Considérations philosophiques sur l'ensemble de la science
biologique[20].
[Note 20: Afin de préciser davantage mes considérations
philosophiques sur l'état présent de la science des corps
vivans, j'ai dû, en général, les rapporter intuitivement à
une exposition complète et bien déterminée de l'ensemble de
cette science. Or, je dois ici spécifier directement que
j'ai, à cet effet, principalement choisi le cours de
physiologie générale et comparée, commencé en 1829 et
terminé en 1832, à la faculté des sciences de Paris, par mon
illustre ami M. de Blainville. Quoique fort éloigné de m'y
restreindre d'une manière exclusive, j'ai considéré ce cours
mémorable, que je me féliciterai toujours d'avoir
intégralement suivi, comme le type le plus parfait de l'état
le plus avancé de la biologie actuelle.
Tous ceux qui s'intéressent au progrès de la saine
philosophie physiologique doivent regretter profondément
qu'un travail aussi capital, où, pour la première fois, du
moins en France, le système entier de la science vitale a
été rationnellement exposé par un esprit à la hauteur d'une
telle entreprise, n'ait pu encore être livré à la méditation
habituelle des intelligences capables de l'apprécier
dignement. La première année, comprenant les prolégomènes et
l'anatomie générale, a seule été publiée en 1830.]
L'étude de l'homme et celle du monde extérieur constituent
nécessairement le double et éternel sujet de toutes nos conceptions
philosophiques. Chacun de ces deux ordres généraux de spéculations peut
être appliqué à l'autre, et lui servir même de point de départ. De là
résultent deux manières de philosopher entièrement différentes, et même
radicalement opposées, selon qu'on procède de la considération de
l'homme à celle du monde, ou, au contraire, de la connaissance du monde
à celle de l'homme. Quoique, parvenue à sa pleine maturité, la vraie
philosophie doive inévitablement tendre à concilier, dans leur ensemble,
ces deux méthodes antagonistes, leur contraste fondamental constitue
néanmoins le germe réel de la différence élémentaire entre les deux
grandes voies philosophiques, l'une théologique, l'autre positive, que
notre intelligence a dû suivre successivement, comme je l'établirai,
d'une manière spéciale et directe, dans le volume suivant. Je ferai voir
alors que le véritable esprit général de toute philosophie théologique
ou métaphysique consiste à prendre pour principe, dans l'explication des
phénomènes du monde extérieur, notre sentiment immédiat des phénomènes
humains; tandis que, au contraire, la philosophie positive est toujours
caractérisée, non moins profondément, par la subordination nécessaire et
rationnelle de la conception de l'homme à celle du monde. Quelle que
soit l'incompatibilité fondamentale manifestée, à tant de titres, entre
ces deux philosophies, par l'ensemble de leur développement successif,
elle n'a point, en effet, d'autre origine essentielle, ni d'autre base
permanente, que cette simple différence d'ordre entre ces deux notions
également indispensables. En faisant prédominer, comme l'esprit humain a
dû, de toute nécessité, le faire primitivement, la considération de
l'homme sur celle du monde, on est inévitablement conduit à attribuer
tous les phénomènes à des _volontés_ correspondantes, d'abord
naturelles, et ensuite extra-naturelles, ce qui constitue le système
théologique. L'étude directe du monde extérieur a pu seule, au
contraire, produire et développer la grande notion des _lois_ de la
nature, fondement indispensable de toute philosophie positive, et qui,
par suite de son extension graduelle et continue à des phénomènes de
moins en moins réguliers, a dû être enfin appliquée à l'étude même de
l'homme et de la société, dernier terme de son entière généralisation.
Aussi peut-on remarquer avec intérêt que les diverses écoles
théologiques et métaphysiques, malgré les profondes et innombrables
divergences qui les annulent réciproquement aujourd'hui, s'accordent
néanmoins toujours en ce seul point fondamental de concevoir comme
primordiale la considération de l'homme, en reléguant, comme secondaire,
celle du monde extérieur, le plus souvent presque entièrement négligée.
De même, l'école positive n'a pas de caractère plus tranché que sa
tendance spontanée et invariable à baser l'étude réelle de l'homme sur
la connaissance préalable du monde extérieur.
Bien que ce ne soit point ici le lieu de traiter convenablement cette
haute question philosophique, j'ai dû néanmoins, dès ce moment,
indiquer, par anticipation, cette vue générale, comme éminemment propre
à faire directement ressortir, d'un seul aspect, le véritable esprit
fondamental de la philosophie positive, et à signaler en même temps
l'imperfection principale de sa constitution scientifique actuelle. À
l'égard de toute autre science, une telle considération concernerait
seulement sa vraie position encyclopédique, sans affecter directement
son caractère essentiel. Mais, pour la physiologie, cette subordination
générale à la science du monde extérieur constitue réellement, au
contraire, le premier fondement nécessaire de sa positivité rationnelle.
Vainement a-t-on accumulé, depuis long-temps, dans l'étude de l'homme,
une multitude de faits plus ou moins bien analysés: la manière primitive
de philosopher a dû s'y trouver essentiellement maintenue, par cela seul
qu'une telle étude était toujours conçue comme directe et isolée de
celle de la nature inerte. La physiologie n'a commencé à prendre un vrai
caractère scientifique, en tendant à se dégager irrévocablement de
toute suprématie théologique ou métaphysique, que depuis l'époque,
presque contemporaine, où les phénomènes vitaux ont enfin été regardés
comme assujettis aux lois générales, dont ils ne présentent que de
simples modifications. Cette révolution décisive est maintenant
irrécusable, quoique jusqu'ici très incomplète, quelque récentes et
quelque imparfaites que soient encore les tentatives philosophiques pour
rendre positive l'étude des phénomènes physiologiques les plus
compliqués et les plus particuliers, surtout celle des fonctions
nerveuses et cérébrales. La prétendue indépendance des corps vivans
envers les lois générales, si hautement proclamée encore, au
commencement de ce siècle, par le grand Bichat lui-même, n'est plus
désormais directement soutenue, en principe, que par les seuls
métaphysiciens. Néanmoins, le sentiment naissant du vrai point de vue
spéculatif sous lequel la vie doit être étudiée est jusqu'ici assez peu
énergique pour n'avoir pu déterminer réellement aucun changement radical
dans l'ancien système de culture de la science biologique, surtout en ce
qui concerne sa préparation rationnelle, qui continue à être
habituellement indépendante de la philosophie mathématique et de la
philosophie inorganique, véritables sources de l'esprit scientifique,
et seuls fondemens solides de l'entière positivité des études vitales.
Il n'y a donc pas de science fondamentale à l'égard de laquelle
l'opération philosophique qui constitue le principal objet de ce traité
puisse avoir autant d'importance qu'envers la biologie, pour fixer
définitivement son vrai caractère général, jusqu'ici essentiellement
indécis, et qui n'a jamais été, d'une manière directe et complète,
rationnellement discuté.
Une telle opération n'est pas seulement destinée à soustraire enfin sans
retour l'étude des corps vivans aux diverses influences métaphysiques
qui y altèrent encore, à un si haut degré, la plupart des conceptions
essentielles. Elle doit remplir en outre un autre office non moins
capital, en préservant désormais de toute atteinte sérieuse
l'originalité scientifique de cette étude, continuellement exposée
jusqu'ici aux empiétemens exagérés de la philosophie inorganique, qui
tend à la transformer en un simple appendice de son domaine
scientifique. Depuis environ un siècle que la biologie fait effort pour
se constituer dans la hiérarchie rationnelle des sciences fondamentales,
elle a été en quelque sorte incessamment ballotée entre la métaphysique
qui s'efforçait de la retenir et la physique qui tendait à l'absorber,
entre l'esprit de Stahl et l'esprit de Boërhaave. Ce déplorable
tiraillement, qui est encore très sensible, quoique heureusement fort
atténué, ne saurait être entièrement dissipé que par un examen direct du
vrai caractère propre à la science biologique, considérée du point de
vue le plus élevé de la philosophie positive, dont la prépondérance peut
seule permettre à l'étude des corps vivans de marcher sans hésitation
dans la voie systématique qui convient à sa véritable nature.
L'extrême complication des phénomènes physiologiques, comparés à tous
ceux du monde inorganique, explique aisément, de la manière la plus
satisfaisante, la grande imperfection relative de leur étude, en y
ajoutant d'ailleurs, comme suite naturelle de cette complication, la
culture beaucoup plus récente d'une telle classe de recherches. Cette
différence fondamentale nous interdit même, conformément à la règle
encyclopédique établie dans les prolégomènes de ce traité, d'espérer que
la science biologique puisse comporter, à aucune époque, des progrès
équivalens à ceux qui peuvent être plus ou moins complètement réalisés à
l'égard des parties plus simples et plus générales de la philosophie
naturelle. Toutefois, une judicieuse appréciation philosophique doit
mettre en évidence que, malgré sa profonde imperfection actuelle,
l'étude des corps vivans est, en réalité, bien plus avancée déjà que ne
peut le faire présumer l'irrationnelle disposition d'esprit d'après
laquelle on a coutume de la juger aujourd'hui. L'influence plus
prononcée que la philosophie métaphysique, ou même théologique, continue
à exercer vulgairement jusqu'ici sur cet ordre de conceptions, conduit
trop souvent à y rechercher encore ces notions absolues et radicalement
inaccessibles auxquelles, depuis long-temps, l'esprit humain a eu la
sagesse de renoncer envers les phénomènes moins compliqués. Par une
inconséquence singulière, et néanmoins spontanée, les mêmes
intelligences qui, relativement aux plus simples effets naturels,
reconnaissent l'inanité nécessaire de toute spéculation sur les causes
premières et sur le mode essentiel de production des phénomènes,
n'hésitent pas cependant à aborder directement ces vaines questions dans
l'étude si complexe des corps vivans. Depuis près d'un siècle, tous les
bons esprits s'accordent à dispenser désormais la physique de pénétrer
le mystère de la pesanteur, dont elle doit seulement dévoiler les lois
effectives; mais cela n'empêche point qu'on ne reproche journellement à
la saine physiologie de ne rien nous apprendre sur l'essence intime de
la vie, du sentiment, et de la pensée. Il est aisé de juger combien
cette tendance métaphysique doit inspirer une opinion exagérée de
l'imperfection réelle de la biologie actuelle. En apportant, dans
l'examen de cette grande science, la même disposition philosophique qu'à
l'égard des parties antérieures de l'étude de la nature, on reconnaîtra,
je pense, que si, par une impérieuse et évidente nécessité, la biologie
est plus arriérée qu'aucune autre science fondamentale, elle possède
néanmoins déjà, sur les vrais sujets de ses recherches positives, des
notions rationnelles infiniment précieuses, et que, en un mot, son
caractère scientifique est beaucoup moins inférieur qu'on n'a coutume de
le supposer à celui des sciences précédentes. Du reste, l'appréciation
philosophique de ces diverses sciences, préalablement effectuée avec
soin dans les sections correspondantes de cet ouvrage, nous permettra de
fixer avec exactitude le vrai degré de perfection relative de la science
biologique, lorsque la suite naturelle de ce discours nous aura conduits
à l'examen direct d'une telle comparaison.
Après ce préambule général, nous devons considérer ici l'ensemble de la
biologie sous les mêmes aspects philosophiques que toutes les sciences
fondamentales envisagées jusqu'à présent. Il faut donc nous attacher
d'abord à caractériser, d'une manière précise, son objet essentiel, et à
circonscrire, le plus rigoureusement possible, le véritable champ de
ses recherches propres.
Le développement spontané de notre intelligence tend, sans doute, à
déterminer graduellement par lui-même, sans aucun autre mobile, le
passage de chaque branche de nos connaissances de l'état théologique et
ensuite métaphysique à l'état positif, comme je l'établirai directement
dans le volume suivant. Mais nos facultés spéculatives ont
naturellement, même chez les esprits les plus éminens, trop peu
d'activité propre pour qu'une telle progression ne fût pas
nécessairement d'une extrême lenteur, si elle n'eût point été
heureusement accélérée par une stimulation étrangère et permanente,
d'ailleurs inévitable. L'histoire entière de l'esprit humain ne présente
jusqu'ici aucun exemple de quelque importance où cette révolution
décisive se soit réellement accomplie par la seule voie rationnelle du
simple enchaînement logique de nos conceptions abstraites. Parmi ces
influences auxiliaires, si indispensables pour hâter le progrès naturel
de la raison humaine, il faut distinguer avec soin, comme la plus
générale, la plus directe, et la plus efficace, l'impulsion énergique
qui résulte des besoins de l'application. C'est ce qui a fait dire à la
plupart des philosophes que toute science naissait d'un art
correspondant, maxime fort exagérée sans doute, mais qui renferme
néanmoins un grand fonds de vérité, si, comme il convient, on la
restreint à la séparation effective de chaque science d'avec le système
universel et primitif de la philosophie théologique ou métaphysique,
produit immédiat du premier essor spontané de notre intelligence. En ce
sens, il est très vrai que, dans tous les genres, la formation des
véritables sciences a été, sinon déterminée, du moins extrêmement hâtée
par la double réaction nécessaire exercée sur elles par les arts, soit à
raison des données positives qu'ils leur fournissent involontairement,
soit surtout en vertu de leur inévitable et heureuse tendance à
entraîner les recherches spéculatives vers le domaine des questions
réelles et accessibles, et à faire plus hautement ressortir l'inanité
radicale des conceptions théologiques ou métaphysiques.
Mais, quoique la liaison des sciences aux arts ait été long-temps d'une
importance capitale pour le développement des premières, et qu'elle
continue à réagir encore très utilement sur leur progrès journalier, il
est néanmoins incontestable que, d'après le mode irrationnel suivant
lequel cette relation est presque toujours organisée jusqu'ici, elle
tend, d'un autre côté, à ralentir la marche des connaissances
spéculatives, une fois parvenues à un certain degré d'extension, en
assujettissant la théorie à une trop intime connexion avec la pratique.
Quelque limitée que soit, en réalité, notre force de spéculation, elle a
cependant, par sa nature, beaucoup plus de portée que notre capacité
d'action, en sorte qu'il serait radicalement absurde de vouloir
astreindre la première, d'une manière continue, à régler son essor sur
celui de la seconde, qui doit au contraire, s'efforcer de la suivre
autant que possible. Les domaines rationnels de la science et de l'art
sont, en général, parfaitement distincts, quoique philosophiquement
liés: à l'une il appartient de connaître, et par suite de prévoir; à
l'autre, de pouvoir, et par suite d'agir. Si, dans sa positivité
naissante, chaque science dérive d'un art, il est tout aussi certain
qu'elle ne peut prendre la constitution spéculative qui convient à sa
nature, et qu'elle ne saurait comporter un développement ferme et
rapide, que lorsque elle est enfin directement conçue et librement
cultivée, abstraction faite de toute idée d'art. Cette irrécusable
nécessité se vérifie aisément à l'égard de chacune des sciences
fondamentales dont le caractère propre est déjà nettement prononcé. Le
grand Archimède en avait, sans doute, un bien profond sentiment,
lorsque, dans sa naïve sublimité, il s'excusait envers la postérité
d'avoir momentanément appliqué son génie à des inventions pratiques.
Toutefois, à l'égard des sciences mathématiques, et même de
l'astronomie, cette vérification, quoique très réelle, est peu sensible
aujourd'hui, vu l'époque trop reculée de leur formation. Mais, quant à
la physique, et surtout à la chimie, à la naissance scientifique
desquelles nous avons, pour ainsi dire, assisté, chacun sent à la fois
et combien leur relation aux arts a été essentielle à leurs premiers
pas, et combien ensuite leur entière séparation d'avec eux a contribué à
la rapidité de leurs progrès. C'est aux travaux d'art que sont dus
évidemment, par exemple, les séries primitives de faits chimiques: mais
l'immense développement de la chimie depuis un demi-siècle doit être
certainement attribué, en grande partie, au caractère purement
spéculatif qu'a pris enfin cette étude, devenue dès lors pleinement
indépendante de la culture d'un art quelconque.
Ces réflexions générales sont éminemment applicables à la science
physiologique, dont elles tendent à épurer la constitution philosophique
actuelle. Il n'y a pas de science dont la marche ait dû être aussi
étroitement liée au développement de l'art correspondant que l'histoire
ne le montre pour la biologie, comparée à l'art médical; la
complication supérieure d'une telle science et l'importance
prépondérante d'un tel art, expliquent aisément cette connexion plus
intime. C'est, à la fois, en vertu des besoins croissants de la médecine
pratique, et des indications qu'elle a nécessairement procurées sur les
principaux phénomènes vitaux, que la physiologie a commencé à se
détacher du tronc commun de la philosophie primitive, pour se composer
de plus en plus de notions vraiment positives. Sans cette heureuse et
puissante influence, la physiologie en serait encore restée très
probablement à ces dissertations académiques, moitié littéraires et
moitié métaphysiques, parsemées çà et là de quelques observations
purement épisodiques, dont elle était, il n'y a guère plus d'un siècle,
presque uniquement formée. On ne saurait donc mettre en doute la haute
importance d'une telle relation pour le développement effectif de la
vraie physiologie jusqu'à présent. Toutefois, il y a lieu de penser que
la science biologique est parvenue aujourd'hui, comme l'ont fait avant
elle les autres sciences fondamentales, à cette époque de pleine
maturité où, dans l'intérêt de ses progrès ultérieurs, elle doit prendre
un essor franchement spéculatif, entièrement libre de toute adhérence
directe, soit à l'art médical, soit à aucune autre application
quelconque. La coordination rationnelle du vrai système des
connaissances humaines impose strictement une telle condition, sans
laquelle nos conceptions fondamentales auraient nécessairement un
caractère équivoque et bâtard, susceptible d'entraver beaucoup leur
développement naturel. Seulement, quand toutes les sciences spéculatives
auront ainsi pris définitivement la constitution abstraite propre à
chacune d'elles, il doit être bien entendu, comme je l'ai établi dans la
deuxième leçon, que la philosophie devra soigneusement s'occuper de
rattacher, d'une manière directe et générale, le système des arts à
celui des sciences, d'après un ordre intermédiaire de conceptions
rationnelles, spécialement adaptées à cette importante destination, et
dont la nature est jusqu'ici peu prononcée, ainsi que je l'ai indiqué
alors. Mais une semblable opération serait maintenant prématurée,
puisque le système des sciences fondamentales n'est point encore, en
réalité, complétement formé. Pour la physiologie surtout, c'est
principalement à l'isoler de la médecine qu'il faut tendre aujourd'hui,
afin d'assurer l'originalité de son vrai caractère scientifique, en
constituant la philosophie organique à la suite de la philosophie
inorganique. Depuis Haller, cette importante séparation s'accomplit
visiblement de plus en plus, surtout en Allemagne et en France; mais
elle est loin encore d'être assez parfaite pour permettre à la biologie
de prendre un libre et rapide essor abstrait. Non-seulement cette
adhérence trop prolongée à l'art médical imprime aujourd'hui aux
recherches physiologiques un caractère d'application immédiate et
spéciale qui tend à les rétrécir extrêmement, et même à les empêcher
d'acquérir l'entière généralité dont elles ont besoin pour prendre leur
véritable rang dans le système de la philosophie naturelle; mais elle
s'oppose directement, en outre, à ce que la science biologique soit
cultivée par les intelligences les plus capables de diriger
convenablement ses progrès spéculatifs. Il résulte, en effet, d'une
telle confusion d'idées, que, sauf un très petit nombre de précieuses
exceptions, cette étude capitale est jusqu'ici entièrement livrée aux
seuls médecins, que la haute importance de leurs occupations
principales, et, ordinairement aussi, la profonde imperfection de leur
éducation actuelle, doivent rendre essentiellement impropres à une telle
destination. Quoique l'organisation du monde savant soit, en général,
très éloignée aujourd'hui de la constitution rationnelle qu'elle
pourrait aisément acquérir, cependant sa première condition essentielle
est, du moins, remplie, à un degré suffisant, envers toutes les autres
sciences fondamentales, dont chacune est spécialement affectée à des
esprits qui s'y consacrent d'une manière exclusive. La physiologie seule
fait encore exception à cette règle évidente: elle n'a pas même une
place régulièrement déterminée dans les corporations scientifiques les
mieux instituées. Son importance capitale et sa difficulté supérieure ne
sauraient permettre, sans doute, de concevoir une telle inconséquence
comme un état normal et permanent. Ceux qui rejetteraient comme absurde
la pensée de confier aux navigateurs la culture de l'astronomie,
finiront probablement par trouver étrange l'usage d'abandonner, d'une
manière analogue, les études biologiques aux loisirs des médecins; car,
l'un n'est pas, en soi, plus rationnel que l'autre. Une aussi vicieuse
organisation des travaux nous offre un témoignage irrécusable du peu de
netteté des idées actuelles sur le vrai caractère philosophique propre à
la science physiologique; et, en même temps, par une réaction
nécessaire, elle doit contribuer fortement à prolonger cette incertitude
fondamentale, d'où elle est d'abord provenue.
Le seul motif spécieux qui puisse être allégué en faveur d'une telle
confusion, consiste dans la crainte vulgaire que la théorie, livrée
désormais à son libre élan, ne perde trop de vue les besoins de la
pratique, dont une semblable séparation tendrait à ralentir ainsi le
perfectionnement essentiel. Mais le bon sens indique clairement que la
science pourrait encore moins concourir au progrès de l'art, si
celui-ci, en s'efforçant de la retenir adhérente, s'opposait éminemment,
par cela même, à son vrai développement. D'ailleurs, l'expérience
éclatante et unanime des autres sciences fondamentales doit achever de
dissiper à ce sujet toute inquiétude sérieuse. Car, c'est précisément
depuis que, uniquement consacrée à découvrir le plus complétement
possible les lois de la nature, sans aucune vue d'application immédiate
à nos besoins, chacune d'elles a pu faire d'importans et rapides
progrès, qu'elles ont pu déterminer, dans les arts correspondans,
d'immenses perfectionnemens, dont la recherche directe eût étouffé leur
essor spéculatif. Cette considération, dès long-temps si frappante à
l'égard de l'astronomie, est devenue, de nos jours, extrêmement sensible
pour la physique, et surtout pour la chimie, qui, après son entière
séparation d'avec les arts, leur a fait éprouver, en un demi-siècle, de
plus grandes améliorations que pendant l'époque si prolongée où elle
n'en était point distincte. Pourquoi en serait-il autrement dans
l'ordre des phénomènes vitaux? Toutefois, il n'en importe pas moins, en
ce genre, comme en tout autre, d'organiser ultérieurement, entre la
théorie et la pratique, des relations systématiques, plus certaines et
plus efficaces que ces réactions spontanées, qui semblent toujours
présenter quelque chose de fortuit. Mais il ne saurait exister de
relations nettes et rationnelles qu'entre des conceptions préalablement
distinctes et indépendantes.
À l'égard des sciences plus avancées, la discussion précédente eût été,
dans cet ouvrage, certainement superflue. Mais, envers la physiologie,
un tel préliminaire m'a paru indispensable afin de mieux motiver, dès
l'origine, l'aspect purement spéculatif sous lequel elle doit être ici
exclusivement considérée, et qui est encore trop peu prononcé pour
n'avoir pas besoin d'être caractérisé d'une manière spéciale. Examinons
dès lors directement le véritable objet général de la science
biologique, ainsi désormais abstraitement conçue. Or, l'étude des lois
vitales constituant le sujet essentiel de la biologie, il est nécessaire
pour se former une idée précise d'une telle destination, d'analyser
d'abord en elle-même la notion fondamentale de la _vie_, envisagée sous
le point de vue philosophique auquel l'état présent de l'esprit humain
permet enfin de s'élever à cet égard.
Bichat est le premier qui ait tenté d'établir directement sur une base
positive cette grande notion, jusque alors constamment enveloppée sous
le vain et ténébreux assemblage des abstractions métaphysiques. Mais ce
grand physiologiste, après avoir judicieusement senti qu'une telle
définition ne pouvait être fondée que sur un heureux aperçu général de
l'ensemble des phénomènes propres aux corps vivans, ne sut point
réaliser une sage application du principe rationnel qu'il avait si
nettement posé. Subissant, à son insu, l'influence de cette ancienne
philosophie dont il s'efforçait de sortir, il continua à se préoccuper
de la fausse idée d'un antagonisme absolu entre la nature morte et la
nature vivante, et il choisit, en conséquence, cette lutte chimérique
pour le caractère essentiel de la vie. Comme l'examen sommaire de cette
erreur capitale peut contribuer beaucoup à l'éclaircissement général de
la question, il convient ici de nous y arrêter un moment.
La profonde irrationnalité d'une telle conception, consiste surtout en
ce qu'elle supprime entièrement l'un des deux élémens inséparables dont
l'harmonie constitue nécessairement l'idée générale de _vie_. Cette
idée suppose, en effet, non-seulement celle d'un être organisé de
manière à comporter l'état vital, mais aussi celle, non moins
indispensable, d'un certain ensemble d'influences extérieures propres à
son accomplissement. Une telle harmonie entre l'être vivant et le
_milieu_ correspondant, caractérise évidemment la condition fondamentale
de la vie. Si, comme le supposait Bichat, tout ce qui entoure les corps
vivans tendait réellement à les détruire, leur existence serait, par
cela même, radicalement inintelligible: car, où pourraient-ils puiser la
force nécessaire pour surmonter, même temporairement, un tel obstacle? À
la vérité, la vie de chaque être dans chaque milieu cesse d'être
possible aussitôt que la constitution de ce milieu vient à subir, sous
un aspect quelconque, de trop grandes perturbations: et, en ce cas,
l'action extérieure devient, en effet, destructive. Mais cela
empêche-t-il que, renfermée entre des limites de variation convenables,
cette action ne soit habituellement conservatrice? Dans tous les degrés
de l'échelle biologique, l'altération et la cessation de la vie sont,
sans doute, au moins aussi fréquemment déterminées par les modifications
nécessaires et spontanées de l'organisme que par l'influence des
circonstances ambiantes. Si, par exemple, un certain degré de froid ou
de sécheresse ralentit et quelquefois suspend la vie de tel animal
atmosphérique, un retour convenable de la chaleur et de l'humidité
ranime ou rétablit son existence. Or, dans l'un comme dans l'autre cas,
c'est également du milieu que provient l'influence: pourquoi ne pas
avoir égard au concours aussi bien qu'à l'antagonisme? L'état de vie
serait donc très vicieusement caractérisé par cette indépendance
imaginaire envers les lois générales de la nature ambiante, par cette
opposition fantastique avec l'ensemble des actions extérieures.
Une semblable conception serait même tellement erronée qu'elle
présenterait en un sens entièrement inverse de la réalité l'une des
différences les plus capitales entre les corps vivans et les corps
inertes, comme plusieurs physiologistes l'ont déjà judicieusement
remarqué. En effet, les phénomènes inorganiques, en vertu de leur
généralité supérieure, continuent à se produire, avec de simples
différences de degré, dans presque toutes les circonstances extérieures
où les corps peuvent être placés; ou du moins ils admettent à cet égard,
des limites de variation extrêmement écartées. Ces limites deviennent
d'autant plus distantes qu'on s'éloigne davantage des phénomènes
physiologiques, en remontant la hiérarchie scientifique fondamentale que
j'ai établie: enfin, parvenu jusqu'aux phénomènes de pesanteur et de
gravitation, on trouve dès lors une rigoureuse universalité,
non-seulement quant aux corps, mais aussi quant aux circonstances. C'est
donc là que se manifeste réellement la plus haute indépendance envers le
système ambiant. Le mode d'existence des corps vivans est, au contraire,
nettement caractérisé par une dépendance extrêmement étroite des
influences extérieures, soit pour la multiplicité des diverses actions
dont il exige le concours déterminé, soit quant au degré spécial
d'intensité de chacune d'elles. Il importe même de remarquer, afin de
compléter cette observation philosophique, que, plus on s'élève dans la
hiérarchie organique, plus, en général, cette dépendance augmente
nécessairement, par la plus grande complication qu'éprouve le système
des conditions d'existence à mesure que les fonctions se développent en
se diversifiant davantage. Toutefois, pour qu'un tel aperçu soit exact,
il faut considérer soigneusement, d'une autre part, que, si des
fonctions plus variées multiplient inévitablement les relations
extérieures, l'organisme, en s'élevant ainsi, réagit en même temps de
plus en plus sur le système ambiant, de manière à le modifier en sa
faveur. On doit donc distinguer, à ce sujet, afin d'éviter toute
exagération, entre la multiplicité des actions extérieures, et les
limites normales de leur intensité. Si, sous le premier point de vue,
l'organisme vivant, à mesure qu'il s'élève, devient incontestablement de
plus en plus dépendant du milieu correspondant, il en dépend d'ailleurs
de moins en moins sous le second aspect: c'est-à-dire, que son existence
exige un ensemble plus complexe de circonstances extérieures, mais
qu'elle est compatible avec des limites de variation plus étendues de
chaque influence prise à part. Un coup d'oeil général sur la hiérarchie
biologique suffit pour vérifier clairement cette double relation
nécessaire. Ainsi, au dernier rang, se trouvent les végétaux, et les
animaux fixés, qui, ne pouvant presque aucunement modifier la
constitution du milieu correspondant, subissent nécessairement la fatale
influence de ses plus légères altérations, mais dont l'existence serait,
par cela même, impossible, si, d'un autre côté, elle n'était point
inévitablement liée au concours d'un très petit nombre d'actions
extérieures distinctes. De même, à l'autre extrémité, on voit les
animaux supérieurs, et surtout l'homme, qui ne sauraient vivre qu'à
l'aide de l'ensemble le plus complexe de conditions extérieures
favorables, soit atmosphériques, soit terrestres, sous les divers
aspects physiques et chimiques, mais qui, par une compensation non moins
indispensable, sont susceptibles de supporter, à ces différens égards,
des limites de variation beaucoup plus étendues que celles relatives aux
organismes inférieurs, en vertu de leur plus grande aptitude à réagir
sur le système ambiant. Néanmoins, quelle que soit l'importance de cette
corrélation générale, on n'en pourrait, évidemment, induire aucun
argument favorable à l'idée d'une prétendue indépendance fondamentale
des corps vivans envers le monde extérieur, puisque, quand la dépendance
est moindre en un sens, elle est nécessairement plus complète en un
autre. Une telle opinion est donc, en réalité, directement
contradictoire avec la notion même de la vie, envisagée dans l'ensemble
des êtres connus. On comprend toutefois qu'elle ait pu séduire le génie
de Bichat, à une époque où la considération fondamentale de la
hiérarchie biologique ne pouvait encore servir de guide habituel aux
méditations physiologiques, bornées à l'examen de l'homme, dont la
véritable analyse est trop difficile pour être heureusement effectuée
d'une manière directe. Mais il est aisé de prévoir combien le vice
radical d'un tel point de départ a dû nécessairement altérer tout le
système des conceptions physiologiques de Bichat, qui s'en est, en
effet, profondément ressenti, comme nous aurons bientôt l'occasion de le
constater avec précision.
Depuis que le développement de l'anatomie comparée, en rendant familière
la considération de l'ensemble rationnel des êtres organisés, a permis
enfin de fonder, d'une manière systématique, sur des bases vraiment
positives, la notion abstraite de la vie, plusieurs philosophes
contemporains, surtout en Allemagne, quoique dirigés par ce lumineux
principe, se sont laissé égarer à ce sujet par une vicieuse tendance à
généraliser outre mesure cette notion fondamentale. Une extension
abusive du langage usité les a conduits à rendre l'idée de vie
exactement équivalente à celle d'activité spontanée. Dès lors, comme
tous les corps naturels sont évidemment actifs, à des degrés plus ou
moins intenses et sous des rapports plus ou moins variés, il devenait
par cela même nécessairement impossible d'attacher au nom de vie aucune
signification scientifique nettement déterminée. Il est clair qu'une
telle aberration logique tendrait même directement à rétablir cette
confusion fondamentale qui constituait le caractère essentiel de
l'ancienne philosophie, en représentant un corps quelconque comme plus
ou moins vivant. L'inconvenance évidente d'affecter deux termes
philosophiques distincts à la désignation d'une même idée générale, doit
faire sentir que, afin d'éviter la dégénération déplorable des plus
hautes questions scientifiques en de puériles discussions de mots, il
n'est pas moins indispensable de restreindre soigneusement le nom de
_vie_ aux seuls êtres réellement vivans, c'est-à-dire organisés, que de
lui attribuer une acception assez étendue pour s'appliquer
rigoureusement à tous les organismes possibles et à tous leurs modes de
vitalité. Sous ce rapport, comme relativement à toutes les notions
vraiment primordiales, les philosophes auraient beaucoup gagné sans
doute à traiter avec moins de dédain les grossières mais judicieuses
indications du bon sens vulgaire, véritable point de départ éternel de
toute sage spéculation scientifique.
Je ne connais jusqu'ici d'autre tentative pleinement efficace pour
satisfaire à l'ensemble des conditions essentielles d'une définition
philosophique de la vie que celle de M. de Blainville, lorsqu'il a
proposé, il y a quinze ans, dans la belle introduction à son traité
d'anatomie comparée, de caractériser ce grand phénomène par le double
mouvement intestin, à la fois général et continu, de composition et de
décomposition, qui constitue en effet sa vraie nature universelle. Cette
lumineuse définition ne me paraît laisser rien d'important à désirer, si
ce n'est une indication plus directe et plus explicite de ces deux
conditions fondamentales co-relatives, nécessairement inséparables de
l'état vivant, un _organisme_ déterminé et un _milieu_ convenable. Mais
une telle critique n'est réellement que secondaire, car elle se rapporte
bien plus à la seule formule qu'à la conception propre. En effet, le
simple énoncé de M. de Blainville doit spontanément suggérer la double
pensée d'une organisation disposée de manière à permettre cette
continuelle rénovation intime, et d'un milieu susceptible à la fois de
fournir à l'absorption et de provoquer à l'exhalation, quoiqu'il eût été
plus convenable sans doute d'introduire dans la formule même une mention
expresse de cette harmonie fondamentale. Sauf cette unique modification,
il est évident qu'une semblable définition remplit directement, dans la
plus juste mesure, toutes les prescriptions principales inhérentes à la
nature d'un tel sujet, et qui ont été ci-dessus suffisamment
caractérisées. Car, elle présente ainsi l'exacte énonciation du seul
phénomène rigoureusement commun à l'ensemble des êtres vivans,
considérés dans toutes leurs parties constituantes et dans tous leurs
divers modes de vitalité, en excluant d'ailleurs, par sa composition
même, tous les corps réellement inertes. Telle est, à mes yeux, la
première base élémentaire de la vraie philosophie biologique.
Au premier abord, les philosophes qui se seraient arrêtés d'une manière
trop exclusive à la seule considération de l'homme pourraient envisager
la conception précédente comme directement contraire à la théorie
générale des définitions, qui prescrit évidemment de chercher la
caractéristique d'un phénomène quelconque dans les cas où il est le plus
développé, et non dans ceux où il l'est le moins. Il semble en effet que
la définition de M. de Blainville n'a point convenablement égard à la
grande pensée d'Aristote et de Buffon, si fortement établie par Bichat,
malgré ses exagérations évidentes, sur la distinction capitale entre la
vie _organique_ et la vie _animale_, et qu'elle se rapporte entièrement
à la seule vie végétative. Mais cette importante objection n'aboutirait
qu'à faire ressortir avec une plus haute évidence toute la judicieuse
profondeur de la définition proposée, en montrant combien elle repose
sur une exacte appréciation de l'ensemble de la hiérarchie biologique.
Car, il est incontestable que, dans l'immense majorité des êtres qui en
jouissent, la vie _animale_ ne constitue qu'un simple perfectionnement
complémentaire, sur-ajouté, pour ainsi dire, à la vie _organique_ ou
fondamentale, et propre, soit à lui procurer des matériaux par une
intelligente réaction sur le monde extérieur, suit même à préparer ou à
faciliter ses actes par les sensations, les diverses locomotions, ou
l'innervation, soit enfin à la mieux préserver des influences
défavorables. Les animaux les plus élevés, et surtout l'homme, sont les
seuls où cette relation générale puisse en quelque sorte paraître
totalement intervertie, et chez lesquels la vie végétale doive sembler,
au contraire, essentiellement destinée à entretenir la vie animale,
devenue en apparence le but principal et le caractère prépondérant de
l'existence organique. Mais, dans l'homme lui-même, cette admirable
inversion de l'ordre général du monde vivant ne commence à devenir
compréhensible qu'à l'aide d'un développement très notable de
l'intelligence et de la sociabilité, qui tend de plus en plus à
transformer artificiellement l'espèce en un seul individu, immense et
éternel, doué d'une action constamment progressive sur la nature
extérieure. C'est uniquement sous ce point de vue qu'on peut considérer
avec justesse cette subordination volontaire et systématique de la vie
végétale à la vie animale comme le type idéal vers lequel tend sans
cesse l'humanité civilisée, quoiqu'il ne doive jamais être entièrement
réalisé. Il suit de là que, pour la nouvelle science fondamentale dont
je m'efforcerai, dans le volume suivant, de constituer enfin, sous le
nom de physique sociale, le système philosophique, une telle notion
devient convenable comme tendant à présenter sous une forme plus
énergique l'ensemble des caractères distinctifs de la vie humaine
proprement dite, et à indiquer d'un seul aspect le but général de notre
espèce. Mais, en biologie pure, une semblable manière de voir ne serait
certainement qu'une poétique exagération, dont la nature
anti-scientifique conduirait nécessairement aux plus vicieuses
conséquences philosophiques. Quoique le grand objet de la biologie soit
sans doute, en dernière analyse, une exacte connaissance de l'homme, il
ne faut pas oublier que, en réalité, c'est seulement dans l'état social,
et même après une civilisation déjà très prolongée, que se manifestent,
avec une éclatante évidence, les propriétés essentielles de l'humanité.
La base et le germe de ces propriétés doivent incontestablement être
empruntés à la science biologique par la science sociale, qui ne saurait
trouver ailleurs son point de départ rationnel; mais l'étude directe et
spéciale des lois de leur développement effectif ne pourrait, sans la
plus déplorable confusion de doctrines et même de méthodes, être
abandonnée à la biologie pure, comme je l'établirai soigneusement dans
le volume suivant. Ainsi, même à l'égard de l'homme, la biologie,
nécessairement limitée, par sa vraie nature philosophique, à l'étude
exclusive de l'individu, doit maintenir rigoureusement la notion
primordiale de la vie animale subordonnée à la vie végétale, comme loi
générale du règne organique, et dont la seule exception apparente forme
l'objet spécial d'une toute autre science fondamentale. Il faut enfin
ajouter, à ce sujet, que, même dans les organismes supérieurs, où la vie
animale est le plus développée, la vie organique, outre qu'elle en
constitue à la fois la base et le but, reste encore la seule entièrement
commune à tous les divers tissus dont ils sont composés, en même temps
que, suivant la belle observation philosophique de Bichat, elle est
aussi la seule qui s'exerce d'une manière nécessairement continue, la
vie animale étant, au contraire, essentiellement intermittente. Tels
sont les principaux motifs rationnels qui doivent finalement confirmer
la définition éminemment philosophique de la vie introduite par M. de
Blainville, tout en concevant néanmoins la considération de l'animalité,
et même de l'humanité, comme l'objet le plus important de la biologie.
Cette exacte analyse préliminaire du phénomène général qui constitue le
sujet invariable des spéculations biologiques, nous rendra maintenant
beaucoup plus facile une définition nette et précise de la science
elle-même, directement envisagée dans sa destination positive la plus
complète et la plus étendue. Nous avons reconnu, en effet, que l'idée de
vie suppose constamment la co-relation nécessaire de deux élémens
indispensables, un organisme approprié et un milieu[21] convenable.
C'est de l'action réciproque de ces deux élémens que résultent
inévitablement tous les divers phénomènes vitaux, non-seulement animaux,
comme on le pense d'ordinaire, mais aussi organiques. Il s'ensuit
aussitôt que le grand problème permanent de la biologie positive doit
consister à établir, pour tous les cas, d'après le moindre nombre
possible de lois invariables, une exacte harmonie scientifique entre ces
deux inséparables puissances du conflit vital et l'acte même qui le
constitue, préalablement analysé; en un mot, à lier constamment, d'une
manière non-seulement générale, mais aussi spéciale, la double idée
d'_organe_ et de _milieu_ avec l'idée de _fonction_. Au fond, cette
seconde idée n'est pas moins double que la première: car, d'après la loi
universelle de l'équivalence nécessaire entre la réaction et l'action,
le système ambiant ne saurait modifier l'organisme sans que celui-ci
n'exerce à son tour sur lui une influence correspondante. La notion de
_fonction_ ou d'_acte_ doit comprendre, en réalité, les deux résultats
du conflit, mais avec cette distinction essentielle que, la modification
organique étant, par sa nature, la seule vraiment importante en
biologie, on néglige le plus souvent la réaction sur le milieu, d'où est
résultée habituellement l'acception moins étendue du mot _fonction_,
affecté seulement aux actes organiques, indépendamment de leurs
conséquences externes. Toutefois, quand le milieu n'est point
susceptible d'un renouvellement immédiat et facultatif, comme à l'égard
du végétal ou de l'animal en repos, il devient évidemment indispensable
au biologiste lui-même de prendre en sérieuse considération cette
modification nécessaire du système ambiant, vu l'influence ultérieure
qu'elle peut exercer sur l'organisme. Dans l'espèce humaine, surtout à
l'état de société où elle est seulement susceptible de se développer,
son action, dès lors collective, sur le monde extérieur, ne
constitue-t-elle point un élément de son étude aussi essentiel que la
propre modification de l'homme? Néanmoins, on doit reconnaître qu'une
telle considération, envers chaque organisme, appartient bien plus à son
histoire naturelle proprement dite qu'à sa physiologie, sauf la
restriction que je viens d'indiquer. Il y aura donc peu d'inconvéniens à
conserver ici au mot _fonction_ sa signification la plus usitée,
quoiqu'il fût plus rationnel de lui attribuer toute son extension
philosophique, en l'employant à désigner l'ensemble des résultats de
l'action réciproque continuellement exercée entre l'organisme et le
milieu.
[Note 21: Il serait superflu, j'espère, de motiver
expressément l'usage fréquent que je ferai désormais, en
biologie, du mot _milieu_, pour désigner spécialement, d'une
manière nette et rapide, non-seulement le fluide où
l'organisme est plongé, mais, en général, l'ensemble total
des circonstances extérieures, d'un genre quelconque,
nécessaires à l'existence de chaque organisme déterminé.
Ceux qui auront suffisamment médité sur le rôle capital que
doit remplir, dans toute biologie positive, l'idée
correspondante, ne me reprocheront pas, sans doute,
l'introduction de cette expression nouvelle. Quant à moi, la
spontanéité avec laquelle elle s'est si souvent présentée
sous ma plume, malgré ma constante aversion pour le
néologisme systématique, ne me permet guère de douter que ce
terme abstrait ne manquât réellement jusqu'ici à la science
des corps vivans.]
D'après les notions précédentes, la biologie positive doit donc être
envisagée comme ayant pour destination générale de rattacher constamment
l'un à l'autre, dans chaque cas déterminé, le point de vue anatomique et
le point de vue physiologique, ou, en d'autres termes, l'état statique
et l'état dynamique. Cette relation perpétuelle constitue son vrai
caractère philosophique. Placé dans un système donné de circonstances
extérieures, un organisme défini doit toujours agir d'une manière
nécessairement déterminée; et, en sens inverse, la même action ne
saurait être identiquement produite par des organismes vraiment
distincts. Il y a donc lieu à conclure alternativement, ou l'acte
d'après le sujet, ou l'agent d'après l'acte. Le système ambiant étant
toujours censé préalablement bien connu, d'après l'ensemble des autres
sciences fondamentales, on voit ainsi que le double problème biologique
peut être posé, suivant l'énoncé le plus mathématique possible, en ces
termes généraux: _étant donné l'organe ou la modification organique,
trouver la fonction ou l'acte, et réciproquement_. Une telle définition
me paraît satisfaire évidemment aux principales conditions
philosophiques de la science biologique. Elle me semble propre surtout à
faire hautement ressortir ce but nécessaire de prévision rationnelle,
que j'ai tant représenté, dans les diverses parties de cet ouvrage,
comme la destination caractéristique de toute _science_ réelle, opposée
à la simple _érudition_. Car, elle indique clairement que la vraie
biologie doit tendre à nous permettre de toujours prévoir comment agira,
dans des circonstances données, tel organisme déterminé, ou par quel
état organique a pu être produit tel acte accompli.
Sans doute, vu l'extrême imperfection de la science, due nécessairement
à son immense complication, cette divination rationnelle peut rarement,
surtout aujourd'hui, être exercée d'une manière à la fois sûre et
étendue. Mais tel n'en est pas moins le but évident de la biologie,
quoique cette science, comme toute autre, et même plus qu'aucune autre,
doive éternellement rester plus ou moins inférieure à sa destination
philosophique, terme idéal qui, à l'égard d'une science quelconque, est
strictement indispensable pour diriger sans hésitation, dans la voie
d'une positivité systématique, les travaux partiels de tous ceux qui la
cultivent. Cet office fondamental doit avoir, par sa nature, encore plus
d'importance envers une science que l'immensité de ses inextricables
détails expose nécessairement plus qu'aucune autre à la stérile et
déplorable dispersion des efforts intellectuels sur d'oiseuses et
incohérentes recherches secondaires. Pour vérifier la rationnalité d'une
telle destination générale de la biologie, il n'est nullement
indispensable que ce but soit toujours atteint, ni même qu'il le soit le
plus souvent: il suffit que, de l'aveu de tous, les points de doctrine à
l'égard desquels il a pu être jusqu'ici plus ou moins complétement
réalisé constituent les parties de la science les plus parfaites; or,
c'est ce que personne, sans doute, ne contestera.
Ma définition de la science biologique s'écarte beaucoup, il est vrai,
des habitudes actuelles, en ce qu'elle a peu d'égards à la distinction
vulgaire entre l'anatomie et la physiologie, qui s'y trouvent intimement
combinées. Je dois à ce sujet directement avouer avec franchise que, ni
sous le point de vue dogmatique, ni sous l'aspect historique, je ne
reconnais de motifs suffisans pour maintenir la séparation ordinaire
entre ces deux faces, rationnellement inséparables à mes yeux, d'un
problème unique. D'une part, en effet, s'il ne peut évidemment exister
de saine physiologie isolée de l'anatomie, n'est-il pas réciproquement
tout aussi certain que, sans la physiologie, l'anatomie n'aurait aucun
vrai caractère scientifique, et serait même le plus souvent
inintelligible? Les considérations d'usages éclairent autant celles de
structure qu'elles en sont éclairées. En second lieu, l'origine
historique de cette vicieuse séparation me semble démontrer clairement
qu'elle n'est qu'un résultat passager de l'enfance de la science
biologique; car, elle est uniquement provenue de ce que la physiologie
proprement dite faisait autrefois partie du système universel de la
philosophie métaphysique, quelque disposés que nous soyons aujourd'hui à
oublier un état encore si rapproché. C'est d'abord par les seules
considérations anatomiques, comme plus simples et plus faciles, que
cette vaine philosophie a été à cet égard discréditée, et que la
positivité a commencé à s'introduire en biologie; en sorte qu'une telle
distinction n'avait réellement d'autre office primitif que de séparer
nettement entre elles la partie positive et la partie métaphysique de
l'étude des corps vivans, comme on le voit encore dans les écoles
arriérées. Depuis que l'accomplissement graduel de cette grande
révolution intellectuelle a commencé aussi à convertir la physiologie
elle-même en une véritable science, il n'existe plus aucun motif
légitime d'une séparation qui ne se prolonge encore que par un usage
irréfléchi, ou par une fausse interprétation philosophique d'une
situation transitoire. Il est d'ailleurs assez évident désormais que
cette division momentanée tend, de jour en jour, à s'effacer
complétement. Au reste, je dois naturellement revenir, à la fin de ce
discours, sur la véritable appréciation définitive d'une telle division.
D'après les explications antérieures, on doit remarquer, en outre, que
non-seulement ma définition de la biologie ne sépare point, d'avec la
physiologie proprement dite, la simple anatomie, mais qu'elle y joint
même nécessairement une autre partie essentielle, dont la nature est
jusqu'ici peu connue. En effet, si l'idée de vie est réellement
inséparable de celle d'organisation, l'une et l'autre ne sauraient
s'isoler davantage, comme je l'ai établi, de celle d'un milieu spécial
en relation déterminée avec elles. Il en résulte donc un troisième
aspect élémentaire, non moins indispensable, du sujet fondamental de la
biologie, savoir la théorie générale des milieux organiques, et de leur
action sur l'organisme, envisagée d'une manière abstraite. Les
philosophes naturistes de l'Allemagne contemporaine ont eu, ce me
semble, un sentiment confus, mais irrécusable, de cette nouvelle partie
essentielle, lorsqu'ils ont ébauché leur célèbre conception d'une sorte
de règne intermédiaire, composé de l'air et de l'eau, servant de lien
général entre le monde inorganique et le monde organique. Toutefois,
personne ne me paraît en avoir nettement conçu une juste idée avant M.
de Blainville, qui, le premier, a directement tenté de l'introduire,
dans son grand cours de physiologie ci-dessus mentionné, sous le nom
très expressif d'étude des modificateurs externes, soit généraux, soit
spéciaux. Malheureusement, cette partie, qui, après l'anatomie
proprement dite, constitue le préliminaire général le plus indispensable
de la biologie définitive, est encore tellement imparfaite et même si
peu caractérisée que la plupart des physiologistes actuels n'en
soupçonnent pas l'existence distincte et nécessaire.
Pour apprécier convenablement la destination philosophique de la
biologie, telle que je l'ai définie, il faut ajouter enfin que cette
relation permanente entre les idées d'organisation et les idées de vie
doit être, autant que possible, établie d'après les lois fondamentales
du monde inorganique, convenablement modifiées par les propriétés
spéciales des tissus vivans. Il est clair, en effet, que, toutes les
fois qu'il se produit, dans l'organisme, un acte vraiment mécanique,
physique, ou chimique, ce qui a fréquemment lieu, l'explication d'un tel
phénomène serait radicalement imparfaite si l'on ne la rattachait point
aux lois générales des phénomènes analogues, qui doivent nécessairement
s'y vérifier, quelle que soit d'ailleurs la difficulté d'y réaliser leur
exacte application. On doit, du reste, soigneusement éviter de pousser
jusqu'à une irrationnelle exagération cette tendance philosophique; car,
un grand nombre de phénomènes vitaux ne pouvant, par leur nature, avoir
réellement aucun analogue parmi les phénomènes inorganiques, il serait
manifestement absurde de chercher dans ces derniers les bases positives
de la théorie des premiers. La saine biologie ne peut alors que saisir,
dans les phénomènes vitaux eux-mêmes, le plus fondamental de tous, afin
d'y rattacher les autres, conformément à l'esprit général de toute
véritable explication scientifique. À cet égard, la grande distinction
de la vie en organique et animale doit avoir nécessairement une extrême
importance, comme j'aurai lieu de le développer dans les leçons
suivantes. Car, en principe, tous les actes de la vie organique sont
essentiellement physiques et chimiques, ce qui ne saurait être pour les
actes de la vie animale, du moins à l'égard des phénomènes primordiaux,
et surtout en ce qui concerne les fonctions nerveuses et cérébrales. Les
uns sont donc susceptibles, par leur nature, d'un ordre plus parfait
d'explications, que les autres ne comportent pas, ainsi que je
l'établirai ultérieurement d'une manière spéciale.
La définition que j'ai proposée pour la science biologique, conduit
d'elle-même à caractériser avec précision, non-seulement l'objet de la
science, ou la nature propre de ses recherches, mais aussi son sujet,
c'est-à-dire, le champ qu'elle doit embrasser. Car, d'après cette
formule générale, ce n'est pas simplement dans un organisme unique, mais
essentiellement dans tous les organismes connus, et même possibles, que
la biologie philosophique doit s'efforcer d'établir cette harmonie
constante et nécessaire entre le point de vue anatomique et le point de
vue physiologique. J'examinerai directement plus bas l'importance
vraiment fondamentale de cette extension totale de la biologie à
l'ensemble de son vaste domaine, en montrant qu'il ne peut exister, dans
une telle science, de notions pleinement satisfaisantes que celles qui
sont réellement communes à la hiérarchie entière des êtres vivans, y
compris non-seulement tous les animaux, mais encore, et même plus
spécialement à plusieurs titres, les végétaux. Du reste, afin de
maintenir avec soin, sous la forme la plus explicite, cette parfaite
unité du sujet, qui constitue une des principales beautés philosophiques
de la biologie, il convient d'ajouter ici que, malgré cette apparence
d'une diversité presque indéfinie, l'étude de l'homme doit toujours
hautement dominer le système complet de la science biologique, soit
comme point de départ, soit comme but. En effet, un esprit philosophique
ne saurait, à vrai dire, étudier spécialement aucun autre organisme que
dans l'espoir rationnel des lumières indispensables qui doivent
nécessairement en résulter pour une plus exacte connaissance de l'homme
lui-même. D'un autre côté, la notion générale de l'homme étant, par sa
nature, la seule immédiate, elle constitue inévitablement la seule unité
fondamentale d'après laquelle nous puissions apprécier, à un degré plus
ou moins exact, tous les autres systèmes organiques; c'est uniquement là
que le point de vue essentiel de la philosophie primitive doit être
convenablement maintenu par une philosophie plus profonde. Telle est
donc la solidarité nécessaire de toutes les parties de la science
biologique, malgré l'imposante immensité de son domaine rationnel.
Après avoir ainsi nettement caractérisé le but et l'objet de la
biologie, et circonscrit exactement le champ général de ses recherches,
nous pourrons procéder, d'une manière plus sommaire, et néanmoins
satisfaisante, à l'examen philosophique de ses divers autres aspects
essentiels. Nous devons, à cet effet, considérer maintenant, en premier
lieu, la vraie nature des moyens fondamentaux d'investigation qui lui
sont propres.
La loi philosophique que j'ai établie, dans le volume précédent, sur
l'inévitable accroissement général de nos ressources scientifiques à
mesure que la nature des phénomènes étudiés se complique davantage, se
vérifie ici de la manière la moins équivoque. Si, d'un côté, les
phénomènes biologiques sont incomparablement plus compliqués que tous
les précédens, d'une autre part, et comme suite naturelle de cette
complication supérieure, ainsi que nous allons le constater, leur étude
comporte nécessairement l'ensemble le plus étendu de moyens
intellectuels, dont plusieurs essentiellement nouveaux, et développe
dans l'esprit humain des facultés pour ainsi dire inactives jusqu'alors,
ou que du moins les autres sciences fondamentales ne pouvaient offrir
qu'à l'état rudimentaire, malgré l'invariable unité de la méthode
positive. Je ne dois point envisager ici, quelle que soit, en réalité,
leur extrême importance, les moyens rationnels qui résultent
immédiatement, pour la science biologique, de sa relation philosophique
avec le système des sciences antérieures, soit quant à la méthode, ou à
la doctrine; ils seront naturellement ci-après le sujet d'un examen
spécial, en traitant de la vraie position de la biologie dans ma
hiérarchie encyclopédique. En ce moment, je ne dois m'occuper que des
moyens essentiels d'exploration directe et d'analyse des phénomènes, qui
appartiennent à cette nouvelle branche fondamentale de la philosophie
naturelle.
Parmi les trois modes principaux que j'ai distingués, en général, dans
l'art d'observer, le premier et le plus fondamental de tous,
l'observation proprement dite, acquiert évidemment en biologie une
extension supérieure. Nous avons déjà reconnu, dans la première partie
de ce volume, que, à partir des phénomènes chimiques, le sujet de la
philosophie naturelle devient nécessairement susceptible d'exploration
immédiate par l'ensemble de tous nos sens, jusqu'alors plus ou moins
incomplètement applicable. Tant que les recherches scientifiques se
bornent à des phénomènes très généraux, et par cela même fort simples,
comme en physique, en astronomie surtout, et éminemment en mathématique,
on ne doit éprouver aucun inconvénient réel à être nécessairement réduit
à l'emploi de deux ou trois sens, ou même d'un seul; et ces sciences,
malgré cette apparente infériorité de moyens matériels, n'en constituent
pas moins, comme nous l'avons pleinement établi jusqu'ici, vu l'extrême
simplicité de leur sujet, les parties incomparablement les plus
parfaites de la philosophie naturelle. Mais il n'en serait plus ainsi à
l'égard des phénomènes chimiques, et, à plus forte raison, envers les
phénomènes biologiques. Aussi ces deux nouvelles catégories
comportent-elles directement, par leur nature, l'emploi combiné des cinq
sens. La biologie présente, sous cet aspect, comparativement à la chimie
elle-même, un accroissement très important et non moins nécessaire.
Il consiste d'abord dans l'usage des appareils artificiels destinés à
perfectionner les sensations naturelles, surtout en ce qui concerne la
vision. Malgré les remontrances, justes quoique exagérées, de M.
Raspail à ce sujet, il est certain que de tels appareils seront toujours
peu employés par les chimistes, parce que la nature des phénomènes
chimiques ne permet guère d'en concevoir aucune application générale
fort importante. Ils sont, au contraire, éminemment propres à améliorer
l'exploration biologique, quelque sages précautions qu'y exige
d'ailleurs leur emploi, si aisément illusoire, et nonobstant l'abus qui
en a souvent été fait, ou l'importance démesurée qu'on leur a trop
fréquemment accordée. Sous le point de vue statique surtout, ils
permettent de mieux apprécier une structure, dont les détails les moins
perceptibles peuvent acquérir, à tant d'égards, une importance capitale.
Même sous le point de vue dynamique, quoiqu'ils y soient bien moins
efficaces, ils conduisent quelquefois à observer directement le jeu
élémentaire des moindres parties organiques, base ordinaire des
principaux phénomènes vitaux. Jusqu'à présent, ces perfectionnemens
artificiels sont essentiellement bornés à la vision, qui continue à être
ici, comme pour tous les autres phénomènes, le fondement essentiel de
l'observation scientifique. On doit néanmoins remarquer avec intérêt les
appareils imaginés de nos jours pour le perfectionnement de l'audition,
et qui, primitivement destinés aux explorations pathologiques,
conviennent également à l'étude de l'organisme dans l'état normal.
Quoique grossiers encore, et nullement comparables aux appareils
microscopiques, ces instrumens peuvent néanmoins donner une idée des
améliorations que comportera sans doute ultérieurement l'audition
artificielle. Il faut même concevoir, par analogie, que tous les autres
sens, sans en excepter le toucher, seraient très probablement
susceptibles de donner lieu à de semblables artifices, qui pourront être
un jour suggérés à l'inquiète sagacité des explorateurs par une théorie
plus rationnelle et plus complète des sensations correspondantes, ce qui
achèverait le système, à peine ébauché, de nos moyens factices
d'observation directe.
En second lieu, les ressources fondamentales de l'observation biologique
sont supérieures à celles de l'observation chimique sous un autre aspect
encore plus capital, et plus nécessairement inhérent à la nature propre
des phénomènes. Car, d'après la vraie position relative des deux
sciences, le biologiste peut, évidemment, disposer de l'ensemble des
procédés chimiques, comme d'une sorte de faculté nouvelle, pour
perfectionner l'exploration préliminaire du sujet de ses recherches. Un
tel moyen serait, par sa nature, radicalement interdit au chimiste, pour
lequel son usage constituerait directement un cercle vicieux
fondamental, puisqu'on supposerait ainsi réellement accomplie l'étude
même qu'on entreprend. Les caractères purement physiques sont les seuls
admissibles dans la définition préalable des corps dont le chimiste
s'occupe, en vertu de l'antériorité scientifique de la physique comparée
à la chimie: il ne connaîtra leurs propriétés chimiques qu'après
l'entière solution de ses problèmes, et, en conséquence, il ne saurait
les ranger parmi ses données, quoique une exposition peu rationnelle
tende ordinairement à déguiser une telle nécessité, que les recherches
effectives mettent toujours en pleine évidence. Pour le biologiste, au
contraire, la chimie devant être tout aussi connue que la physique, il
peut employer l'une et l'autre science à l'éclaircissement préliminaire
de son sujet propre, conformément à cette règle philosophique évidente
que toute doctrine peut être convertie en une méthode à l'égard de
celles qui la suivent dans la vraie hiérarchie scientifique, et jamais
envers celles qui l'y précèdent[22]. La biologie commence aujourd'hui à
utiliser, quoique très imparfaitement encore, cette importante propriété
fondamentale, compensation nécessaire, bien qu'insuffisante, de la
complication supérieure de ses phénomènes. C'est surtout dans les
observations anatomiques, ainsi qu'il eût été facile de le prévoir, que
l'on a fait déjà, à un certain degré, un heureux usage des procédés
chimiques pour mieux caractériser les divers tissus élémentaires et les
principaux produits de l'organisme, en suivant, à cet égard comme à tant
d'autres, les lumineuses indications de Bichat. Quoique les observations
physiologiques proprement dites comportent beaucoup moins, par leur
nature, l'emploi d'un tel moyen, il peut cependant y être aussi d'une
efficacité réelle et notable. Il est, du reste, sous-entendu que, dans
l'un ou l'autre cas, ce genre d'exploration doit être, comme tout autre,
toujours soigneusement subordonné aux maximes générales de la saine
philosophie biologique; en sorte que, par exemple, il faut savoir éviter
ces minutieux détails numériques qui surchargent trop souvent les
analyses chimiques des tissus organiques, et qui sont radicalement
incompatibles avec le véritable esprit de la science des corps vivans.
Enfin, pour achever de caractériser sommairement l'accroissement des
moyens élémentaires d'observation proprement dite en biologie, il ne
faut pas négliger de noter que les substances qui composent
immédiatement les corps organisés sont, presque toujours, par leur
nature, plus ou moins alibiles; d'où il résulte que l'examen des effets
alimentaires peut souvent devenir, mais sous le seul point de vue
anatomique, un utile complément des autres procédés d'exploration,
surtout de l'exploration chimique et de la gustation, dont il constitue,
pour ainsi dire, un appendice naturel. Bichat, qui, le premier, en a
introduit l'usage, l'a plusieurs fois très heureusement employé, pour
suppléer à l'absence ou à l'imperfection des épreuves chimiques.
[Note 22: Il peut être utile de remarquer, à ce sujet,
que cette règle est souvent méconnue, sous un rapport grave,
dans l'exposition dogmatique de la biologie actuelle.
Bichat, dans son immortel Traité d'_Anatomie générale_, a
consacré l'usage peu rationnel de comprendre les propriétés
physiologiques elles-mêmes parmi les caractères essentiels
destinés à définir chaque tissu, au même titre que les
caractères physiques, chimiques, et purement anatomiques, ce
qui constitue, ce me semble, un véritable cercle vicieux. On
ne saurait concevoir, sans doute, que deux tissus,
identiques sous tous les divers aspects statiques, pussent
différer physiologiquement, en sorte qu'une telle addition
serait au moins superflue. Mais, en outre, elle me paraît
tendre directement à faire méconnaître le véritable esprit
de la science biologique, qui consiste précisément, comme je
l'ai établi, à conclure l'état dynamique de l'état statique,
ou réciproquement, tandis qu'un tel usage mêle confusément
les inconnues du problème avec les données. On peut vérifier
aisément cette critique, en considérant que si ces notions
dynamiques, mal à propos introduites, pour chaque tissu,
parmi les notions purement statiques, n'étaient pas toujours
nécessairement incomplètes, la physiologie se trouverait
ainsi graduellement absorbée, en ce qu'elle a de plus
capital, par la simple anatomie, qui, par sa nature, n'en
saurait être qu'un préliminaire indispensable. En un mot,
cette disposition est, en elle-même, aussi irrationnelle que
celle des chimistes qui emploieraient les propriétés
chimiques à caractériser les corps dont ils s'occupent.]
Considérons maintenant le second mode fondamental d'investigation
biologique, c'est-à-dire, l'expérimentation proprement dite, qui
s'applique nécessairement, d'une manière plus spéciale, aux phénomènes
purement physiologiques, et dont l'exacte appréciation philosophique est
d'une importance capitale, en même temps que d'une plus grande
difficulté, surtout à cause des notions vicieuses qu'on s'en forme
encore habituellement.
En examinant, sous un point de vue général, les conditions essentielles
d'une expérimentation rationnelle, j'ai déjà établi, à ce sujet, dans la
vingt-huitième leçon et dans la trente-cinquième, que, parmi tous les
ordres de phénomènes, les phénomènes physiques sont ceux qui, par leur
nature, doivent le mieux comporter un tel genre d'exploration. Ils sont
assez complexes, et par suite assez variés, pour permettre, et même pour
exiger, l'application la plus étendue de l'art expérimental; et,
néanmoins, en vertu de leur grande généralité, de leur simplicité
relative, et de l'extrême diversité des circonstances compatibles avec
leur production, les expériences peuvent y être instituées de la manière
la plus satisfaisante. Aussitôt qu'on s'écarte de cet heureux ensemble
de caractères, en passant à des phénomènes plus particuliers et plus
compliqués, l'usage de l'expérimentation devient nécessairement de moins
en moins décisif. Même à l'égard des phénomènes chimiques, nous avons
reconnu qu'ils présentent, sous ce rapport, de grandes difficultés
fondamentales, et que l'emploi des expériences ne semble y être si
étendu que par suite d'une disposition peu philosophique, trop commune
aujourd'hui, à confondre l'observation d'un phénomène artificiel avec
une véritable expérimentation. Toutefois, l'art expérimental proprement
dit offre encore à la chimie une ressource capitale. Mais, dans l'étude
des corps vivans, la nature des phénomènes me paraît opposer directement
des obstacles presque insurmontables à toute large et féconde
application d'un tel procédé; ou, du moins, c'est par des moyens d'un
autre ordre que doit être surtout poursuivi le perfectionnement
essentiel de la science biologique.
Une expérimentation quelconque est toujours destinée à découvrir suivant
quelles lois chacune des influences déterminantes ou modificatrices d'un
phénomène participe à son accomplissement; et elle consiste, en général,
à introduire, dans chaque condition proposée, un changement bien défini,
afin d'apprécier directement la variation correspondante du phénomène
lui-même. L'entière rationnalité d'un tel artifice et son succès
irrécusable reposent évidemment sur ces deux suppositions fondamentales:
1º. que le changement introduit soit pleinement compatible avec
l'existence du phénomène étudié, sans quoi la réponse serait purement
négative; 2º. que les deux cas comparés ne diffèrent exactement que sous
un seul point de vue, car autrement l'interprétation, quoique directe,
serait essentiellement équivoque. Or, la nature des phénomènes
biologiques doit rendre presque impossible une suffisante réalisation de
ces deux conditions préliminaires, et surtout de la seconde. Nous avons
établi, en effet, que ces phénomènes exigent nécessairement le concours
indispensable d'un grand nombre d'influences distinctes, tant
extérieures qu'intérieures, qui, malgré leur diversité, sont étroitement
liées entre elles, et dont l'harmonie ne saurait persister, au degré
convenable qu'entre certaines limites de variation plus ou moins
étendues. Rien n'est donc plus facile, sans doute, que de troubler, de
suspendre, ou même de faire entièrement cesser, l'accomplissement de
tels phénomènes; mais, au contraire, nous devons éprouver les plus
grandes difficultés à y introduire une perturbation exactement
déterminée, soit quant au genre, soit, à plus forte raison, quant au
degré. Trop prononcée, elle empêcherait le phénomène; trop faible, elle
ne caractériserait point assez le cas artificiel. D'un autre côté, lors
même qu'elle a pu être primitivement restreinte à la modification
directe d'une seule des conditions du phénomène, elle affecte
nécessairement presqu'aussitôt la plupart des autres, en vertu de leur
consensus universel. À la vérité, cette inévitable perturbation
indirecte peut quelquefois n'exercer, sur certains phénomènes, qu'une
influence réellement négligeable; et c'est ce qui a permis, en plusieurs
occasions, très importantes quoique fort rares, une judicieuse
application de l'art expérimental aux recherches biologiques. Mais, à
l'égard même des questions qui comportent effectivement, à un degré
suffisant, un tel mode d'examen, l'institution rationnelle des
expériences présente des difficultés capitales, qui ne sauraient être
surmontées que par un esprit très philosophique, procédant, avec une
extrême circonspection, d'après une étude préalable, convenablement
approfondie, de l'ensemble du sujet à explorer. Aussi, sauf un petit
nombre d'heureuses exceptions, les expériences physiologiques ont-elles
jusqu'ici suscité ordinairement des embarras scientifiques supérieurs à
ceux qu'elles se proposaient de lever, sans parler, d'ailleurs, de
celles, plus multipliées encore, qui n'avaient réellement aucun but
bien défini, et qui n'ont abouti qu'à encombrer la science de détails
oiseux et incohérens.
Pour compléter, sous le point de vue philosophique de ce Traité, cette
sommaire appréciation de l'expérimentation biologique proprement dite,
je crois devoir y introduire une nouvelle considération générale, qui
pourrait contribuer à mieux diriger désormais l'emploi d'un tel moyen.
En effet, les phénomènes vitaux dépendent, par leur nature, de deux
ordres bien distincts de conditions fondamentales, les unes relatives à
l'organisme lui-même, les autres au système ambiant. De là, ce me
semble, résultent nécessairement deux modes nettement différens
d'appliquer à ces phénomènes la méthode expérimentale, en introduisant,
tantôt dans l'organisme, et tantôt dans le milieu, des perturbations
déterminées. L'altération du milieu tend constamment, il est vrai, à
troubler l'organisme, en sorte qu'une telle division peut paraître
impraticable; mais il faut considérer que l'étude de cette réaction
constituerait elle-même une partie essentielle de l'analyse proposée,
indépendamment de l'exploration directe des effets purement
physiologiques, ce qui permet évidemment de maintenir une semblable
distinction.
Jusqu'ici les principales séries d'expériences tentées en biologie,
appartiennent presque exclusivement à la première de ces deux catégories
générales, c'est-à-dire qu'elles sont essentiellement relatives à une
perturbation artificielle de l'organisme et non du milieu, sans qu'on se
soit, d'ailleurs, expressément occupé le plus souvent de maintenir le
milieu dans un état invariable. Or, il importe de remarquer, en
principe, que ce mode d'expérimentation doit précisément être,
d'ordinaire, le moins rationnel, parce qu'il est beaucoup plus difficile
d'y satisfaire convenablement aux conditions fondamentales ci-dessus
rappelées. En effet, la vie est bien moins compatible avec l'altération
des organes qu'avec celle du système ambiant; et, de plus, le consensus
des différens organes entre eux est tout autrement intime que leur
harmonie avec le milieu. Sous l'un et l'autre aspect, on ne saurait
ordinairement imaginer, en ce genre d'expériences moins susceptibles
d'un vrai succès scientifique que celles de vivisection, qui ont été
néanmoins les plus fréquentes. La mort, plus ou moins prochaine et
souvent rapide, qu'elles déterminent presque toujours dans un système
éminemment indivisible, et le trouble universel que l'ensemble de
l'économie organique en éprouve immédiatement, les rendent, en général,
plus spécialement impropres à procurer aucune solution positive. Je
fais, d'ailleurs, ici complétement abstraction de l'évidente
considération sociale qui, non-seulement à l'égard de l'homme, mais
aussi envers les animaux (sur lesquels nous ne saurions, sans doute,
nous reconnaître des droits absolument illimités), doit faire hautement
réprouver cette légèreté déplorable qui laisse contracter à la jeunesse
des habitudes de cruauté, aussi radicalement funestes à son
développement moral que profondément inutiles, pour ne pas dire
davantage, à son développement intellectuel.
La seconde classe essentielle d'expériences physiologiques, où, sans
affecter directement les organes, on modifie seulement, sous un point de
vue déterminé, le système des circonstances extérieures, me paraît
constituer, en général, le mode d'expérimentation le mieux approprié à
la nature des phénomènes vitaux, quoiqu'il ait été jusqu'à présent à
peine employé, si ce n'est, par exemple, dans quelques recherches fort
incomplètes sur l'action des atmosphères artificielles, sur l'influence
comparative de différentes sortes d'alimentation, etc. Alors, en effet,
on est évidemment beaucoup plus maître de circonscrire, avec une
exactitude scientifique, la perturbation factice dont il s'agit
d'apprécier l'influence physiologique, et qui porte sur un système
susceptible d'une bien plus complète connaissance. En même temps, son
action sur l'organisme, quoique assez prononcée pour rester aisément
appréciable, peut être ménagée de telle manière que le trouble général
de l'économie vienne beaucoup moins altérer l'observation spéciale de
l'effet principal. Il faut ajouter enfin que toute expérimentation de ce
genre comporte bien davantage une suspension volontaire, qui permet de
rétablir l'état normal, à la seule condition, bien plus facile à
remplir, de n'avoir produit dans l'organisme aucune modification
profonde et durable. Or, cette dernière propriété, qui ne saurait guère
appartenir au premier mode d'expérimentation, est éminemment favorable à
la rationnalité des inductions, en rendant le parallèle plus direct et
plus parfait. Car, lorsque l'organisme a été directement modifié, et
surtout dans les expériences de vivisection, la comparaison entre le cas
artificiel et le cas naturel, outre les causes essentielles
d'incertitude propres à une telle méthode, est ordinairement exposée,
par suite même de la violence du procédé, à cette nouvelle chance
d'erreur que l'état normal se juge sur un individu et sa perturbation
sur un autre, souvent pris au hasard. Le parallèle peut, sans doute,
être beaucoup plus juste dans le second mode d'expérimentation, qui
permet d'apprécier les deux états sur le même individu. Il est
satisfaisant de reconnaître, par un tel ensemble de motifs, que le genre
d'expériences le moins violent doive nécessairement être aussi le plus
instructif.
En considérant l'application générale de la méthode expérimentale
proprement dite aux divers organismes de la série biologique, la nature
des difficultés essentielles change beaucoup plus que leur intensité
réelle, qui néanmoins n'est pas toujours la même. Plus l'organisme est
élevé, plus il devient artificiellement modifiable, soit par
l'altération directe d'un ensemble de conditions organiques plus
compliqué, soit d'après les changemens plus variés d'un système plus
étendu d'influences extérieures. Sous ce point de vue, le champ de
l'expérimentation physiologique, dans l'un ou l'autre de ces deux modes
fondamentaux, acquiert une extension croissante, à mesure qu'on remonte
la hiérarchie biologique. Mais, d'un autre côté, la difficulté d'une
rationnelle institution des expériences augmente proportionnellement,
par une suite non moins nécessaire des mêmes caractères; en sorte que, à
mon avis, la facilité d'expérimenter est dès lors plus que compensée,
pour le vrai perfectionnement de la science, par l'extrême embarras
qu'on éprouve à le faire avec succès. Quand il s'agit, au contraire,
d'organismes inférieurs, des organes plus simples et moins variés, liés
entre eux par un consensus moins intime, et en même temps un milieu
moins complexe et mieux défini, présentent à la saine expérimentation
biologique un ensemble de conditions évidemment plus favorable, quoique,
sous un autre aspect, son domaine y doive être, par cela même, plus
restreint, surtout à l'égard des circonstances extérieures, dont les
variations admissibles sont plus limitées; il faut d'ailleurs considérer
qu'on s'éloigne alors extrêmement de l'unité fondamentale de la
biologie, c'est-à-dire du type humain, ce qui doit rendre le jugement
plus incertain, principalement en ce qui concerne les phénomènes de la
vie animale. Néanmoins, quelque équivalens que paraissent, pour les
divers organismes, les différens obstacles fondamentaux à une large et
satisfaisante application de la méthode expérimentale, il me semble
incontestable, en dernière analyse, que cette méthode devient d'autant
plus convenable que l'on descend davantage dans la hiérarchie
biologique, parce qu'on est dès lors moins éloigné de la constitution
scientifique propre à la physique inorganique, à laquelle l'art des
expériences est, à mes yeux, par sa nature, essentiellement destiné.
Malgré cette sévère appréciation philosophique de l'art expérimental
appliqué aux recherches physiologiques, personne ne conclura, j'espère,
que je veuille, d'une manière absolue, condamner son usage en biologie,
lorsqu'on a pu parvenir à réaliser, à un degré suffisant, le difficile
accomplissement de l'ensemble si complexe des conditions variées qu'il
exige. Il faudrait, sans doute, être égaré par de bien puissantes
préoccupations pour ne pas sentir vivement le profond mérite et la haute
importance scientifique des expériences si simples de Harvey sur la
circulation, de la lumineuse série d'essais de Haller sur
l'irritabilité, d'une partie des expériences remarquables de Spallanzani
sur la digestion et sur la génération, du bel ensemble de recherches
expérimentales de Bichat sur la triple harmonie entre le coeur, le
cerveau, et le poumon dans les animaux supérieurs, des belles
expériences de Legallois sur la chaleur animale, etc., et de plusieurs
autres tentatives analogues, qui, vu l'immense difficulté du sujet,
peuvent rivaliser, pour ainsi dire, avec ce que la physique proprement
dite nous présente de plus parfait. Le soin que j'ai pris ici d'indiquer
sommairement quelques nouvelles vues philosophiques relatives au
perfectionnement général de l'expérimentation biologique, doit, ce me
semble, suffisamment constater que je regarde l'art expérimental comme
pouvant, en effet, concourir efficacement aux vrais progrès ultérieurs
de l'étude des corps vivans. Mais, je devais néanmoins, contribuer,
autant qu'il est en moi, à rectifier les notions fausses ou exagérées
qu'on se forme communément aujourd'hui d'une telle méthode, vers
laquelle son apparente facilité tend à entraîner presque exclusivement
les esprits, et qui est si loin toutefois de constituer le mode général
d'exploration le mieux approprié à la nature des phénomènes biologiques.
Il faut maintenant, afin que cette importante question soit
convenablement envisagée dans son ensemble, ajouter ici encore une
nouvelle considération capitale, sur la haute destination scientifique
de l'exploration pathologique, envisagée comme offrant, pour la
biologie, d'une manière bien plus satisfaisante, le véritable équivalent
général de l'expérimentation proprement dite.
Suivant une remarque déjà indiquée dès le volume précédent, le vrai
caractère de la saine expérimentation scientifique ne saurait consister
dans l'institution artificielle des circonstances d'un phénomène
quelconque; mais il résulte surtout du choix rationnel des cas,
d'ailleurs naturels ou factices, les plus propres à mettre en évidence
la marche essentielle du phénomène proposé. Les dispositions établies
par notre intervention volontaire n'ont jamais de valeur scientifique
que comme devant mieux satisfaire à cette seule condition essentielle,
envers les phénomènes d'après lesquels s'est formée, à ce sujet, notre
éducation philosophique, c'est-à-dire, les phénomènes inorganiques.
Mais, si, au contraire, il pouvait arriver, dans un sujet quelconque de
recherches positives, que l'exploration des cas artificiels fût
nécessairement plus inextricable, et que, en sens inverse, certains cas
naturels heureusement choisis s'adaptassent spécialement à une plus
lucide analyse, ce serait, évidemment, prendre le moyen pour le but, et
sacrifier puérilement le fond à la forme, que de persister alors, avec
une obstination routinière, à préférer l'expérience proprement dite à
une observation ainsi caractérisée: une semblable prédilection
deviendrait aussitôt directement contraire au vrai principe
philosophique de la méthode expérimentale elle-même. Or, une telle
hypothèse se réalise complétement à l'égard des phénomènes
physiologiques. Autant leur nature se refuse, en général, comme nous
venons de le reconnaître, à l'expérimentation purement artificielle,
autant elle comporte éminemment l'usage le plus étendu et le plus
heureux de cette sorte d'expérimentation spontanée, qui résulte
inévitablement d'une judicieuse comparaison entre les divers états
anormaux de l'organisme et son état normal. C'est ce qu'on peut aisément
établir.
Quelle est, en réalité, la propriété essentielle de toute expérience
directe? C'est, sans doute, d'altérer l'état naturel de l'organisme, de
façon à présenter sous un aspect plus évident l'influence propre à
chacune des conditions de ses différens phénomènes. Or, le même but
n'est-il pas nécessairement atteint, d'une manière beaucoup plus
satisfaisante et d'ailleurs non moins étendue, par l'observation des
maladies, considérées sous un simple point de vue scientifique? Suivant
le principe éminemment philosophique qui sert désormais de base générale
et directe à la pathologie positive, et dont nous devons l'établissement
définitif au génie hardi et persévérant de notre illustre concitoyen M.
Broussais[23], l'état pathologique ne diffère point radicalement de
l'état physiologique, à l'égard duquel il ne saurait constituer, sous un
aspect quelconque, qu'un simple prolongement plus ou moins étendu des
limites de variation, soit supérieures, soit inférieures, propres à
chaque phénomène de l'organisme normal, sans pouvoir jamais produire de
phénomènes vraiment nouveaux, qui n'auraient point, à un certain degré,
leurs analogues purement physiologiques. Par une suite nécessaire de ce
principe, la notion exacte et rationnelle de l'état physiologique doit
donc fournir, sans doute, l'indispensable point de départ de toute saine
théorie pathologique; mais il en résulte, d'une manière non moins
évidente, que, réciproquement, l'examen scientifique des phénomènes
pathologiques est éminemment propre à perfectionner les études
uniquement relatives à l'état normal. Un tel mode d'expérimentation,
quoique indirect, est, en général, mieux adapté qu'aucun autre à la
vraie nature des phénomènes biologiques. Au fond, une expérience
proprement dite sur un corps vivant, est-elle réellement autre chose
qu'une maladie plus ou moins violente, brusquement produite par une
intervention artificielle? Or, ces circonstances, qui seules distinguent
ces altérations factices des dérangemens naturels qu'éprouve
spontanément l'organisme par une suite inévitable du système si complexe
et de l'harmonie si étroite de ses diverses conditions d'existence
normale, ne sauraient, sans doute, être regardées comme favorables, en
elles-mêmes, à une saine exploration scientifique, qui doit en éprouver,
au contraire, un immense surcroît de difficulté. L'invasion successive
d'une maladie, le passage lent et graduel d'un état presque entièrement
normal à un état pathologique pleinement caractérisé, loin de
constituer, pour la science, d'inutiles préliminaires, peuvent déjà
offrir, évidemment, par eux-mêmes, d'inappréciables documens au
biologiste capable de les utiliser. Il en est encore ainsi, d'une
manière non moins sensible, pour l'autre extrémité du phénomène, surtout
dans les cas d'heureuse terminaison, spontanée ou provoquée, qui
présente la même exploration en sens inverse et comme une sorte de
vérification générale de l'analyse primitive. Si l'on considère enfin
qu'un tel préambule et une telle conclusion n'empêchent point d'ailleurs
l'examen direct du phénomène principal, et tendent, au contraire, à
l'éclairer vivement, on sentira quelle doit être, en général, dans
l'étude des corps vivans, la haute supériorité nécessaire de l'analyse
pathologique sur l'expérimentation proprement dite. Je n'ai pas besoin
d'ailleurs de faire expressément ressortir cette propriété, aussi
essentielle qu'évidente, du premier mode d'exploration biologique, de
pouvoir être immédiatement appliqué, de la manière la plus étendue, à
l'homme lui-même, sans préjudice de la pathologie des animaux, et même
des végétaux, qui, long-temps négligées, commencent aujourd'hui à être
enfin judicieusement introduites parmi les moyens fondamentaux de la
biologie. On doit, sans doute, regarder comme fort honorable pour notre
espèce d'être ainsi parvenue à faire tourner au profit de son
instruction positive l'étude des nombreux dérangemens qu'entraîne
malheureusement la perfection même de sa propre organisation et de celle
des autres races plus ou moins vivantes. Il est vraiment déplorable que
la constitution de nos grands établissemens médicaux soit, en général,
assez peu rationnelle jusqu'ici, du moins si j'en juge par la France,
pour qu'une telle source d'instruction reste encore presque entièrement
stérile, faute d'observations suffisamment complètes et d'observateurs
convenablement préparés.
[Note 23: On ne saurait méconnaître les droits réels de
M. Broussais à cette fondation capitale, quoique d'ailleurs
il fût également injuste de négliger la part essentielle de
ses plus illustres prédécesseurs, depuis environ un
demi-siècle, dans la préparation indispensable à
l'établissement direct d'un tel principe, qui, comme toute
autre idée-mère, a dû être long-temps et diversement élaboré
avant de pouvoir être saisi dans son ensemble et par suite
rationnellement proclamé. Je ne peux m'empêcher, à ce sujet,
de réclamer ici hautement contre la profonde injustice
nationale qui a succédé, en général, envers M. Broussais, à
quelques années d'un enthousiasme irréfléchi. La postérité
n'oubliera point, sans doute, que M. Broussais a bien voulu,
après avoir fourni sa principale carrière scientifique, se
porter candidat à l'Académie des Sciences de Paris, et qu'il
en a été aveuglément repoussé; la plupart des membres de
cette illustre compagnie étaient, à la vérité, des juges
incompétens d'une telle capacité philosophique. Toutefois,
ce qui mérite davantage encore d'être signalé à l'opinion
vraiment impartiale et éclairée, c'est l'indifférence
systématique, pour ne pas dire plus, de la majeure partie
des médecins actuels, surtout en France, à l'égard de M.
Broussais, quoique ses travaux aient certainement concouru,
d'une manière plus ou moins directe mais fondamentale, au
développement intellectuel de la plupart d'entre eux, et
malgré d'ailleurs l'intérêt social évident de la corporation
médicale à se rallier sous un chef éminent, intérêt que
n'eussent point, sans doute, aussi légèrement négligé des
corporations rétrogrades mais plus habituées à la
hiérarchique coordination des efforts, comme celle des
prêtres, et même celle des avocats.]
Cette exploration pathologique doit être assujettie, comme tout autre
mode d'expérimentation, à la distinction générale que j'ai ci-dessus
établie. En effet, les perturbations naturelles, aussi bien que les
altérations artificielles, peuvent provenir d'une double origine, ou des
dérangemens spontanés qu'éprouve l'organisme par l'action mutuelle de
ses diverses parties, ou des troubles primitifs dans le système
extérieur de ses conditions d'existence. Or, ici, comme précédemment, il
faut reconnaître, en général, et d'après les mêmes motifs essentiels,
que les maladies produites par l'altération du milieu conviennent
nécessairement davantage à l'analyse biologique que celles directement
relatives à la perturbation de l'organisme. Les causes en doivent être,
d'ordinaire, mieux circonscrites et plus connues, la marche plus
claire, et l'heureuse terminaison plus facile. Il serait superflu
d'insister davantage ici sur une extension aussi évidente de notre
remarque fondamentale.
Le moyen général d'exploration biologique qui résulte d'une judicieuse
analyse des phénomènes pathologiques, est évidemment applicable, encore
plus que l'expérimentation directe, à l'ensemble de la série organique.
Il est, comme celui-ci, d'autant plus fécond et plus varié qu'il s'agit
d'un organisme plus élevé; mais il est aussi, en même temps, plus
incertain et plus difficile, quoiqu'il le soit toujours beaucoup moins
que le précédent. C'est pourquoi il y a encore plus de véritable utilité
scientifique à l'étendre à tous les degrés de la hiérarchie biologique,
lors même qu'on ne se proposerait d'autre but qu'une plus exacte
connaissance de l'homme, dont les maladies propres peuvent être
éclairées, d'une manière souvent très heureuse, par une saine analyse
des dérangemens relatifs à tous les autres organismes, jusques et y
compris l'organisme végétal, ainsi que nous l'établirons d'ailleurs tout
à l'heure en traitant du procédé comparatif.
Non-seulement l'analyse pathologique est applicable, par sa nature, à
tous les organismes quelconques, mais elle peut embrasser aussi tous
les divers phénomènes du même organisme, ce qui constitue un dernier
motif général de la supériorité évidente de ce mode indirect
d'expérimentation biologique, opposé au mode direct. Celui-ci, en effet,
est trop perturbateur et trop brusque pour qu'on puisse réellement
l'appliquer jamais avec succès à l'étude de certains phénomènes, qui
exigent la plus délicate harmonie d'un système de conditions très varié;
tandis que ces mêmes caractères sont loin, malheureusement, de mettre de
tels phénomènes à l'abri des altérations pathologiques. On conçoit que
j'ai principalement en vue ici les phénomènes intellectuels et moraux,
relatifs aux animaux supérieurs, et surtout à l'homme, dont l'étude est
à la fois si importante et si difficile, et qui, par leur nature, ne
sauraient être le sujet d'aucune expérimentation un peu énergique,
susceptible seulement de les faire immédiatement cesser. L'observation
des nombreuses maladies, primitives ou consécutives, du système nerveux,
nous offre, évidemment, un moyen spécial et inappréciable de
perfectionner l'exacte connaissance de leurs véritables lois, quoique
les obstacles particuliers à une telle exploration, et, en même temps,
l'inaptitude plus prononcée de la plupart des explorateurs jusqu'à
présent, n'aient pas permis encore d'utiliser beaucoup une ressource
aussi capitale.