pourtant analogues, que
les spéculations biologiques doivent inévitablement embrasser; mais
surtout par la nécessité fondamentale d'organiser, entre tous ces êtres
divers, une exacte comparaison systématique, qui constitue, comme nous
l'avons reconnu, le plus puissant moyen d'investigation propre à l'étude
positive des corps vivans, et dont l'application régulière exige
évidemment l'institution préalable de la vraie hiérarchie biologique,
considérée au moins dans ses dispositions les plus générales. En second
lieu, les mêmes caractères essentiels qui rendent ici absolument
indispensables les classifications philosophiques, tendent éminemment
aussi à provoquer et à faciliter leur établissement spontané. Les
esprits étrangers à la philosophie biologique doivent, au premier
aspect, regarder le nombre et la complication des sujets à classer comme
autant d'obstacles élémentaires à leur disposition systématique. Mais,
en réalité, on doit concevoir, au contraire, que la multiplicité même
des êtres vivans et l'extrême diversité de leurs rapports tendent
naturellement à rendre leur classification plus facile et plus parfaite,
en permettant de saisir entre eux des analogies scientifiques à la fois
plus spontanées, plus étendues, et plus aisées à vérifier sans
équivoque. Cette loi philosophique est tellement incontestable que nous
reconnaîtrons spécialement, dans la quarante-deuxième leçon, que, si la
classification rationnelle des animaux est, par sa nature, très
supérieure à celle des végétaux, cette différence résulte précisément de
la variété et de la complication beaucoup plus grandes des organismes
animaux, qui offrent ainsi plus de prise à l'art de classer. J'ai déjà
fait, en philosophie mathématique, une remarque analogue, en opposant à
la classification, si imparfaitement ébauchée jusqu'à présent, des
courbes, et même des courbes planes, la parfaite disposition
systématique du vaste ensemble total des surfaces; ce qui tient, en
effet, à ce que les surfaces, par leur multiplicité et leur complication
supérieures, nous permettent d'établir entre elles des comparaisons,
soit géométriques, soit analytiques, plus nettes et mieux caractérisées
que celles relatives à l'étude trop restreinte et trop homogène des
courbes, et surtout des courbes planes. On conçoit donc aisément, par
ces divers motifs, que la nature même des difficultés fondamentales
propres à la science biologique ait dû à la fois y exiger et y permettre
le développement le plus prononcé et le plus spontané de l'art général
des classifications rationnelles.
C'est donc essentiellement à une telle source que tout philosophe
judicieux devra venir toujours puiser l'exacte connaissance de cet art
capital, dont on ne saurait, d'aucune autre manière, se former jamais
une juste idée, dans quelque sujet qu'on se propose d'ailleurs d'en
réaliser l'application ultérieure. Parmi les géomètres, les astronomes,
les physiciens, et même les chimistes, ceux dont l'esprit, quelque
éminent qu'on le suppose, n'a jamais convenablement franchi les bornes
spéciales de leurs études, se font ordinairement remarquer par
d'étranges aberrations relativement aux conditions fondamentales de la
vraie théorie des classifications quelconques, soit qu'il s'agisse de
la formation des groupes naturels, ou de leur coordination rationnelle,
double élément philosophique de cette théorie, et surtout du principe
général de la subordination des caractères, qui constitue son artifice
le plus essentiel. Sous ces trois importans rapports, les biologistes,
seuls entre toutes les classes de savans, peuvent aujourd'hui avoir
habituellement des notions nettes et positives. C'est uniquement à leur
école que les autres philosophes positifs peuvent désormais apprendre à
cultiver avec succès cette faculté essentielle, de manière à en
introduire, dans les autres sciences fondamentales, d'heureuses
applications, que plusieurs d'entr'elles réclament maintenant à divers
égards. J'ai spécialement insisté, dans la première partie de ce volume,
sur l'urgente nécessité philosophique où se trouvent aujourd'hui les
chimistes de recourir à un tel moyen d'éducation logique, pour réaliser
convenablement le perfectionnement capital le plus indispensable à la
constitution actuelle de leur science. Quoique le génie de Monge ait su
faire instinctivement, dans sa principale conception mathématique, un
admirable usage du véritable principe général de la théorie des
classifications rationnelles, sans que ses travaux aient laissé
d'ailleurs aucune trace appréciable de l'influence indirecte exercée, à
cet égard, sur son intelligence par les considérations de philosophie
biologique, je n'hésite pas néanmoins à conjecturer que ce génie, qui
n'était point exclusivement mathématique, puisqu'il a découvert, d'une
manière si originale, la vraie composition de l'eau, fut éminemment
excité et même dirigé à ce sujet, à son insu sans doute, par
l'inévitable réaction des belles discussions philosophiques qui alors
retentissaient partout autour de lui sur cette question fondamentale,
depuis la mémorable impulsion que l'esprit humain avait reçue des grands
travaux de Bernard de Jussieu et de Linné.
Ainsi, l'étude positive des corps vivans est essentiellement destinée,
par sa nature, sous le point de vue logique, au développement général de
l'art universel de classer, aussi bien que de l'art comparatif
proprement dit. Ces deux attributs caractéristiques devraient lui
attirer, d'une manière toute spéciale, l'attention profonde de tout
esprit philosophique, même abstraction faite du haut intérêt
scientifique qu'inspirent naturellement les connaissances capitales
qu'elle se propose définitivement de nous dévoiler. On peut assurer à
cet égard, sans aucune exagération, que toute intelligence restée
étrangère aux études biologiques, n'a pu recevoir qu'une éducation
radicalement imparfaite, puisqu'elle a laissé dans l'inaction plusieurs
des facultés fondamentales dont l'ensemble constitue le pouvoir positif
général de l'esprit humain. C'est ainsi que, conformément au principe
essentiel de ma philosophie, la méthode positive universelle, malgré son
invariabilité nécessaire, ne saurait être vraiment connue, sous tous ses
aspects importans, que par l'examen approfondi de tous les divers
élémens de la hiérarchie scientifique; car chacun d'eux possède, par sa
nature, la propriété exclusive de développer spécialement quelqu'un des
grands procédés logiques dont la méthode est composée. Quoique les
sciences les plus générales et les plus simples soient directement
indépendantes des sciences plus particulières et plus compliquées, qui,
au contraire, reposent immédiatement sur elles; on vérifie ici
néanmoins, d'une manière irrécusable, l'inévitable réaction logique que
les moins parfaites doivent exercer sur les plus parfaites, à
l'amélioration fondamentale desquelles elles peuvent ainsi utilement
concourir, par les facultés rationelles qu'il leur appartient de
cultiver éminemment. Telle est la grande considération philosophique qui
fait à la fois ressortir, et le principe de subordination nécessaire,
propre à constituer la vraie hiérarchie scientifique, et le _consensus_
général, d'où résulte la rigoureuse unité du système. Lorsque ces
notions capitales seront enfin convenablement examinées, je parviendrai
aisément, sans doute, à rendre sensible la profonde irrationnalité du
mode actuel d'isolement exclusif qui préside encore à l'organisation
essentielle de nos études positives, et qui est aussi nuisible à leurs
divers progrès spéciaux qu'à leur action collective sur le gouvernement
intellectuel de l'humanité.
Il nous reste maintenant à envisager, sous le point de vue scientifique
proprement dit, les propriétés philosophiques directes de la science
biologique, c'est-à-dire, sa haute participation spéciale à
l'irrévocable émancipation de la raison humaine, et à son développement
fondamental, considéré désormais, non plus seulement quant à la méthode
positive, mais aussi quant à l'esprit positif, dont cette grande science
est si clairement destinée à fournir l'indispensable complément.
Nous pouvons, d'abord, vérifier ici et appliquer la loi générale que
j'ai établie à ce sujet en examinant de la même manière les deux
dernières branches de la philosophie inorganique, et surtout la chimie.
Elle consiste, comme on l'a vu, en ce que l'étude positive d'un ordre
quelconque de phénomènes tend toujours directement à détruire
radicalement toutes les conceptions essentielles de la philosophie
théologique, par ces deux voies universelles, complémentaires l'une de
l'autre, de la prévision rationnelle des phénomènes, et de la
modification volontaire que l'homme exerce sur eux; la dernière faculté
devenant nécessairement plus étendue, pendant que la première devient
moins parfaite, à mesure que le genre des phénomènes se complique
davantage; de façon à constater sans cesse, d'une manière également
irrécusable, quoique à l'aide de procédés différens, que les divers
événemens du monde réel ne sont pas régis par des volontés
surnaturelles, mais par des lois naturelles. La science biologique
confirme éminemment cette double tendance nécessaire.
Quoique sa complication caractéristique doive, sans doute, lui permettre
beaucoup moins, surtout dans son état actuel d'imperfection, de
développer la faculté de prévision, on conçoit cependant, d'après la
définition même que j'en ai donnée, que la biologie positive a aussi sa
manière scientifique propre de témoigner directement son incompatibilité
radicale avec les fictions théologiques, et avec les entités
métaphysiques. Un tel témoignage général résulte inévitablement, en
effet, de cette exacte analyse des diverses conditions, soit organiques,
soit extérieures, indispensables à chacun des actes de l'existence des
corps vivans, analyse qui constitue immédiatement l'objet perpétuel de
toutes les études anatomiques ou physiologiques. L'opposition spontanée
de ce genre de recherches à toute conception théologique ou métaphysique
doit être aujourd'hui particulièrement remarquée à l'égard des théories
relatives aux phénomènes intellectuels et affectifs, dont le positivisme
est si récent, et qui sont enfin les seuls, avec les phénomènes sociaux
qui en dérivent, au sujet desquels la lutte demeure encore engagée, pour
le vulgaire des esprits, entre la philosophie positive et l'ancienne
philosophie. Ces phénomènes sont en effet, en vertu même de leur
complication supérieure, ceux dont l'accomplissement régulier exige
nécessairement le concours le plus déterminé de l'ensemble le plus
étendu de conditions diverses, tant extérieures qu'intérieures; en sorte
que leur étude positive peut faire plus aisément ressortir, avec une
évidence irrésistible pour les intelligences les moins cultivées, la
profonde inanité nécessaire des prétendues explications abstraites
émanées de la philosophie théologique ou métaphysique: ce qui rend
facilement raison de l'aversion plus prononcée que cette étude a le
privilége d'inspirer spontanément aujourd'hui aux différentes sectes de
théologiens et de métaphysiciens. Le public impartial ne pouvait, sans
doute, éviter d'être vivement frappé des vains efforts de ceux-ci pour
faire concorder le jeu illusoire des influences surnaturelles ou des
entités psychologiques, dans la production des phénomènes moraux, avec
l'étroite dépendance où le milieu et l'organisme tiennent si évidemment
ces phénomènes, à mesure qu'elle a été dévoilée ou signalée par les
travaux des anatomistes et des physiologistes modernes. Tels sont, sous
ce premier point de vue, les grands services que le développement de la
science biologique a directement rendus à l'établissement philosophique
de la doctrine positive universelle, qu'elle a mise enfin en possession
de la partie du domaine intellectuel sur laquelle l'ancienne philosophie
avait fondé, avec le plus de sécurité, son principal point d'appui.
Cette tendance spontanée de l'ensemble des saines études anatomiques ou
physiologiques à positiver immédiatement nos conceptions les plus
compliquées devient encore plus manifeste, si nous considérons
maintenant les phénomènes vitaux sous le second aspect philosophique
indiqué ci-dessus, c'est-à-dire, comme éminemment modifiables. Le
concours beaucoup plus étendu de conditions hétérogènes, qu'exige
nécessairement l'accomplissement de ces phénomènes, nous permet, en
effet, de les modifier, bien plus que tous les autres, au gré de notre
intervention, à l'action de laquelle la plupart de ces conditions sont,
par leur nature, accessibles, soit qu'elles se rapportent à l'organisme
ou au système ambiant. Or, cette faculté volontaire de troubler de tels
phénomènes, de les suspendre, et même de les détruire, devient ici
tellement frappante, qu'elle doit immédiatement conduire à repousser
toute idée d'une direction théologique ou métaphysique. Comme la
précédente, dont elle ne constitue, à vrai dire, qu'un simple
prolongement mieux caractérisé, cette nouvelle influence philosophique
de la biologie positive est plus spécialement prononcée à l'égard des
phénomènes moraux proprement dits, les plus modifiables de tous les
phénomènes organiques. Le psychologue le plus obstiné ne saurait, sans
doute, persister à soutenir la souveraine indépendance de ses entités
intellectuelles, si seulement il daignait réfléchir, par exemple, que la
simple inversion momentanée de sa station verticale ordinaire suffit
pour opposer aussitôt un insurmontable obstacle au cours de ses propres
spéculations.
Par ces deux ordres de considérations, les doctrines biologiques
rachètent donc très complétement, sous le rapport anti-théologique ou
antimétaphysique, la moindre perfection nécessaire de leur caractère
scientifique en ce qui concerne la prévision systématique des phénomènes
correspondans. Toutefois, quoique nous devions certainement regretter
beaucoup, à d'autres égards, que cette divination rationnelle soit, en
biologie, aussi imparfaite, il importe de remarquer ici que cette
faculté n'a pas besoin d'être fort développée pour produire suffisamment
un tel effet philosophique, même abstraction faite de tout autre motif.
Car, en voyant, ne fût-ce que dans quelques cas bien caractérisés, les
événemens biologiques s'accomplir d'une manière essentiellement conforme
aux prévisions de la science, ce qui, incontestablement, a souvent lieu,
même aujourd'hui, entre les limites de variation convenables à la nature
des phénomènes, le bon sens du vulgaire ne peut s'empêcher de
reconnaître que ces phénomènes sont, comme tous les autres, assujettis à
d'invariables lois naturelles, dont la complication inévitable est la
seule cause des contradictions réelles que peuvent essuyer, en d'autres
occasions, nos déterminations scientifiques. La conclusion philosophique
ne saurait devenir radicalement impossible, que si la prévision
scientifique était toujours en défaut; ce que les détracteurs les plus
exagérés des doctrines anatomiques et physiologiques n'oseraient, sans
doute, prétendre désormais.
Indépendamment de cette spéciale influence philosophique, analogue à
celle des autres sciences fondamentales, et seulement plus prononcée à
certains égards et moins à d'autres, l'étude positive des corps vivans a
constamment soutenu, dès sa naissance, contre le système général de la
philosophie théologique et métaphysique, une lutte plus originale et
plus directe, à l'issue de laquelle elle a tendu à transformer
définitivement un dogme ancien en un principe nouveau, aussi réel que le
premier était vain, et aussi fécond que celui-ci était stérile. Chaque
branche essentielle de la philosophie inorganique nous a déjà manifesté,
sous un aspect plus ou moins capital, une semblable propriété. Je l'ai
signalée, au commencement de ce volume, pour la chimie, substituant, à
l'absurde idée primitive des destructions et créations absolues de
matière, l'exacte notion générale des décompositions et recompositions
perpétuelles. Dans le volume précédent, l'astronomie nous avait d'abord
montré cette tendance sous un point de vue encore plus immédiat et plus
fondamental, en représentant l'ordre essentiel du monde comme le
résultat nécessaire et spontané de l'action mutuelle des principales
masses qui le composent, en même temps qu'elle ruine radicalement, avec
une irrésistible évidence, l'hypothèse des causes finales et de tout
gouvernement providentiel. La science biologique, constituée, par sa
nature, plus profondément qu'aucune autre, en harmonie philosophique,
directe et générale, avec la science astronomique, ainsi que je l'ai
établi, est venue enfin compléter, pour les phénomènes les plus spéciaux
et les plus compliqués, l'ensemble de cette grande démonstration.
Attaquant à son tour, et à sa manière, le dogme élémentaire des causes
finales, elle l'a graduellement transformé dans le principe fondamental
des conditions d'existence, dont le développement et la systématisation
appartiennent, sans aucun doute, à la biologie, quoique, en lui-même, il
soit, d'ailleurs, essentiellement applicable à tous les ordres
quelconques de phénomènes naturels.
À la vérité, l'irrationnelle éducation préliminaire de la plupart des
anatomistes et des physiologistes actuels les conduit encore trop
souvent à employer un tel principe avec des formes qui le dénaturent, en
le rapprochant mal à propos du dogme théologique qu'il a remplacé. Le
véritable esprit général de la science biologique doit certainement nous
conduire à penser que, par cela même que tel organe fait partie de tel
être vivant, il concourt nécessairement, d'une manière déterminée,
quoique peut-être inconnue, à l'ensemble des actes qui composent son
existence: ce qui revient simplement à concevoir qu'il n'y a pas plus
d'organe sans fonction que de fonction sans organe. Puisque le
développement précis de la co-relation nécessaire entre les idées
d'organisation et les idées de vie constitue, comme je l'ai établi, le
but caractéristique de toutes nos études biologiques, une telle
disposition intellectuelle est donc éminemment philosophique et d'un
usage indispensable. Mais il faut convenir que cette tendance
systématique à regarder tout organe quelconque comme exerçant
nécessairement une certaine action, dégénère encore très fréquemment en
une aveugle admiration anti-scientifique du mode effectif
d'accomplissement des divers phénomènes vitaux. Une semblable
disposition, émanation évidente de l'ancienne suprématie théologique,
est en opposition directe avec toute saine interprétation du principe
des conditions d'existence, d'après lequel, quand nous avons observé une
fonction quelconque, nous ne saurions être surpris que l'analyse
anatomique vienne réellement dévoiler, dans l'organisme, un mode
statique propre à permettre l'accomplissement de cette fonction. Cette
admiration irrationnelle et stérile, en nous persuadant que tous les
actes organiques s'opèrent aussi parfaitement que nous puissions
l'imaginer, tend immédiatement à comprimer l'essor général de nos
spéculations biologiques: elle conduit souvent à s'émerveiller sur des
complications évidemment nuisibles[26]. Les philosophes qui ont le plus
insisté à cet égard, ne se sont point aperçus, sans doute, qu'ils
finissaient par marcher directement eux-mêmes contre le but religieux
qu'ils s'étaient proposé, puisqu'ils assignaient ainsi la sagesse
humaine pour règle et même pour limite à la sagesse divine, qui, dans un
tel parallèle, devait se trouver plus d'une fois réellement inférieure.
Quoique notre imagination reste nécessairement circonscrite, en tous
genres, dans la seule sphère de nos observations effectives, et que, par
suite, il nous soit surtout impossible d'imaginer des organismes
radicalement nouveaux, on ne saurait douter, néanmoins, ce me semble,
que le génie scientifique ne soit aujourd'hui, même en biologie, assez
développé et assez émancipé pour que nous puissions directement
concevoir, d'après l'ensemble de nos lois biologiques, des organisations
qui diffèrent notablement de toutes celles que nous connaissons, et qui
leur seraient incontestablement supérieures sous tel point de vue
déterminé, sans que ces améliorations fussent inévitablement compensées,
à d'autres égards, par des imperfections équivalentes. Cette faculté me
paraît tellement irrécusable, que je n'ai point hésité précédemment à
proposer l'emploi systématique d'un tel ordre de fictions scientifiques
comme propre à introduire désormais, dans les élémens de la philosophie
biologique, un perfectionnement réel, bien que simplement accessoire.
[Note 26: On peut, à ce sujet, indiquer, comme un
exemple frappant de cette absurde disposition, la puérile
affectation de certains philosophes à vanter la prétendue
sagesse de la nature dans la structure de l'oeil,
particulièrement en ce qui concerne le rôle du cristallin,
dont ils sont allés jusqu'à admirer l'inutilité
fondamentale, comme s'il pouvait y avoir beaucoup de sagesse
à introduire aussi intempestivement une pièce qui n'est
point indispensable au phénomène, et qui néanmoins devient,
en certains cas, capable de l'empêcher entièrement. Il
serait aisé d'en dire autant d'une foule d'autres
particularités organiques; et, entre autres, de la vessie
urinaire, qui, envisagée comme un simple récipient de
l'appareil dépurateur, n'a sans doute qu'une importance très
secondaire, et dont la principale influence, dans les
animaux supérieurs et surtout dans l'homme, consiste
certainement à déterminer souvent un grand nombre de
maladies incurables. En général, l'analyse pathologique ne
démontre que trop clairement que l'action perturbatrice de
chaque organe sur l'ensemble de l'économie est fort loin
d'être toujours exactement compensée par son utilité réelle
dans l'état normal. Si, entre certaines limites, tout est
nécessairement disposé de manière à pouvoir être, on
chercherait néanmoins vainement, dans la plupart des
arrangemens effectifs, des preuves d'une sagesse réellement
supérieure, ou même seulement égale, à la sagesse humaine.]
Malgré les reproches plus ou moins graves qu'on est en droit d'adresser,
sous ce rapport, aux habitudes actuelles de presque tous les
biologistes, l'aptitude fondamentale de la science biologique à
développer spontanément et à mettre dans tout son jour le principe
philosophique des conditions d'existence, n'en demeure pas moins
irrécusable. Aucune science ne pouvait, sans doute, faire, de ce grand
principe, un usage aussi étendu et aussi capital, que celle qui, par sa
nature, s'occupe continuellement d'établir une exacte harmonie entre la
considération du moyen et celle du but, outre que la difficulté
caractéristique du sujet devait y rendre un tel secours encore plus
indispensable. La science sociale, comme je l'expliquerai dans le volume
suivant, est, après la biologie, celle qui comporte et qui exige même
l'application la plus complète et la plus importante de ce principe
général, dont elle doit achever de développer l'esprit et de constater
la féconde efficacité. Cette application ultérieure constituait pour moi
un nouveau motif de signaler ici plus spécialement la véritable origine
philosophique d'une telle notion fondamentale. On conçoit d'ailleurs que
cette notion convient nécessairement à tous les ordres de phénomènes
sans exception, puisqu'il n'en saurait exister aucun où l'on ne puisse
réaliser plus ou moins la distinction capitale, si bien établie par M.
de Blainville, comme je l'ai indiqué dès la première leçon, entre
l'analyse statique du sujet et son analyse dynamique. Le principe
philosophique des conditions d'existence n'est autre chose, en effet,
que la conception directe et générale de l'harmonie nécessaire de ces
deux analyses. Si ce principe est éminemment adapté à la nature de la
science biologique, il n'en peut exister d'autre motif que l'importance
très supérieure et le caractère beaucoup plus prononcé que doit prendre
spontanément, en biologie, cette double analyse.
Telles sont, sous le point de vue de la doctrine, les grandes propriétés
philosophiques qui appartiennent spécialement, de la manière la moins
équivoque, à la biologie positive. Il résulte évidemment de leur examen
sommaire, comme nous l'avons déjà reconnu quant à la méthode, que
l'esprit positif ne saurait être complétement développé, dans toutes ses
diverses dispositions essentielles, chez ceux qui n'ont point
convenablement étudié le nouvel aspect fondamental qu'il affecte dans la
science des corps vivans, même abstraction faite des inconvéniens
directs d'une semblable ignorance. Aussi, vu l'extrême imperfection et
les profondes lacunes de nos éducations scientifiques actuelles, même
les moins irrationnelles, on ne doit pas être étonné de rencontrer si
fréquemment le déplorable spectacle d'intelligences, éminentes sur
certains points déterminés, et presque puériles sur un grand nombre
d'autres non moins importans. Quoique plusieurs philosophes aient
vainement tenté d'ériger, en une sorte de principe permanent, cette
anomalie trop commune aujourd'hui, il n'est pas douteux néanmoins
qu'elle est uniquement le résultat transitoire de l'espèce d'interrègne
intellectuel qu'a dû produire la lente et difficile révolution qui
conduit enfin l'esprit humain de la philosophie théologique et
métaphysique à un système homogène complet et exclusif de philosophie
positive, dont l'universelle prépondérance fera naturellement cesser
cette vicieuse disparité.
Pour terminer enfin l'examen philosophique de l'ensemble de la science
biologique, envisagé sous tous les divers points de vue fondamentaux, il
ne nous reste plus maintenant qu'à jeter rapidement un coup d'oeil
général sur la division principale de ses différentes parties
essentielles et sur la coordination rationnelle qui leur est propre.
Les divers aspects généraux sous lesquels tout corps vivant peut être
étudié, ont été caractérisés, de la manière la plus nette et la plus
rationnelle, par M. de Blainville, dans les prolégomènes de son cours de
physiologie comparée. Au premier abord, leur intime connexion nécessaire
semble devoir présenter l'étude complète de chaque organisme comme
formant, malgré son immense étendue, un tout absolument indivisible.
Mais la séparation philosophique de ces différens points de vue
n'importe pas moins au progrès réel d'un tel ordre de connaissances que
leur judicieuse coordination. Cette division et cette subordination
résultent ici spontanément l'une et l'autre de la simple application
directe des principes élémentaires de classification encyclopédique que
j'ai établis, dès le début de ce traité, pour une catégorie quelconque
de phénomènes naturels, principes dont l'usage ne saurait être à la fois
plus évident ni plus indispensable que dans le cas actuel. La positivité
beaucoup plus récente des diverses études organiques, et en même temps
leur harmonie bien plus prononcée, conduisent encore habituellement à
maintenir entre elles une confusion vicieuse, déjà essentiellement
dissipée à l'égard de tous les phénomènes antérieurs, et qui entrave à
un haut degré la marche générale de chacune d'elles; aussi, afin de
circonscrire nettement le véritable champ de la biologie proprement
dite, sommes-nous obligés ici de signaler, d'une manière spéciale
quoique très sommaire, une discussion philosophique dont la nature mieux
appréciée des autres sciences fondamentales nous avait jusqu'à présent
dispensés. Cette discussion sera, par les mêmes motifs, encore plus
essentielle, dans le volume suivant, relativement à la physique sociale.
Suivant le principe philosophique posé dès la deuxième leçon, nous ne
devons admettre, pour un ordre quelconque de phénomènes, au rang des
sciences vraiment fondamentales, que celles qui sont à la fois
spéculatives et abstraites. Or, en considérant d'abord le premier
caractère, qui correspond à la division capitale entre la théorie et la
pratique, j'ai déjà suffisamment examiné, au commencement de ce
discours, les motifs essentiels qui doivent faire constamment écarter,
avec une scrupuleuse rigueur, de la science biologique proprement dite,
toute recherche relative à des applications immédiates, dans l'intérêt
commun des études théoriques et des études pratiques, dont les unes
seraient dénaturées et les autres entravées par ce mélange irrationnel.
Ici les études pratiques, philosophiquement envisagées, se rapportent à
ces deux grands sujets: 1º. L'_éducation_ des êtres vivans, végétaux et
animaux, c'est-à-dire la direction systématique de l'ensemble de leur
développement pour un but déterminé; 2º. Leur _médication_, c'est-à-dire
l'action rationnelle exercée par l'homme pour les ramener à l'état
normal[27]. L'une et l'autre application générale constituent, par leur
nature, une suite de corollaires philosophiques de l'exacte connaissance
des lois biologiques, et ne sauraient reposer solidement sur aucune
autre base. Sans doute, ces deux études secondaires peuvent, à leur
tour, utilement réagir sur l'étude fondamentale, en fournissant à la
biologie d'importantes indications, dont il serait absurde de vouloir la
priver. Cela est surtout sensible à l'égard des effets thérapeutiques,
dont l'analyse scientifique a si fréquemment éclairé le mode réel
d'accomplissement des divers phénomènes vitaux. Mais, malgré ces
emprunts intéressans, la biologie n'en est pas moins radicalement
indépendante de la thérapeutique, qui, au contraire, est nécessairement
fondée sur elle; on doit même remarquer, à ce sujet, que lorsque la
physiologie utilise ainsi les observations médicales, c'est toujours à
titre d'une simple expérimentation indirecte, et abstraction faite de
toute idée de médication: car, une mauvaise médication, convenablement
analysée, est tout aussi propre qu'une bonne à l'éclaircissement des
questions physiologiques, pourvu que les effets en aient été
soigneusement observés. Cette remarque est également applicable aux
observations relatives à l'art de l'éducation, que les physiologistes
ont d'ailleurs jusqu'ici beaucoup trop négligé de consulter. Ainsi,
malgré ces importantes relations, l'indépendance et l'isolement de la
biologie spéculative n'en demeurent pas moins incontestables.
[Note 27: Dans cette seconde application, la médecine
humaine est nécessairement comprise, comme cas principal.
Mais il n'en est pas de même sous le premier point de vue.
Quelque influence capitale que la biologie proprement dite
doive, sans doute, exercer sur la détermination, soit
générale, soit spéciale, du plan rationnel de l'éducation
humaine, ce serait exagérer très vicieusement cette relation
indispensable que de ranger cette grande question sous la
compétence exclusive et directe de la science biologique.
Car, l'éducation réelle de l'homme étant surtout dominée, à
chaque époque, par l'état correspondant du développement
social, c'est à la physique sociale, et non à la biologie,
qu'il appartient principalement de la diriger toujours, afin
d'éviter les utopies absolues et plus ou moins vagues, que
toute autre manière de s'écarter de l'empirisme à cet égard
tendrait inévitablement à faire naître, comme je
l'expliquerai dans le volume suivant.]
En second lieu, l'étude des phénomènes vitaux doit être exactement
assujettie, comme celle de tous les autres phénomènes naturels, à la
division scientifique moins tranchée, mais presque aussi indispensable,
de l'ensemble de nos recherches spéculatives en abstraites et concrètes;
les unes seules vraiment fondamentales, les autres purement secondaires,
quelle que soit leur extrême importance. L'étude concrète de chaque
organisme comprend deux branches principales: 1º. son histoire naturelle
proprement dite, c'est-à-dire, le tableau rationnel et direct de
l'ensemble de son existence réelle; 2º. sa pathologie, c'est-à-dire
l'examen systématique des diverses altérations dont il est susceptible,
ce qui constitue une sorte d'appendice et de complément de son histoire.
Ces deux ordres de considérations sont également étrangers, par leur
nature, au vrai domaine philosophique de la biologie proprement dite. En
effet, celle-ci doit toujours se borner à l'étude essentielle de l'état
normal, en concevant l'analyse pathologique comme un simple moyen
d'exploration, ainsi que je l'ai expliqué. De même, quoique les
observations d'histoire naturelle puissent fournir à l'anatomie et à la
physiologie de très précieuses indications, la vraie biologie n'en doit
pas moins, tout en se servant d'un tel moyen, décomposer toujours
l'étude, soit statique, soit dynamique, de chaque organisme dans celles
de ses diverses parties constituantes, sur lesquelles seules peuvent
immédiatement porter les lois biologiques fondamentales; tandis qu'une
telle décomposition est, au contraire, directement opposée au véritable
esprit de l'histoire naturelle, où l'être vivant est constamment
envisagé dans l'ensemble indivisible de toutes ses différentes
conditions d'existence. Si, d'une part, il est évident que l'analyse
rationnelle de l'état pathologique suppose nécessairement la
connaissance préalable des lois relatives à l'état normal, dont elle
constitue un simple corollaire universel; d'une autre part, il n'est pas
moins incontestable que l'établissement des saines théories générales de
la biologie proprement dite, où tous les élémens de l'organisation et de
la vie ont été ramenés à des lois uniformes et abstraites, doit
spontanément conduire à l'étude concrète de leurs diverses combinaisons
effectives dans chaque être particulier. Aucune autre catégorie de
phénomènes ne fait ressortir d'une manière aussi prononcée la réalité et
la nécessité de cette grande division philosophique entre la science
abstraite, générale, et par suite fondamentale, et la science concrète,
particulière, et par suite secondaire. En rapprochant ici cette division
de la précédente; il convient de remarquer enfin que chacune des deux
branches essentielles de la biologie concrète est plus spécialement en
harmonie avec une des deux branches principales de l'art biologique,
l'histoire naturelle, avec l'art de l'éducation; la pathologie, avec
l'art médical. Tel est le vrai système philosophique des différentes
parties générales de l'étude positive des corps vivans qui doivent être
soigneusement écartées de la science biologique proprement dite, d'où
elles dérivent d'une manière plus ou moins directe, désormais
suffisamment caractérisée.
Ainsi, quoique la philosophie positive puisse quelquefois éprouver le
besoin d'employer la dénomination de _biologie_ pour désigner
sommairement l'ensemble de l'étude réelle des corps vivans, envisagés
sous tous les divers aspects généraux qui leur sont propres; on doit
cependant réserver soigneusement cette importante expression comme titre
spécial de la partie vraiment fondamentale de cette immense étude, où
les recherches sont à la fois spéculatives et abstraites, conformément
aux explications précédentes. Suivant l'esprit invariable de cet
ouvrage, indiqué dès l'origine, cette partie doit seule être ici le
sujet direct et permanent de notre examen philosophique, et je n'ai
signalé les autres qu'afin de mieux caractériser sa véritable nature
distinctive, qui se trouve ainsi très nettement prononcée. Considérons
maintenant la principale distribution intérieure de cette biologie
proprement dite.
On conçoit aisément d'avance qu'une telle division ne saurait être, à
beaucoup près, ni aussi tranchée ni aussi importante que celles qui
viennent d'être examinées, puisqu'il s'agit ici d'un sujet philosophique
toujours strictement identique, dont les divers aspects spéculatifs et
abstraits s'éclairent mutuellement, et sont réellement inséparables.
Nous pouvons imaginer sans peine un biologiste très éminent qui ne se
serait jamais sérieusement occupé d'histoire naturelle proprement dite,
surtout de pathologie, et à plus forte raison de thérapeutique; à peu
près comme un astronome resté étranger à l'art nautique. De tels
exemples commencent heureusement à devenir aujourd'hui très marqués; et
le développement ultérieur de l'étude positive des corps vivans tendra
naturellement à les multiplier sans cesse et à les caractériser
davantage, en y perfectionnant la saine répartition du travail
intellectuel. Au contraire, nous ne saurions comprendre désormais un
vrai physiologiste qui ne serait point en même temps anatomiste, ni même
réciproquement: et, depuis l'établissement de ce qu'on appelle la
méthode naturelle en zoologie ou en botanique, les purs classificateurs,
étrangers aux spéculations anatomiques et physiologiques, ont
radicalement cessé d'être possibles; comme les anatomistes et les
physiologistes, à leur tour, ne peuvent plus demeurer étrangers à la
théorie des classifications. Je ne doute même nullement que ces trois
ordres de travaux ne soient, dans la suite, beaucoup plus simultanément
cultivés que nous ne le voyons aujourd'hui, quoique chaque biologiste
puisse d'ailleurs accorder à l'un d'eux une préférence spéciale, ainsi
qu'on l'observe à l'égard de toute autre science fondamentale. En un
mot, la division qui nous reste à considérer ne peut plus exister entre
des sciences vraiment distinctes, mais seulement entre les divers
élémens essentiels d'une science nécessairement unique. Tel est le
principe qui doit ici distinguer une indispensable distribution des
travaux d'une stérile dispersion des efforts intellectuels.
Quoiqu'il ne faille point attacher, à la division intérieure de la
biologie proprement dite, une importance ni même une réalité exagérées,
cette division n'en conserve pas moins une haute valeur philosophique,
pour faire mieux concevoir l'ensemble rationnel de cette science
fondamentale, et, par suite, pour en diriger l'exposition systématique.
Une telle division consiste d'abord à décomposer, en général, l'étude
spéculative et abstraite de l'organisme en statique et dynamique,
suivant qu'on recherche les lois de l'organisation ou celles de la vie.
En second lieu, la biologie statique doit être ensuite subdivisée en
deux parties essentielles, suivant qu'on étudie isolément la structure
et la composition de chaque organisme particulier, ou que l'on construit
la grande hiérarchie biologique qui résulte de la comparaison
rationnelle de tous les organismes connus; ces deux branches ont été
fort heureusement désignées, à l'égard des animaux, par M. de
Blainville, à l'aide des noms de _zootomie_ pour la première, et de
_zootaxie_ pour la seconde, qu'il serait aisé de modifier commodément de
manière à les rendre communs aux animaux et aux végétaux. La biologie
dynamique, à laquelle pourrait être spécialement réservé le nom de
_bionomie_, comme au but final de l'ensemble de ces études, ne comporte
évidemment aucune subdivision analogue. Telles sont donc les trois
branches générales de la science biologique: la biotomie, la biotaxie,
et enfin la bionomie pure ou physiologie proprement dite; le nom de
biologie étant consacré à désigner leur ensemble total.
La seule définition de ces trois parties explique suffisamment leur
vraie dépendance nécessaire, et par suite, détermine, sans aucune
incertitude, leur coordination philosophique. Il serait heureusement
inutile aujourd'hui de démontrer que les études physiologiques supposent
préalablement des notions anatomiques; personne ne conteste plus qu'il
soit indispensable de connaître la structure d'un appareil avant d'en
étudier le jeu. Mais la subordination générale de la bionomie envers la
biotaxie est jusqu'ici beaucoup moins profondément sentie. On ne saurait
douter, néanmoins, que l'exacte connaissance du véritable rang
qu'occupe chaque être vivant dans la hiérarchie biologique ne constitue,
par sa nature, le premier fondement nécessaire de l'étude directe de
l'ensemble de ses phénomènes, dont une telle position présente
immédiatement l'aperçu le plus général, comme elle en sera plus tard le
résumé le plus fidèle. Nous avons d'ailleurs suffisamment constaté déjà
que la considération habituelle de cette hiérarchie est rigoureusement
indispensable à l'usage rationnel du plus puissant moyen d'investigation
que puissent admettre les recherches physiologiques, c'est-à-dire la
méthode comparative proprement dite. Ainsi, la double relation
nécessaire de la biologie dynamique à la biologie statique demeure
également irrécusable sous quelque aspect qu'on l'envisage.
Quant aux deux parties essentielles de la biologie statique, leur
distinction doit naturellement être encore moins prononcée que celle qui
les sépare l'une et l'autre de la physiologie proprement dite; et, par
suite, leur vraie subordination respective est nécessairement moins
sensible. Il semble même que, dans quelque ordre qu'on les place, on ne
saurait éviter un véritable cercle vicieux général. Car, si, d'un côté,
la classification rationnelle des êtres vivans exige la connaissance
préalable de leur organisation, il est certain, d'une autre part, que
l'anatomie elle-même, comme la physiologie, ne peut être convenablement
étudiée, à l'égard de tous les organismes, sans se diriger toujours
d'après une judicieuse institution préliminaire de la hiérarchie
biologique. Aussi faut-il reconnaître, entre les études biotomiques et
les études biotaxiques, une intime connexité mutuelle, qui rendra
toujours solidaires leurs perfectionnemens respectifs, comme le
développement de la science l'a constamment montré jusqu'ici. Néanmoins,
une séparation nette et une coordination déterminée étant
philosophiquement indispensables à notre intelligence, on ne saurait
hésiter, ce me semble, à placer dogmatiquement la théorie de
l'organisation avant celle de la classification. Car, celle-ci, à moins
d'être réduite à un simple artifice mnémonique, a un besoin vraiment
fondamental de la première; tandis qu'elle ne lui fournit, au contraire,
qu'un important moyen de perfectionnement, dont l'absence ne
s'opposerait même pas entièrement, comme nous l'avons reconnu, à un
certain usage de la méthode comparative en anatomie, quoique son
développement y fût, par cela même, beaucoup plus restreint. En un mot,
on ne peut rationnellement classer que des organismes préalablement
connus; au lieu que chacun d'eux peut et même doit être étudié, à un
premier degré, sans être comparé aux autres. Rien ne s'oppose d'ailleurs
à ce que, dans une exposition systématique de la philosophie anatomique,
on emprunte directement à la biotaxie sa construction effective de la
hiérarchie organique, afin d'éviter de scinder l'étude complète de la
structure, ce qui constituerait un inconvénient beaucoup plus grave que
n'en peut produire une semblable anticipation. Du reste, il faut
reconnaître, à ce sujet, pour trancher toute difficulté philosophique,
que, d'après un ordre quelconque, une première exposition du système des
connaissances biologiques ne saurait jamais être pleinement
satisfaisante, si elle n'est point conçue, dès l'origine, comme devant
être ultérieurement complétée par une judicieuse révision générale,
destinée à faire directement ressortir les relations essentielles de
chaque partie avec les autres. Cette règle ne convient pas seulement aux
deux grandes sections de la biologie statique, comparées l'une à
l'autre; on doit également l'appliquer à l'harmonie fondamentale entre
l'ensemble de la biologie statique et celui de la biologie dynamique. En
effet, si le jeu d'un appareil quelconque ne saurait être convenablement
étudié sans que sa structure soit d'abord connue, il n'est pas moins
incontestable, en sens inverse, que cette structure elle-même sera bien
mieux appréciée lorsqu'on pourra reprendre son analyse en considérant la
fonction spéciale de chaque organe. Ainsi, ces questions de priorité,
entre les diverses parties constituantes d'un sujet unique, ne peuvent
avoir, par leur nature, l'importance exagérée qu'on y a trop souvent
attachée, même sous le point de vue didactique. Il est d'ailleurs
nécessaire d'ajouter qu'une telle nécessité de révision philosophique
n'est nullement particulière au système des connaissances biologiques,
où elle apparaît seulement avec un caractère plus prononcé, en vertu du
consensus plus profond de ces diverses études. Nous avons déjà reconnu,
dans la 36º leçon, l'existence d'une nécessité analogue, quoique moins
tranchée, pour l'ensemble des études chimiques. Elle se manifeste aussi,
comme je l'ai remarqué, à un degré plus ou moins sensible, envers toutes
les autres sciences fondamentales, dont l'exposition rationnelle serait
toujours notablement perfectionnée par l'usage systématique de ce double
enseignement.
La coordination philosophique des trois branches fondamentales de la
biologie étant ainsi nettement caractérisée, la principale distribution
intérieure de chacune d'elles, ne saurait maintenant présenter aucune
difficulté essentielle. Nous pouvons la déduire, en effet, du principe
universel qui a constamment dirigé jusqu'ici toutes nos distinctions
encyclopédiques, et qui préside évidemment à la subordination que nous
venons d'examiner, le principe du degré de généralité et d'abstraction
des diverses études, d'où résulte leur vraie dépendance mutuelle. Ce
principe conduit directement ici à placer la théorie, soit statique,
soit dynamique, de la vie organique proprement dite avant celle de la
vie animale, puisque celle-ci, en même temps qu'elle est plus spéciale
et plus compliquée, repose nécessairement sur la première, qui, au
contraire, en est indépendante dans ses élémens les plus essentiels. La
même règle suffit aussi à établir une disposition rationnelle entre les
diverses études relatives à l'une ou à l'autre vie, en plaçant toujours
après les autres celles dont le sujet propre devient plus spécial et
plus compliqué, et qui, par cela même, dépendent constamment des
précédentes. De cette manière, la théorie des fonctions et des organes
les plus élevés de l'homme termine naturellement le système biologique;
et les moyens s'accumulent graduellement à mesure que les difficultés
s'accroissent, comme l'exige toute judicieuse organisation des
recherches scientifiques.
On a souvent agité la question si, en étudiant chaque organe ou chaque
fonction dans toute la série biologique, il convient de préférer l'ordre
naturel de la formation de cette série, qui commence nécessairement par
l'homme, ou bien l'ordre inverse, qui présente l'avantage d'une
complication croissant peu à peu. Cette question de philosophie
biologique n'a pas l'importance démesurée qu'on lui a trop fréquemment
attribuée, puisque tous les bons esprits reconnaissent d'ailleurs la
nécessité et la possibilité d'employer tour à tour les deux ordres à
l'égard d'une recherche quelconque, quel que soit celui qu'on ait
d'abord adopté. Néanmoins, il faudrait ce me semble, distinguer, à ce
sujet, entre l'étude de la vie organique et celle de la vie animale.
Pour les fonctions fondamentales de la première, qui sont
essentiellement chimiques, il est beaucoup moins nécessaire de commencer
par l'homme, en descendant toujours la hiérarchie biologique. Je conçois
même que l'on pourrait, sous ce point de vue, trouver un grand avantage
scientifique à procéder en sens inverse, en considérant d'abord
l'organisme végétal, où, comme je l'ai déjà remarqué, ces fonctions sont
à la fois plus pures et plus prononcées, et comportent, à ce titre, une
étude plus facile et plus complète. Du reste, il n'en serait pas moins
utile de se représenter ensuite l'enchaînement opposé, afin de mieux
saisir l'influence capitale exercée, dans les êtres supérieurs, par les
actions animales sur les phénomènes purement végétatifs. Mais, au
contraire, toute recherche, soit anatomique, soit physiologique,
relative à la vie animale elle-même, serait essentiellement obscure si
elle ne commençait par la considération de l'homme, seul être où un tel
ordre de phénomènes soit jamais immédiatement intelligible. C'est
nécessairement l'état évident de l'homme, de plus en plus dégradé, et
non l'état indécis de l'éponge, de plus en plus perfectionné, que nous
pouvons poursuivre dans toute la série animale, quand nous y analysons
l'un quelconque des caractères constitutifs de l'animalité. Dans ce cas,
les mêmes motifs qui président inévitablement à la construction de
l'échelle biologique doivent aussi en diriger essentiellement
l'application rationnelle, ce qui est loin d'être indispensable à
l'égard des autres questions. Si nous paraissons ici nous écarter de la
marche ordinaire, où nous procédions toujours du sujet le plus général
et le plus simple au plus particulier et au plus complexe, c'est
uniquement afin de nous mieux conformer, sans aucune puérile affectation
de symétrie scientifique, au vrai principe philosophique qui nous a
d'abord prescrit cette marche générale, et qui consiste à passer
constamment du plus connu au moins connu. C'est, du reste, la seule
classe de recherches pour laquelle une telle marche cesse d'être la plus
convenable aux études biologiques.
Telles sont les considérations principales que je devais actuellement
indiquer sur la division nécessaire du système des connaissances
biologiques et sur la coordination rationnelle de ses vrais élémens
généraux. Ainsi se trouve complété l'examen philosophique de l'ensemble
de la science biologique, directement envisagée sous tous les divers
aspects fondamentaux qui lui sont propres, comme je devais ici le faire.
Si l'étendue de ce discours a beaucoup excédé les bornes ordinaires dans
lesquelles j'avais pu renfermer jusqu'à présent l'exécution d'une telle
opération philosophique à l'égard des autres sciences fondamentales, il
faut l'attribuer surtout à un concours spécial et nécessaire de
nouvelles difficultés capitales. Une science beaucoup plus récente, et
dont le vrai caractère spéculatif, jusqu'ici plus imparfaitement
apprécié, est toutefois plus important à établir avec une scrupuleuse
exactitude philosophique; une destination générale moins bien connue, et
néanmoins plus spécialement indispensable à définir rigoureusement; des
moyens essentiels d'investigation plus variés et plus étendus, et, en
même temps moins exactement jugés; des relations encyclopédiques plus
multipliées et plus profondes, et cependant plus mal conçues; des
propriétés philosophiques plus étendues et plus capitales, et toutefois
confusément senties; enfin, des aspects élémentaires plus nombreux et
mieux prononcés, et pourtant moins bien séparés et coordonnés; tous ces
motifs réunis expliquent assez, sans doute, le développement inusité de
cet indispensable examen. Du reste, ce grand travail préliminaire nous
permettra d'exécuter maintenant, d'une manière beaucoup plus rapide,
quoique suffisante à la destination de ce traité, l'appréciation
philosophique plus spéciale de cette belle science fondamentale, dont
les détails, d'ailleurs si peu satisfaisans jusqu'ici, ne doivent
nullement nous occuper, et dont il nous reste seulement à mieux
caractériser le véritable esprit, dans les leçons suivantes, par le
jugement séparé de chacune de ses diverses parties essentielles,
coordonnées entre elles suivant le plan général ci-dessus indiqué,
depuis les simples considérations de pure anatomie jusqu'à cette étude
positive des phénomènes intellectuels et effectifs les plus élevés de la
nature humaine, d'où résultera ensuite la transition spontanée de la
biologie à la physique sociale, objet final de cet ouvrage.