TRENTE-NEUVIÈME LEÇON.

Considérations générales sur la chimie dite _organique_.

J'ai déjà suffisamment établi, dans les leçons précédentes, et surtout

dans la trente-sixième, la haute nécessité, pour le perfectionnement

général de la science chimique, de la concevoir désormais comme un tout

homogène, en faisant disparaître la division scolastique, radicalement

vicieuse, de la chimie en inorganique et organique. L'objet propre et

essentiel de la leçon actuelle doit donc être de faire maintenant

apprécier l'importance directe d'une telle réforme dans l'intérêt

spécial des différentes études dont l'irrationnel assemblage constitue

le système hétérogène désigné sous le nom de chimie organique; et de

caractériser nettement le principe philosophique d'après lequel il

faudrait procéder à la décomposition totale de cet ensemble factice,

afin de répartir convenablement ses divers élémens scientifiques entre

la chimie proprement dite et la science physiologique.

Aucun esprit judicieux ne saurait méconnaître aujourd'hui que la chimie

organique actuelle ne comprenne à la fois deux sortes de recherches,

d'une nature parfaitement distincte, les unes évidemment chimiques, les

autres, au contraire, évidemment physiologiques. Ainsi, par exemple,

l'étude des acides organiques, et surtout végétaux, celle de l'alcool,

des éthers, etc, ont aussi bien le caractère purement chimique qu'aucune

des études inorganiques proprement dites. D'un autre côté, le caractère

biologique n'est nullement douteux dans l'examen de la composition de la

sève ou du sang, dans l'analyse des divers produits de la respiration,

végétale ou animale, et dans une foule d'autres sujets qu'embrasse

maintenant la chimie organique. Or, une telle confusion générale est

extrêmement préjudiciable aux deux ordres de questions, et surtout à

celles de l'ordre physiologique.

Quant aux études vraiment chimiques, il est évident que, si la vaine

séparation établie entre les composés organiques et les composés

inorganiques tend à rompre et même à déguiser envers ceux-ci la plupart

des analogies essentielles, elle ne doit pas moins produire, à l'égard

des premiers, un effet identique. Rien ne ressemble plus, sans doute, en

général, aux acides, aux alcalis, et aux sels végétaux ou animaux, que

les acides, les alcalis, et les sels inorganiques; et cependant,

d'après la marche habituelle, les lois des uns semblent différer

radicalement de celles des autres. Le dualisme, qui est aujourd'hui

presque universellement établi pour les composés inorganiques, paraît,

au contraire, extrêmement rare dans les composés organiques. Or, j'ai

démontré, par les considérations précédemment exposées, que cette

différence fondamentale n'est nullement réelle, et qu'on ne doit y voir

qu'un simple résultat de la méthode vicieuse qui dérive naturellement de

cette division irrationnelle, le vrai dualisme chimique étant

nécessairement, en lui-même, toujours facultatif. Cette division

constitue aussi le principal obstacle à l'entière et irrévocable

généralisation de la doctrine des proportions définies, comme je l'ai

établi dans l'avant-dernière leçon. Nous avons reconnu, en effet, que la

dualisation de tous les composés organiques offre aujourd'hui le seul

moyen général de les assujettir enfin au principe de cette doctrine. Il

en serait de même, ainsi que je l'ai indiqué, pour la théorie

électro-chimique, si celle-ci, d'après la leçon précédente, n'était

point nécessairement privée de toute véritable consistance scientifique.

Mais, il est, néanmoins, très vraisemblable que les composés organiques

sont aussi susceptibles d'analyse et même de synthèse électriques, dont

une telle division, et le défaut de dualisme, qui lui correspond, ont

seuls empêché, sans doute, de s'occuper jusqu'à présent. Quoi qu'il en

soit, on peut, ce me semble, affirmer que, lorsque une véritable théorie

chimique viendra enfin remplacer convenablement la théorie

anti-phlogistique proprement dite, elle devra comprendre, de toute

nécessité, les composés organiques aussi bien que les composés

inorganiques, sous peine d'être illusoire et éphémère. Il serait

superflu d'insister davantage ici sur le tort général qu'éprouve l'étude

chimique des composés organiques par suite de cette fausse division,

dont les inconvéniens commencent à être, sous ce rapport, suffisamment

sentis, puisque ceux de nos chimistes qui cultivent aujourd'hui cette

étude de la manière la plus philosophique tendent de plus en plus à

l'identifier avec celle des composés inorganiques. On ne saurait douter

maintenant que l'établissement définitif d'une telle identité ne doive

être le premier résultat nécessaire de toute tentative scientifique

destinée à constituer, en un système général et rationnel, l'ensemble

des connaissances chimiques, par une classification vraiment naturelle.

Sous le second point de vue, c'est-à-dire quant aux études biologiques

indûment comprises dans la chimie organique actuelle, les inconvéniens

de cette confusion fondamentale sont à la fois beaucoup plus graves et

jusqu'ici beaucoup moins sentis, surtout par les chimistes. C'est

pourquoi il importe davantage de les signaler avec soin, quoique

sommairement.

L'origine historique d'une telle confusion tient, en général, à ce que

un grand nombre de questions physiologiques exigent, par leur nature, de

véritables recherches chimiques, dont l'influence y est souvent

prépondérante, et qui, d'une autre part, sont, d'ordinaire, très

étendues et très difficiles. Dès lors, les physiologistes, auxquels ces

recherches devaient naturellement appartenir, étant habituellement trop

étrangers encore à la science chimique pour les suivre avec succès, les

chimistes ont été ainsi conduits à s'en emparer, et les ont ensuite

réunies mal-à-propos à leur vrai domaine scientifique. Les uns et les

autres concourent donc presque également, quoique d'une manière

différente, à cette mauvaise organisation du travail scientifique,

ceux-ci en méconnaissant les limites rationnelles de leurs études,

ceux-là en négligeant de satisfaire aux vraies conditions préliminaires

de leur ordre de recherches. Par conséquent, chacune de ces deux classes

de savans doit réformer, à un certain degré, ses habitudes actuelles,

afin que la répartition générale des travaux effectifs devienne enfin

conforme aux analogies naturelles. Mais, sous ce rapport, la tâche des

physiologistes est plus difficile et plus importante que celle des

chimistes; car, ces derniers, à cet égard, ont seulement à s'abstenir,

tandis que les premiers doivent désormais se rendre aptes à ressaisir

convenablement une attribution qu'ils ont laissé échapper jusqu'ici.

La partie physiologique de la chimie organique, ayant été ainsi formée

par des empiétemens successifs, n'est guère susceptible d'être nettement

caractérisée, et surtout exactement circonscrite. Non-seulement elle

embrasse aujourd'hui l'analyse chimique de tous les élémens anatomiques,

solides ou fluides, et celle de tous les _produits_ de l'organisme; mais

on peut aisément reconnaître aussi que, si ses usurpations continuaient

à suivre librement leur progression naturelle, elle tendrait à

comprendre bientôt l'étude des plus importans phénomènes relatifs à ce

que Bichat a nommé la _vie organique_, c'est-à-dire, aux fonctions de

nutrition et de sécrétion, seules communes à l'ensemble des corps

vivans, et dans lesquelles le point de vue chimique doit sembler en

effet naturellement prépondérant. La physiologie proprement dite se

trouverait dès lors réduite à l'étude des fonctions de la vie animale,

et à celle des lois du développement de l'être vivant. Or, il est facile

de concevoir combien un dépècement aussi irrationnel de la science

biologique deviendrait funeste à ses progrès; quand même il ne serait

point poussé jusqu'à ces extrêmes conséquences logiques.

Tout bon esprit peut aisément sentir, en effet, que les chimistes, par

la nature de leurs études, sont essentiellement impropres à l'examen

rationnel des importantes questions, soit d'anatomie, soit de

physiologie, végétale ou animale, dont leur science est maintenant

surchargée. Car, quelque haute importance que puissent avoir les

recherches chimiques pour les études biologiques, leur considération

exclusive et isolée doit nécessairement conduire à des vues fort

incomplètes et même erronées, sur un sujet qui n'est susceptible d'être

utilement divisé qu'après avoir été d'abord judicieusement conçu dans

son ensemble total. Sous le rapport anatomique même, on ne saurait

s'étonner que les chimistes méconnaissent continuellement la division

fondamentale, si bien établie par M. de Blainville, entre les vrais

_élémens_ de l'organisme et ses simples _produits_; à plus forte raison,

n'ont-ils, d'ordinaire, aucun égard aux distinctions essentielles entre

les tissus, les parenchymes, et les organes, qu'ils prennent presque

indifféremment les uns pour les autres. Dans l'exécution de chacune de

leurs opérations analytiques, ils ne peuvent ni choisir convenablement

le vrai sujet de leurs recherches, ni diriger son analyse de la manière

la plus propre à la solution des questions biologiques, dont l'esprit

leur est inconnu. Ces inconvéniens généraux, déjà si considérables pour

les études simplement anatomiques, doivent être nécessairement bien plus

prononcés envers les problèmes physiologiques proprement dits, dont les

chimistes, en tant que tels, ne sauraient apprécier les conditions

essentielles, ce qui est la principale cause du peu d'efficacité réelle

de leurs nombreux travaux à cet égard. Quoique les analyses

physiologiques présentent, par leur nature, des difficultés supérieures,

leur imperfection actuelle est certainement fort au-dessous de ce que

permettrait aujourd'hui le développement de la chimie, si l'application

de cette science y était mieux dirigée. Or, cette direction rationnelle

ne peut vraiment résulter ici que de la subordination générale et

nécessaire du point de vue chimique au point de vue physiologique, et,

par conséquent, de l'emploi de la chimie par les physiologistes

eux-mêmes, pour lesquels l'analyse chimique, quoique indispensable, ne

saurait être qu'un simple moyen d'exploration. Nous avons déjà reconnu,

dans le volume précédent, des inconvéniens essentiellement analogues,

mais beaucoup moins prononcés, pour un autre cas d'organisation vicieuse

du travail scientifique, quand il s'est agi de l'application générale de

l'analyse mathématique aux questions de physique. Les remarques

philosophiques présentées alors sur l'indispensable nécessité de

subordonner la considération de l'instrument à celle de l'usage, et de

confier désormais la direction du premier à ceux qui connaissent seuls

suffisamment l'ensemble des conditions du second, peuvent être

maintenant reproduites, avec un immense surcroît de force et

d'importance, attendu la diversité bien plus profonde des deux points de

vue dans le cas actuel. On ne saurait se former aujourd'hui aucune idée

juste de la vraie nature des secours généraux que la biologie doit

emprunter à la chimie, d'après les études irrationnelles et incohérentes

que contient notre chimie organique, et qui ont si faiblement contribué

jusqu'ici aux progrès de la science physiologique, dont elles ont même

concouru plus d'une fois à égarer les recherches en les dénaturant.

Quoique les considérations précédentes suffisent, sans doute, pour

établir, en principe, le vice fondamental inhérent à la confusion

générale instituée par la chimie organique entre les études chimiques et

un certain ordre d'études biologiques, il est indispensable d'indiquer

encore à ce sujet quelques exemples effectifs, soit anatomiques, soit

physiologiques, afin de faire ressortir, d'une manière plus explicite et

plus incontestable, la haute importance directe d'une meilleure

organisation des travaux.

Dans l'ordre anatomique, il est aisé de juger que la plupart des

nombreuses recherches entreprises jusqu'ici à ce sujet par les

chimistes, ont besoin d'être soumises, par les physiologistes, à une

entière révision générale, avant qu'on puisse les appliquer

définitivement à l'étude rationnelle des divers élémens ou produits de

l'organisme, soit solides, soit même fluides. On doit en excepter

toutefois la belle série des travaux de M. Chevreul sur les corps gras,

où cet illustre chimiste, appréciant mieux qu'aucun de ses prédécesseurs

la vraie relation générale entre le point de vue chimique et le point de

vue biologique, a laissé si peu à faire aux physiologistes pour parvenir

à une connaissance vraiment satisfaisante de la graisse, envisagée comme

l'un des principaux élémens de l'organisation animale. Mais, en écartant

cette mémorable exception, on citerait difficilement aujourd'hui une

seule étude importante de chimie organique, susceptible d'être

immédiatement appliquée à la biologie, soit animale, soit même

végétale[18]. Dans l'analyse chimique du sang ou de la sève, et de

presque tous les autres élémens anatomiques, solides ou fluides, un seul

cas, pris au hasard, est ordinairement présenté par les chimistes comme

un type suffisant, sans qu'ils aient compris l'importance de soumettre

leur opération à un indispensable examen comparatif, non-seulement

suivant chaque espèce d'organisme envisagée à l'état normal, mais aussi

selon le degré de développement de l'être vivant, son sexe, son

tempérament, son mode d'alimentation, le système de ses conditions

extérieures d'existences, etc., et beaucoup d'autres modifications que

les physiologistes peuvent seuls judicieusement apprécier[19]. Aussi de

semblables analyses ne correspondent-elles réellement à rien en

anatomie, si ce n'est au seul cas précis qui a été considéré, et que le

chimiste a d'ailleurs négligé presque toujours de caractériser

suffisamment. En même temps, une telle manière de procéder détermine

naturellement, entre les différens chimistes, des divergences

inévitables, par la diversité des types qu'ils ont choisis, sans que les

discussions qui en résultent soient, le plus souvent, d'aucune utilité

scientifique, vu la tendance trop ordinaire des chimistes à attribuer

ces discordances apparentes aux divers moyens analytiques employés, au

lieu d'y voir l'irrécusable confirmation des variations générales que la

physiologie eût annoncées d'avance. Il en est essentiellement de même à

l'égard des produits, d'abord sécrétés, ensuite excrétés, tels que

l'urine, la bile, etc., où les parties de l'organisme dans lesquelles le

produit a été recueilli, et les modifications qu'il a pu y éprouver par

un séjour plus ou moins prolongé après sa production, viennent encore

compliquer toutes les considérations précédentes, sans que les chimistes

s'enquièrent ordinairement davantage des uns que des autres. Aussi

toutes ces analyses, quoique fréquemment renouvelées, sont-elles,

jusqu'ici, incohérentes entre elles, et radicalement insuffisantes.

[Note 18: On doit, toutefois, signaler encore a ce

sujet, dans les études plus spéciales, la belle observation

du même M. Chevreul sur la transformation du tissu fibreux

proprement dit en tissu jaune élastique, par sa combinaison

avec l'eau en certaines proportions déterminées, en-deçà et

au-delà desquelles l'élasticité cesse également, pour

reparaître aussitôt que cette condition est de nouveau

remplie. Cette expérience capitale comporte, évidemment, un

usage direct et très important dans la science

physiologique, ou plutôt elle appartient réellement à la

biologie et non à la chimie.]

[Note 19: Cette considération est encore plus frappante

pour les cas pathologiques, où la comparaison doit, en

outre, être directement faite entre l'état normal et les

divers états anormaux. On a pu voir, par exemple, il y a une

quinzaine d'années, dans les recueils chimiques, un mémoire,

d'ailleurs chimiquement assez remarquable, vaguement

intitulé: _Analyse du sang d'un malade_, où l'on se

proposait d'étudier l'altération survenue dans la

composition du sang, sans avoir aucunement défini la nature

de la maladie, et, à plus forte raison, l'organisation du

malade. Ni l'auteur du mémoire, ni le rapporteur, n'avait

seulement remarqué une aussi étrange omission. Je ne cite un

tel exemple que comme offrant, d'une manière plus prononcée,

un caractère commun à presque tous les travaux ordinaires de

chimie vitale.]

En considérant spécialement les cas d'anatomie végétale, M. Raspail,

dans ces derniers temps, s'est élevé, à ce sujet, avec une juste

énergie, contre la facilité, en quelque sorte scandaleuse, de la plupart

de ceux qui cultivent aujourd'hui la chimie organique, à multiplier

presque indéfiniment les principes organiques, et surtout les alcalis

végétaux, depuis la découverte remarquable de M. Sertuerner, d'après les

caractères les plus frivoles, fondés sur les études les moins

rationnelles. M. Raspail a judicieusement démontré que cette prétention

d'envisager comme radicalement distinctes un grand nombre de ces

substances, tenait, le plus souvent, à ce que les chimistes n'avaient

point eu convenablement égard aux divers degrés successifs d'élaboration

d'un même principe immédiat dans le développement général de la

végétation, ou, plus grossièrement encore, à la confusion des matières

proposées avec leurs enveloppes anatomiques. Il ne m'appartient pas

d'examiner maintenant jusqu'à quel point cet habile naturaliste a pu

exagérer sa manière de voir dans les différens cas particuliers, surtout

en ce qui concerne l'importance des analyses microscopiques, dont

l'introduction constitue, d'ailleurs, une utile innovation générale.

Mais, la trop faible attention ordinairement accordée jusqu'ici à ses

vues systématiques, me fait un devoir de signaler l'heureuse influence

qu'elles doivent exercer sur le perfectionnement fondamental de la

chimie organique. Personne n'a encore aussi profondément senti que M.

Raspail la nécessité d'y subordonner le point de vue chimique au point

de vue physiologique, et personne n'a aussi bien satisfait, ce me

semble, aux conditions générales qu'exige la stricte observance

habituelle d'une telle relation. Toutefois, en considérant son ouvrage

sous l'aspect le plus philosophique, je suis convaincu que lui-même a

trop cédé, à son insu, à l'influence ordinaire de notre éducation

chimique, en concevant l'entreprise, radicalement vaine à mes yeux, de

systématiser la chimie organique, qui doit, au contraire,

irrévocablement disparaître comme corps de doctrine distinct; tandis que

M. Raspail eût été si apte à fondre convenablement, dans l'ensemble de

la biologie, sa portion vraiment physiologique de la chimie organique,

dont il a continué à maintenir essentiellement l'irrationnelle

constitution.

Les recherches entreprises jusqu'ici pour analyser, sous le rapport

chimique, les principaux phénomènes de la vie organique, sont encore

plus propres que les questions d'un ordre purement anatomique à

manifester clairement le vice fondamental d'une telle institution des

travaux scientifiques, en faisant mieux ressortir l'inaptitude

nécessaire des chimistes à des études naturellement réservées aux seuls

physiologistes. Aucune des nombreuses tentatives déjà essayées à ce

sujet n'a pu finalement aboutir à fixer solidement, en biologie, aucun

point de doctrine général, et n'a réellement fourni que de simples

matériaux, dont les physiologistes ne sauraient tirer une véritable

utilité sans les avoir préalablement soumis à une nouvelle élaboration,

sous l'influence prépondérante des considérations vitales. Je dois me

borner ici à en indiquer les exemples les plus remarquables.

Les belles expériences de Priestley, de Sennebier, de Saussure, etc.,

relativement à l'action chimique mutuelle des végétaux et de l'air

atmosphérique, ont eu, sans doute, une importance capitale, par la

lumière positive qu'elles ont commencé à répandre sur l'ensemble de

l'économie végétale, jusqu'alors presque inintelligible. Mais les

études postérieures n'en ont pas moins constaté clairement que cette

grande recherche ne saurait être réductible à l'état de simplicité

naturellement supposé par les chimistes, qui avaient isolément analysé

une seule partie du phénomène général de la végétation. L'absorption de

l'acide carbonique et l'exhalation de l'oxigène, quoique très

importantes à considérer dans l'action des feuilles, ne constituent

qu'un seul aspect du double mouvement vital, et ne peuvent être

convenablement appréciées qu'après avoir d'abord conçu l'ensemble de ce

mouvement, du point de vue physiologique proprement dit. Cette action

générale étant partiellement compensée, à d'autres égards, par l'action

exactement inverse que produisent la germination des semences, la

maturation des fruits, etc., et même le simple passage de la lumière à

l'obscurité quant aux feuilles, elle ne peut nullement suffire, soit à

expliquer la composition élémentaire des substances végétales, soit

surtout à déterminer le genre d'altération que l'air atmosphérique

éprouve réellement par l'influence de la végétation. De tels travaux ne

sauraient être envisagés que comme ayant mis en évidence la véritable

nature du problème, en offrant quelques matériaux indispensables à sa

solution future, dans la recherche de laquelle les physiologistes

peuvent seuls employer convenablement les notions et les moyens

chimiques. Mais, quoiqu'il en soit, c'est surtout dans l'analyse des

phénomènes plus compliqués de la physiologie animale, que l'insuffisance

radicale des études instituées par les chimistes doit incontestablement

ressortir.

On peut citer éminemment, à cet égard, l'examen général des phénomènes

chimiques de la respiration, envisagés surtout dans les animaux

supérieurs, où, malgré de nombreuses observations, aucun point fixe

n'est encore réellement établi. Dès l'origine de la chimie moderne, il

semblait que l'absorption pulmonaire de l'oxigène atmosphérique et sa

transformation en acide carbonique devaient suffire à l'explication

générale du grand phénomène de la conversion du sang veineux en sang

artériel. Mais, si une telle action constitue certainement une partie

indispensable du phénomène, on a fini par reconnaître que la fonction

est beaucoup plus compliquée que les chimistes ne pouvaient le présumer

d'abord. L'ensemble de leurs travaux à ce sujet présente jusqu'ici les

conclusions les plus contradictoires sur presque toutes les questions

qui s'y rapportent. On ignore, par exemple, si la quantité d'acide

carbonique formée correspond réellement à la quantité d'oxigène

absorbée, ou si elle est, au contraire, supérieure ou inférieure. La

simple différence générale entre l'air inspiré et l'air expiré, qui

constitue évidemment le premier point à éclaircir, n'est point encore, à

beaucoup près, positivement établie. C'est ainsi, entre autres lacunes,

que les diverses analyses laissent une incertitude totale sur la

participation de l'azote atmosphérique, dont la quantité paraît à

ceux-ci augmentée, à ceux-là diminuée, et à d'autres identique, après

l'accomplissement du phénomène. On conçoit que les divergences doivent

être encore plus prononcées relativement à l'appréciation beaucoup plus

difficile des changemens qu'éprouve la composition du sang, et qui ne

sauraient se réduire à une simple décarbonisation. Cette question

fondamentale est extrêmement propre à caractériser la confiance naïve

avec laquelle les chimistes sont naturellement disposés à aborder les

sujets physiologiques, sans avoir aucunement mesuré ni même soupçonné

les difficultés variées qui leur sont inhérentes. Il est ici pleinement

évident que les analyses chimiques les plus soignées doivent être

essentiellement infructueuses, tant qu'elles ne sont point dirigées

d'abord d'après un juste aperçu physiologique de l'ensemble du

phénomène, et modifiées ensuite par une exacte connaissance des limites

générales de variations normales dont il est nécessairement

susceptible, à divers titres déterminés, et sous chacun de ses aspects

principaux. Or, les physiologistes sont évidemment seuls compétens, en

général, pour procéder ainsi.

L'étude de la chaleur animale donne lieu à des remarques aussi

clairement décisives, si même l'inaptitude des chimistes et des

physiciens n'y est encore mieux manifestée. D'après les premières

découvertes de la chimie moderne, ce grand phénomène a d'abord paru

devoir être suffisamment expliqué par le dégagement de chaleur

correspondant à la décarbonisation du sang dans l'appareil pulmonaire,

que les chimistes envisageaient comme le foyer d'une véritable

combustion. Mais une considération plus complète et plus approfondie du

sujet a bientôt prouvé aux physiologistes l'extrême insuffisance d'un

tel aperçu partiel, pour satisfaire aux conditions essentielles du

problème, même en se bornant au cas normal, et, à plus forte raison,

dans les divers cas pathologiques. Quoiqu'il existe encore, à cet égard,

une grande incertitude sur la vraie coopération de l'influence

pulmonaire, il est du moins bien constaté désormais que cette action ne

doit pas seule être envisagée dans l'analyse fondamentale d'un phénomène

auquel, par sa nature, toutes les fonctions vitales doivent

nécessairement concourir plus ou moins. Il y a même lieu de penser

aujourd'hui, en opposition directe à l'opinion des chimistes, que la

respiration, loin de participer à la production normale de la chaleur

animale, constitue, en général, au contraire, une source constante et

nécessaire de ce refroidissement. Sans doute les phénomènes chimiques

incessamment déterminés par le mouvement vital doivent être pris en

considération dans l'étude de la chaleur animale. Mais leur influence,

qui se combine avec beaucoup d'autres, surtout dans les organismes

supérieurs, ne peut être bien appréciée que par les physiologistes,

seuls aptes à saisir l'ensemble d'un tel sujet.

On peut faire des remarques essentiellement analogues sur la digestion,

les sécrétions, et toutes les autres fonctions chimiques relatives à la

vie organique. Il sera toujours facile de vérifier que les études

entreprises jusqu'ici par les chimistes sur ces divers sujets ont été

constamment mal conçues et mal dirigées, et que cette vicieuse

institution provient principalement de n'avoir pas subordonné le point

de vue chimique au point de vue physiologique. Quand cette relation, que

les physiologistes peuvent seuls bien comprendre, aura été enfin

convenablement établie, il deviendra indispensable de soumettre tous les

travaux antérieurs à une entière révision préalable, sans laquelle ils

ne pourraient être définitivement employés dans la formation d'aucune

doctrine positive. À l'égard des sujets de ce genre qui n'ont pas été

abordés jusqu'à présent, la combinaison rationnelle du point de vue

chimique avec le point de vue physiologique pourra y être instituée sans

obstacles préliminaires, quoique elle n'y soit pas moins nécessaire. Il

me suffit d'indiquer ici, comme dernier exemple, un seul de ces nouveaux

cas, relatif à l'importante question, encore essentiellement intacte, de

l'harmonie générale entre la composition chimique des corps vivans et

celle de l'ensemble de leurs alimens, ce qui constitue un des principaux

aspects de l'état vital.

Il est évident, en principe, que tout corps vivant, quelle qu'ait pu

être son origine, doit se trouver, à la longue, nécessairement composé

des divers élémens chimiques propres aux différentes substances,

solides, liquides, ou gazeuses, dont il se nourrit habituellement,

puisque, d'une part, le mouvement vital assujettit ses parties à une

rénovation continue, et que, d'une autre, on ne pourrait, sans

absurdité, le supposer, comme l'ont pensé certains physiologistes

métaphysiciens, capable de produire spontanément aucun véritable

élément. Quand on se borne à établir cette comparaison d'une manière

très générale, elle ne présente aucune difficulté essentielle. On doit

même remarquer, avec quelque intérêt, que cette considération aurait pu

conduire à deviner, pour ainsi dire, la nature générale des élémens

principaux des corps vivans. Car, les animaux se nourrissent, en premier

lieu, de végétaux, ou d'autres animaux, soumis eux-mêmes à une

alimentation végétale; et, en second lieu, d'air et d'eau, qui

constituent d'ailleurs la base essentielle de la nutrition des plantes:

le monde organique ne pourrait donc évidemment comporter, en général,

d'autres élémens chimiques que ceux fournis par la décomposition de

l'air et par celle de l'eau. Ainsi, aussitôt que ces deux fluides ont

été exactement analysés, les physiologistes auraient pu prévoir, en

quelque sorte, que les substances animales et végétales doivent être

essentiellement composées d'oxigène, d'hydrogène, d'azote et de carbone,

comme la chimie l'enseigna bientôt. Une telle prévision eût été, il est

vrai, extrêmement imparfaite, puisque cette vue générale ne pouvait

nullement indiquer la différence fondamentale entre la composition des

matières animales et celle des matières végétales, ni surtout pourquoi

ces dernières contiennent, le plus souvent, tant de carbone et si peu

d'azote. Mais ce premier aperçu, quoiqu'il commence à manifester la

difficulté du problème, constate néanmoins la possibilité d'établir,

avec plus ou moins de précision, cette harmonie générale.

Il n'en est plus ainsi dès qu'on veut poursuivre, d'une manière un peu

détaillée, une telle comparaison, qui engendre aussitôt une multitude

d'objections importantes, jusqu'à présent insolubles. La plus capitale

consiste en ce que l'azote paraît être tout aussi abondant dans les

tissus des animaux herbivores que dans ceux des carnassiers, quoique les

alimens solides des premiers en soient presque entièrement privés. M.

Berzélius a indiqué, comme propre à résoudre cette grande difficulté,

son opinion particulière sur la nature de l'azote, qui, à ses yeux, ne

constitue point un véritable élément, mais une sorte d'oxide métallique.

Cette hypothèse ne saurait évidemment suffire à l'explication du

phénomène, à moins d'admettre, ce qui répugnerait justement à tous les

chimistes et à M. Berzélius lui-même, que le prétendu radical de cet

oxide se retrouve aussi dans l'hydrogène ou dans le carbone. L'opinion

proposée par M. Raspail, suivant laquelle l'azote serait, en quelque

sorte, adventice dans toutes les matières animales, qui ne

contiendraient jamais cet élément qu'à l'état ammoniacal, ne remplirait

pas mieux cette condition essentielle, puisqu'elle n'éclaircirait pas

davantage l'origine de l'azote. Cette opinion semble d'ailleurs

jusqu'ici tout-à-fait hasardée, et reposer uniquement sur une vague

hypothèse générale, relative à la prétendue unité de composition

chimique du monde organique. La difficulté subsiste donc encore, dans

toute sa force primitive. Quoique l'ensemble du mouvement vital ait été

jusqu'à présent très peu considéré sous cet aspect, il offre néanmoins

une foule de cas analogues, plus ou moins prononcés, où l'on ne sait

nullement expliquer la composition chimique des élémens anatomiques par

celle des substances extérieures qui en constituent cependant l'origine

incontestable. Telle est, par exemple, la question essentielle relative

à la présence constante du carbonate et surtout du phosphate de chaux

dans le tissu osseux, quoique la nature de l'ensemble des alimens ne

paraisse presque jamais pouvoir donner lieu à la formation de ces deux

sels.

Ce système de recherches, envisagé dans toute son immensité, constitue

certainement une des questions générales les plus importantes que puisse

faire naître l'étude chimique de la vie. Or, ici, l'incompétence

nécessaire des chimistes devient tellement évidente, que l'impossibilité

de réunir un tel sujet à ce qu'on nomme la chimie organique ne saurait

être, un seul instant, contestée, et aussi personne ne l'a-t-il jamais

mise en doute. Quel succès réel pourrait-on espérer, à cet égard, de

tout travail qui ne serait pas fondé sur une intime combinaison

rationnelle du point de vue chimique avec le point de vue physiologique?

Non-seulement les questions chimiques sont alors toujours posées

nécessairement, et sans cesse modifiées, d'après des considérations

biologiques; mais l'usage prépondérant de celles-ci est, en outre,

évidemment indispensable pour diriger à chaque instant l'emploi

judicieux des moyens chimiques et la saine interprétation des résultats

qu'ils fournissent. Aussi doit-on penser que, si cette vaste étude est

jusqu'ici à peine ébauchée, cela ne tient point uniquement à sa haute

difficulté fondamentale, mais encore à cette vicieuse organisation des

travaux scientifiques, relativement à toutes les questions de

physiologie chimique, qui abandonne aux chimistes un ordre de recherches

expressément destiné, par sa nature, aux seuls biologistes, et que

ceux-ci ne sauraient trop promptement s'approprier désormais, après

avoir convenablement rempli les conditions nécessaires. Du reste, cette

conclusion générale doit se reproduire spontanément, sous un nouvel

aspect, dans la seconde partie de ce volume.

L'ensemble de la discussion précédente suffit pour démontrer, d'une

manière irrécusable, soit d'après des motifs généraux, soit par des

vérifications spéciales, combien l'irrationnelle constitution de la

chimie organique actuelle est profondément nuisible aux diverses études

qui s'y trouvent rassemblées, d'abord sous le point de vue chimique, et

surtout sous le point de vue physiologique. On doit donc tendre

désormais à détruire irrévocablement cet assemblage hétérogène et

purement factice, pour en réunir les différentes parties, suivant leur

nature respective, les unes à la chimie proprement dite, les autres à la

biologie.

Ceux qui ne verraient, dans une telle opération philosophique, qu'une

simple transposition de sujets, en quelque sorte indifférente,

témoigneraient ainsi un sentiment très imparfait de l'importance des

méthodes rationnelles, et de l'harmonie nécessaire entre la nature des

questions scientifiques et l'ensemble des conditions indispensables à

leur étude. C'est surtout pour prévenir une semblable erreur, trop

commune aujourd'hui, que j'ai cru devoir insister sur ce point

essentiel, de manière à caractériser les graves inconvéniens qui

résultent si clairement de l'organisation scientifique actuelle. Quand

les sciences sont vaguement classées, comme il arrive le plus souvent,

d'après des principes arbitraires, les transpositions de l'une à l'autre

peuvent être conçues sans entraîner aucun dérangement important dans

l'économie réelle de la philosophie naturelle. Mais, il n'en saurait

être ainsi lorsque la hiérarchie des sciences a été directement fondée

sur la comparaison rationnelle des différens ordres de phénomènes, de

façon à correspondre à l'ensemble du développement positif de notre

intelligence, comme je me suis toujours efforcé de le faire dans cet

ouvrage. Alors, les questions d'attribution scientifique deviennent, au

contraire, pour chaque étude, les plus capitales qu'on puisse concevoir,

puisque leur solution détermine aussitôt l'esprit général des recherches

et la nature des moyens employés, et exerce par là, sur tous les progrès

effectifs, une influence principale et nécessaire.

Il nous reste maintenant à examiner directement le principe général qui

devra présider à la démolition rationnelle de la chimie organique,

c'est-à-dire, à la répartition judicieuse de ses différentes portions

entre la chimie et la physiologie. Les diverses considérations déjà

indiqués dans cette leçon permettent d'établir aisément cette

distinction fondamentale.

Tout se réduit, en effet, pour cela, comme je l'ai annoncé dans

l'avant-dernière leçon, à la séparation essentielle entre l'état de mort

et l'état de vie, ou, ce qui revient à peu près au même sous le point

de vue actuel, entre la stabilité et l'instabilité des combinaisons

proposées, soumises à l'influence des agens ordinaires. Parmi les divers

composés indistinctement réunis aujourd'hui sous la vague dénomination

d'organiques, les uns ne doivent leur existence qu'au mouvement vital,

ils sont assujettis à des variations continuelles, et constituent

presque toujours de simples mélanges: ceux-là ne sauraient appartenir à

la chimie, et ils rentrent dans le domaine de la biologie, soit

statique, soit dynamique, suivant qu'on étudie ou leur état fixe, ou la

succession vitale de leurs changemens réguliers; tels sont, par exemple,

le sang, la lymphe, la graisse, etc. Les autres, au contraire, qui

forment les principes les plus immédiats des premiers, sont des

substances essentiellement mortes, susceptibles d'une permanence

remarquable, et présentant tous les caractères de véritables

combinaisons, indépendantes de la vie: ceux-ci ont évidemment leur place

naturelle dans le système général de la science chimique, entre les

substances d'origine inorganique, dont ils ne diffèrent réellement sous

aucun rapport important; les acides organiques, l'alcool, l'albumine,

l'urée, etc., en offrent des exemples incontestables.

Ce second ordre de substances devrait seul composer le vrai domaine de

la chimie organique, s'il pouvait exister aucun motif rationnel de

séparer leur étude de celle de leurs divers analogues inorganiques, et

si une semblable disposition n'avait point, en réalité, pour les uns et

pour les autres, les plus graves inconvéniens scientifiques, comme je

l'ai précédemment établi. Que la connaissance approfondie de telles

combinaisons doive constituer un préliminaire spécialement indispensable

à l'examen chimique des phénomènes vitaux, cela ne saurait être douteux;

mais une telle propriété ne peut donner à cette partie de la chimie

aucun droit particulier à la qualification exclusive d'_organique_:

autrement, on serait conduit à reconnaître le même caractère dans la

théorie de l'oxigène, de l'hydrogène, du carbone et de l'azote (qui

sont, au moins, tout aussi directement nécessaires à cet égard), et même

dans l'étude de beaucoup d'autres substances acides, alcalines ou

salines, sans lesquelles l'anatomie et la physiologie chimiques seraient

essentiellement inintelligibles. Quant aux phénomènes chimiques vraiment

communs à tous les divers composés de cette classe, par suite de

l'identité nécessaire de leurs élémens principaux, il importe

certainement de les faire ressortir avec soin. Les plus généraux et les

plus essentiels d'entre ces phénomènes constituent aujourd'hui la

théorie, si intéressante et si imparfaite encore, des différentes

espèces de fermentation. Mais la considération de ces propriétés

communes n'est point, en elle-même, d'un autre ordre que celle qui

résulte du même motif fondamental envers beaucoup d'autres composés,

purement inorganiques. On ne saurait en déduire, sans exagération, la

nécessité rationnelle de réunir, par cela seul, l'ensemble de ces

substances en une même catégorie générale, isolée de tout le reste du

système chimique. Cette analogie devra seulement être judicieusement

pesée plus tard, en concurrence avec toute autre analogie réelle, qui

pourra se trouver, ou supérieure, ou inférieure, lorsqu'il s'agira

d'établir directement la classification naturelle des études chimiques,

sans qu'on puisse aujourd'hui nullement prescrire d'avance, à cet égard,

le résultat final d'une telle discussion. La propriété de fermenter,

quelque grande que soit son importance effective, n'a pas, sans doute,

une plus haute valeur scientifique que la propriété de brûler, et ne

saurait constituer davantage un attribut caractéristique, ni un titre

prépondérant et exclusif de classification. Néanmoins, il est bien

reconnu aujourd'hui qu'on avait d'abord accordé une influence exagérée à

la considération du phénomène de la combustion, dans l'ensemble des

substances inorganiques. Pourquoi n'en serait-il point de même

aujourd'hui, envers les substances dites organiques, pour le phénomène

de la fermentation, ou pour toute autre propriété commune? Il y aurait

donc une vaine présomption à vouloir assigner, dès à présent, la vraie

position définitive de ces derniers composés dans le système rationnel

de la science chimique: une telle question serait évidemment prématurée.

Mais, nous pouvons affirmer, avec une pleine sécurité, que, dans ce

système, ces diverses combinaisons seront nécessairement plus ou moins

séparées les unes des autres, et intercalées parmi les combinaisons

dites inorganiques. Or, il n'en faut pas davantage pour décider

irrévocablement la question qui constitue le principal objet de la leçon

actuelle, quant au maintien ou à la suppression de la chimie organique

comme un corps de doctrine distinct.

Le principe que je viens de poser ne peut laisser aucune difficulté

essentielle pour distinguer exactement ce qui, dans cet ensemble

artificiel, doit être incorporé à la chimie proprement dite, en

réservant l'examen ultérieur du mode d'incorporation; et ce qui, au

contraire, doit être enfin ressaisi par les physiologistes comme

vraiment relatif à l'étude de la vie. Au reste, ce principe n'étant

nullement arbitraire, les conséquences naturelles de son application à

chaque cas particulier dissiperaient nécessairement toute incertitude,

s'il pouvait en exister encore. Car, il suffirait de se demander si

l'examen scientifique de la question proposée peut être effectué, d'une

manière satisfaisante, par le seul emploi des connaissances chimiques,

ou bien s'il exige aussi le concours indispensable des considérations

biologiques. D'après une telle alternative, aucun bon esprit ne pourrait

plus hésiter sur le vrai classement de chaque sujet de recherches. On a

droit de s'étonner, par exemple, que la nécessité, bien reconnue

aujourd'hui par tous les chimistes, d'introduire, dans leurs traités de

chimie organique, diverses notions de physiologie végétale et animale

(ordinairement, il est vrai, très vagues ou très superficielles), ne les

ait point éclairés sur la confusion fondamentale de deux ordres d'idées

hétérogènes, qui caractérise cette partie du système actuel de leurs

études.

Il serait contraire à la nature de cet ouvrage d'examiner ici aucun

usage spécial de ce principe d'attribution scientifique, que j'ai dû me

borner à formuler nettement après l'avoir sommairement motivé.

Toutefois, en considérant l'ensemble de ses applications, il convient

de remarquer que, dans ce dépècement total de la chimie organique

actuelle au profit de la chimie proprement dite et de la biologie, ses

deux parties essentielles, relatives, l'une à l'étude des substances

végétales, l'autre à celle des substances animales, devront, par leur

nature, se répartir très inégalement entre ces deux sciences

fondamentales. La première, en effet, fournira nécessairement davantage

à la chimie, et la seconde à la biologie.

Un premier aperçu pourrait faire penser que la différence doit plutôt

exister en sens inverse, car l'importance proportionnelle des

considérations chimiques est réellement plus grande à l'égard des

végétaux vivans qu'envers les animaux, pour lesquels, après qu'on a

dépassé les rangs très inférieurs de la hiérarchie zoologique, les

fonctions chimiques, quoique constituant toujours la base indispensable

de leur vie, deviennent subordonnées à un ordre supérieur de nouvelles

actions vitales. Mais, néanmoins, en vertu du degré plus élevé

d'élaboration vitale que reçoit la matière dans l'organisme animal,

comparé à l'organisme végétal, il demeure incontestable que la partie

chimique de la physiologie animale présente beaucoup plus d'étendue et

de complication que celle qui correspond à la physiologie végétale, où

manque, par exemple, toute l'importante série des phénomènes de la

digestion, où aussi l'assimilation et les sécrétions sont,

comparativement, très simplifiées. La seule inspection générale d'un

traité quelconque de chimie organique, permet de vérifier aisément que

les questions de nature évidemment physiologique, se trouvent, en effet,

bien plus multipliées dans la chimie animale que dans la chimie

végétale. C'est l'inverse, au contraire, quant aux questions dont la

nature est vraiment chimique. À raison même de cette élaboration vitale

plus profonde, et du nombre supérieur de leurs élémens, les substances

animales proprement dites doivent être, en général, beaucoup moins

stables que la plupart des substances végétales; rarement peuvent-elles

persister en dehors de l'organisme; et, en même temps, les nouveaux

principes immédiats qui leur appartiennent exclusivement sont si peu

nombreux que leur existence a pu être mise directement en question. La

végétation constitue évidemment la principale source des vrais composés

organiques, que l'organisme animal ne fait le plus souvent qu'emprunter

à l'organisme végétal, en les modifiant, plus ou moins, soit par leurs

combinaisons mutuelles, soit par de nouvelles influences extérieures.

Ainsi, le domaine rationnel de la science chimique doit être

nécessairement bien plus augmenté par l'étude des substances végétales

que par celle des substances animales. Telles sont les principales

remarques philosophiques auxquelles puisse donner lieu ici l'application

générale de la règle fondamentale de répartition que j'ai proposée, et

dont une semblable comparaison m'a paru propre à rendre plus sensible le

caractère essentiel.

La nécessité d'assujettir à la loi du dualisme les composés organiques

dont l'étude doit être définitivement incorporée au système général de

la science chimique, a été assez hautement constatée, sous les rapports

les plus importans, dans la suite des leçons précédentes, pour que je

sois entièrement dispensé de revenir ici, d'une manière spéciale, sur

cette grande question de philosophie chimique. Je crois, néanmoins,

convenable d'indiquer, en dernier lieu, un nouvel aspect, plus

particulier, sous lequel une telle conception peut contribuer au

perfectionnement des théories chimiques, en établissant une harmonie

plus satisfaisante entre la composition des diverses substances

organiques et l'ensemble de leurs propriétés caractéristiques.

En considérant ces substances comme ternaires ou quaternaires,

l'identité de leurs trois ou quatre élémens essentiels ne permet

d'expliquer leur multiplicité très variée que par la seule diversité

des proportions de leurs principes constituans. J'ai examiné ailleurs la

difficulté fondamentale qui en résulte pour l'entière généralisation de

la doctrine des proportions définies, et j'ai fait connaître le moyen

principal d'y remédier. Mais, ici, en poursuivant, sous un autre point

de vue, les conséquences d'une telle conception, je dois faire remarquer

que, dans un grand nombre de cas, elle conduit à expliquer des

différences très prononcées entre deux substances organiques par une

très faible inégalité de leurs compositions numériques, de manière à

choquer souvent l'ensemble des analogies chimiques. Il y a plus même.

Outre cette insuffisante harmonie, la chimie organique offre déjà

quelques exemples irrécusables, qui paraissent tendre aujourd'hui à se

multiplier beaucoup, où l'on ne peut saisir aucune différence réelle de

composition entre deux substances, qu'une exacte comparaison de leurs

principales propriétés ne permet d'ailleurs nullement de regarder comme

identiques: tels sont, entre autres, le sucre et la gomme. La manière

actuelle de philosopher entraîne nécessairement les chimistes à supposer

une très légère inégalité de composition numérique, dont leurs moyens

analytiques ne sauraient être assez précis pour constater l'existence

réelle. Un tel expédient, quoique très naturel, ne fait, tout au plus,

que reculer la difficulté sans la résoudre; et il est, en lui-même,

directement contraire à l'esprit général de la vraie philosophie

chimique, qui prescrit évidemment de proportionner toujours la

différence de composition au degré de diversité des principaux

phénomènes. Or, on peut aisément concevoir que la dualisation des

composés organiques tend à dissiper entièrement cet ordre important

d'anomalies. Car, en distinguant convenablement l'analyse immédiate de

l'analyse élémentaire, le dualisme chimique permet de résoudre

directement, de la manière la plus naturelle, le paradoxe général de la

diversité réelle de deux substances composées des mêmes élémens, unis

suivant les mêmes proportions. En effet, ces substances isomères

différeraient alors par leurs analyses immédiates, quoique, dans

l'analyse élémentaire, elles eussent fourni des résultats parfaitement

identiques, ce qu'il est très facile de concilier, en procédant à peu

près comme je l'ai fait dans l'avant-dernière leçon pour la loi des

proportions définies. Les chimistes ont déjà remarqué, par exemple, dans

une tout autre intention, la possibilité de représenter exactement la

composition numérique de l'alcool, ou de l'éther, etc., d'après

plusieurs formules binaires, radicalement distinctes les unes des

autres, et néanmoins finalement équivalentes quant à l'analyse

élémentaire, en combinant, tantôt le gaz oléfiant avec l'eau, tantôt

l'hydrogène carboné avec l'acide carbonique ou avec le deutoxide

d'hydrogène, etc. Or, si ces combinaisons fictives devenaient jamais

susceptibles de réalisation, elles donneraient évidemment lieu à des

substances très distinctes, qui pourraient même différer beaucoup par

l'ensemble de leurs propriétés chimiques, et qui cependant

coïncideraient par leur composition élémentaire. Parmi les composés

purement inorganiques, et bien dualisés aujourd'hui, on conçoit, par

exemple, que le sulfite formé par un métal au plus haut degré

d'oxidation, pourrait produire, à l'analyse finale, des résultats

absolument identiques à ceux que fournirait le sulfate du même métal

moins oxidé, sans que personne eût néanmoins la pensée de confondre ces

deux composés. Il suffirait donc de transporter le même esprit dans

l'étude des combinaisons organiques, par l'établissement d'un dualisme

universel, pour dissiper aussitôt toutes ces anomalies paradoxales. Les

considérations indiquées dans la trente-septième leçon sont très propres

à faire ressortir toute la fécondité nécessaire de cette nouvelle

ressource générale, qui se trouve ainsi pouvoir être heureusement

préparée avant que les cas d'isomérie soient encore devenus très

fréquens.

Tel est l'ensemble des considérations générales que je devais signaler,

dans cette leçon, pour compléter l'appréciation philosophique du corps

de doctrine radicalement hétérogène que forme aujourd'hui la chimie

organique. On ne peut plus tarder à reconnaître ainsi que le maintien

irréfléchi de cette conception vicieuse constitue directement un

obstacle insurmontable à toute systématisation vraiment rationnelle de

la science chimique. Les physiologistes surtout seront, sans doute,

bientôt disposés à sentir convenablement combien l'abandon inexcusable

d'une partie fondamentale de leurs attributions entre les mains des

chimistes, nécessairement plus ou moins incompétens, est profondément

nuisible au progrès général de la science biologique. D'après le

principe que j'ai établi, la répartition judicieuse de la chimie

organique entre la chimie et la biologie ne peut donner lieu à aucune

grande difficulté scientifique. Enfin, le dualisme systématique permet

d'établir une uniformité fondamentale dans l'étude chimique de tous les

composés, sans acception d'origine organique ou inorganique, en même

temps qu'il fournit le moyen général de les ramener tous aux mêmes lois

essentielles de composition numérique, et qu'il conduit aussi à

instituer partout une exacte harmonie naturelle entre la composition des

substances et l'ensemble de leurs caractères.

Par la suite des leçons déjà contenues dans ce volume, je me suis

efforcé de caractériser avec exactitude le véritable esprit général de

la science chimique, successivement envisagée sous tous les points de

vue philosophiques que comporte son état actuel, en dirigeant cet examen

de manière à faire bien ressortir les principales conditions

indispensables à son perfectionnement essentiel, qui doit bien moins

consister désormais en une vaine surabondance de nouveaux matériaux que

dans la systématisation rationnelle des connaissances déjà acquises, la

chimie étant aujourd'hui aussi riche en détails qu'elle est

imparfaitement constituée comme science fondamentale. Deux pensées

prépondérantes, distinctes, mais intimement liées, ont dominé l'ensemble

de ce travail sur la philosophie chimique: la fusion de toutes les

études chimiques, préalablement bien circonscrites d'après la nature de

la science, en un seul corps de doctrine homogène; la réduction

universelle de toutes les combinaisons quelconques à la conception

indispensable d'un dualisme toujours facultatif. Je me suis surtout

attaché à présenter ces deux conditions corrélatives comme strictement

nécessaires pour la constitution définitive de la science chimique, avec

le caractère qui lui est propre et le genre de consistance que comporte

sa nature. L'application directe d'une telle conception philosophique à

la seule partie des études chimiques qui manifeste réellement

aujourd'hui une rationnalité positive, a dû mettre hors de doute son

opportunité générale, en montrant son aptitude spontanée à résoudre

complétement les anomalies fondamentales de la chimie numérique. Ainsi,

cet examen de la philosophie chimique, outre qu'il constitue un élément

indispensable de mon système général de philosophie positive, pourra

contribuer immédiatement au progrès futur de la science chimique, s'il

parvient à fixer convenablement l'attention des esprits spéciaux.

Cette nouvelle partie fondamentale de la grande opération philosophique

que j'ai osé entreprendre complète l'appréciation de l'ensemble de la

philosophie naturelle, en ce qui concerne les phénomènes universels, ou

inorganiques. Je dois maintenant procéder à l'examen d'un ordre de

phénomènes beaucoup plus compliqué, dont l'étude rationnelle,

nécessairement encore plus imparfaite, est jusqu'ici à peine organisée,

et qui, néanmoins, malgré leur spécialité, donnent lieu à la partie la

plus indispensable de la philosophie naturelle, celle dont l'homme, et

ensuite la société, constituent directement l'objet principal, et sans

laquelle, par cela même, aucune conception positive, d'une nature

quelconque, ne saurait être rigoureusement complète; ce qui la lie

intimement au développement fondamental de notre intelligence dans

toutes les directions possibles.

Cours de philosophie positive. (3/6) · 第 8 / 18 题