du soleil et aussi des armes reluisantes des soldats, qui s'apprestaient
pour aller à l'assaut; lui, après avoir ordonné de son assaut, estant
vestu tout de blanc, pour se faire mieux recognoistre et apparoistre (ce
qui n'estoit pas signe d'un couard), les armes à la main, marche le
premier, et proche de la muraille, ayant monté deux eschelons de son
eschelle, ainsi qu'il l'avoit dit le soir. Aussi, il lui advint que
l'envieuse fortune, ou, pour mieux dire, traîtresse, fit qu'une
arquebusade lui donna droit au costé gauche, et le blessa mortellement.»
(Brantôme, _idem._)
NOTE b7.
Il ne faut pas que les soldats voient cela.
«Et encores que ceste arquebusade lui ostast l'estre et la vie, toutes
fois d'un seul point elle ne lui sceut oster sa magnanimité et vigueur,
tant que son corps eut du sentiment. Ainsi qu'il le monstra bien par sa
propre bouche: car estant tombé du coup, il dit à aucuns de ses plus
fidèles amis qui estoient tout auprès de lui..... qu'ils le couvrissent
d'un manteau et l'ostassent de là, afin que sa mort ne fût occasion aux
autres de laisser l'entreprise si bien commencée. Et ainsi qu'il tenoit
ces paroles avec un brave cœur, comme s'il n'eust eu aucun mal, il donna
fin, comme mortel, à ses derniers jours.»
(Brantôme, _idem._)
NOTE b8.
Pour Bayard.
L'intention de César, en prononçant dans un pareil moment le nom de
Bayard, est d'une cruauté tout-à-fait diabolique. «Le capitaine Bayard,
atteint d'une arquebusade, se feit coucher au pied d'un arbre, le visage
vers l'ennemi: où le duc de Bourbon, lequel estoit à la poursuite de
nostre camp, le vint trouver, et dit audit Bayard: _qu'il avoit grand
pitié de lui, le voyant en cet estat, pour avoir esté si vertueux
chevalier_. Le capitaine Bayard lui fit réponse: _Monsieur, il n'y a
point de pitié en moy, car je meurs en homme de bien; mais j'ai pitié de
vous, de vous voir servir contre vostre prince, et vostre patrie, et
vostre serment._ Et peu après, ledit Bayard rendit l'esprit.»
(_Mémoires de Martin Dubellay._)
FIN DES NOTES.
CIEL ET TERRE.
MYSTÈRE
FONDÉ SUR LE PASSAGE SUIVANT DE LA GENÈSE (Chap. VI):
«Et il advint... que les fils de Dieu virent les filles des hommes qui
étaient belles; et ils en choisirent parmi elles qu'ils prirent pour
femmes.»
«Et la femme pleurant le démon qu'elle aimait.»
(Coleridge.)
PERSONNAGES DU DRAME.
ANGES.
SAMIASA.
AZAZIEL.
RAPHAEL, l'archange.
HOMMES.
NOÉ et ses fils.
IRAD.
FEMMES.
ANAH.
AHOLIBAMAH.
Chœur des Esprits de la terre.
Chœur des Mortels.
CIEL ET TERRE.
PREMIÈRE PARTIE.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Région de forêts et de montagnes, près du mont Ararat. Il est minuit.)
Entrent ANAH et AHOLIBAMAH.
ANAH.
Notre père dort: il est l'heure où ceux qui nous aiment ont coutume de
descendre à travers les épais nuages qui couvrent les rochers de
l'Ararat:--comme mon cœur bat!
AHOLIBAMAH.
Procédons à notre invocation.
ANAH.
Mais les étoiles sont cachées. Je tremble.
AHOLIBAMAH.
Et moi aussi; mais c'est de crainte qu'ils ne tardent.
ANAH.
Ma sœur, quoique j'aime Azaziel beaucoup plus que.--oh! c'en est
trop.--Qu'allais-je dire? Mon cœur deviendrait-il impie?
AHOLIBAMAH.
Quelle impiété d'aimer des natures célestes.
ANAH.
Pourtant, Aholibamah, j'aime moins notre Dieu depuis que son ange m'a
aimée, et cela peut ne pas être bien. A la vérité j'ignore si je fais
mal; mais je sens en moi mille craintes qui me semblent d'un mauvais
augure.
AHOLIBAMAH.
S'il en est ainsi, unis-toi à un fils de la terre; travaille et file le
lin. Voilà Japhet qui t'aime; qui t'a aimée depuis long-tems; marie-toi
avec lui, et engendre l'argile.
ANAH.
Azaziel eût-il été mortel, je ne l'aurais pas moins aimé. Encore suis-je
contente qu'il ne le soit pas. Je ne pourrais lui survivre; la mort me
paraît moins terrible, lorsque je songe qu'un jour ses ailes immortelles
s'étendront sur la sépulture de la pauvre fille de la terre, qui l'a
adoré comme lui-même adore le Très-Haut; mais en même tems j'ai
compassion de lui. Son chagrin sera éternel; au moins telle serait ma
douleur, si j'étais le séraphin, et qu'il fût la créature périssable.
AHOLIBAMAH.
Dis donc qu'il choisira quelqu'autre fille de la terre qu'il aimera
comme il avait autrefois chéri son Anah.
ANAH.
S'il devait en être ainsi, et qu'il fût tendrement aimé, j'y consens,
plutôt que de le savoir condamné à pleurer sur moi.
AHOLIBAMAH.
Et moi, si je croyais Samiasa capable de jamais oublier son amour, tout
séraphin qu'il est, je le mépriserais, et le repousserais. Mais, à notre
invocation, l'heure est venue.
ANAH.
Séraphin, de ta sphère, entends-moi! Quelle que soit l'étoile qui
contienne ta gloire; soit que, dans les éternelles profondeurs du ciel,
tu veilles avec les sept archanges, soit qu'à travers l'espace infini et
diaphane tu secoues tes ailes brillantes au milieu des mondes emportés;
entends-moi! Oh! pense à celle qui t'adore, et quoiqu'elle ne soit rien
au regard de toi, n'oublie pas que tu es tout pour elle. Tu ne sais
pas,--et puissé-je être seule à le savoir,--combien les larmes sont
amères. L'éternité est dans ta vie; la beauté, sans commencement ni fin,
brille dans tes regards; rien ne te peut faire sympathiser avec
moi,--rien que l'amour; mais aussi, dis-moi, vis-tu jamais pleurer sous
les cieux créature plus aimante que ton Anah? Tu marches à travers des
milliers de mondes; tu contemples face à face _celui_ qui t'a fait
grand; comme il m'a faite, moi, de la plus chétive race d'entre ceux
qu'il a chassés des jardins d'Éden. Et pourtant, séraphin chéri! ah!
écoute-moi, car tu m'as aimée, et je ne voudrais pas apprendre avant de
mourir ce qui ne doit m'être révélé qu'après ma mort; que toi,
immortelle essence, tu as oublié, dans ton éternité, celle dont le cœur
t'est demeuré attaché en dépit de la mort.
Grand est l'amour de ceux qui aiment dans la crainte et dans le péché,
et je sens mon cœur agité, déchiré par ces indignes sentimens. Séraphin,
pardonne de semblables pensées à une fille d'Adam. La peine, tel est
notre élément; le plaisir est un Éden où notre vue ne peut atteindre,
bien que parfois nous rêvions sa présence embaumée:--mais l'heure
approche, qui me dit que nous ne sommes pas entièrement délaissées ici
bas.--Parais, parais, séraphin! Mon Azaziel, accours ici, et abandonne
tes planètes à leur propre lumière.
AHOLIBAMAH.
Samiasa! en quelque lieu que tu commandes dans les sphères
célestes,--guerroyant les esprits qui peuvent oser disputer l'empire de
celui qui fit tous les empires, ou suivant la trace de l'étoile dont les
écarts touchent le bord de l'abîme, tandis que ses habitans, entraînés
dans la perte de leur monde, vont ainsi partager la triste destinée de
l'espèce humaine; soit enfin que, t'abaissant jusqu'aux plus humbles
séraphins, tu daignes en ce moment partager leur hymne de
reconnaissance; Samiasa! je t'appelle, je te désire et je t'aime.
Plusieurs te vénèrent, je ne les imiterai pas. Si tu peux songer à unir
ton esprit supérieur avec le mien, descends, viens ici partager mon
sort. Je le sais, je suis un enfant d'argile, et tu es formé de rayons
plus brillans que ceux du jour qui nuançait les eaux de l'Éden; mais ton
immortalité ne sera jamais embrasée d'un amour plus brûlant que le mien.
Il est en moi une trace de lumière qui, malgré la contrainte que lui
oppose mon corps, fut allumée au même flambeau que la tienne et celle de
Dieu lui-même. Long-tems elle peut rester cachée: la mort et la
corruption nous ont été léguées par notre mère Ève; mais mon cœur les
désire; et, bien que cette vie doive passer, est-ce un motif pour toi et
pour moi de ne pas être unis? Tu es éternel,--et je le sens, moi aussi;
je sens que mon immortalité plane sur toutes peines, toutes larmes,
toutes craintes, sur tous les tems enfin. Semblable aux éternels
tonnerres de l'abîme, elle fait retentir cette vérité dans mes oreilles:
_Tu vivras à jamais_. Vivrai-je heureuse? c'est ce que j'ignore et ne
veux pas savoir; que le secret en reste au créateur tout-puissant qui
cache dans les nuages la source des biens et des maux. Mais, quoi qu'il
fasse, il ne pourra détruire ni toi ni moi; il pourra nous changer, mais
non nous exterminer. Nous sommes éternels comme lui, et nous pourrions
soutenir contre lui la guerre, s'il songeait à nous la déclarer. Oui, je
puis avec toi tout souffrir, même l'immortelle souffrance. Pourrais-je,
en effet, reculer devant ton éternité, quand tu n'as pas craint de
partager avec moi la vie? Non, quand le dard du serpent viendrait me
percer, quand tu serais toi-même le serpent, viens cependant encore! je
sourirai à ta vue, et je ne te maudirai pas, je ne saurai que te
prodiguer mes brûlantes étreintes;--seulement, descends, viens voir quel
amour ressent une mortelle pour un immortel, ou bien reste, hélas! si
les cieux t'offrent plus de délices que tu n'en peux donner et recevoir.
ANAH.
Ma sœur, ma sœur, je découvre la trace brillante de leurs ailes à
travers la nuit.
AHOLIBAMAH.
A leur approche, les nuages se dissipent comme à l'approche de l'aube du
jour.
ANAH.
Mais si notre père les entrevoyait!
AHOLIBAMAH.
Il croirait que c'est la lune qui, à la voix de quelques magiciens, se
lève une heure trop tôt.
ANAH.
Ils viennent! _il_ vient! Azariel!
AHOLIBAMAH.
Quel bonheur de les revoir! Oh! que mon esprit n'a-t-il des ailes pour
me transporter aussitôt dans le sein de Samiasa!
ANAH.
Vois! ils ont illuminé tout le couchant comme le soleil à son
déclin:--vois sur le sommet le plus élevé d'Ararat un arc d'opale,
souvenir de leur brillante traversée. Quel éclat en ce moment! puis le
voilà rentré dans la nuit; semblable à l'écume étincelante que fait
jaillir le Léviathan de ses immenses et caverneuses entrailles, quand,
après avoir joué sur la surface des flots tranquilles, il s'agite en se
replongeant au lieu où reposent les sources de l'Océan.
AHOLIBAMAH.
Ils ont touché la terre! Samiasa!
ANAH.
Mon Azaziel! (Elles sortent.)
SCÈNE II.
IRAD et JAPHET.
IRAD.
Ne te désole pas; pourquoi t'éloigner ainsi, ajoutant ton silence à
celui de la nuit, et fixant tes regards humides de larmes vers les
astres? Ils ne viendront pas à ton aide.
JAPHET.
Mais ils calment mes soucis.--Peut-être maintenant Anah les contemple
comme moi. Il semble qu'un être doué de beauté a plus de charmes encore
en contemplant la beauté éternelle des êtres qui ne meurent pas. Oh!
Anah!
IRAD.
Mais elle ne t'aime pas.
JAPHET.
Hélas!
IRAD.
L'orgueilleuse Aholibamah me méprise également.
JAPHET.
Je m'afflige aussi pour toi.
IRAD.
Qu'elle garde son orgueil, le mien me rend capable de supporter ses
dédains; le tems peut-être m'en vengera.
JAPHET.
Peux-tu trouver quelque plaisir dans une telle pensée?
IRAD.
Ni plaisir, ni douleur. Je l'ai beaucoup aimée; j'aurais voulu l'aimer
davantage, si ses vœux avaient été conformes aux miens: telle qu'elle
est, je l'abandonne à de plus brillantes destinées, s'il s'en pressente
pour elle.
JAPHET.
Quelles destinées?
IRAD.
J'ai quelque sujet de croire qu'elle en aime un autre.
JAPHET.
Anah!
IRAD.
Non; sa sœur.
JAPHET.
Et quel est cet autre?
IRAD.
Je l'ignore; mais son air, sinon ses paroles, me dit qu'elle en aime un
autre.
JAPHET.
Oui, mais non pas Anah: elle n'aime que son Dieu.
IRAD.
Et qu'importe qui elle aime, si ce n'est pas toi?
JAPHET.
Sans doute, mais enfin je l'aime.
IRAD.
Et moi, je l'aimais.
JAPHET.
Et maintenant que tu ne l'aimes pas, ou du moins que tu le crois, en
es-tu plus heureux?
IRAD.
Oui.
JAPHET.
Je te plains.
IRAD.
Moi! pourquoi?
JAPHET.
D'être heureux, privé de ce qui fait mon malheur.
IRAD.
Je prends cette raillerie comme la suite de ton égarement, et je ne
voudrais pas partager tes sentimens pour plus de sicles que ne
péseraient les troupeaux de notre père mis dans la balance contre cette
poussière jaune, vil métal que nous offrent les enfans de Caïn; comme si
cette matière, pâle et inutile rebut de la terre, pouvait être reçue en
échange de lait, de laine, de viande et de fruits, en un mot, de tout ce
que nous procurent nos troupeaux et nos terres.--Va, Japhet, va soupirer
vers les étoiles, comme les loups grondent après la lune.--Moi, je vais
reposer.
JAPHET.
Je t'imiterais, s'il était en mon pouvoir.
IRAD.
Ainsi, tu ne reviens pas à nos tentes?
JAPHET.
Non, je vais à la caverne; on dit que le fond de sa gueule touche au
monde souterrain, et permet aux esprits du centre de la terre de venir
quelques fois parcourir sa surface.
IRAD.
Et pourquoi? qu'y prétends-tu faire?
JAPHET.
Calmer ma profonde tristesse dans une obscurité aussi triste qu'elle:
c'est une retraite sans espérance; elle est comme mon cœur.
IRAD.
Mais ce lieu est dangereux; des sons et des soupirs étranges
l'enveloppent de terreur. Je veux aller avec toi.
JAPHET.
Non, Irad, crois-moi, je n'ai pas de mauvaises pensées, et je ne crains
pas le mal.
IRAD.
Mais le mal s'attachera d'autant plus à toi que tu lui ressembleras
moins. Tourne ailleurs tes pas, ou permets-moi de te suivre.
JAPHET.
Non, non, je veux être seul.
IRAD.
Que la paix soit donc avec toi. (Irad sort.)
JAPHET, seul.
La paix! je l'ai cherchée où l'on pouvait la trouver, dans l'amour,--et
dans l'amour d'un être qui, peut-être, le méritait; à sa place, j'ai
trouvé une peine de cœur, une faiblesse d'esprit, des jours inquiets,
des nuits fermées impitoyablement au sommeil. La paix! et quelle paix?
le calme du désespoir, le repos de la forêt non frayée, seulement
interrompu par les éclats de la tempête à travers les branches brisées;
telle est l'image triste et accablante de mon ame. La terre est devenue
pervertie, plusieurs signes ont proclamé hautement une révolution, et le
jugement rigoureux de la nature périssable. Oh! mon Anah! quand l'heure
terrible qui est annoncée entr'ouvrira les sources de l'abîme, ne
viendras-tu pas te réfugier sur ce sein; ce sein qui palpite en vain
pour toi, et qui, dans ce moment, pourra moins encore te secourir? Et le
tien!--oh ciel! grâce, du moins, pour elle! Au milieu d'êtres déchus,
elle est aussi pure qu'une étoile entourée de nuages qui peuvent bien un
instant obscurcir son éclat, mais ne peuvent le détruire. Mon Anah!
combien je t'aurais adorée; mais tu ne l'as pas voulu. Encore
aujourd'hui, je voudrais te racheter, te voir survivre à la terre, quand
l'Océan sera devenu son tombeau; quand, bravant les rochers et les
sommets des montagnes, le Léviathan, maître des mers sans rivages et de
l'humide univers, étendra partout son empire. (Japhet sort.)
Entrent NOÉ et SEM.
NOÉ.
Où est ton frère Japhet?
SEM.
Il s'est éloigné, suivant son habitude, pour rejoindre, dit-il, Irad;
mais plutôt, je le crains, pour diriger ses pas vers les tentes d'Anah,
autour desquelles il erre chaque nuit, comme la colombe autour de son
nid dérobé; ou bien il parcourt les déserts voisins de la caverne
creusée sous les sommets de l'Ararat.
NOÉ.
Dans quelle intention? C'est un lieu maudit sur une terre maudite
elle-même; des êtres, plus méchans même que les hommes pervers,
l'habitent; il aime donc encore cette fille d'une race fatale, bien
qu'il ne puisse espérer de l'épouser, s'il en était aimé, bien qu'il ne
le soit pas. Oh! misérable cœur des hommes! faut-il qu'un de mes fils,
connaissant les crimes et le châtiment de notre siècle, sachant que
l'heure est proche, puisse ainsi se laisser entraîner à de coupables
vœux? Conduis-moi, il faut aller à sa recherche.
SEM.
Ne y a pas plus loin, mon père: je trouverai Japhet.
NOÉ.
Ne crains rien pour moi; pour l'élu de Jéhovah le mal est sans
pouvoir:--avançons.
SEM.
Vers la tente du père des deux sœurs?
NOÉ.
Non, vers la caverne du Caucase.
(Noé et Sem sortent.)
SCÈNE III.
(Une caverne. Les montagnes et les rochers du Caucase.)
JAPHET, seul.
Déserts, qui paraissez éternels; toi, caverne, qui sembles te prolonger
sans fin; et vous, montagnes, d'une beauté si diverse et si terrible;
oui, dans la sauvage majesté de vos rochers, dans le mélange de ces
pierres et de ces profondes racines d'arbres aux lieux escarpés où le
pied de l'homme chancellerait s'il pouvait jamais y atteindre; oui, vous
paraissez éternels. Cependant encore quelques jours, peut-être quelques
heures, vous serez changés, battus, bouleversés par l'immensité des
eaux; cette caverne, qui semble la porte d'un monde inférieur verra la
vague furieuse pénétrer dans ses profondeurs et les dauphins se jouer
dans la retraite du lion. Et les hommes,--les hommes mes semblables, oh!
qui pleurera avec moi sur leur universel tombeau? qui sera conservé pour
pleurer? Hélas! mes frères, en quoi suis-je meilleur que vous pour
mériter de vivre après vous? où seront les aimables lieux où je songeais
à Anah avant d'avoir perdu l'espérance? où seront les lieux les plus
sauvages et cependant également aimés, où je pleurais en pensant à elle?
En est-ce donc fait? cet orgueilleux pic dont le sommet brille comme une
étoile lointaine, serat-il caché sous le bouillonnement des flots? plus
de soleil: plus de matin s'élançant en triomphe et de son arc terrible
dissipant les nuages en vapeurs flottantes: plus de large globe
inclinant le soir sa tête radieuse et se perdant dans un cercle de mille
couleurs. Le monde ne sera plus le phare qui éclairait les anges et
servait de théâtre à leurs jeux comme étant le plus rapproché des
étoiles. Faut-il donc que ces mots: _C'en est fait_! s'adressent à toi,
à tous les êtres, à l'exception de nous et des êtres rampans que mon
père a réservés d'après les ordres de Jéhovah? _Il_ peut _les_ sauver,
et moi je n'ai pas le pouvoir de ravir la plus charmante des filles de
la terre au jugement qu'un serpent lui-même évitera, afin que son espèce
ne soit pas exterminée; il continuera à ramper et lancer son aiguillon
dans le monde qui va sortir de la vase des flots, sépulcre de myriades
de créatures encore vivantes aujourd'hui! Oh! combien de respirations
tout d'un coup étouffées! tout ce monde si beau et si jeune, ainsi
marqué pour la destruction! Cependant mon cœur, jour par jour et nuit
par nuit, calcule tes journées et tes nuits comptées. Je ne puis te
sauver, je ne puis même sauver celle dont l'amour te rend plus cher à
mes yeux; mais comme un fragment de ta poussière, je ne puis songer au
sort qui te menace sans m'en affliger au point--Oh Dieu! peux-tu donc--
(Un moment de pause. On entend dans la caverne un bruit soudain et des
éclats de rire. Ensuite passe un Esprit.)
JAPHET.
Au nom du Très-Haut, qui es-tu?
ESPRIT, riant.
Ah! ah! ah!
JAPHET.
Par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, parle!
ESPRIT, riant.
Ah! ah!
JAPHET.
Par le déluge qui approche! par la terre qui va s'engloutir dans
l'Océan! par les abîmes qui vont ouvrir toutes leurs fontaines! par le
ciel qui convertira ses nuages en mer et par le Tout-Puissant qui crée
et détruit! parle, et réponds-moi, effroyable habitant des ombres, être
inconnu, indistinct et terrible. Pourquoi jettes-tu ces hideux éclats de
rire?
ESPRIT.
Pourquoi pleures-tu?
JAPHET.
Pour la terre et tous ses enfans.
ESPRIT.
Ah! ah! ah! (Il s'évanouit.)
JAPHET.
Comme le démon se réjouit des tortures d'un monde et de la prochaine
désolation d'un globe sur lequel le soleil va cesser de répandre et
d'alimenter la vie! Toute la terre sommeille, et tous ceux qui respirent
sur elle sont assoupis à la veille de la mort. Pourquoi veilleraient-ils
en effet pour se trouver en face d'elle? Mais qui vois-je là, regardant
comme la mort vivante et prononçant des paroles faites pour accompagner
les funérailles du monde? Ils viennent comme des nuages.
(Divers Esprits passent devant la caverne.)
ESPRITS.
Allégresse! la race abhorrée qui ne put, dans Éden, conserver sa haute
place, et qui se laissa prendre à la voix de la science sans en avoir la
mission, approche de l'heure de la mort. Ni retard, ni exception; elle
ne périra pas par l'épée, par désespoir, par vieillesse, par déchirement
de cœur, par l'action nivelante du tems. Écoutez! Voici sa dernière
matinée. La terre sera tout océan! Nul souffle, hors celui des vents sur
la vague immense. Les anges déploieront leurs ailes; ils ne trouveront
plus de lieu de repos, pas même un roc dont la pointe surmonte la tombe
liquide, pour désigner la place où le dernier désespéré sera mort après
avoir long-tems espéré le reflux qui ne sera pas venu. Tout sera net,
détruit; un autre élément sera le maître de la vie, les fils abhorrés de
la boue seront exterminés, et la terre ne gardera de ces mille couleurs
qu'un azur sans contraste; nulle de ces nombreuses montagnes, ou de ces
vastes plaines, ne conservera sa forme; le cèdre et le pin abandonneront
leur séjour; tout sera englouti dans la source universelle: hommes,
terre et feu, tout mourra, et l'œil éternel contemplera la mer et le
firmament sans y retrouver un souvenir de vie. Qui pourrait, sur
l'écume, exiger maintenant une demeure?
JAPHET, s'avançant.
Ce sera mon père! La race de la terre n'expirera pas: seulement le crime
disparaîtra de la face du jour. Fuyez, insultans démons de l'abîme, vous
dont la joie hideuse gronde lorsque Dieu détruit ce que vous-mêmes
n'oseriez détruire. Hâtez-vous de fuir, rentrez dans vos cavernes
profondes, jusqu'à ce que les vagues vous poursuivent dans vos derniers
asiles, et fassent ressortir votre maudite race pour la rouler sur
l'aile des vents dans l'immensité de l'infini.
ESPRITS.
Fils de l'élu, quand toi et les tiens auront bravé le vaste et furieux
élément; quand la grande barrière de l'abîme sera refermée, seras-tu,
toi et les tiens, meilleurs ou plus heureux?--Non; votre terre et votre
race nouvelles seront encore un assemblage de malheurs.--Moins beaux
dans leurs formes, moins surchargés d'années que les géans qui font
encore en ce moment la gloire du monde, fils du ciel, nés de quelque
mère mortelle, vous n'aurez hérité que des pleurs du tems passé. Et ne
rougis-tu pas de leur survivre ainsi; de manger, de boire et de te
marier après eux? Ton cœur est-il assez bas, assez avili pour pouvoir
entendre nommer cette immense destruction sans avoir assez de chagrin ou
plutôt de courage pour préférer devenir la proie des vagues, à la honte
d'accepter un asile auprès de ton heureux père, et de bâtir une ville
sur le sépulcre de la terre inondée? Quel autre qu'un être bas et
inepte, voudrait survivre à son espèce? La mienne déteste la tienne
comme étant dans l'univers d'un autre ordre; mais, parmi nous, il n'est
pas un seul qui n'eût laissé dans les cieux un trône vide pour aller
demeurer dans les ténèbres plutôt que de voir ses compagnons souffrir
seuls. Va-t'en, malheureux! va donner une existence comme la tienne à
d'autres malheureux; vis, et quand les flots destructeurs mugiront sur
leur ouvrage, toi, porte envie aux patriarches géans qui ne seront plus,
maudis ton père pour leur avoir survécu, et toi-même pour être son fils!
CHOEUR DES ESPRITS, s'élançant de la caverne.
Allégresse! plus de voix humaine qui vienne interrompre par ses prières
nos jeux dans les airs; c'en est fait, ils n'adoreront plus; et nous qui
jamais n'avons adoré le Seigneur avide de prières, pour qui l'omission
d'un sacrifice est un crime; nous, nous verrons les sources de l'abîme
s'entr'ouvrir jusqu'à ce que tout soit rendu au chaos; jusqu'à ce que
ces créatures fières de leur misérable argile soient toutes exterminées
et que leurs os blanchis soient dispersés dans les cavernes, dans les
trous, dans les gorges des montagnes, partout enfin où l'océan les aura
déposées. Alors, dans leur désespoir, les brutes elles-mêmes cesseront
de poursuivre les hommes et ceux de leur espèce, le tigre restera couché
près de l'agneau comme auprès de son frère; tout redeviendra ce qu'il
était jadis, silencieux et incréé, excepté le firmament. Cependant la
mort accorde une légère trêve! elle épargnera un faible débris de
l'ancienne création et elle lui permettra d'engendrer, mais pour son
usage, des générations nouvelles; ce débris flottant sur les ondes du
déluge, et jaillissant de la vase de la terre ensevelie, dès que le
soleil ardent l'aura soulevé; ce débris fournira encore au tems de
nouveaux êtres, des armées, des morts, des chagrins, des crimes et tout
l'entourage de la haine et du malheur jusqu'à--
JAPHET, les interrompant.
Jusqu'à ce que l'éternelle volonté daigne expliquer ce songe de bonheur
et d'angoisse, racheter lui-même les tems et toute chose, les couvrir de
ses puissantes ailes, abolir l'enfer, enfin rendre à la terre purifiée
la beauté de ses premiers jours et transporter son Éden dans un paradis
éternel où l'homme ne sera plus exposé à pécher, où les démons eux-mêmes
contribueront à son bonheur.
ESPRITS.
Et quand verra-t-on ces charmantes merveilles?
JAPHET.