ensuite dans une auréole de gloire.
ESPRITS.
Débattez-vous cependant sous le poids de vos chaînes mortelles jusqu'au
tems de la veillesse de la terre; combattez contre vous-même, contre
l'enfer et contre les cieux, jusqu'à ce que les nuages soient colorés
des flots de sang versés dans chacun de ces combats. D'autres tems,
d'autres cieux, d'autres arts, d'autres hommes; mais encore les vieux
pleurs, les vieux crimes, les maux plus vieux encore, se partageront
votre race renouvelée; les mêmes tempêtes morales menaceront les âges
futurs, semblables aux vagues qui dans quelques heures formeront les
tombeaux des glorieux géans[loc25].
[Note loc25: «Et dans ce tems-là, et après, il y avait des géans,
des hommes forts, qui jadis étaient renommés.»
(_Genèse_.)]
CHOEUR DES ESPRITS.
Allégresse! mes frères; mortels, adieu! Écoutons! écoutons! Déjà nous
pouvons entendre la voix rauque de l'océan gonflé; les vents aussi
déployent leurs pénétrantes ailes. Les nuages ont déjà réuni leurs
immenses réservoirs; les fontaines du vaste abîme vont se rompre, les
cieux vont ouvrir leurs fenêtres. Le genre humain regarde, sans rien
prévoir, chaque terrible présage; il est aveugle comme à son premier
jour. Nous saisissons les sons qu'ils ne peuvent entendre, les tonnerres
lointains des sphères ennemies; encore quelques heures, les délais
seront passés; leurs larges bannières découvertes dans l'étendue ne
semblent pas encore déployées, si ce n'est pour l'œil pénétrant des
esprits. Gémis, ô terre! gémis, ta mort est moins éloignée que ta
naissance fraîche encore! Tremblez, montagnes! bientôt l'océan va vous
cacher et vous ensevelir; les flots mugiront sur vos cimes, et les
légères coquilles des plus chétifs habitans de la mer viendront
s'arrêter dans l'aire où l'aigle a fait sa demeure. Comme il va pousser
des cris contre la mer implacable! comme il va rappeler inutilement ses
aiglons; mais tout sera sourd, sauf l'onde toujours
croissante.--L'homme, de son côté, désirera posséder ses larges ailes
qui ne le sauveraient cependant pas:--où pourraient-elles le conduire,
quand tout ne lui offrira plus que l'abîme pour tombeau? Allégresse, mes
frères! et que chacune de nos voix surhumaines se fasse bruyamment
entendre.--Tout va mourir, sauf un faible reste de la race de Seth;--la
race de Seth réservée pour de futurs chagrins. Mais nul des enfans de
Caïn ne doit survivre: toutes ses charmantes filles seront plongées sous
les désolantes eaux, ou bien leur corps, soulevé par leurs longues
chevelures, flottera sur les vagues tombées des cieux, qui dans leur
cruauté ne sauveront pas des créatures, même si belles de la mort: C'en
est fait, tout mourra! au cri universel de l'humanité succédera
l'universel silence! Fuyons, mes frères, fuyons, mais conservons notre
allégresse. Nous sommes tombés! ils tomberont; ainsi périssent tous ces
misérables ennemis du ciel qui se riaient de l'enfer!
(Les Esprits disparaissent; on entend encore leurs chants dans le
lointain.)
JAPHET, seul.
Dieu a proclamé l'arrêt de la terre, l'arche de salut de mon père
l'avait annoncé; les démons eux-mêmes s'en réjouissent hors de leurs
retraites: et les rouleaux d'Énoc[loc26] l'ont prophétisé tacitement, et
leur silence en a dit plus à l'esprit que la foudre aux oreilles.
Cependant les hommes ne l'ont point écouté; ils n'écoutent pas encore;
ils marchent, sans le savoir, à leur perte; et quoiqu'ils en approchent
de si près, leur incrédulité les rend aussi sourds à tant de présages
que le sera bientôt à leurs derniers cris le Tout-Puissant, ou l'océan
soumis qui va exécuter ses ordres. Nul météore ne déploie encore sa
bannière dans les cieux; les nuages ne sont pas nombreux, leur teinte
n'a rien d'extraordinaire; le soleil se lève pour la dernière fois sur
la terre aussi beau que le quatrième jour de la création, quand Dieu lui
dit: _éclaire_! et qu'il s'élança dans l'aube qui n'éclaira pas encore
le père incréé du genre humain. Mais avant les prières de l'homme
s'élevèrent les ravissantes voix des oiseaux qui, dans les plaines de
l'air, ont des ailes comme les anges, et, comme ces derniers, chaque
jour saluent les cieux de leurs actions de grâce, avant les enfans
d'Adam! Leurs concerts du matin vont commencer; l'orient s'embrase; ils
vont chanter, et le jour va cesser. Si près de paraître, si près de sa
fin cruelle! C'en est fait! leurs ailes ne les soutiendront plus; et le
jour, après le retour de quelque riante matinée, le jour reviendra, mais
sur quoi? sur le chaos, qui était avant le jour, et qui, en
reparaissant, rendra le tems au néant! Car que sont les heures, quand il
n'est plus de vie? elles sont à la matière ce qu'est à Jéhova l'éternité
qu'il créa comme elles; sans Jéhova, l'éternité serait un vide immense:
sans l'homme, le tems fait pour l'homme ne lui survivrait pas, il
s'engloutirait dans un abîme sans fond, comme celui qui va dévorer ce
jeune monde, et qui plus tard détruira la race humaine entière.--Que
vois-je de ce côté? Des figures en même tems terrestres et divines, ou
plutôt toutes célestes, tant elles sont ravissantes de beauté! Je ne
puis distinguer leurs traits, mais seulement leurs formes; avec quelle
grâce elles passent sur la cime de cette verte montagne, dont elles
semblent dissiper l'obscurité! Après la vue de ces esprits repoussans,
qui tout-à-l'heure exhalaient l'hymne impie du triomphe infernal, oh!
qu'elles soient aussi bien venues que des habitans d'Éden! Peut-être
s'approchent-elles pour m'annoncer que notre jeune monde est pardonné,
lui pour qui j'ai tant de fois prié.--Elles viennent! Oh ciel! Anah est
avec elles.--
[Note loc26: Le livre d'Énoc, conservé par les Éthiopiens, passe chez
eux pour être antérieur au déluge.]
(Entrent Samiasa, Azaziel, Anah et Aholibamah.)
ANAH.
Japhet!
SAMIASA.
Quoi! un fils d'Adam!
AZAZIEL.
Que fait ici l'enfant de la terre, tandis que toute sa race est plongée
dans le sommeil?
JAPHET.
Ange! toi-même que fais-tu sur la terre, quand tu devrais être là-haut?
AZAZIEL.
Ne sais-tu pas, ou aurais-tu oublié qu'au nombre de nos devoirs est
celui de garder votre terre?
JAPHET.
Mais tous les bons anges l'ont abandonnée depuis sa condamnation;
l'esprit du mal lui-même se retire à l'approche du chaos. Anah, ma chère
Anah! toi que j'ai tant et si vainement aimée, et que j'aime encore!
pourquoi, restes-tu avec cet esprit, à cette heure où nul esprit du ciel
ne brille plus en ce moment ici bas?
ANAH.
Japhet, je ne puis te répondre; cependant pardonne-moi, de grâce--
JAPHET.
Implore plutôt le ciel qui bientôt ne pardonnera plus. Tu es exposée à
de grands dangers.
AHOLIBAMAH.
Retourne à ta tente, insolent fils de Noé, nous ne te connaissons pas.
JAPHET.
L'heure viendra peut-être où tu me connaîtras mieux, et où ta sœur me
retrouvera encore le même que je fus toujours.
SAMIASA.
Fils du patriarche qui a toujours trouvé grâce devant le Seigneur, quels
que soient tes chagrins, et bien que les paroles soient un mélange de
douleur et de colère, comment Azaziel ou moi aurions-nous pu te faire
injure?
JAPHET.
Injure! oui, et la plus grande des injures; mais tu dis vrai; bien
qu'elle soit formée de chair; je n'ai pu, je n'ai pas dû la mériter.
Adieu, Anah! combien de fois t'ai-je dit ce mot! mais je le dis enfin
pour ne jamais le répéter. Ange! ou quel que tu sois ou doives être
bientôt, réponds-moi: as-tu le pouvoir de sauver cette belle--_ces_
belles filles de Caïn?
AZAZIEL.
De quoi?
JAPHET.
Quoi! pourriez.--vous aussi l'ignorer? Anges! anges! vous avez partagé
le crime de l'homme; peut-être allez-vous partager son châtiment, ou
pour le moins mes regrets.
SAMIASA.
Regrets! jusqu'alors je ne croyais pas qu'un Adamite pût jamais me
parler en énigmes.
JAPHET.
Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Vous êtes donc perdus
comme eux?
AHOLIBAMAH.
Eh bien! soit, s'ils aiment comme ils sont aimés, ils ne frémiront pas
plus d'être mortels que je n'hésiterais à partager avec Samiasa une
éternité de souffrances.
ANAH.
Ma sœur! ma sœur! ne parle pas ainsi.
AZAZIEL.
Mon Anah, serais-tu tremblante?
ANAH.
Oui, pour toi! je sacrifierais la plus grande partie de ma courte vie
pour éviter à ton éternité une heure d'inquiétude.
JAPHET.
_C'est donc pour lui_, pour le séraphin, que tu m'as délaissé! encore
n'est-ce rien si tu n'as pas en même tems délaissé ton Dieu! car de
semblables unions entre une mortelle et un immortel ne peuvent être
saintes ni heureuses. Nous sommes envoyés sur la terre pour travailler
et mourir; eux, sont créés pour exécuter là-haut les volontés du
Très-Haut: mais, s'il te peut _sauver_, l'heure va venir dans laquelle
l'aide des seuls êtres célestes pourra le faire.
ANAH.
Oh! il parle de mort.
SAMIASA.
La mort pour _nous_ et pour ceux qui sont avec nous! vraiment si cet
homme ne semblait pas accablé de chagrins, je ne pourrais me défendre de
sourire.
JAPHET.
Je ne crains ni ne m'afflige pour moi-même; je suis préservé, non par
mes mérites, mais par ceux d'un père juste et qui a trouvé assez grâce
devant le Seigneur pour obtenir le salut de ses enfans. Que n'a-t-il eu
le pouvoir d'en racheter d'autres! ou que ne puis-je échanger ma vie
pour celle qui seule pouvait rendre la mienne heureuse; pour la vie de
la dernière et de la plus belle de la race de Caïn! Oh! que ne peut-elle
trouver un asile dans l'arche réservée au reste de la race de Seth!
AHOLIBAMAH.
Et pourrais-tu donc penser que nous, sentant dans nos veines le généreux
sang de Caïn, fils aîné d'Adam,--du fort Caïn engendré dans le
paradis,--nous consentirions à nous joindre, à nous mêler aux enfans de
Seth? Seth, le dernier rejeton de la vieillesse dégénérée d'Adam! Non,
non, quand le salut de la terre en dépendrait, quand il serait menacé!
Notre race a toujours été dès le commencement séparée de la tienne, elle
le sera toujours.
JAPHET.
Je ne parle pas à toi, Aholibamah! tu reçus en partage trop de ce sang
altier dont tu t'enorgueillis et que tu reçus de celui qui le premier ne
craignit pas d'en répandre, et celui d'un frère, encore! Mais toi, mon
Anah, permets-moi de t'appeler mienne, bien que tu ne le sois pas; c'est
un mot auquel je ne puis renoncer, tout en renonçant à toi. Mon Anah!
toi qui me faisais rêver qu'Abel avait pu laisser une fille dont la
pieuse race survivait en toi, tant tu diffères en tout du reste des
sauvages Caïnites, si ce n'est sous le rapport de la beauté; car toutes
leurs filles ont sur les nôtres l'avantage des charmes.
AHOLIBAMAH, l'interrompant.
Et croirais-tu donc qu'elle ressemblât aux ennemis de notre père en
esprit, en ame? Si je partageais cette pensée, si je songeais qu'il y
eût en _elle_ quelque chose d'Abel--Va-t'en, fils de Noé, bien que tu
soulèves des querelles.
JAPHET.
Fille de Caïn, ton père avait fait de même!
AHOLIBAMAH.
Mais il ne tua pas Seth: et d'où vient que tu te permets d'intervenir en
d'autres actions qui se passèrent entre son Dieu et lui?
JAPHET.
Tu dis vrai: son Dieu l'a jugé, et je n'eusse point rappelé son action,
si toi-même ne semblais en tirer gloire au lieu d'en frémir.
AHOLIBAMAH.
Il fut le père de nos pères, le fils aîné de l'homme, le plus fort, le
plus brave et le plus patient:--penses-tu que je doive rougir de celui
qui nous donna la vie? Jette les yeux sur notre race; vois leur taille
et leur beauté, leur courage, leurs forces, leurs jours nombreux!--
JAPHET.
Ils sont comptés.--
AHOLIBAMAH.
Ainsi soit-il! Mais cependant, tandis qu'il leur reste des heures, je
mets ma gloire dans mes frères et dans nos pères.
JAPHET.
Mon père et sa race ne mettent leur gloire que dans leur Dieu; et toi
Anah?
ANAH.
Quels que soient les décrets de notre Dieu; le Dieu de Seth comme de
Caïn, je dois obéir, et je m'efforcerai d'obéir avec résignation. Mais
si j'osais prier dans cette heure affreuse de vengeance (s'il est vrai
qu'elle nous menace), je ne voudrais pas survivre seule à toute ma
famille. Ma sœur! oh! ma sœur! que serait le monde ou les autres mondes?
que serait l'avenir le plus enchanteur sans le bonheur passé?--ta
tendresse, celle de mon père, toutes les vies et tous les liens qui
m'enchaînent comme autant d'astres qui jettent sur ma triste existence
les doux rayons qui ne viennent pas de moi? Aholibamah! oh! s'il y avait
espoir de merci, demande-le, obtiens-le; car si j'abhorre la mort, c'est
seulement parce que tu dois mourir.
AHOLIBAMAH.
Eh quoi! ce rêveur, avec l'arche de son père, épouvantail qu'il a
construit pour faire peur au monde, aurait-il donc intimidé ma sœur? Ne
sommes-nous pas les bien-aimées des séraphins? Et quand nous ne le
serions pas, devrions-nous trembler pour notre vie devant un fils de
Noé? Plutôt mille fois--mais ces rêves exaltés et désolans sont l'effet
des fantômes créés par un amour sans espoir, et des veilles prolongées.
Qui pourrait ébranler ces solides montagnes, cette terre dure? Qui
pourrait ordonner aux eaux et aux nuages de revêtir d'autres formes que
celles que nous et nos pères leur ont vu revêtir dans tous les tems?
Dis, qui le fera?
JAPHET.
Celui qui d'un seul mot les produisit.
AHOLIBAMAH.
Ce mot, qui l'_entendit_?
JAPHET.
L'univers qui s'élança dans la vie devant ses yeux. Ah! tu oses rire
dédaigneusement? Tourne-toi vers tes séraphins; s'ils ne l'attestent
pas, ils n'en sont pas.
SAMIASA.
Aholibamah, reconnais ton Dieu.
AHOLIBAMAH.
J'ai toujours rendu hommage à notre Créateur, le tien, Samiasa, comme le
mien, un dieu d'amour et non de peine.
JAPHET.
Hélas! l'amour est-il autre chose que la peine? Celui-là même qui fit la
terre par amour eut bientôt à se repentir à la vue de ses premiers et de
ses meilleurs habitans.
AHOLIBAMAH.
Ce sont là des mots.
JAPHET.
Ce sont des faits.
(Entrent Noé et Sem.)
NOÉ.
Japhet, que fais-tu ici avec ces fils de perdition? Ne crains-tu pas de
partager leur prochaine destinée?
JAPHET.
Mon père, ce ne peut être un péché de chercher à sauver une créature
terrestre; vois, d'ailleurs, ce ne sont pas des pécheurs, puisqu'ils ont
la compagnie des anges.
NOÉ.
Est-ce donc là ceux qui laissent le trône de Dieu pour prendre leurs
femmes parmi la race de Caïn? Serait-ce les fils du ciel qui recherchent
pour leur beauté les filles de la terre?
AZAZIEL.
Patriarche, tu l'as dit.
NOÉ.
Malheur! malheur! malheur à de pareilles unions! Dieu n'a-t-il pas jeté
une barrière entre la terre et le ciel, et distingué chacun espèce par
espèce?
SAMIASA.
L'homme ne fut-il pas fait à l'image du puissant Jéhova? Et Dieu
n'aimait-il pas ceux qu'il a créés? Nous ne faisons qu'imiter son amour
pour les créatures.
NOÉ.
Je ne suis qu'un homme, incapable de juger le genre humain, encore moins
les enfans de Dieu; mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec moi,
et me révéler ses jugemens, je réponds que la descente des séraphins de
leurs siéges éternels sur un monde périssable, et qui même est en ce
moment à la veille de périr, je réponds, dis-je, que cette descente ne
peut être bonne.
AZAZIEL.
Comment! quand ce serait pour sauver?
NOÉ.
Mais, dans toute votre gloire, vous ne pouvez racheter ceux qu'a
condamnés celui qui vous fit glorieux. Si votre mission immortelle était
dans un but de salut, il serait général, et il ne serait pas restreint à
deux créatures, belles il est vrai, mais dont la beauté n'en est pas
moins condamnée.
JAPHET.
Oh! mon père, ne parlez pas de cela!
NOÉ.
Fils! si tu veux te soustraire à leur jugement, oublie qu'elles
existent; bientôt elles auront cessé d'être; et toi, tu deviendras le
père d'un nouvel et meilleur monde.
JAPHET.
Laisse-moi mourir avec celui-ci, avec _elles_!
NOÉ.
Tu le _devrais_ pour une telle pensée; celui qui _peut_ te pardonne.
SAMIASA.
Et pourquoi le sauver, lui et toi-même, plutôt que celle que lui, ton
fils, préfère à toutes les deux?
NOÉ.
Demande-le à celui qui te fit plus grand que moi-même et les miens, mais
également subordonné à sa toute-puissance. Mais voilà son plus aimable
messager et le moins faible aux tentations.
(Entre l'archange Raphaël.)
RAPHAEL.
Esprits, dont la place est auprès du trône, que faites-vous ici? est-ce
le devoir d'un séraphin de paraître en ces lieux, quand l'heure approche
où la terre sera isolée? Retournez à votre place glorieuse! allez, allez
dans le ciel adorer et offrir vos brûlans hommages, de concert avec les
sept élus.
SAMIASA.
Raphaël! le premier et le plus beau des enfans de Dieu, depuis quand
existe-t-il une loi pour les anges d'abandonner la terre? la terre, dont
plusieurs fois les pas de Jéhova ne dédaignèrent pas le sol! C'est le
monde qu'il aima, qu'il fit par un effet de son amour; et souvent de nos
ailes rapides, nous sommes descendus ici remplir ses messages; adorant
sa gloire dans ses moindres ouvrages, surtout protégeant le plus jeune
astre de ses domaines et comme le dernier-né de ses vastes états,
empressés de la rendre digne de notre Seigneur. Pourquoi la sévérité de
ton front? et pourquoi nous parles-tu d'une destruction prochaine?
RAPHAEL.
Si Samiasa et Azaziel eussent été à leur véritable place; réunis au
chœur angélique, ils auraient vu en caractères de feu le dernier décret
de Jéhova, et ils ne chercheraient pas à connaître par moi le courroux
de leur créateur. Mais il faut que l'ignorance soit toujours une partie
du péché; et la science des esprits eux-mêmes s'obscurcit à mesure
qu'ils se confient davantage en elle: car l'aveuglement est le fils aîné
de l'outrecuidance. Quand tous les bons anges ont quitté le monde, vous
y restez enchaînés par des passions étranges et avilies, par des
sentimens mortels pour des filles mortelles; mais l'on vous a pardonné
de là haut, vous êtes replacés parmi vos égaux. Fuyez! éloignez-vous! ou
si vous demeurez, vous renoncez ainsi à l'éternité.
AZAZIEL.
Mais toi, si la terre est enveloppée dans le fatal décret qui nous était
jusqu'à présent inconnu, n'es-tu pas comme nous coupable en paraissant
en ces lieux?
RAPHAEL.
Je viens pour vous ramener dans vos sphères, au puissant nom et à la
voix de Dieu! Vous qui m'êtes chers presqu'autant que celui qui
m'envoie, jusqu'ici nous nous élancions ensemble des éternels espaces,
retournons ensemble aujourd'hui vers les étoiles. Oui, la terre doit
mourir. Sa race, replongée dans ses entrailles, doit se perdre; mais
pourquoi faudrait-il que la terre ne pût être créée ou détruite sans
creuser un grand vide dans les rangs immortels? immortels jusque dans
leur trahison inouie. Satan, notre frère, est tombé; il aima mieux être
dévoré de feu que de rendre plus long-tems son hommage. Mais vous qui
êtes encore purs, séraphins moins puissans que cet autre, jadis si
radieux, rappelez-vous comment il est tombé, et considérez si le plaisir
de tenter l'homme peut compenser la perte des cieux. Long-tems j'ai
guerroyé, long-tems je lutterai encore avec celui qui rougissait d'avoir
été créé, et de reconnaître celui qui, près des chérubins, et tenant les
archanges à sa droite, semblait comme le soleil au milieu de planètes de
sa dépendance. Je l'aimais; il était beau. O ciel! sauf celui qui
l'avait créé, quelle beauté et quelle puissance fut jamais comparable à
celle de Satan? Oh! que ne puis-je oublier l'heure de sa chute! Ce vœu
est impie; mais vous qui n'êtes pas encore déchus, soyez sur vos gardes.
Vous allez choisir l'éternité avec lui ou bien avec Dieu. Il ne vous a
pas tentés, il ne peut tenter les anges. Dieu les a ravis à son empire;
mais l'homme a écouté sa voix, et vous celle de la femme.--Elle est
belle, sans doute, et la voix du serpent est moins subtile que ses
baisers; aussi le reptile ne peut-il vaincre que la matière, tandis
qu'elle pourrait entraîner un second habitant des cieux à violer les
lois célestes. Encore une fois, fuyez! Vous ne pouvez mourir, mais elles
passeront rapidement, et les cieux les plus lointains retentiraient des
regrets que vous donneriez au périssable argile dont l'ineffaçable
souvenir survivrait au soleil qui leur donna le jour. Rappelez-vous
votre essence, et combien elle diffère de la leur en tout, excepté dans
la faculté de souffrir. Pourquoi viendriez-vous partager l'agonie dont
il faut qu'ils héritent? Nés pour être flétris par les années, rongés de
soucis, et ravis enfin par la mort, cette reine de l'espèce humaine, et
quand même il leur serait permis de traîner leurs jours jusqu'à la
vieillesse, quand la colère divine ne les abrégerait pas, ils n'en
seraient pas moins encore la proie du péché et la conquête de la
douleur.
AHOLIBAMAH.
Qu'ils s'éloignent! j'entends la voix qui nous crie que tout doit mourir
plus tôt que ne moururent nos patriarches blanchis par les années;
là-haut se prépare un océan, tandis qu'ici-bas l'abîme se soulèvera pour
se réunir au déluge céleste. Peu seront épargnés sans doute, et la race
de Caïn lèvera vers le Dieu d'Adam d'inutiles prières. Ma sœur!
puisqu'il en est ainsi, puisque l'Éternel serait vainement imploré pour
le pardon d'une seule heure d'aveuglement, il nous faut sacrifier même
ce que nous adorions, il nous faut attendre la vague comme nous
subirions le tranchant d'une épée, et, sinon avec sérénité, du moins
sans faiblesse; pleurant, non pas sur nous, mais sur ceux qui nous
survivront dans une enveloppe mortelle ou immortelle, et qui, une fois
que les eaux fatales nous auront engouffrés, pleureront pour des
myriades de créatures qui n'auront plus le pouvoir de pleurer. Fuyez,
séraphins, vers vos éternels rivages, où les vents ne mugissent pas, où
ne gronderont jamais les ondes. Notre sort est de mourir; le votre de
vivre à jamais: mais lequel vaut mieux, d'une mort ou d'une vie
éternelle? Celui qui toutes deux les donne le connaît seul: obéissez-lui
comme nous obéirons. Je ne voudrais pas conserver la vie une heure
au-delà de sa volonté; ni vous perdre une portion de ses faveurs au prix
du pardon réservé à la race de Seth. Fuyez, et tandis que vos ailes vous
reporteront vers les cieux, songe, Samiasa, que mon amour s'élève encore
avec toi dans les airs, et si mes yeux se tournent en ce moment vers toi
sans être obscurcis de larmes, c'est que la fiancée d'un ange dédaigne
de pleurer.--Adieu! qu'il vienne maintenant, l'inexorable abîme.
ANAH.
Faut-il donc mourir? et faut-il renoncer à toi, Azaziel? O mon cœur! mon
cœur! tes inspirations étaient justes, et cependant combien j'étais
heureuse! le coup vient de me frapper comme si je ne l'avais pas prévu;
mais éloignez-vous! pourquoi le faut-il, pourquoi ne pas vous retenir!
non, fuyez, mes angoisses ne peuvent être de longue durée, les tiennes
seraient éternelles si par ma faute le ciel venait à te repousser; déjà
tu as montré trop de bonté pour une fille d'Adam! notre sort est de
souffrir: la douleur et la disgrâce attendent comme nous les esprits qui
n'ont pas dédaigné de nous aimer. Le premier qui nous donna la science
fut précipité de son trône archangélique, dans je ne sais quel monde
inconnu, et toi, Azaziel! non, tu ne souffriras pas pour moi. Fuis! ne
pleure pas, tu ne le peux; mais combien tu dois souffrir de ne le
pouvoir faire! Oublie celle que les furies de l'indomptable abîme
n'accableront pas d'un si profond désespoir que ton absence; fuis! fuis!
une fois parti, il sera bien moins difficile de mourir.
JAPHET.
Oh! ne parle pas ainsi! mon père, et toi, archange, toi! sans doute la
miséricorde céleste se cache sous la sérénité de ton front pur et
sévère: oh! ne les laisse pas en proie à cette mer sans rivage,
sauve-les dans notre arche, ou permets-moi de ne pas leur survivre.
NOÉ.
Silence, enfant des passions, silence! garde-toi, sinon intérieurement,
du moins dans tes paroles, de faire à Dieu la moindre injure. Vis quand
il le veut, meurs lorsqu'il l'ordonne, mais de la mort des justes et non
comme les enfans de Caïn. Mets un terme à ton chagrin, ou du moins
pleure en silence et ne fatigue pas de tes plaintes égoïstes les
oreilles courroucées du ciel. Voudrais-tu que Dieu commît pour toi une
injustice? et telle serait l'altération de ses vues en faveur d'un seul
mortel. Sois homme et supporte ce que la race d'Adam doit et peut
supporter.
JAPHET.