Oui, mon père, mais quand ils ne seront plus, quand nous flotterons

seuls sur l'azur des airs et que sous nos têtes l'abîme recouvrira notre

chère contrée, nos amis et nos frères plus chers encore, qui tous seront

ensevelis dans le gouffre immense, comment alors commander à nos pleurs

et à nos sanglots? pourrons-nous trouver le calme dans le silence de la

désolation? Ô Dieu! sois donc toi-même, grâce! quand il en est tems

encore! ne renouvelle pas le châtiment d'Adam! Le genre humain était

alors deux créatures, aujourd'hui il est plus nombreux que les vagues;

et la terrible pluie qui nous menace ne fournirait pas une goutte à

chacun de leurs tombeaux, si les tombeaux étaient permis aux enfans de

Caïn.

NOÉ.

Silence! fils imprudent! tes paroles sont autant de crimes! Anges,

pardonnez à la violence de son désespoir.

RAPHAEL.

Séraphins, la passion aveugle ces mortels: vous qui êtes ou deviez être

purs et sans passion, revenez avec moi.

SAMIASA.

Cela est impossible: notre choix est fait, nous en subirons les effets.

RAPHAEL.

Vous avez dit?

AZAZIEL.

Il a parlé, et je dis amen!

RAPHAEL.

Encore! des cette heure donc, rayés comme vous l'êtes des phalanges

célestes, disgraciés par votre Dieu! adieu.

JAPHET.

Hélas! où pourront-ils trouver un asile? Écoutez! écoutez! un bruit

prolongé, plus prolongé encore, gronde en s'échappant des flancs de la

montagne. Sur les sommets, pas un souffle de vent, et cependant chaque

feuille est agitée, chaque fleur s'effeuille; la terre semble vouloir

s'affaisser comme sous une charge pesante.

NOÉ.

Écoutez! écoutez! les oiseaux des mers crient, ils forment un nuage dans

la pourpre du firmament, ils planent sur les montagnes où jamais

auparavant aile blanche, habituée aux vagues, n'osa se reposer, même

quand les flots furieux leur défendaient de se confier à eux. Bientôt

ils deviendront leur seul rivage, et alors tout sera dit.

JAPHET.

Le soleil! le soleil! il se lève, mais son bienfaisant éclat a disparu;

un cercle noir, environnant son disque enflammé, proclame que le dernier

jour de la terre est arrivé. Les nuages rentrent dans les teintes de la

nuit, si ce n'est au lieu où leurs pointes d'airain bigarrent la ligne

d'où sortaient auparavant les riantes matinées.

NOÉ.

Et là, voyez cette traînée de lumière, avant-coureur du tonnerre! Il

vient, retirons-nous, fuyons, laissons aux élémens leur criminelle

proie; retournons au lieu où s'élève notre arche sainte, sauvegarde des

débris de la terre.

JAPHET.

Arrête, mon père, laisseras-tu Anah en proie aux vagues destructives?

NOÉ.

Faut-il plutôt leur abandonner tout ce qui a vie? Partons.

JAPHET.

Non, pas moi!

NOÉ.

Meurs donc avec eux! Oses-tu bien regarder ce firmament prophétique et

chercher à sauver ce que tout maintenant condamne? Veux-tu te mettre aux

prises avec la juste colère de Jéhova?

JAPHET.

La colère et la justice ne peuvent partir des mêmes mains.

NOÉ.

Blasphémateur! tremble de murmurer dans un pareil moment.

RAPHAEL.

Patriarche, sois indulgent; éclaircis ton front courroucé. Malgré son

égarement, ton fils ne périra pas; il ne s'abreuvera pas de l'écume

salée des ondes furieuses. Il ne sait ce qu'il dit, et une fois sa

passion amortie, il est aussi bon que toi, il ne succombera pas comme

les enfans du ciel avec les filles de l'homme.

AHOLIBAMAH.

La tempête arrive. Le ciel s'unit à la terre pour l'anéantissement de

tout ce qui a vie. La lutte est inégale entre nos forces et celles de

l'éternelle puissance.

SAMIASA.

Mais nous serons avec vous; nous vous transporterons dans quelque

planète éloignée et paisible, où vous partagerez, Anah et toi, notre

sort; et si tu ne pleures pas la perte de votre terre, nous oublierons

également que nous sommes bannis du ciel.

ANAH.

Oh! les tentes chéries de mon père! lieux où je reçus le jour!

montagnes, forêts, et prairies, hélas! quand vous ne serez plus, qui

pourra sécher mes pleurs?

AZAZIEL.

L'esprit qui sera ton époux. Ne crains rien, quoique chassés du ciel, il

nous reste encore de nombreuses retraites, d'où l'on ne pourra nous

arracher.

RAPHAEL.

Audacieux rebelle! tes paroles sont criminelles, et tes efforts seront

désormais impuissans. L'épée flamboyante qui chassa du paradis le

premier homme étincelle encore dans les mains angéliques.

AZAZIEL.

Elle ne nous atteindra pas: menace la matière de la mort, épouvante de

tes armes ceux qu'elles peuvent blesser; mais, pour nos yeux immortels,

qu'importe la flamme de ton glaive?

RAPHAEL.

Le moment est venu d'en éprouver la vertu, et de t'apprendre enfin

combien il est inutile de lutter contre les ordres de notre Dieu: ta foi

faisait toute ta force.

(Des mortels fuient dans l'espoir de trouver un refuge.)

CHŒUR DES MORTELS.

Les cieux se joignent à la terre,--Dieu! ô grand Dieu, qu'avons-nous

fait? Grâce, cependant! Entends les animaux sauvages eux-mêmes faire

mugir la prière! Le dragon s'élance de sa caverne, et s'approche de

l'homme sans songer, dans sa terreur, à lui nuire; les oiseaux modulent

dans les airs un chant d'agonie: ô Jéhova! détourne la rage de ta

colère, prends pitié du désespoir de ton propre monde! Ce n'est pas

l'homme seul qui pleure, c'est toute la nature!

RAPHAEL.

Adieu, terre condamnée! Enfans infortunés de la matière, je ne puis, je

ne dois pas vous secourir, le décret est porté!

(Raphaël sort.)

JAPHET.

Quelques nuages descendent comme des vautours sur leur proie: d'autres,

immobiles comme autant de rochers, attendent le mot qui doit déchaîner

leurs furieuses cataractes. Plus d'azur dans les cieux, plus de

radieuses étoiles! La mort s'est levée, une lueur pâle et fantastique

tient la place du soleil, et s'éteint elle-même au milieu de la nature

expirante.

AZAZIEL.

Viens, Anah! abandonne cette prison, fille du chaos, et que les élémens

vont rendre à ce qu'elle fut dans l'origine. Tu seras en sûreté sous

l'abri de mes ailes comme le jeune aiglon sous celles de sa

mère.--Laisse la prochaine destruction s'accomplir; ferme l'oreille à

son approche sinistre! Nous allons habiter un monde plus brillant, où tu

pourras savourer une vie éternelle. Il est d'autres cieux que ces nuages

sombres.

(Azaziel et Samiasa disparaissent avec Anah et Aholibamah.)

JAPHET.

Ils sont partis! Ils se sont enfuis sur les débris du monde. Et

maintenant, qu'elles vivent, ou qu'elles meurent avec la terre vivante;

rien ne pourra me rendre la vue d'Anah!

CHŒUR DE MORTELS.

Ô fils de Noé, aie pitié de tes semblables! Eh quoi! veux-tu nous

laisser tous, tous,--_tous_ dehors! tandis que toi, protégé contre la

fureur des élémens, tu te renfermeras dans ton arche de salut.

UNE MÈRE, offrant à Japhet son enfant.

Oh! laisse entrer cet enfant! je l'enfantai dans la douleur, mais

j'espérais être heureuse en le voyant suspendu à mon sein. Pourquoi

faut-il qu'il soit né! Qu'a-t-il fait, mon enfant, avant d'être sevré,

pour exciter la haine ou la vengeance de Jéhova? Qu'y a-t-il dans ce

lait dont je le nourris qui puisse forcer la terre et le ciel à se

liguer pour faire mourir mon enfant? pour rouler les flots sur sa tête

si blanche, si pure? Ah! sauve-le! toi, de la race de Seth! ou

malédiction sur toi, sur ta race qui nous abandonne, et sur celui qui

nous fit!

JAPHET.

Silence! ce n'est pas l'heure de maudire, mais de prier.

CHOEUR DE MORTELS.

De prier!!! Et où s'élèvera la prière; quand les nuages gonflés pèsent

et crèvent sur les montagnes! quand la mer débordée rend inutiles toutes

les barrières! quand les sables du désert ont cessé d'être arides!

Maudit celui qui te fit, ainsi que ton père! nous le savons! nos

malédictions sont inutiles, il faut expirer; mais puisque nous

connaissons toute l'étendue de notre malheur, pourquoi essaierions-nous

des hymnes ou courberions-nous le genou devant l'implacable

Tout-Puissant? nous n'en expirerons pas moins. Si c'est lui qui a fait

la terre, à lui la honte d'avoir créé un monde pour les

tourmens!--Voyez, dans leur rage, les torrens de pluie! la nature

entière est écrasée sous leur poids; les arbres de la forêt (nés le même

jour que le paradis, formés avant qu'Ève n'eût offert à Adam la science

pour douaire, avant qu'Adam n'eût chanté sa première hymne d'esclavage).

Ces arbres, si vigoureux, si hauts, si verts encore dans leur

vieillesse, les voilà déracinés; leur fleurs d'été sont tranchées par

les vagues qui s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent encore. Vainement nos

yeux se portent vers les cieux courbés,--ils touchent les mers, ils

étendent une barrière entre Dieu et nos regards supplians. Fuis! enfant

de Noé; fuis! étends-toi mollement dans le refuge qui t'est donné sur

l'océan; vois tout ce qui surnage sur les flots: c'est le cadavre du

monde de tes premiers jours. Puis élève à Jéhova le chant de ta

reconnaissance!

UN MORTEL.

Bénis ceux qui meurent dans le Seigneur! bien que les eaux soient

déchaînées sur la terre, que ses décrets aussi bien que sa parole soient

adorés! Il m'a donné la vie,--il ne prend que le souffle qui est à lui;

mes yeux peuvent se fermer pour toujours; ma faible voix peut élever,

pour la dernière fois, devant son trône, ses douloureuses prières; mais

encore béni soit le Seigneur, pour ce qui fut, pour ce qui est! Tout est

à lui: le commencement et la fin; le tems, l'espace, l'éternité, la vie,

la mort; le vaste connu, l'incommensurable inconnu. Il a fait, il peut

défaire; et moi, pour un faible soupir d'existence, irais-je blasphémer

et murmurer? Non, plutôt mourir comme j'ai vécu, plein de foi, sans

frissonner au moment même où l'univers entier s'écroule!

CHŒUR DES MORTELS.

Où fuir? sur les hautes montagnes? mais leurs torrens s'élancent avec

une double impétuosité pour se confondre avec l'océan qui mugit à leurs

pieds, enveloppe les contours de chaque montagne et découvre l'entrée de

toutes les cavernes.

(Une femme entre.)

FEMME.

Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! nos vallons ne sont plus: mon père et la

tente de mon père, mes frères et les troupeaux de mes frères, les beaux

arbres qui nous ombrageaient à l'heure de midi, et qui, le soir, nous

apportaient le chant des plus doux oiseaux, le petit ruisseau qui

rafraîchissait nos verts pâturages, hélas! tout a disparu. Ce matin,

quand j'ai gravi cette montagne, je tournai, vers tous ces beaux lieux,

mes regards de reconnaissance, et pas une feuille alors ne tremblait

encore!--Voilà maintenant qu'ils ne sont plus!--Hélas! pourquoi suis-je

née?

JAPHET.

Pour mourir! et mourir dans la jeunesse; plus heureuse ainsi que d'être

réservée à contempler la tombe universelle sur laquelle je suis condamné

à pleurer inutilement. Pourquoi, quand tout périt, faut-il que je vive

encore?

(Les eaux s'élèvent: les hommes fuient dans toutes les directions,

plusieurs sont engouffrés sous les vagues. Le chœur des mortels se

disperse et cherche son salut sur la cime des montagnes. Japhet reste

sur un roc, tandis que l'on aperçoit, dans le lointain, l'arche venant à

lui.)

FIN DE CIEL ET TERRE.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 19 / 19 段