généraux que la biologie peut emprunter à l'analyse pathologique, y
ajouter, comme un appendice naturel, l'examen des organisations
exceptionnelles, ou des cas de monstruosité. Ces anomalies organiques,
plus long-temps encore que les autres phénomènes, ainsi qu'on devait s'y
attendre, n'ont été le sujet, presque jusqu'à nos jours, que d'une
aveugle et stérile curiosité. Mais, depuis que la science, d'après
d'heureuses analyses particulières, tend de plus en plus à les ramener
directement, en général, aux lois fondamentales de l'organisme régulier,
leur étude a commencé à devenir un important complément de l'ensemble
des procédés relatifs à l'exploration biologique, et spécialement du
procédé pathologique, dont elle constitue une sorte de prolongement
universel, en considérant de telles exceptions comme de vraies maladies,
dont l'origine est seulement plus ancienne et moins connue, et la nature
ordinairement plus incurable, double caractère qui doit, toutefois, leur
faire attribuer, en principe, une moindre valeur scientifique. À cela
près, le moyen tératologique est d'ailleurs applicable, comme le moyen
pathologique, soit à l'ensemble de la hiérarchie biologique, soit à
tous les divers aspects essentiels de chaque organisme, animal ou
végétal; et ce n'est qu'en l'employant ainsi dans toute son extension
philosophique, qu'on en pourra réaliser, de même qu'envers tout autre
procédé, des applications d'une véritable importance spéculative.
Quel que soit le mode d'expérimentation, direct ou indirect, artificiel
ou naturel, que l'on se propose de suivre dans une étude biologique
quelconque, on devra, évidemment, remplir, en général, ces deux
conditions constamment indispensables, à défaut desquelles tant de
recherches compliquées ont laborieusement avorté jusqu'ici: 1º avoir en
vue un but nettement déterminé, c'est-à-dire, tendre à éclaircir tel
phénomène organique, sous tel aspect spécial; 2º connaître, le plus
complétement possible, d'après l'observation proprement dite, le
véritable état normal de l'organisme correspondant et les vraies limites
de variation dont il est susceptible. Sans la première condition, le
caractère du travail serait, de toute nécessité, vague et incertain;
sans la seconde, l'institution des expériences ne serait dirigée par
aucune considération rationnelle, et leur interprétation finale n'aurait
aucune base solide. À l'égard de sciences plus simples et plus
anciennes, dont la constitution positive est plus avancée, et la vraie
philosophie mieux connue, de telles recommandations générales
sembleraient, en quelque sorte, puériles. Malheureusement, envers une
science fondamentale aussi compliquée et aussi récente que l'est la
biologie, il s'en faut encore de beaucoup que la philosophie positive
puisse désormais se dispenser de reproduire, d'une manière spéciale et
pressante, ces maximes élémentaires. C'est surtout dans les problèmes
relatifs à la vie animale, que leur inobservance habituelle est très
frappante, quoique les recherches sur la vie organique ne soient point,
assurément, toujours irréprochables sous ce rapport. Si, par exemple,
les nombreuses observations recueillies jusqu'ici quant aux divers
dérangemens des phénomènes intellectuels et moraux n'ont réellement
répandu encore presque aucune lumière importante sur les lois naturelles
de leur accomplissement, on doit principalement l'attribuer, soit à
l'absence d'un sujet de recherches nettement conçu et distinctement
spécifié, soit, plus fortement peut-être, à la trop imparfaite notion
préalable de l'état normal correspondant. Ainsi, en dernière analyse,
quelle que puisse être, en biologie, la valeur fondamentale du mode le
plus convenable d'expérimentation, il ne faut jamais oublier que, ici
comme partout ailleurs, et même beaucoup plus qu'ailleurs, l'observation
pure doit nécessairement être toujours placée en première ligne, comme
éclairant d'abord, d'une indispensable lumière, l'ensemble du sujet dont
il s'agit de perfectionner ensuite, sous tel point de vue déterminé,
l'étude spéciale, par voie d'expérimentation.
Il me reste, enfin, à considérer, en troisième lieu, la dernière méthode
fondamentale propre à l'exploration biologique, celle qui, par sa
nature, est le plus spécialement adaptée à l'étude des corps vivans,
d'où elle tire, en effet, sa véritable source logique, et dont elle
doit, par son application toujours plus complète et plus rationnelle,
déterminer désormais, plus qu'aucune autre, le progrès incessamment
croissant. On voit qu'il s'agit, en un mot, de la méthode comparative
proprement dite, que nous devons caractériser ici sous son aspect le
plus philosophique.
En établissant, au commencement du volume précédent, ma division
rationnelle des trois modes fondamentaux de l'art d'observer, j'ai déjà
fait sentir, en général, que le dernier de ces modes, le plus indirect
et le plus difficile de tous, la comparaison, était essentiellement
destiné, par sa nature, à l'étude des phénomènes les plus particuliers,
les plus compliqués, et les plus variés, dont il devait constituer la
principale ressource. Nous avons d'abord reconnu que les vrais
phénomènes astronomiques, nécessairement limités au seul monde dont nous
faisons partie, ne pouvaient aucunement comporter, si ce n'est d'une
manière tout-à-fait secondaire, l'application d'un tel procédé
d'exploration. Passant ensuite aux divers phénomènes de la physique
proprement dite, nous avons également constaté que, quoique leur nature
y interdise beaucoup moins une utile introduction de la méthode
comparative, c'est néanmoins d'après un tout autre mode fondamental que
l'art d'observer doit y être spécialement employé. Enfin, à partir des
phénomènes chimiques, nous avons établi que, malgré qu'une telle méthode
n'ait jusqu'ici aucun rang déterminé dans le système logique de la
philosophie chimique, le caractère des phénomènes commence dès lors à
devenir susceptible d'une heureuse et importante combinaison de ce mode
avec les deux autres, qui doivent néanmoins y rester prépondérans. Mais
c'est seulement dans l'étude, soit statique, soit dynamique, des corps
vivans, que l'art comparatif proprement dit peut prendre tout le
développement philosophique qui le caractérise, de manière à ne pouvoir
être convenablement transporté à aucun sujet qu'après avoir été
exclusivement emprunté à cette source primitive, suivant le principe
logique si fréquemment proclamé et pratiqué dans ce Traité.
Quelles sont, en effet, les conditions fondamentales sur lesquelles
doive nécessairement reposer, en général, l'application rationnelle d'un
tel mode d'exploration? Elles consistent, évidemment, par la nature même
du procédé, dans cet indispensable concours de l'unité essentielle du
sujet principal avec la grande diversité de ses modifications
effectives. Sans la première condition, la comparaison n'aurait aucune
base solide; sans la seconde, elle manquerait d'étendue et de fécondité:
par leur réunion, elle devient à la fois possible et convenable. Or,
d'après la définition même de la vie, ces deux caractères sont, de toute
nécessité, éminemment réalisés dans l'étude des phénomènes biologiques,
sous quelque point de vue qu'on les envisage. L'exacte harmonie entre le
moyen et le but est ici tellement spontanée et si nettement prononcée,
que son entière appréciation philosophique peut être aisément effectuée
sans donner lieu à ces discussions spéciales qui ont été indispensables
ci-dessus pour caractériser avec justesse la vraie fonction rationnelle,
bien plus équivoque et plus litigieuse, de la méthode expérimentale en
biologie.
Tout le système de la science biologique dérive, comme nous l'avons
établi, d'une seule grande conception philosophique: la correspondance
générale et nécessaire, diversement reproduite et incessamment
développée, entre les idées d'organisation et les idées de vie. L'unité
fondamentale du sujet ne saurait donc être, en aucun cas, plus parfaite;
et la variété presque indéfinie de ses modifications, soit statiques,
soit dynamiques, n'a pas besoin, sans doute, d'être formellement
constatée. Sous le point de vue purement anatomique, tous les organismes
possibles, toutes les parties quelconques de chaque organisme, et tous
les divers états de chacun, présentent nécessairement un fond commun de
structure et de composition, d'où procèdent successivement les diverses
organisations plus ou moins secondaires qui constituent des tissus, des
organes, et des appareils de plus en plus compliqués. De même, sous
l'aspect physiologique proprement dit, tous les êtres vivans, depuis le
végétal jusqu'à l'homme, considérés dans tous les actes et à toutes les
époques de leur existence, sont essentiellement doués d'une certaine
vitalité commune, premier fondement indispensable des innombrables
phénomènes qui les caractérisent graduellement. L'une et l'autre de ces
deux grandes faces corrélatives du sujet universel de la biologie,
montrent toujours ce que les différens cas offrent de semblable comme
étant nécessairement, et en réalité, plus important, plus fondamental,
que les particularités qui les distinguent; conformément à cette loi
essentielle de la philosophie positive, dont j'ai fait, dès le début et
dans tout le cours de cet ouvrage, une des principales bases de ma
conception philosophique, que, en tout genre, les phénomènes plus
généraux dominent constamment ceux qui le sont moins. C'est sur une
telle notion que repose directement l'admirable rationnalité de la
méthode comparative appliquée à la biologie.
Au premier aspect, l'obligation strictement prescrite à cette grande
science d'embrasser ainsi, dans son entière immensité, l'imposant
ensemble de tous les cas organiques et vitaux, paraît devoir accabler
notre intelligence sous une insurmontable accumulation de difficultés
capitales: et, sans doute, ce sentiment naturel a dû long-temps
contribuer, en effet, d'une manière spéciale, à retarder le
développement de la saine philosophie biologique. Il est néanmoins
exactement vrai qu'une telle extension du sujet jusqu'à ses extrêmes
limites philosophiques, loin de constituer, pour la science, un
véritable obstacle, devient, au contraire, son plus puissant moyen de
perfectionnement, par la lumineuse comparaison fondamentale qui en
résulte nécessairement, une fois que l'esprit humain, familiarisé enfin
avec les conditions essentielles de cette difficile étude, parvient à
disposer tous ces cas divers dans un ordre qui leur permette de
s'éclairer mutuellement. Bornée à la seule considération de l'homme,
comme elle l'a été si long-temps, la science biologique ne pouvait, en
réalité, par sa nature, faire aucun progrès essentiel, même purement
anatomique, si ce n'est quant à cette anatomie descriptive et
superficielle, uniquement applicable à l'art chirurgical; car, en
procédant ainsi, elle abordait directement la solution du problème le
plus difficile par l'examen isolé du cas le plus compliqué, ce qui
devait ôter nécessairement tout espoir d'un véritable succès. Sans
doute, il était non-seulement évidemment inévitable, mais encore
rigoureusement indispensable, que la biologie commençât par un tel point
de départ, afin de se constituer une unité fondamentale, qui pût servir
ensuite à la coordination systématique de la série entière des cas
biologiques. Un tel type ne pouvait, en effet, sous peine de nullité
radicale, être arbitrairement choisi; et ce n'est point uniquement, ni
même principalement, comme le mieux connu et le plus intéressant, que le
type humain a dû être nécessairement préféré; c'est surtout par la
raison profonde qu'il offre, en lui-même, le résumé le plus complet de
l'ensemble de tous les autres cas, dont il permet dès lors de concevoir
une coordination exactement rationnelle. Ainsi, une première analyse
(obtenue d'après l'observation proprement dite, convenablement aidée de
l'expérimentation) de l'homme, envisagé à l'état adulte et au degré
normal, sert à former la grande unité scientifique, suivant laquelle
s'ordonnent les termes successifs de l'immense série biologique, à
mesure qu'ils s'éloignent davantage de ce type fondamental, en
descendant jusqu'aux organisations les plus simples et aux modes
d'existence les plus imparfaits. Mais, cela posé, la science, quant à
l'homme lui-même, resterait éternellement à l'état de grossière ébauche,
si, après une telle opération préliminaire, uniquement destinée à
permettre son développement rationnel, on ne reprenait intégralement
l'ensemble de cette étude pour obtenir des connaissances plus
approfondies, par la comparaison perpétuelle, sous tous les aspects
possibles, du terme primordial à tous les autres termes de moins en
moins complexes de cette série générale, ou, réciproquement, par
l'analyse comparative des complications graduelles qu'on observe en
remontant du type le plus inférieur au type humain. Soit qu'il s'agisse
d'une disposition anatomique, ou d'un phénomène physiologique, une
semblable comparaison méthodique de la suite régulière des différences
croissantes qui s'y rapportent, offrira toujours nécessairement, par la
nature de la science, le moyen le plus général, le plus certain, et le
plus efficace d'éclaircir, jusque dans ses derniers élémens, la question
proposée. Non-seulement on connaîtra ainsi un beaucoup plus grand nombre
de cas, mais, ce qui importe bien davantage, on connaîtra mieux chacun
d'eux par une conséquence inévitable et immédiate de leur rapprochement
rationnel. Sans doute, un tel effet ne serait point réellement produit,
et le problème aurait été rendu ainsi plus complexe au lieu de se
simplifier, si, par leur nature, tous ces cas divers ne présentaient pas
nécessairement une similitude fondamentale, accompagnée de modifications
graduelles, toujours assujetties à une marche régulière: et c'est
pourquoi cette méthode comparative ne convient essentiellement qu'à la
seule biologie, sauf l'usage capital que je montrerai, dans le volume
suivant, qu'on en peut faire aussi, d'après les mêmes motifs
philosophiques, quoique à un degré beaucoup moindre, pour la physique
sociale. Mais, à l'égard de toutes les études biologiques, l'ensemble
des considérations précédentes ne peut laisser, ce me semble, en
principe, aucune incertitude sur l'évidente convenance directe et
générale d'une telle méthode, tout en indiquant d'ailleurs les
difficultés essentielles que doit présenter le plus souvent l'heureuse
application d'un instrument aussi délicat, dont bien peu d'esprits
encore ont su faire un usage convenable.
Quelque complète et spontanée que soit, en réalité, cette harmonie
fondamentale, tout vrai philosophe doit, néanmoins, sans doute,
contempler avec une profonde admiration l'art éminent à l'aide duquel
l'esprit humain a pu convertir en un immense moyen ce qui devait d'abord
paraître constituer une difficulté capitale. Une telle transformation
offre, à mes yeux, un des plus grands et des plus irrécusables
témoignages de force réelle que notre intelligence ait jamais fournis en
aucun genre. Et, c'est bien ici, comme à l'égard de toutes les autres
facultés scientifiques vraiment primordiales, l'oeuvre de l'espèce
entière, graduellement développée dans la longue suite des siècles, et
non le produit original d'aucun esprit isolé, malgré la frivole et
inqualifiable prétention de quelques modernes à se proclamer, ou à se
laisser proclamer les vrais créateurs privilégiés de la biologie
comparative! Depuis le simple usage primitif que le grand Aristote fit,
en quelque sorte spontanément, d'une telle méthode dans les cas les
plus faciles (ne fût-ce qu'en comparant, par exemple, la structure des
membres inférieurs de l'homme à celle des membres supérieurs), jusqu'aux
rapprochemens les plus profonds et les plus abstraits de la biologie
actuelle, on trouve réellement une série très étendue d'états
intermédiaires constamment progressifs, entre lesquels l'histoire ne
saurait individuellement signaler que les travaux susceptibles
d'indiquer, pour l'époque correspondante, une plus parfaite intelligence
du vrai génie de l'art comparatif, manifestée par son application plus
heureuse et plus large. Il est évident, en un mot, que la méthode
comparative des biologistes, pas plus que la méthode expérimentale des
physiciens, n'a été ni pu être proprement inventée par personne.
Distinguons maintenant les divers aspects généraux sous lesquels doit
être poursuivie la comparaison biologique, que nous continuerons
toujours à envisager à la fois comme statique et comme dynamique. On
peut les rapporter à cinq chefs principaux, que je classe ici, autant
que possible, dans l'ordre de leur enchaînement naturel et de leur
valeur scientifique croissante: 1º comparaison entre les diverses
parties de chaque organisme déterminé; 2º comparaison entre les sexes;
3º comparaison entre les diverses phases que présente l'ensemble du
développement; 4º comparaison entre les différentes races ou variétés de
chaque espèce; 5º enfin, et au plus haut degré, comparaison entre tous
les organismes de la hiérarchie biologique. Il est d'ailleurs
sous-entendu que, dans l'un quelconque de ces parallèles, l'organisme
sera constamment considéré à l'état normal, ainsi qu'on l'a toujours
fait jusqu'ici, comme il était indispensable de le faire d'abord. Quand
les lois essentielles relatives à cet état auront été convenablement
établies, l'esprit humain pourra passer rationnellement à la pathologie
comparée, soit statique, soit dynamique, dont l'étude, encore plus
détaillée par sa nature, devra conduire à perfectionner ces lois en
étendant leur portée primitive. Mais toute semblable tentative serait
actuellement prématurée, l'organisme normal n'étant point encore assez
bien connu. Jusqu'alors, l'exploration pathologique ne saurait être
employée régulièrement en biologie qu'à titre d'équivalent de
l'expérimentation proprement dite, comme je l'ai précédemment expliqué.
D'ailleurs, il faut reconnaître, ce me semble, que ce système distinct
et complet de pathologie comparative, quelque précieux qu'il fût,
n'appartiendrait point réellement, en aucun cas, à la vraie biologie,
quoiqu'il en devînt l'application nécessaire, mais essentiellement à
l'art médical, envisagé dans son entière extension, dont il
constituerait rationnellement la base indispensable et directe.
Si l'on ne devait point attacher une véritable importance à ne pas trop
multiplier les motifs généraux de comparaison, on aurait pu comprendre,
parmi ceux que je viens d'énumérer, l'examen des différences que
présente chaque partie ou chaque acte organique suivant les diverses
circonstances extérieures normales sous l'influence desquelles
l'organisme est placé, ce qui embrasse à la fois les considérations
essentielles de climat, de régime, etc. Mais, il est évident que
l'entier développement de ces considérations appartient rationnellement,
d'une manière spéciale, à l'histoire naturelle proprement dite, et non à
la pure biologie. Quant à leur ébauche fondamentale, qui convient
réellement aux études biologiques, elle est tout naturellement comprise
dans le domaine effectif de la simple observation directe, dont elle
constitue le complément indispensable, et non proprement dans celui de
la méthode comparative, qui, ce me semble, doit toujours reposer sur une
modification quelconque de l'organisme lui-même et non du milieu. On
pourrait aussi distinguer, sans doute, comme titre séparé, la
comparaison entre les divers tempéramens, c'est-à-dire, entre les
différentes modifications natives, à la fois normales et fixes, d'un
même organisme à un âge quelconque. Mais cette considération a trop peu
d'importance propre, si ce n'est dans l'espèce humaine, pour exiger, en
général, une mention distincte. Du reste, parvenue à son maximum
d'influence, elle se trouve implicitement comprise dans la considération
des variétés ou races proprement dites, qui ne paraissent être, suivant
la judicieuse théorie de M. de Blainville, que des tempéramens poussés
jusqu'à l'extrême limite des variations normales dont l'organisme
correspondant était susceptible, et rendus en même temps plus
persistans, par l'influence continue d'un milieu fixe et plus prononcé,
agissant, pendant une longue suite de générations, sur une espèce
primitivement homogène.
Quel que soit le mode général suivant lequel on se propose d'appliquer
la méthode comparative à une recherche biologique quelconque, son esprit
essentiel consiste toujours à concevoir tous les cas envisagés comme
devant être radicalement analogues sous le point de vue que l'on
considère, et à représenter, en conséquence, leurs différences
effectives comme de simples modifications, déterminées, dans un type
fondamental et abstrait, par l'ensemble des caractères propres à
l'organisme ou à l'être correspondant; en sorte que les différences
secondaires soient sans cesse rattachées aux principales d'après des
lois constamment uniformes, dont le système doit constituer la vraie
philosophie biologique, soit statique, soit dynamique, destinée à
fournir ainsi l'explication rationnelle et homogène de chaque cas
déterminé. Si la question est simplement anatomique, on regarde, à
partir de l'homme adulte et normal pris pour unité fondamentale, toutes
les autres organisations comme des simplifications successives, par voie
de dégradation continue, de ce type primordial, dont les dispositions
essentielles doivent se retrouver toujours dans les cas même les plus
éloignés, qui les montrent dégagées de toute complication plus ou moins
accessoire. De même, en traitant un problème physiologique proprement
dit, on cherche surtout à saisir l'identité fondamentale du phénomène
principal qui caractérise la fonction proposée, à travers les
modifications graduelles que présente la série entière des cas comparés,
jusqu'à ce que les plus simples d'entre eux aient enfin réalisé, autant
que possible, l'isolement, d'abord abstrait, d'un tel phénomène, dont
la notion essentielle, ainsi fixée, peut être ensuite revêtue
successivement, en sens inverse, des diverses attributions secondaires
qui la compliquaient primitivement. Il est donc évident, sous l'un ou
l'autre aspect, que la conception qualifiée par quelques naturalistes
contemporains du nom de _théorie des analogues_, et qu'on s'est efforcé
de présenter comme une innovation récente, ne constitue réellement, sous
une autre dénomination, que le principe nécessaire et invariable de la
méthode comparative elle-même, directement envisagée dans son ensemble
philosophique. On conçoit aisément quelle profonde et éclatante lumière
une telle méthode, convenablement appliquée, est éminemment destinée à
répandre sur toutes les études biologiques, dont les immenses détails
doivent, par leur nature, trouver, dans cet intime rapprochement mutuel
de tous les cas possibles, les principaux moyens d'explication
scientifique qui leur sont propres. Il serait, d'ailleurs, impossible de
méconnaître combien des esprits irrationnels ou mal préparés peuvent
facilement abuser d'une méthode, aussi délicate en elle-même, et encore
aussi imparfaitement appréciée d'ordinaire, de manière à entraver le
vrai développement de la science par de vicieuses spéculations sur des
analogies qui ne sauraient exister, faute d'avoir d'abord exactement
circonscrit le champ général des analogies réelles, correspondant à
l'ensemble des organes ou des actes véritablement communs.
Parmi les motifs essentiels de comparaison biologique précédemment
énumérés, les seuls qui présentent un caractère assez nettement tranché
pour devoir être ici spécialement examinés sont, la comparaison entre
les diverses parties d'un même organisme, celle des différentes phases
de chaque développement, et surtout celle de tous les termes distincts
de la grande hiérarchie des corps vivans. Afin de compléter cet aperçu
général de la méthode comparative, il convient maintenant d'apprécier
séparément la valeur philosophique de chacun de ces trois modes
principaux.
C'est, de toute nécessité, par le premier que cette méthode a dû
commencer à s'introduire spontanément dans les recherches quelconques,
soit statiques, soit dynamiques, relatives aux corps vivans. En se
bornant même à la seule considération de l'homme, aucun esprit
philosophique ne saurait éviter d'être plus ou moins frappé
immédiatement de la similitude remarquable que présentent, à tant
d'égards, ses diverses parties principales, soit dans leur structure,
soit dans leurs fonctions, malgré leurs grandes et incontestables
différences. D'abord, tous les tissus, tous les appareils, en tant
qu'organisés et vivans, offrent, d'une manière homogène, ces caractères
fondamentaux inhérens aux idées mêmes d'organisation et de vie, et
auxquels sont réduits les derniers organismes. Mais, en outre, sous un
point de vue plus spécial, l'analogie des organes devient nécessairement
de plus en plus prononcée à mesure que celle des fonctions l'est
davantage, et, réciproquement, ce qui peut conduire, et a souvent
conduit, en effet, aux plus lumineux rapprochemens, anatomiques ou
physiologiques, en passant ainsi alternativement de l'une à l'autre
similitude. Quelque admirable extension qu'ait pris, de nos jours, à
d'autres titres, la méthode comparative, les biologistes sont loin de
renoncer à employer désormais, comme moyen d'importantes découvertes, ce
mode originaire et simple de l'art comparatif. C'est ainsi, par exemple,
que le grand Bichat, quoique essentiellement réduit à la seule
considération de l'homme, envisagé même à l'état adulte, a découvert
cette analogie fondamentale entre le système muqueux et le système
cutané, qui a déjà répandu tant de précieuses lumières sur la biologie
et sur la pathologie. De même, malgré cette profonde et familière
intelligence de la méthode comparative, envisagée dans sa plus grande
extension philosophique et sous tous ses divers aspects essentiels, qui
caractérise éminemment les travaux de M. de Blainville, on ne saurait
douter, par exemple, que l'assimilation capitale établie par cet
illustre biologiste entre le crâne et les autres élémens de la colonne
vertébrale, ne pût être suffisamment indiquée par la simple analyse
rationnelle de l'organisme humain.
Le second mode général de l'art comparatif, qui consiste dans le
rapprochement des divers états par lesquels passe successivement chaque
corps vivant depuis sa première origine jusqu'à son entière destruction,
présente à la science biologique un nouvel ordre de ressources
fondamentales. Sa principale valeur philosophique résulte de ce que, par
sa nature, il permet d'envisager, sur un courte échelle, et pour ainsi
dire d'un seul aspect, l'ensemble sommaire et rapide de la série
successive des organismes les plus tranchés que puisse offrir la
hiérarchie biologique. Car, on conçoit que l'état primitif de
l'organisme même le plus élevé doit nécessairement représenter, sous le
point de vue anatomique ou physiologique, les caractères essentiels de
l'état complet propre à l'organisme le plus inférieur, et ainsi
successivement; quoique on doive, d'ailleurs soigneusement éviter toute
prétention, à la fois puérile et absurde, à retrouver minutieusement
l'analogue exact de chaque terme principal relatif à la partie
inférieure de la série organique dans la seule analyse, bien plus et
tout autrement circonscrite, des diverses phases du développement de
chaque organisme supérieur. Il reste, néanmoins, incontestable qu'une
telle analyse des âges offre, à l'anatomie et à la physiologie, la
propriété essentielle de réaliser, dans un même individu, cette
complication successive d'organes et de fonctions qui caractérise
l'ensemble sommaire de la hiérarchie biologique, et dont le
rapprochement, devenu ainsi plus homogène et plus complet en même temps
que moins étendu, constitue un ordre spécial de comparaisons lumineuses,
qui ne pourrait être entièrement suppléé par aucun autre. Quoique utile
à tous les degrés de l'échelle organique, c'est, évidemment, dans
l'espèce humaine, et dans le sexe mâle, que cette analyse doit
nécessairement acquérir la plus grande valeur, puisque l'intervalle
entre l'origine et le maximum du développement est alors aussi prononcé
qu'on puisse jamais le concevoir, tous les organismes ayant, à peu près,
le même point de départ. Malheureusement, l'extrême difficulté
d'explorer ici l'organisation et la vie intra-utérines, qui sont,
néanmoins, sous ce point de vue, les plus importantes à analyser,
entrave beaucoup encore la principale application de ce précieux moyen
d'instruction. Enfin, c'est essentiellement pour la période ascendante
de la vie que cette analyse offre une ressource capitale: la période
opposée, qui n'est, en réalité, qu'une mort graduellement accomplie,
présente, à cet égard, peu d'intérêt scientifique. Car, s'il doit
exister une foule de manières de vivre, il ne peut guère y avoir, au
fond, qu'une seule manière naturelle de mourir; quoique, d'ailleurs,
l'analyse rationnelle de cette mort naturelle soit loin, sans doute,
d'être dépourvue, en elle-même, d'une véritable importance pour la
science biologique, dont elle constitue une sorte de corollaire général,
propre à vérifier utilement l'ensemble de ses lois principales.
Malgré l'éminente valeur des deux modes précédens de comparaison
biologique, c'est surtout de l'immense parallèle rationnel institué
entre tous les termes de la série organique que la méthode comparative
proprement dite doit tirer, non-seulement son plus admirable
développement, mais encore son principal caractère philosophique comme
méthode distincte. Aussi conçoit-on sans peine l'exagération vulgaire
qui porte si fréquemment à ne reconnaître formellement l'existence
effective d'une telle méthode que dans les seuls cas où elle est
immédiatement appliquée sous ce dernier point de vue, le plus étendu et
le plus efficace de tous, quoique cette appréciation démesurée entraîne
d'ailleurs l'inconvénient capital de masquer la véritable origine de
l'art comparatif. En effet, l'idée de comparaison entre plus ou moins,
de toute nécessité, dans la notion de toute observation, quel que soit
son mode, et même à quelque sujet qu'elle se rapporte: car, il faut
bien, au moins, comparer toujours les conditions sous lesquelles le
phénomène s'accomplit avec les circonstances qui caractérisent son
accomplissement; cela est encore plus spécialement indispensable dans
toute expérimentation proprement dite. Ce n'est donc point par cet
unique attribut que la méthode exclusivement qualifiée de comparative
mérite sa dénomination propre; et une telle remarque peut expliquer
pourquoi les métaphysiciens, qui ont seuls tenté jusqu'ici d'analyser la
marche de notre entendement, sont parvenus à confondre, avec quelque
apparence de raison, les méthodes les plus réellement distinctes, faute
de les avoir étudiées dans leurs applications caractéristiques. La vraie
différence essentielle entre ce nouveau mode fondamental de l'art
d'observer et les deux autres plus simples et plus généraux, que j'en
ai séparés sous les noms spéciaux d'observation et d'expérimentation,
consiste en ce qu'il est fondé sur une comparaison très prolongée d'une
suite fort étendue de cas analogues, où le sujet se modifie par une
succession continue de dégradations presque insensibles. Telle est la
qualité générale qui justifie évidemment le titre formel de cette
troisième méthode d'exploration, et qui, en même temps, la destine,
d'une manière si manifeste et pour ainsi dire exclusive, à l'étude des
corps vivans. Or, c'est surtout dans la comparaison entre les organismes
de la hiérarchie biologique que cet attribut caractéristique est
éminemment prononcé. Le parallèle entre les parties analogues d'un seul
organisme, et même l'analyse comparative des âges successifs, ne
sauraient offrir directement une assez longue suite de cas variés pour
suffire isolément à rendre hautement incontestable la nature propre
d'une telle méthode, quoiqu'on ait dû ensuite les y comprendre
rationnellement, quand une fois son véritable esprit général a été enfin
nettement révélé par son application la moins équivoque.
Il est heureusement inutile aujourd'hui d'insister beaucoup, en
principe, sur l'admirable clarté que doit nécessairement porter, dans
le système entier des études biologiques, cette comparaison rationnelle
entre tous les organismes connus, dont l'usage commence maintenant à
devenir familier à tous les bons esprits occupés, à un titre quelconque,
de la théorie des corps vivans. Chacun doit aisément sentir, d'après
l'ensemble des considérations précédentes, qu'il n'y a pas de structure
ni de fonction dont l'analyse fondamentale ne puisse être directement et
éminemment perfectionnée par l'examen judicieux de ce que tous les
divers organismes offrent, à cet égard, de commun, et de la
simplification continue qui fait graduellement disparaître les
caractères accessoires à mesure qu'on descend davantage dans la
hiérarchie biologique, jusqu'à ce qu'on soit enfin parvenu à ce terme,
plus ou moins éloigné, où subsiste seul l'attribut essentiel du sujet
proposé, et d'où la pensée peut procéder, en sens inverse, à la
reconstruction successive de l'organe ou de l'acte dans toute sa
première complication, d'abord inextricable. On peut même avancer, sans
exagération, qu'aucune disposition anatomique, et, à plus forte raison,
aucun phénomène physiologique, ne sauraient être vraiment connus tant
qu'on ne s'est point élevé, par cette décomposition spontanée, à la
notion abstraite de leur principal élément, en y rattachant
successivement toutes les autres notions plus ou moins importantes
suivant l'ordre rationnel rigoureusement indiqué par leur persistance
plus ou moins prolongée dans la série organique. Nul autre procédé
comparatif ne saurait, évidemment, être assez étendu, assez fécond, et
assez gradué, pour permettre, avec autant de précision, l'analyse
rationnelle du sujet considéré, et pour mesurer, d'une manière aussi
approchée, les vrais rapports de subordination entre ses divers élémens.
Une telle méthode me paraît offrir, en quelque sorte, quant aux
recherches biologiques, un caractère philosophique semblable à celui de
l'analyse mathématique appliquée aux questions de son véritable ressort,
où elle présente surtout, comme nous l'avons reconnu dans le premier
volume de cet ouvrage, la propriété essentielle de mettre en évidence,
dans chaque suite indéfinie de cas analogues, la partie fondamentale
réellement commune à tous, et qui, avant cette généralisation abstraite,
était profondément enveloppée sous les spécialités secondaires de chaque
cas isolé. On ne saurait douter que l'art comparatif des biologistes ne
produise, jusqu'à un certain point, un résultat équivalent, surtout par
la considération rationnelle de la hiérarchie organique.
Cette grande considération, qui devait d'abord s'établir dans les études
purement anatomiques, a été peu adaptée jusqu'ici aux problèmes
physiologiques proprement dits. Elle y est, néanmoins, encore plus
nécessaire, et, en même temps, tout aussi applicable, sauf la difficulté
supérieure d'un tel genre d'observations. Il faut remarquer, enfin, que
pour réaliser entièrement les propriétés caractéristiques d'une telle
méthode, principalement à l'égard des questions physiologiques, il
importe beaucoup de lui attribuer habituellement, avec plus de force
qu'on ne le fait encore, toute l'extension rationnelle dont elle est
susceptible, en assujettissant à nos comparaisons scientifiques,
non-seulement tous les cas de l'organisme animal, mais en outre
l'organisme végétal lui-même. On conçoit, en effet, que plusieurs
phénomènes fondamentaux ne sauraient être, par leur nature,
convenablement analysés, si la comparaison biologique n'est pas poussée
jusqu'à ce terme extrême. Tels sont, évidemment, même dans l'homme, les
principaux phénomènes de la vie organique proprement dite. L'organisme
végétal est éminemment propre à leur étude rationnelle, non-seulement en
ce qu'on peut les y observer seuls et réduits à leur partie strictement
élémentaire, mais encore, par une raison moins sentie, en ce qu'ils y
sont nécessairement plus prononcés. Car, c'est dans le grand acte de
l'assimilation végétale que la matière brute passe réellement à l'état
organisé; toutes les transformations ultérieures qu'elle peut éprouver
de la part de l'organisme animal sont nécessairement bien moins
tranchées. Ainsi, l'organisme végétal est réellement le plus propre à
nous dévoiler les véritables lois élémentaires et générales de la
nutrition, qui doivent y exercer une influence à la fois plus simple et
plus intense.
La méthode comparative est, évidemment, par sa nature, applicable à tous
les organes et à tous les actes, sans aucune exception. Mais, elle est
loin, néanmoins, d'offrir à tous les divers sujets de recherches des
ressources également étendues, puisque sa valeur scientifique doit
inévitablement diminuer, envers les organismes supérieurs, à mesure
qu'il s'agit d'appareils et de fonctions d'un ordre plus élevé, dont la
persistance est moins prolongée en descendant l'échelle biologique. Tel
est surtout le cas des fonctions intellectuelles et morales les plus
éminentes, qui, après l'homme, disparaissent presque entièrement, ou, du
moins, deviennent à peine reconnaissables, dès qu'on a dépassé les
premières classes de mammifères. On doit regarder, sans doute, comme
une imperfection radicale de la méthode comparative, de devenir ainsi
moins complétement applicable, au moment même où la complication et
l'importance supérieures des phénomènes exigeraient un concours plus
énergique de ressources fondamentales. Toutefois, même en ce cas, il
serait peu philosophique de méconnaître les vives lumières que peut
répandre, sur l'analyse de l'homme moral, l'étude intellectuelle et
affective des animaux supérieurs, et plus ou moins de tous les autres,
quoique cette comparaison, qui présente d'ailleurs des difficultés
spéciales, n'ait pas été encore instituée et poursuivie de manière à
conduire à des indications positives d'une valeur capitale. On doit
remarquer, en outre, que, sous ce point de vue, la méthode comparative
retrouve, jusqu'à un certain point, dans l'analyse rationnelle des âges,
naturellement devenue alors plus nette, plus étendue, et plus complète,
l'équivalent partiel des diminutions qu'elle éprouve relativement à la
hiérarchie biologique.
Tels sont les principaux caractères philosophiques de la méthode
comparative proprement dite, envisagée comme le mode fondamental
d'exploration le mieux adapté à l'étude positive des corps vivans.
Suivant la définition universelle que j'ai posée, dès le début de ce
traité, des véritables lois naturelles, qui consistent toujours à
saisir, dans les phénomènes, leurs relations constantes, soit de
succession, soit de similitude, on devait sentir, en effet, qu'aucune
méthode ne saurait plus sûrement et plus directement conduire à établir,
en biologie, de pareilles lois que celle dont l'esprit général tend
immédiatement à nous faire concevoir tous les cas organiques comme
radicalement analogues et comme pouvant être déduits les uns des autres.
Cette exacte appréciation sommaire de l'ensemble des moyens essentiels
d'investigation inhérens à la nature des études biologiques, nous a fait
vérifier, sans doute, de la manière la plus étendue et la moins
équivoque, combien nous étions fondés à prévoir, d'après les principes
philosophiques précédemment établis que la complication supérieure d'un
tel ordre de recherches devait nécessairement entraîner, comme une
conséquence inévitable, un accroissement correspondant dans le système
général de nos ressources fondamentales. Nous avons effectivement
reconnu que les deux modes élémentaires d'exploration propres aux
parties antérieures de la philosophie naturelle acquièrent ici une
extension capitale; et que, surtout, un troisième mode, jusqu'alors
imperceptible, prend aussitôt un développement presque indéfini, par une
suite spontanée de la nature même des phénomènes. Il faut passer
maintenant à un nouvel aspect principal de la philosophie biologique,
l'examen rationnel de la vraie position encyclopédique de la biologie
dans la hiérarchie des sciences fondamentales, c'est-à-dire de
l'ensemble de ses relations essentielles, soit de méthode, soit de
doctrine, avec les sciences qui la précèdent, et même avec celle qui
doit la suivre, d'où résultera naturellement l'exacte détermination du
genre et du degré de perfection spéculative qu'elle comporte, ainsi que
celle du plan général de l'éducation préliminaire la mieux adaptée à sa
culture systématique. C'est ici le lieu, en un mot, d'expliquer et de
justifier, d'une manière spéciale, le rang philosophique assigné à la
biologie, par la formule encyclopédique établie dans la deuxième leçon,
entre la science chimique et la science sociale.
Je dois me borner, en ce moment, à indiquer en général, sans aucune
discussion, sa relation nécessaire avec cette dernière science, relation
qui sera naturellement, dans le volume suivant, le sujet direct d'un
examen approfondi. La nécessité de fonder sur l'ensemble de la
philosophie biologique le point de départ immédiat de la physique
sociale est, en elle-même, trop évidente, pour que j'aie besoin de m'y
arrêter actuellement. Quand l'instant sera venu d'analyser
convenablement cette subordination générale, j'aurai bien plus à
insister sur l'indispensable séparation rationnelle de ces deux grandes
études que sur leur intime filiation positive, dont le développement
spontané de la philosophie naturelle tend plutôt aujourd'hui à faire
concevoir une notion exagérée. Il n'y a plus désormais que les
philosophes purement métaphysiciens qui puissent persister à classer la
théorie de l'esprit humain et de la société comme antérieure à l'étude
anatomique et physiologique de l'homme individuel. Nous pouvons donc ici
regarder ce premier point comme suffisamment établi, et réserver toute
notre attention actuelle pour l'analyse philosophique, bien plus
délicate et jusqu'à présent beaucoup plus incertaine, des vraies
relations générales de la science biologique avec les diverses branches
fondamentales de la philosophie inorganique.
Les considérations présentées au commencement de ce discours, ont dû
mettre en évidence l'importance capitale que prend, d'une manière toute
spéciale, envers la biologie, cette question de position encyclopédique,
envisagée dans son ensemble. Nous avons reconnu, en effet, que cette
subordination rationnelle et nécessaire de la philosophie organique à la
philosophie inorganique constitue le premier caractère fondamental de
l'étude positive des corps vivans, par opposition aux vagues conceptions
primitives, métaphysiques ou théologiques, qui ont si long-temps dominé
toutes les théories biologiques. Il ne nous reste donc plus, à cet
égard, qu'à examiner ici successivement la dépendance plus spéciale de
la science biologique envers chacune des sciences antérieures, dont la
priorité collective demeure incontestable.
C'est, évidemment, à la chimie que la biologie doit, par sa nature, se
subordonner de la manière à la fois la plus directe et la plus complète.
D'après l'analyse élémentaire du phénomène général de la vie proprement
dite, il est devenu irrécusable ci-dessus que les actes fondamentaux
dont la succession perpétuelle caractérise un tel état, sont
nécessairement chimiques, puisqu'ils consistent en une suite continue de
compositions et de décompositions plus ou moins profondes. M. de
Blainville a très judicieusement remarqué que, au moment précis où
s'opère une combinaison chimique quelconque, il se passe réellement
quelque chose d'analogue à la vie, sans aucune autre différence radicale
que l'instantanéité d'un semblable phénomène, qui, au contraire, dans
tout organisme en rapport avec un milieu convenable, se renouvelle
continuellement par cette lutte régulière et permanente entre le
mouvement de décomposition et celui de composition, d'où résulte le
maintien et le développement de l'état organique, en même temps que
l'impossibilité d'un entier accomplissement de l'acte chimique. Quoique
des attributs aussi caractéristiques doivent, sans doute, profondément
séparer, même dans les plus imparfaits organismes, les réactions vitales
d'avec les effets chimiques ordinaires, il n'en est pas moins
incontestable que, par leur nature, toutes les fonctions de la vie
organique proprement dite sont nécessairement dominées par ces lois
fondamentales relatives aux phénomènes quelconques de composition et de
décomposition, qui constituent le sujet philosophique de la science
chimique. Si l'on conçoit, à tous les degrés de l'échelle biologique, ce
parfait isolement de la vie organique envers la vie animale, dont les
végétaux seuls peuvent nous offrir l'entière réalisation, le mouvement
vital ne saurait plus présenter à notre intelligence que des idées
purement chimiques, sauf les circonstances essentielles qui
différencient un tel genre de réactions moléculaires. Or, la source
générale de ces importantes différences consiste, ce me semble, en ce
que le résultat effectif de chaque conflit chimique, au lieu de dépendre
toujours uniquement de la simple composition, médiate ou immédiate, des
corps entre lesquels il a lieu, est alors plus ou moins modifié par leur
organisation proprement dite, c'est-à-dire par leur structure
anatomique[24]. Ces modifications peuvent sans doute être telles, que,
lors même que les lois générales de l'action chimique seraient enfin
connues avec un degré de perfection qu'il est à peine possible de
concevoir aujourd'hui, leur application ne saurait réellement suffire
pour déterminer _à priori_, sans une étude directe de l'organisme
vivant, l'issue précise de chaque réaction vitale. Mais, malgré cette
insuffisance nécessaire, il serait néanmoins absurde de regarder les
actes de la vie organique comme soustraits à l'empire général des lois
chimiques, en confondant abusivement une simple modification avec une
infraction véritable, ainsi que n'ont pas craint de le faire quelques
physiologistes modernes, égarés par une vaine métaphysique. C'est donc
évidemment à la chimie seule qu'il appartient de fournir le vrai point
de départ de toute théorie rationnelle relative à la nutrition, aux
sécrétions, et, en un mot, à toutes les grandes fonctions de la vie
végétative considérée isolément, dont chacune est toujours
essentiellement dominée, dans son ensemble, par l'influence des lois
chimiques, sauf les modifications spéciales tenant aux conditions
organiques. Si, maintenant, nous rétablissons la considération, un
instant écartée, de la vie animale, nous voyons qu'elle ne saurait
aucunement altérer cette subordination fondamentale, quoique elle doive
en compliquer beaucoup l'application effective. Car, nous avons
précédemment établi que la vie animale, malgré son extrême importance,
ne doit jamais être regardée, en biologie, même pour l'homme, que comme
destinée à étendre et à perfectionner la vie organique, dont elle ne
peut changer la nature générale. Une telle influence modifie de nouveau,
et souvent à un très haut degré, les lois essentiellement chimiques
propres aux fonctions purement organiques, de manière à rendre l'effet
réel encore plus difficile à prévoir; mais ces lois n'en continuent pas
moins, de toute nécessité, à dominer l'ensemble du phénomène. Lorsque,
par exemple, le simple changement du mode ou du degré d'innervation
suffit, dans un organisme supérieur, pour troubler, quant à son énergie
et même quant à sa nature, une sécrétion donnée, on ne saurait concevoir
toutefois qu'une telle altération puisse jamais devenir absolument
quelconque; or, ses limites générales résultent précisément de ce que de
semblables modifications, quelque irrégulières qu'elles paraissent,
restent constamment soumises aux lois chimiques du phénomène organique
fondamental, qui, tout en permettant certaines variations, en
interdisent un beaucoup plus grand nombre. Ainsi, la complication,
souvent inextricable, produite par la vie animale, ne saurait, en
principe, empêcher la subordination nécessaire de l'ensemble des
fonctions organiques proprement dites au système des lois qui régissent
tous les phénomènes quelconques de composition et de décomposition:
l'usage réel de ces lois devient seulement beaucoup plus difficile et
bien moins propre à fournir d'exactes indications, par la nécessité de
considérer, outre le simple organisme, la nouvelle source continue de
modifications qui résulte de l'action nerveuse. Cette relation générale
est d'une telle importance philosophique, que, sans elle on ne pourrait
vraiment concevoir, en biologie, aucune théorie scientifique digne de ce
nom, puisque les phénomènes les plus fondamentaux y seraient dès lors
regardés comme susceptibles de variations entièrement arbitraires, qui
ne comporteraient aucune loi réelle. Quand on a vu, de nos jours,
proclamer, au sujet de l'azote, cette inintelligible hérésie que
l'organisme a la faculté de créer spontanément certaines substances
élémentaires, on doit comprendre combien il est encore indispensable
d'insister directement sur de tels principes, qui peuvent seuls réfréner
ici l'esprit d'aberration.
[Note 24: Les effets chimiques ne sont pas, sans doute,
toujours entièrement indépendans des conditions de
structure, comme on le voit surtout depuis la découverte des
phénomènes remarquables produits par les éponges
métalliques, où certaines circonstances de structure
déterminent des réactions énergiques, que la seule nature
des substances eût été insuffisante à réaliser. Mais, en
chimie, de tels cas sont éminemment exceptionnels. S'ils
étaient beaucoup plus communs, il est incontestable que la
nature scientifique des phénomènes chimiques différerait dès
lors bien moins de celle des réactions vitales, quoique la
diversité des conditions organiques continuât à distinguer
profondément les deux cas.]
Indépendamment de cette subordination directe et fondamentale de la
science biologique à la science chimique, celle-ci peut fournir à
l'autre, sous le simple point de vue de la méthode, des ressources très
précieuses à divers égards. La nature beaucoup moins complexe des
phénomènes chimiques y rendant l'observation et surtout
l'expérimentation bien plus parfaites, leur étude philosophique est
susceptible de contribuer fort utilement à la saine éducation
préliminaire des biologistes, en ce qui concerne l'art général
d'observer et l'art d'expérimenter. À la vérité, les phénomènes encore
plus simples de la physique et de l'astronomie conviennent mieux, sans
doute, comme nous allons le voir, à une telle destination. Mais, quelle
que soit, sous ce rapport, leur extrême importance, on conçoit que les
phénomènes chimiques, en vertu de leur moindre dissemblance avec les
phénomènes biologiques, doivent offrir des modèles, sinon aussi
parfaits, du moins plus frappans et plus immédiatement applicables.
Quant aux facultés purement rationnelles, il est évident que ce n'est
point par la chimie, dont l'état logique est encore si peu satisfaisant,
que les biologistes doivent s'attacher à les cultiver préalablement.
Néanmoins, nous avons reconnu, dans la première partie de ce volume, que
la chimie possède, par sa nature, la propriété spéciale de développer,
plus éminemment qu'aucune autre science fondamentale, l'art général des
nomenclatures scientifiques. C'est donc là surtout que les biologistes
doivent étudier cette partie importante de la méthode positive, dont
leur science peut comporter, à un degré assez étendu, une heureuse
application, quoique la complication supérieure de son sujet propre et
l'extrême diversité de ses aspects principaux ne permettent point, comme
je l'ai indiqué, d'attribuer ici à l'usage rationnel d'un tel art la
haute valeur scientifique qui le caractérise si bien en chimie. Une
judicieuse imitation de la nomenclature chimique a effectivement dirigé
jusqu'ici les utiles tentatives de Chaussier et de plusieurs autres
biologistes pour assujettir à des dénominations systématiques les
dispositions anatomiques les plus simples, certains états pathologiques
bien définis, et les degrés les plus généraux de la hiérarchie animale.
C'est aussi par une étude plus profonde de cet élément important de la
philosophie chimique que l'on pourra désormais développer convenablement
un tel ordre de perfectionnemens, et reconnaître en même temps les
vraies limites rationnelles entre lesquelles il doit être soigneusement
contenu en biologie.
D'après cet ensemble de considérations diverses, la position
encyclopédique de la science biologique immédiatement après la chimie ne
me paraît devoir laisser maintenant aucune incertitude. On peut vraiment
regarder, sans la moindre exagération, l'ensemble des études chimiques
comme constituant, par leur nature, une transition spontanée de la
philosophie inorganique à la philosophie organique, malgré les profondes
différences qui doivent les séparer radicalement l'une de l'autre.
Cette relation fondamentale avec la science chimique doit, en elle-même,
constituer aussi la biologie en subordination, nécessaire quoique
indirecte, envers la physique proprement dite, base préliminaire
indispensable de toute chimie rationnelle. Mais il existe, en outre,
quant à la doctrine et quant à la méthode, à divers titres essentiels,
une dépendance plus directe et plus spéciale du système des études
biologiques à l'égard de l'ensemble des théories purement physiques,
bien que cette liaison soit cependant moins profonde et moins complète
que par rapport à la chimie.
Relativement à la doctrine, il est évident, en principe, qu'aucun
phénomène physiologique ne saurait être convenablement analysé sans
exiger, par sa nature, l'application exacte des lois générales propres à
une ou plusieurs branches principales de la physique, dont toutes les
diverses notions fondamentales doivent être ainsi successivement
employées d'une manière plus ou moins étendue par les biologistes qui
remplissent les vraies conditions préliminaires de leurs travaux
scientifiques. Cette application est d'abord indispensable pour
apprécier judicieusement la vraie constitution du milieu sous
l'influence duquel l'organisme accomplit ses phénomènes vitaux, et dont
l'analyse doit être ici ordinairement plus complète qu'en aucun autre
cas, puisque les variations de ce milieu les moins importantes en
apparence, et à tous autres égards presque négligeables, exercent
souvent une réaction très puissante sur des phénomènes aussi éminemment
modifiables. Mais, de plus, les études biologiques dépendent encore des
théories physiques par la considération directe de l'organisme lui-même,
qui, sous quelque aspect qu'on l'envisage, ne saurait cesser, malgré ses
propriétés caractéristiques, d'être constamment soumis à l'ensemble des
diverses lois fondamentales relatives aux phénomènes généraux soit de la
pesanteur, soit de la chaleur, ou de l'électricité, etc. On peut
remarquer à ce sujet que si l'étude de la vie organique fournit, comme
nous venons de le reconnaître, le principal motif de la subordination
fondamentale de la biologie envers la chimie, c'est surtout, au
contraire, par l'étude de la vie animale proprement dite, que la
biologie se trouve directement constituée en relation nécessaire avec la
physique. Cette règle est particulièrement évidente pour la saine
théorie physiologique des sensations les plus spéciales et les plus
élevées, la vision et l'audition, dont une application approfondie de
l'optique et de l'acoustique doit nécessairement établir le point de
départ rationnel. Une telle remarque se vérifie aussi, d'une manière non
moins irrécusable, dans la théorie de la phonation, dans l'étude des
lois de la chaleur animale, et dans l'analyse positive des propriétés
électriques de l'organisme, qui ne sauvaient avoir aucun vrai caractère
scientifique sans l'introduction préalable des branches correspondantes
de la physique, convenablement employées. Il serait inutile d'insister
davantage ici sur une notion philosophique aussi sensible.
Toutefois il importe de reconnaître que, jusqu'à présent, les
biologistes même qui ont le plus profondément senti la relation générale
et nécessaire de leur science avec l'ensemble de la physique, n'ont pas
su ordinairement, faute d'une étude assez rationnelle, effectuer une
judicieuse et sévère séparation entre les notions vraiment positives qui
constituent le fond scientifique de la physique actuelle, et les
conceptions essentiellement métaphysiques qui l'altèrent encore par un
reste d'influence de l'ancienne philosophie, ainsi que je l'ai établi
dans la seconde partie du volume précédent. On doit convenir, en un mot,
que, le plus souvent, les biologistes ont accepté, pour ainsi dire
aveuglément, tout ce que les physiciens leur présentaient comme propre à
diriger leurs travaux. Cette confiance démesurée et irrationnelle offre
ici des inconvéniens analogues à ceux du respect aveugle que j'ai
reproché ailleurs aux physiciens eux-mêmes envers les géomètres, et par
suite duquel j'ai constaté, chez ces derniers, une déplorable tendance à
entraver aujourd'hui le vrai développement de la physique par
l'importance vicieuse attachée à des travaux illusoires, fondés sur des
conceptions chimériques, abusivement déguisées sous un verbeux appareil
algébrique. En principe philosophique, il me semble évident que, si les
sciences les plus générales sont, par leur nature, radicalement
indépendantes des moins générales, qui doivent, au contraire, reposer
préalablement sur elles, il résulte de cette indépendance même que les
savans livrés à la culture des premières sont essentiellement impropres
à diriger d'une manière convenable leur application fondamentale aux
secondes, dont ils ne sauraient connaître suffisamment les vraies
conditions caractéristiques. Dans toute judicieuse division du travail,
il est clair, en un mot, que l'usage d'un instrument quelconque,
matériel ou intellectuel, ne peut jamais être rationnellement dirigé par
ceux qui l'ont construit, mais par ceux, au contraire, qui doivent
l'employer, et qui peuvent seuls, par cela même, en bien comprendre la
vraie destination spéciale. C'est donc exclusivement aux physiciens et
non aux géomètres qu'appartient l'application convenable de l'analyse
mathématique aux études physiques, comme je l'ai fait voir dans le
volume précédent. Mais, par une conséquence nouvelle du même principe,
on doit concevoir aussi, dans le cas actuel, que les biologistes sont
naturellement seuls compétens pour appliquer avec succès les théories
physiques à la solution rationnelle des problèmes physiologiques: le
motif est même ici plus puissant encore; en vertu de la différence bien
plus profonde entre les deux sciences. Une telle organisation du travail
exige seulement désormais, de la part des biologistes, une éducation
préliminaire plus forte, plus complète, et plus systématique, qui puisse
les mettre en état de s'appuyer judicieusement sur les autres sciences
fondamentales, au lieu d'attendre vainement d'heureuses indications
générales de la part de ceux qui n'en peuvent connaître la véritable
destination.
D'après ces considérations, on ne saurait être surpris que
l'application, à peine ébauchée encore, et même si mal instituée
jusqu'ici, de la physique à la physiologie, ait effectivement fourni si
peu de résultats satisfaisans, ni même qu'elle ait contribué quelquefois
à entraver le vrai développement rationnel des études biologiques; ce
qui, aux yeux de juges irréfléchis, a pu faire souvent méconnaître la
haute valeur scientifique que nous savons devoir être propre à cette
application bien conçue. Il est certain, par exemple, que les hypothèses
anti-scientifiques des physiciens sur les prétendus fluides électriques,
aveuglément embrassées par les physiologistes avec plus de confiance
encore que par les physiciens eux-mêmes, ont eu, en biologie, pour effet
journalier d'introduire des conceptions vagues et chimériques sur le
prétendu fluide nerveux, qui nuisent infiniment au progrès de la
physiologie positive, et qui paraissent même fournir une sorte de point
d'appui rationnel aux plus absurdes hallucinations des adeptes du
magnétisme animal. Dans l'ordre plus simple et plus rigoureux des idées
purement anatomiques, je ne crains pas de signaler ici, chez un
biologiste du premier ordre, un cas important où l'influence de ces
systèmes vicieux, qui altèrent si profondément la physique actuelle, me
paraît avoir égaré l'application de la méthode comparative elle-même, si
éminemment appropriée à la nature des recherches biologiques. Il s'agit
de l'analogie spéciale et complète entre la structure essentielle de
l'oeil et celle de l'oreille, conçue _à priori_, par mon illustre ami M.
de Blainville, comme devant nécessairement résulter de la similitude
fondamentale supposée par les physiciens entre la lumière et le son,
d'après la vaine hypothèse des ondulations éthérées rapprochée du
phénomène général des vibrations aériennes. Sur un semblable sujet, je
ne saurais évidemment avoir jamais la prétention déplacée d'engager,
surtout avec un tel maître, aucune discussion anatomique, relative à la
vérification effective d'une pareille comparaison dans l'ensemble de la
série animale, pour décider s'il existe réellement une analogie
constante et spéciale entre les parties constituantes de l'appareil
auditif et celles de l'appareil visuel[25]. C'est seulement le principe
philosophique d'une telle similitude anatomique, que je dois regarder
ici comme étant, par sa nature, radicalement vicieux, d'après le
jugement motivé que j'ai porté, dans le volume précédent, sur les vaines
hypothèses physiques relatives à la lumière. Or, pour se convaincre
aisément, en général, combien de pareilles hypothèses sont, en
elles-mêmes, impropres à fournir d'heureuses indications biologiques, il
suffit, ce me semble, de se rappeler avec quelle confiance naïve les
anatomistes du siècle dernier, qui étudiaient la structure de l'oeil
sous l'influence prépondérante du système de l'émission newtonienne,
admiraient l'harmonie fondamentale de cette structure avec ce mode
chimérique de production de la lumière. La singulière facilité avec
laquelle des systèmes aussi opposés que ceux de l'ondulation et de
l'émission lumineuses s'adaptent à un même ensemble de dispositions
anatomiques, me paraît vérifier clairement que ces hypothèses
fantastiques ne peuvent pas plus diriger convenablement l'exercice
positif de notre intelligence en biologie qu'en physique. Si, dans le
cas précédent, le pernicieux crédit qu'on leur attribue encore n'a
peut-être pas été sans quelque danger pour le philosophe que je viens de
citer, malgré l'éminente rationnalité qui caractérise profondément son
génie scientifique, qu'on juge des écarts où elles doivent tendre à
entraîner les esprits moins vigoureux qui cultivent habituellement
l'étude systématique de la nature.
[Note 25: Ces deux appareils doivent, sans doute, offrir
nécessairement, dans leur structure, une certaine analogie
fondamentale, commune à tous les appareils sensoriaux. La
plus grande similitude de ces deux sens, en tant qu'agissant
l'un et l'autre à distance et sans effet chimique, et
concourant principalement au développement intellectuel et
social, doit, en outre, correspondre à une conformité
anatomique plus spéciale, dont le degré rationnel n'a pas
encore été bien déterminé. Des rapprochemens aussi
philosophiques méritent certainement d'être poursuivis avec
persévérance: et c'est surtout afin de contribuer à les
purifier et à les rendre prépondérans que je signale ici
l'inanité nécessaire des comparaisons illusoires fondées sur
la chimérique identité des modes de production de deux
ordres de sensations aussi distincts.]
En considérant maintenant, sous le seul point de vue de la méthode, la
vraie relation générale de la biologie à la physique, on conçoit,
d'après les principes établis dans ce traité, et spécialement rappelés
par la discussion précédente, que ce n'est point relativement à la saine
institution des hypothèses scientifiques que je puis proposer la
physique pour type préliminaire aux biologistes. Quoique, comme nous
l'avons reconnu en son lieu, la physique actuelle renferme un certain
nombre d'hypothèses vraiment rationnelles, elles y sont encore tellement
mêlées à d'absurdes systèmes, qui les dominent le plus souvent, que leur
judicieuse analyse propre est très difficile à établir nettement
aujourd'hui, et ne saurait, en conséquence, devenir un heureux moyen
d'éducation préalable. C'est à une autre branche fondamentale de la
philosophie naturelle que les biologistes, ainsi que les physiciens
eux-mêmes, doivent aller emprunter cette partie capitale de la méthode
positive, suivant la règle expliquée à ce sujet dans le volume
précédent. Mais, sous un aspect différent, dont l'importance
philosophique n'est pas moindre, la physique est, au contraire,
éminemment apte à fournir à la biologie les modèles les plus parfaits de
la méthode positive universelle. On conçoit que je veux parler de
l'observation proprement dite, et surtout de l'expérimentation. Sans
doute les observations astronomiques sont, par leur nature, encore plus
pleinement satisfaisantes: mais elles se rapportent à des phénomènes
trop simples et trop peu variés pour servir utilement de modèle immédiat
aux observations biologiques; et même, la précision numérique qui les
caractérise spécialement tend à rappeler un point de vue qui doit être,
en général, soigneusement écarté dans l'étude des corps vivans, avec
laquelle il est nécessairement incompatible. Les observations physiques,
au contraire, offrent déjà une telle complication et une si grande
diversité que leur étude philosophique présente aux biologistes un type
général éminemment susceptible d'une heureuse imitation, abstraction
faite des considérations numériques, qui peuvent en être aisément
détachées. Toutefois, les observations chimiques, dont la perfection est
aujourd'hui presque aussi grande, et dont le sujet est bien moins
hétérogène à celui des observations physiologiques, possèdent à peu près
aussi complètement cette propriété essentielle, comme nous l'avons
reconnu ci-dessus. Aussi est-ce principalement quant à la méthode
expérimentale proprement dite, que l'étude philosophique de la physique
me paraît destinée à fournir aux biologistes un précieux moyen spécial
d'éducation préliminaire, qui ne saurait être convenablement suppléé par
aucun autre, d'après les principes précédemment établis dans cet
ouvrage. Nous avons reconnu, en effet, que cette science, à laquelle
l'esprit humain doit surtout le développement de l'art général de
l'expérimentation, en offre nécessairement, par sa nature, les plus
parfaits modèles. Or, la contemplation familière et approfondie de ce
type fondamental doit devenir d'autant plus indispensable aux
physiologistes que leurs études présentent, comme je l'ai fait voir, les
plus puissans obstacles à une heureuse application scientifique de l'art
d'expérimenter, dont l'usage ne saurait y être introduit, avec une
assurance rationnelle de quelques succès réels, qu'après que notre
intelligence s'est d'abord suffisamment préparée, dans les cas les plus
simples et les plus satisfaisans, à remplir les conditions logiques
qu'exigent, en général, la saine institution et la direction judicieuse
des expériences relatives à un sujet aussi difficile.
Telles sont, en aperçu, les relations essentielles, soit scientifiques,
soit purement logiques, qui constituent nécessairement la biologie dans
une dépendance étroite et directe envers la physique proprement dite.
Considérons maintenant, d'une manière analogue, sa subordination
fondamentale par rapport à la science astronomique, sans que, toutefois,
nous ayons besoin d'envisager à part la liaison indirecte qui doit
évidemment résulter de la prépondérance générale suffisamment constatée
de l'astronomie sur la physique elle-même.
Sous le point de vue de la doctrine, il faut reconnaître, ce me semble,
que cette relation directe de la biologie avec l'astronomie, quoique
beaucoup moins intime et surtout bien moins précise que dans le cas
précédent, a plus d'importance réelle qu'on ne le suppose communément.
Je ne parle pas seulement de l'impossibilité manifeste de comprendre
nettement la théorie de la pesanteur, et d'établir une exacte analyse
rationnelle de ses effets généraux sur l'organisme, tant qu'on isolerait
ce phénomène fondamental de celui de la gravitation céleste, sans lequel
il serait si imparfaitement appréciable. Dans un ordre d'idées
astronomiques plus spécial, je regarde, en outre, comme radicalement
impossible de concevoir, d'une manière vraiment scientifique, le système
général des conditions d'existence réellement propres aux corps vivans,
si l'on néglige de prendre en suffisante considération l'ensemble des
élémens astronomiques qui caractérisent la planète à la surface de
laquelle nous étudions la vie. Quoique, sur un tel sujet, toute
observation directe et toute appréciation comparative nous soient
nécessairement à jamais interdites, les raisonnemens les plus positifs
de la philosophie naturelle ne nous permettent point de méconnaître
l'influence fondamentale de ces conditions astronomiques sur le mode
effectif d'accomplissement des phénomènes physiologiques. Cette
influence sera, par sa nature, plus spécialement examinée dans le volume
suivant, où, en traitant des lois générales du développement réel de la
société humaine, j'aurai à analyser, sous ce rapport, le cas le plus
sensible et le plus étendu, puisqu'il se rapportera directement à l'être
le plus compliqué, envisagé en même temps comme susceptible d'une
existence indéfiniment prolongée. Je dois néanmoins esquisser déjà
sommairement, à cet égard, les indications principales.
Une telle analyse exige d'abord qu'on établisse, entre les diverses
données astronomiques propres à notre planète, une distinction générale,
suivant qu'elles se rapportent à l'état statique ou à l'état dynamique.
Le premier point de vue n'a besoin que d'être indiqué, tant son
importance biologique est manifeste. Pour chacune des conditions
essentielles qui lui correspondent, soit quant à la masse terrestre
comparée à la masse solaire, d'où résulte l'intensité effective de la
pesanteur proprement dite, soit quant à sa forme générale, qui règle la
direction de cette force, soit quant à l'équilibre fondamental et aux
oscillations régulières des fluides dont sa surface est couverte en
majeure partie, et à l'état desquels l'existence des êtres vivans est
étroitement liée, soit même quant à ses dimensions effectives, qui
imposent des limites nécessaires à la multiplication indéfinie des
races vivantes et surtout de la race humaine, soit enfin quant à sa
distance réelle au centre de notre monde, qui constitue un des élémens
indispensables de sa température propre, la relation avec le mode
fondamental d'accomplissement de l'ensemble des phénomènes
physiologiques ne saurait, évidemment, être contestée par aucun esprit
philosophique. Toute hésitation à cet égard serait, d'ailleurs, aisément
dissipée en se bornant à imaginer qu'il survînt brusquement une
altération notable dans l'une quelconque de ces conditions; car on
sentirait aussitôt que la vie devrait en éprouver dès lors d'inévitables
modifications. Mais c'est surtout par l'influence des élémens
astronomiques propres à l'état dynamique de la terre que l'on doit
sentir l'impossibilité de constituer, d'une manière vraiment
rationnelle, la saine philosophie biologique, en persistant à l'isoler
de la philosophie astronomique. En considérant d'abord le seul mouvement
de rotation, celui dont l'action biologique doit être nécessairement la
plus prononcée, on conçoit que sa double stabilité fondamentale, soit
quant à la fixité essentielle des pôles autour desquels il s'exécute,
soit quant à l'invariable uniformité de sa vitesse angulaire, constitue
directement une des principales conditions générales strictement
indispensables à l'existence des corps vivans, qui serait, par sa
nature, radicalement incompatible avec cette profonde et continuelle
perturbation des milieux organiques naturellement correspondante au
défaut de ces deux caractères astronomiques. Bichat a déjà très
judicieusement remarqué, dans sa belle théorie de l'intermittence
fondamentale de la vie animale proprement dite, la subordination
naturelle et constante de la période essentielle de cette intermittence
avec celle de la rotation diurne de notre planète. On peut même
observer, plus généralement, que tous les phénomènes périodiques d'un
organisme quelconque, à l'état normal ou à l'état pathologique, se
rattachent, d'une manière plus ou moins étroite, à la même
considération, sauf les modifications variées qui peuvent résulter des
influences secondaires et transitoires. Mais, en outre, il y a tout lieu
de penser que, dans chaque organisme, la durée totale de la vie et celle
de ses principales phases naturelles, dépendent nécessairement de la
vitesse angulaire effective propre à la rotation de notre planète. Car,
l'ensemble des études biologiques me paraît nous autoriser aujourd'hui à
admettre, en principe, que, toutes choses d'ailleurs égales, la durée de
la vie doit être d'autant moins prolongée, surtout dans l'organisme
animal, que les phénomènes vitaux se succèdent avec plus de rapidité.
Or, si la rotation de la terre était supposée s'accélérer notablement,
le cours des principaux phénomènes physiologiques ne saurait manquer
d'en éprouver une certaine accélération correspondante, d'où
résulterait, par conséquent, une diminution nécessaire de la durée de la
vie; en sorte que, dans le véritable état des choses, cette durée doit
être regardée comme dépendant de la durée du jour. Par une raison
analogue, en considérant maintenant le mouvement total de la terre
autour du soleil, on conçoit aussi que la durée de l'année doit
inévitablement exercer, pour chaque organisme donné, une semblable
influence générale sur la durée de la vie, qui, par exemple, d'après ce
double motif, ne saurait être la même sur les diverses planètes
habitables de notre monde, quand on supposerait que l'ensemble des
autres conditions principales pût y rester identique. Mais le système
des données astronomiques relatives à notre mouvement annuel domine, à
d'autres égards, d'une manière à la fois bien moins équivoque et
beaucoup plus capitale, l'existence générale des corps vivans à la
surface de la terre. Cette existence est surtout radicalement liée à la
forme essentielle de l'orbite terrestre, comme je l'ai déjà indiqué dans
la première partie du volume précédent. Nous savons maintenant que
l'état de vie suppose, par sa nature, entre l'organisme qui l'éprouve et
le milieu où il s'accomplit, une harmonie fondamentale, qui ne saurait
persister, au degré convenable, si l'un ou l'autre de ces deux élémens
co-relatifs, et à plus forte raison tous les deux, pouvait devenir
susceptible d'altérations très étendues. Or, il est clair que si
l'ellipse terrestre, au lieu d'être à peu près circulaire, était
supposée aussi excentrique que celle des comètes proprement dites, les
milieux organiques, et l'organisme lui-même en admettant son existence,
éprouveraient, à des époques peu éloignées, des variations presque
indéfinies, qui dépasseraient extrêmement, à tous égards, les plus
grandes limites entre lesquelles la vie puisse être réellement conçue.
Ainsi, nous pouvons, je crois, regarder désormais comme démontré, par
l'ensemble de la philosophie naturelle, que la faible excentricité de
l'ellipse terrestre constitue une des premières conditions générales
indispensables à l'accomplissement des phénomènes biologiques: elle est
presque aussi nécessaire, par exemple, que la stabilité de la rotation.
Tous les autres élémens astronomiques du mouvement annuel exercent
pareillement, d'une manière incontestable, une influence biologique plus
ou moins prononcée, quoique d'une importance beaucoup moins capitale.
Cela est surtout manifeste quant à la direction du plan de l'orbite,
comparé à l'axe de rotation de la planète. En effet, l'obliquité
effective de ce plan devient le principe immédiat de la division
essentielle de la terre en climats, d'où résulte la première loi
fondamentale relative à la distribution géographique des diverses
espèces vivantes, animales ou végétales. De même, sous un second aspect,
cette obliquité, en tant que principale cause originaire des différentes
saisons, doit influer notablement sur les diverses phases réelles
propres à l'existence de chaque organisme quelconque. À l'un ou à
l'autre titre, on ne saurait douter que les phénomènes physiologiques
actuels ne fussent sensiblement altérés par une variation subite et
prononcée dans l'inclinaison de l'orbite terrestre sur l'axe de
rotation. Il n'y a pas même jusqu'à la permanence essentielle de la
ligne des noeuds qui ne mérite, à un certain degré, d'être prise aussi
en considération, si l'on tient à faire une exacte analyse rationnelle
des diverses conditions astronomiques auxquelles la vraie philosophie
biologique doit avoir égard; car, si la révolution de cette ligne était
conçue hypothétiquement beaucoup plus rapide, la vie en serait sans
doute affectée; ce qui montre, en sens inverse, que son immobilité
presque absolue doit avoir effectivement quelque valeur biologique.
Telles sont, par aperçu, les grandes et incontestables relations qui,
malgré nos vaines divisions scolastisques ordinaires, subordonnent,
d'une manière directe et profonde, l'ensemble des conceptions
biologiques à la vraie doctrine astronomique. Les considérations
précédentes me paraissent, en outre, devoir clairement établir, à ce
sujet, que, pour remplir convenablement, sous ce point de vue, les
conditions philosophiques imposées par la nature de leurs études, les
biologistes ne sauraient se borner à s'informer, en quelque sorte,
auprès des astronomes, des vrais élémens propres à la constitution
céleste de notre planète. Ces faciles renseignemens ne dispenseraient
nullement les biologistes rationnels de faire directement, par
eux-mêmes, une étude préalable, positive quoique seulement générale, des
principales théories astronomiques. Il ne leur suffit point, en effet,
de connaître à peu près les valeurs actuelles des élémens astronomiques
de la terre, ce qui d'ailleurs, pour être intelligible et profitable,
suppose une plus longue étude qu'on n'a coutume de le présumer. La saine
biologie exige aussi, d'une manière encore plus indispensable peut-être,
la notion exacte des lois générales relatives aux limites de variation
de ces divers élémens, ou, du moins, l'analyse scientifique des
principaux motifs de leur permanence essentielle; car, c'est surtout
d'une telle permanence qu'on doit déduire le fondement astronomique des
études biologiques, comme je me suis efforcé de le faire sentir. Or, une
semblable notion positive ne saurait être convenablement obtenue, sans
que notre intelligence se soit d'abord rendue familière la considération
philosophique des principales conceptions astronomiques, soit
géométriques, soit mécaniques.
L'esprit fondamental de ce Traité, spécialement rappelé, sous le point
de vue qui nous occupe, au commencement de ce discours, permet aisément
d'expliquer, en principe philosophique, pourquoi l'ensemble de la
science astronomique se trouve ainsi plus complètement et plus
directement lié au sujet général de la biologie qu'à celui d'aucune des
sciences intermédiaires, ce qui pourrait d'abord paraître une véritable
anomalie encyclopédique, contraire aux notions de hiérarchie
scientifique que j'ai établies. Cela tient essentiellement à ce que,
malgré l'indispensable nécessité de la physique et de la chimie,
l'astronomie et la biologie constituent néanmoins, par leur nature, les
deux principales branches de la philosophie naturelle proprement dite.
Ces deux grandes études, complémentaires l'une de l'autre, embrassent,
dans leur harmonie rationnelle, le système général de toutes nos
conceptions fondamentales. À l'une, le monde; à l'autre, l'homme: termes
extrêmes, entre lesquels seront toujours comprises nos pensées réelles.
Le monde d'abord, l'homme ensuite, telle est, dans l'ordre purement
spéculatif, la marche positive de notre intelligence; quoique, dans
l'ordre directement actif, elle doive être nécessairement inverse. Car,
les lois du monde dominent celles de l'homme, et n'en sont pas
modifiées. Entre ces deux pôles co-relatifs de la philosophie naturelle,
viennent s'intercaler spontanément, d'une part, les lois physiques,
comme une sorte de complément des lois astronomiques, et, d'une autre
part, les lois chimiques, préliminaire immédiat des lois biologiques.
Tel est, du point de vue philosophique le plus élevé, l'indissoluble
faisceau rationnel des diverses sciences fondamentales. On doit
maintenant concevoir avec précision pourquoi j'ai attaché, dès
l'origine, une si haute importance à présenter, comme le premier
caractère philosophique de toute biologie positive, cette subordination
systématique de l'étude de l'homme à l'étude du monde, sur laquelle on
ne saurait plus conserver désormais aucune incertitude réelle.
Quoique l'esprit humain, dans son enfance théologique et dans son
adolescence métaphysique, ait conçu, d'une manière absolument opposée,
la relation nécessaire entre la science astronomique et la science
biologique, du moins n'avait-il point négligé de la considérer, comme
nous tendons à le faire aujourd'hui par suite des habitudes rétrécies
d'un positivisme naissant et incomplet. Au fond des absurdes chimères de
l'ancienne philosophie sur l'influence physiologique des astres, on
trouve, néanmoins, le sentiment confus, vague mais énergique, d'une
certaine liaison entre les phénomènes vitaux et les phénomènes célestes.
Ce sentiment, comme toutes les inspirations primitives de notre
intelligence, n'avait réellement besoin que d'être profondément rectifié
par la philosophie positive, qui ne saurait le détruire; quoique, à vrai
dire, dans l'ordre scientifique comme dans l'ordre politique, notre
faible nature nous oblige malheureusement à ne pouvoir réorganiser
qu'après un renversement passager. Parce que les observations, soit
anatomiques, soit physiologiques, ne montraient point, par elles-mêmes,
l'influence des conditions astronomiques, la philosophie moderne en a
superficiellement conclu jusqu'ici la nullité de cette influence; comme
si les faits pouvaient jamais témoigner immédiatement des conditions
fondamentales sans lesquelles ils ne s'accompliraient pas, quand elles
sont de nature à ne pouvoir être un seul instant suspendues! On vient
de voir, néanmoins, que l'étude rationnelle des phénomènes naturels est
aujourd'hui assez développée pour que l'ensemble de ses principes les
plus positifs puisse mettre en pleine évidence l'incontestable réalité
d'un tel ordre de conditions primordiales. Toutefois, afin de prévenir
désormais, d'une manière irrévocable, le renouvellement ultérieur de
notions vicieuses ou exagérées, plus ou moins analogues aux chimériques
hypothèses de la philosophie théologique et métaphysique sur l'influence
physiologique des astres, il importe d'établir ici, en principe, à ce
sujet, une considération essentielle. D'abord, ces vraies conditions
astronomiques de l'existence générale des corps vivans sont
nécessairement circonscrites, comme toutes les notions scientifiques de
la véritable astronomie positive, dans l'intérieur de notre monde, ce
qui écarte aussitôt l'idée vague et indéfinie d'univers, à laquelle se
rattachaient surtout les aberrations primitives. En second lieu, elles
ne portent jamais directement sur l'organisme lui-même, qui est
essentiellement indépendant de toute action céleste immédiate, ainsi que
tous les autres phénomènes purement terrestres. L'influence capitale de
ces conditions ne peut se rapporter, par elle-même, qu'à l'ensemble des
élémens astronomiques qui caractérisent la constitution de notre
planète, suivant les explications précédentes. C'est seulement en
altérant quelques-uns de ces élémens que les autres astres de notre
monde pourraient troubler le mode actuel d'accomplissement de nos
phénomènes vitaux; ce qui limite rigoureusement le genre de notions
astronomiques qui doit être réellement pris en considération
fondamentale par les biologistes rationnels. L'action céleste, vague et
inintelligible, que plusieurs philosophes contemporains, très éclairés
d'ailleurs, ont mystérieusement introduit dans la prétendue explication
de certains effets physiologiques ou pathologiques, doit faire
comprendre la haute utilité de cette règle générale, qui, tout en
manifestant sans équivoque la vraie subordination positive de la
biologie envers l'astronomie, tend néanmoins à prévenir radicalement, à
cet égard, toute grave aberration de notre intelligence.
Malgré l'importance capitale d'une telle subordination sous le seul
aspect scientifique proprement dit, l'étude philosophique de la science
astronomique est peut-être encore plus indispensable à la saine
éducation préliminaire des biologistes rationnels sous le point de vue
purement logique, c'est-à-dire quant à la méthode. À la vérité, sous ce
nouvel aspect, la relation n'a rien de directement particulier à la
biologie. Tout se réduit ici à la propriété générale que nous avons
reconnue, dans le volume précédent, devoir nécessairement appartenir à
la science céleste, de fournir, par sa nature, le plus parfait modèle de
la manière fondamentale de philosopher sur des phénomènes quelconques;
propriété qui doit être utilisée, ainsi que je l'ai déjà expliqué, par
les physiciens et par les chimistes aussi bien que par les biologistes,
afin que tous se proposent nettement un type idéal de perfection
scientifique, convenablement modifié d'après l'ensemble des conditions
de leurs diverses études propres. Mais la nécessité de ce type
primordial devient, évidemment, d'autant plus profonde que la
complication croissante des phénomènes tend davantage à faire dégénérer
les études vraiment scientifiques en d'oiseuses recherches d'érudition
ou en de vaines dissertations métaphysiques. Or, c'est à ce titre que la
philosophie astronomique se recommande plus éminemment, comme guide
logique, à la soigneuse méditation préalable des vrais biologistes. À
quelle autre source, en effet, pourraient-ils puiser les véritables
élémens essentiels de la méthode positive proprement dite, si ce n'est
dans la science qui en offre, par sa nature, le développement le plus
complet, le plus pur, et le plus spontané? Comment pourraient-ils
habituellement sentir, avec une efficacité réelle, en quoi consiste la
saine explication scientifique d'un phénomène, s'ils n'ont pas d'abord
cherché à saisir, pour les phénomènes les plus simples, le caractère
général des explications les plus parfaites? Plus le sujet de leurs
travaux est profondément difficile, plus ils doivent éprouver vivement
le besoin d'aller souvent retremper les forces positives de leur
intelligence, par la féconde et lumineuse contemplation de l'ensemble de
vérités fondamentales le plus satisfaisant que puisse jamais offrir la
philosophie naturelle tout entière. Une telle comparaison est seule
propre à faire hautement ressortir à leurs yeux l'inanité radicale des
conceptions plus ou moins métaphysiques dont la physiologie est encore
si encombrée, sur le principe vital de Barthez, les forces vitales de
Bichat, et tant d'autres notions analogues, qui ne constituent
réellement que de pures entités, dont l'astronomie, seule entre toutes
les sciences fondamentales, est aujourd'hui complètement purgée, comme
nous l'avons constaté. Les biologistes auxquels la philosophie
astronomique aura fait nettement concevoir en quoi consiste la véritable
explication scientifique de la pesanteur, ne se proposeront plus, sans
doute, de remonter à l'origine de la vie, de la sensibilité, etc., et
sauront néanmoins donner à leurs recherches l'essor le plus sublime dont
elles soient susceptibles dans l'ordre positif; tandis que jusqu'ici on
ne peut se dissimuler que la positivité des travaux n'a été
ordinairement obtenue, en biologie, qu'aux dépens de leur élévation. Ce
caractère de prévision rationnelle des événemens quelconques, que je ne
saurais trop reproduire comme l'infaillible critérium de toute vraie
théorie scientifique complètement développée, où les biologistes en
étudieraient-ils la valeur philosophique, autrement que dans la seule
science qui en offre aujourd'hui une réalisation étendue et
incontestable?
Enfin, c'est uniquement par la méditation familière de la philosophie
astronomique, comme je l'ai établi, que les biologistes peuvent
apprendre en quoi consiste la saine institution générale des hypothèses
scientifiques dignes de ce nom. La biologie positive n'a pas osé encore
faire un usage libre et important de ce puissant auxiliaire logique: et
cette circonspection est très naturelle, à défaut de principes propres à
prévenir l'abus désordonné d'un tel moyen; mais elle retarde
certainement beaucoup les progrès rationnels de cette difficile étude.
Néanmoins, l'étude des corps vivans, à raison même de sa complication
supérieure, réclame, plus qu'aucune autre science fondamentale,
l'emploi régulier et développé de ce grand artifice intellectuel. Ici,
la nature philosophique de la science, exactement définie dans ce
discours, indique, pour ainsi dire d'elle-même, le caractère général des
hypothèses vraiment scientifiques. Nous avons établi, en effet, qu'il
s'agit toujours, en biologie, de déterminer ou la fonction d'après
l'organe, ou l'organe d'après la fonction. On pourra donc, pour
accélérer les découvertes, construire directement et sans scrupule
l'hypothèse la plus plausible sur la fonction inconnue d'un organe
donné, ou sur l'organe caché de telle fonction évidente. Pourvu que la
supposition soit le mieux possible en harmonie avec l'ensemble des
connaissances acquises, on aura usé, de la manière la plus légitime, à
l'imitation des astronomes, du droit général de l'esprit humain dans
toutes les recherches positives. Si l'hypothèse n'est point exactement
vraie, comme il devra arriver le plus souvent, elle n'en aura pas moins
toujours contribué nécessairement au progrès réel de la science, en
dirigeant l'ensemble des recherches effectives vers un but nettement
déterminé. La seule condition fondamentale, ici comme ailleurs, c'est
que, par leur nature, les hypothèses soient constamment susceptibles
d'une vérification positive; ce qui, en biologie, résultera
inévitablement du caractère que je viens de leur assigner.
Je ne vois jusqu'ici, dans l'étude des corps vivans, qu'un seul exemple
capital de semblables hypothèses; et il a été donné par un homme de
génie, qui, suivant l'usage de ses pareils, a rempli spontanément à cet
égard, comme par instinct, de la manière la plus satisfaisante,
l'ensemble des conditions rationnelles propres à la nature de ses
recherches. Quand M. Broussais, dans l'intention éminemment
philosophique de localiser tout à coup les prétendues fièvres
essentielles, leur a imposé pour siége général la membrane muqueuse du
canal digestif, il a imprimé à la saine pathologie la plus heureuse
impulsion positive, quoiqu'il ait peut-être commis, en effet, une grande
erreur actuelle, ce que je n'ai point à examiner ici. Car, cette
hypothèse étant évidemment accessible à une exploration irrécusable,
elle devait nécessairement hâter beaucoup, confirmée ou infirmée par les
observations judicieuses, la découverte effective du véritable siége
organique de ces entités pathologiques. Le vulgaire des médecins,
incapable d'apprécier une telle propriété philosophique, s'est consumé à
ce sujet en de vaines critiques de détail, qui ne pouvaient affecter
nullement la question fondamentale. Mais l'histoire générale de l'esprit
humain n'en recueillera pas moins précieusement un jour ce premier
exemple mémorable de la judicieuse introduction spontanée de l'art des
hypothèses rationnelles dans l'étude positive des corps vivans. Pour
quiconque a convenablement étudié la philosophie astronomique, cette
innovation hardie n'offre réellement que le timide équivalent d'un usage
dès long-temps pratiqué, sur une bien plus large échelle, par ceux de
tous les savans qui sont universellement reconnus aujourd'hui comme
procédant de la manière la plus rigoureuse. Toutefois, l'étude
philosophique de l'ensemble de la science astronomique n'est pas
seulement destinée, à cet égard, à dissiper radicalement les vains
scrupules de ceux qui persisteraient encore à repousser tout usage
étendu des artifices hypothétiques dans les recherches biologiques. Elle
a surtout pour objet, sous ce point de vue, de mieux diriger, d'après
une judicieuse imitation des plus parfaits modèles, les heureux efforts
des hommes de génie qui se proposent d'appliquer aux parties les plus
difficiles de la philosophie naturelle un procédé logique aussi
impérieusement réclamé par la complication supérieure d'un tel ordre de
problèmes.
Après avoir ainsi caractérisé suffisamment la subordination fondamentale
de la biologie envers l'astronomie, soit quant à la doctrine, ou quant
à la méthode, nous devons compléter maintenant cette exacte analyse
sommaire des grandes relations encyclopédiques propres à l'étude des
corps vivans, en examinant enfin, d'une manière analogue, sa dépendance
réelle à l'égard de la science mathématique, premier fondement général
du système entier de la philosophie positive.
Sous le seul point de vue scientifique proprement dit, on doit, à ce
sujet, commencer par reconnaître hautement la profonde justesse de
l'énergique réprobation prononcée par plusieurs biologistes philosophes,
et surtout par le grand Bichat, contre toute tentative d'application
effective et spéciale des théories mathématiques aux questions
physiologiques. Les purs géomètres, par cela même que leur science
constitue réellement la base préliminaire indispensable de toute la
philosophie naturelle, doivent être, en général, éminemment disposés à
envahir, d'une manière presque indéfinie, le domaine des autres sciences
fondamentales, qui leur paraissent ordinairement subalternes. En même
temps, l'extrême généralité et la parfaite indépendance de leurs études
propres ne permettent point que cette tendance spontanée soit
directement contenue par un sentiment énergique des vraies conditions
caractéristiques de chacune de ces sciences, dont le génie essentiel
leur est naturellement inconnu. Aussi, jusqu'à ce qu'une judicieuse
éducation philosophique commune vienne mettre habituellement les
diverses classes de savans en état de concevoir nettement la
coordination rationnelle de leurs attributions respectives, ce sera
seulement par leur antagonisme continuel, très préjudiciable et
néanmoins fort insuffisant, que les sciences les plus difficiles
pourront péniblement éviter d'être absorbées et annulées par les plus
simples. Cette vicieuse organisation des relations scientifiques, n'est
en aucun cas, plus manifeste, et n'engendre de plus déplorables
conséquences, que lorsqu'il s'agit des rapports fondamentaux entre les
études mathématiques et les études biologiques. Jusqu'ici, les
biologistes, toujours exposés, à des intervalles plus ou moins
rapprochés, aux empiètemens abusifs des géomètres, ne sont parvenus à
s'en garantir incomplètement que par l'irrationnel expédient de
trancher, pour ainsi dire, toute communication quelconque entre les deux
ordres de conceptions; tandis que c'est, au contraire, par une juste
appréciation directe de la subordination générale de l'ensemble de leurs
travaux à la doctrine élémentaire sur laquelle repose préalablement le
système entier de la philosophie naturelle, qu'ils doivent désormais
maintenir avec fermeté l'indépendante originalité de leur vrai
caractère scientifique. Or, les principes de philosophie mathématique
établis dans le premier volume de ce traité, et l'exacte analyse que
nous venons d'exécuter du véritable esprit général de l'étude positive
des corps vivans, nous permettent maintenant de remplir sans difficulté,
quoique très sommairement, cette condition essentielle.