chrétien _vade in pace_?
ARNOLD.
Silence! Les voilà donc glacés ces yeux qui pouvaient regarder le monde
entier, sans voir rien de comparable à eux!
BOURBON.
Arnold, si jamais tu voyais la France,--mais hâte-toi, l'assaut devient
plus vif,--une heure de plus, une minute, et je mourrais dans
l'intérieur de la ville. Éloignez-vous, Arnold, loin d'ici! vous perdez
du tems, ils vont gagner Rome sans vous.
ARNOLD.
Et sans vous!
BOURBON.
Non, non, je les conduirai encore en esprit. Couvre mon cadavre, et ne
dis pas que j'aie cessé de respirer. Adieu! sois vainqueur!
ARNOLD.
Mais, dois-je vous laisser ainsi?
BOURBON.
Il le faut,--Adieu! nos gens gagnent de l'avance.
(Bourbon meurt.)
CÉSAR, à Arnold.
Allons, comte, à l'ouvrage.
ARNOLD.
Il est vrai, je pleurerai ensuite. (Arnold couvre d'un manteau le corps
de Bourbon, puis il s'écrie en montant à l'échelle.) Bourbon, Bourbon!
Sus, enfans, Rome est à nous!
CÉSAR.
Bonsoir, seigneur connétable; tu as été un homme. (César suit Arnold,
ils atteignent les créneaux; Arnold et César sont renversés.) Aimable
culbute! Votre seigneurie serait-elle blessée?
ARNOLD.
Non. (Il remonte à l'échelle.)
CÉSAR.
Voilà un bon limier, une fois qu'il est échauffé! et ce n'est pas là un
jeu d'enfant. Voyez comme il frappe! Sa main touche encore aux créneaux;
il s'y cramponne comme si c'était un autel; il y met le pied et--qu'y
a-t-il ici, un Romain? (Ici un homme tombe.) C'est le premier oiseau de
la couvée! Il est tombé sur le bord de son nid. Qu'y a-t-il donc,
camarade?
LE BLESSÉ.
Une goutte d'eau!
CÉSAR.
Nous n'avons, d'ici au Tibre, d'autre liquide que du sang.
LE BLESSÉ.
Je meurs pour Rome. (Il expire.)
CÉSAR.
C'est comme Bourbon; mais dans un autre sens. Voilà ces grands hommes!
voilà leurs immortels motifs! Mais je dois être au jeune dépôt qui m'est
confié; il est sans doute maintenant dans le Forum. A la charge!
(César franchit l'échelle; la toile tombe.)
SCÈNE II.
(La ville.--Combat dans les rues entre les assiégeans et les assiégés.
Les habitans fuient en désordre.)
CÉSAR, entrant.
Je ne puis trouver mon héros; il est perdu dans la foule héroïque qui
maintenant est à la poursuite des fuyards, ou se bat contre les
désespérés. Qu'avons-nous ici? un ou deux cardinaux, qui ne semblent pas
fort curieux du martyre. Quelle agilité dans ces vieilles jambes rouges!
Ils auraient bien fait de quitter leurs chausses, comme ils ont ôté
leurs chapeaux; ils cesseraient d'être pour les pillards un point de
mire. Laissons-les fuir, les ruisseaux de sang ne tacheront pas du moins
leurs bas: ils sont de la même couleur.
(Entre un parti de combattans.--Arnold est à la tête des assaillans.)
Le voici escorté des deux frères,--le sang et la gloire. Holà! arrêtez,
comte.
ARNOLD.
En avant! il ne faut pas qu'ils se rallient.
CÉSAR.
Je te le dis, ne sois pas trop emporté; il faut, pour l'ennemi fuyant,
un pont d'or. Je t'ai donné la beauté du corps et l'exemption de
plusieurs maladies corporelles, mais non mentales; je n'en avais pas le
pouvoir. Tout en te donnant la forme du fils de Thétis, je ne t'ai pas
plongé dans le Styx et je ne garantirais pas mieux contre l'ennemi ton
cœur chevaleresque que ne le fut le talon d'Achille. Ainsi donc, de la
prudence; et n'oublie pas que tu es encore un mortel.
ARNOLD.
Et qui, avec un peu d'ame, songerait à combattre, s'il était
invulnérable! Beau plaisir! Penses-tu que je m'attacherai au lièvre
quand j'entendrai rugir les lions?
(Arnold rentre dans la mêlée.)
CÉSAR.
Voilà bien un échantillon de l'humanité! Son sang est échauffé; il
serait bon, pour calmer sa fièvre, qu'on lui en tirât quelque peu.
(Arnold lutte contre un Romain qui se retire contre un portique.)
ARNOLD.
Rends-toi, esclave, je te ferai quartier.
LE ROMAIN.
Cela est bientôt dit.
ARNOLD.
Et fait: on connaît ma loyauté.
LE ROMAIN.
On connaîtra mes actions.
(Ils reprennent le combat; César avance vers eux.)
CÉSAR.
Comment, Arnold! arrête-toi, tu as affaire à un célèbre artiste, à un
sculpteur habile, et qui sait parfaitement manier l'épée et le poignard.
Il l'emporte sur toi, mon cher mousquetaire. C'est lui qui fit tomber
Bourbon du haut des remparts.
ARNOLD.
Oui, serait-il vrai? Il aura donc travaillé à son monument.
LE ROMAIN.
Je pourrais cependant en tailler pour de plus vaillans que vous.
CÉSAR.
Bien parler, mon homme de marbre! Benvenuto, tu as du talent dans les
deux parties, et celui qui tuera Cellini aura fait un ouvrage aussi
difficile que ceux que tu fis jamais avec les blocs de Carrare.
(Arnold désarme et blesse celui-ci, mais légèrement; ce dernier tire un
pistolet et fait feu, puis se retire et disparaît sous le portique.)
CÉSAR.
Comment vas-tu? C'est là, je pense, un avant-goût des sanglans festins
de Bellone?
ARNOLD, chancelant.
C'est une égratignure; donne-moi ton écharpe, il ne m'échappera pas.
CÉSAR.
Où est le coup?
ARNOLD.
Dans l'épaule; ce n'est pas le bras de l'épée,--et cela suffit. J'ai
soif: si j'avais un casque d'eau!
CÉSAR.
C'est en ce moment un liquide fort recherché; on n'en trouve pas
aisément.
ARNOLD.
Ma soif augmente, mais je connais un moyen de l'éteindre.
CÉSAR.
Elle, ou toi-même?
ARNOLD.
La chance est la même; je m'en rapporte aux dés. Mais je perds mon tems
à babiller; hâte-toi, je te prie. (César lui met son écharpe.) Et toi,
pourquoi tant d'insouciance? Ne veux-tu pas frapper aussi?
CÉSAR.
Vos anciens philosophes regardaient le genre humain en spectateurs des
jeux olympiques. Si je trouvais un prix digne d'être disputé, je
pourrais me montrer tel que Milon lui-même.
ARNOLD.
Oui, quand il se prit dans le chêne.
CÉSAR
J'affronterais une forêt, si je le trouvais bon. Je combats contre les
masses, ou pas du tout. En attendant, poursuis ton divertissement comme
moi le mien: je n'ai qu'a regarder, puisque mes ouvriers coupent
gratuitement ma moisson.
ARNOLD.
Exécrable démon! toujours le même.
CÉSAR.
Et toi, toujours homme.
ARNOLD.
Comment? je ne veux que me montrer tel.
CÉSAR.
Oui, tel que sont les hommes.
ARNOLD.
Que veux-tu dire?
CÉSAR.
Que tu sens et que tu vois.
(Arnold s'éloigne et se réunit aux combattans, divisés en masses
détachées. La toile tombe.)
SCÈNE III.
(L'église de Saint-Pierre. Intérieur. Le pape est à l'autel. Prêtres qui
l'environnent en confusion. Citoyens accourant pour trouver un refuge,
et poursuivis par la soldatesque.)
Entre CÉSAR.
UN SOLDAT ESPAGNOL.
Main-basse sur eux, camarades! Prenez-moi ces lampes; ouvrez jusqu'à
l'échine cette tête chauve et tonsurée! il a un rosaire d'or!
UN SOLDAT LUTHÉRIEN.
Vengeance! vengeance! Frappons d'abord, nous pillerons après;--c'est la
demeure de l'Ante-Christ.
CÉSAR, l'arrêtant.
Comment donc, schismatique! et que prétends-tu?
LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
Au saint nom du Christ, détruire le superbe Ante-Christ! Je suis
chrétien.
CÉSAR.
Oui, un disciple qui forcerait le fondateur lui-même à renier sa
doctrine, s'il voyait quels sont ses prosélytes. Songe plutôt au
pillage.
LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
C'est le diable, vous dis-je.
CÉSAR.
Chut! ne révèle pas ce secret; il ne manquerait pas de te reconnaître
pour être à lui.
LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
Pourquoi le protéges-tu? Je le répète, c'est le diable, ou du moins le
vicaire du diable sur la terre.
CÉSAR.
C'est précisément pour cela: pourquoi chercher querelle à ses meilleurs
amis? Vous feriez mieux de vous tenir en repos; son heure n'est pas
encore venue.
LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
C'est ce que l'on va voir.
(Le soldat luthérien s'avance vers le pape; un des gardes lui envoie un
coup de fusil qui le fait tomber au pied de l'autel.)
CÉSAR, au luthérien.
Je vous l'ai dit.
LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
Est-ce que vous ne me vengerez pas?
CÉSAR.
Moi? non. Vous le savez, _la vengeance appartient au Seigneur_; et vous
voyez bien qu'il n'aime pas qu'on empiète sur lui.
LE SOLDAT LUTHÉRIEN, en mourant.
Ah! du moins si je l'avais tué, j'irais dans le ciel, environné d'une
éternelle gloire! Oh! mon Dieu! pardonne à la faiblesse d'un bras qui ne
l'a pu atteindre, et reçois dans ta miséricorde ton serviteur! C'est
encore un illustre triomphe; la superbe Babylone n'est plus; la
prostituée des sept montagnes a changé sa robe de pourpre contre des
cilices et des cendres.
CÉSAR.
Oui, et les tiennes parmi les autres. Bien fait, vieille Babel!
(Les gardes se défendent en désespérés; le pontife s'esquive par un
passage dérobé jusqu'au Vatican et au château Saint-Ange.)
CÉSAR.
Oui, c'est là se battre avec gloire! Allons, prêtres! allons, soldats!
Comme ils y vont de la voix et du geste! Je n'ai pas vu de pantomime
plus comique depuis la prise de la Juiverie par Titus. Mais c'était
alors le tour des Romains, aujourd'hui c'est celui de leurs ennemis.
SOLDATS.
Il s'est échappé; suivons-le.
AUTRE SOLDAT.
Ils ont barré l'étroit passage; il est obstrué de morts jusqu'à la
porte.
CÉSAR.
Je suis ravi qu'il ait échappé, et il doit bien, en partie, m'en rendre
grâces. Je ne voudrais pas que l'on abolît ses bulles;--ce serait perdre
la moitié de notre empire, et ces indulgences exigent un peu de
retour.--Non, non, il ne faut pas qu'il tombe; d'ailleurs son évasion
peut être la matière d'un miracle futur, et comme telle fortifier la
preuve de son infaillibilité. (S'adressant aux soldats espagnols.) Eh
bien! coupe-gorges, pourquoi vous arrêtez-vous? Si vous ne vous pressez
pas, vous ne trouverez plus un seul pieux grain d'or! Et _vous_ donc,
catholiques, retournerez-vous sans une seule relique d'un pareil
pélerinage? Les luthériens eux-mêmes ont une dévotion plus sincère.
Voyez comme ils dévalisent les châsses!
SOLDATS.
Par saint Pierre! il dit vrai; les hérétiques emporteront la meilleure
part.
CÉSAR.
Ce serait une honte! Allons, allons, aidez-les dans leur acte de piété.
(Les soldats se dispersent; les uns quittent l'église, tandis que
d'autres y entrent.)
CÉSAR.
Les voilà partis, et d'autres reviennent; ainsi coule vague sur vague ce
que ces malheureuses créatures appellent l'éternité. Elles pensent être
les brisans de cet océan, tandis qu'elles ne sont que de légères bulles,
engendrées par son écume. Maintenant autre chose.
(Entre Olympia poursuivie.--Elle embrasse l'autel.)
SOLDAT.
Elle est à moi.
AUTRE SOLDAT, s'opposant au premier.
Vous mentez; je l'ai troquée le premier; elle serait la nièce du pape
que je ne la céderais pas.
(Ils se battent.)
TROISIÈME SOLDAT, s'avançant vers Olympia.
Cessez vos réclamations; les miennes sont les meilleures.
OLYMPIA.
Monstre infernal, vous ne me toucherez pas vivante!
TROISIÈME SOLDAT.
Vivante ou morte.
OLYMPIA, embrassant un crucifix massif.
Respectez votre Dieu.
TROISIÈME SOLDAT.
Oui, quand il est en or, ma belle; c'est vôtre dot que vous serrez.
(Il s'avance vers elle, quand Olympia, en étreignant avec plus de force
le crucifix, l'ébranle et le fait tomber; dans sa chute, il renverse le
soldat.)
TROISIÈME SOLDAT.
Oh! grand Dieu!
OLYMPIA.
Ah! maintenant vous le reconnaissez.
TROISIÈME SOLDAT.
J'ai la tête cassée. Camarades! au secours! je n'y vois plus.
(Il meurt.)
AUTRES SOLDATS, accourant.
Tuez-la, quand elle aurait mille vies: elle a assassiné notre camarade.
OLYMPIA.
Mort désirable! Vous n'avez pas de vie à accorder que le dernier des
hommes ne puisse ravir. Grand Dieu! par ton fils qui nous a rachetés,
par la mère de ton fils, reçois-moi telle que je voudrais paraître à tes
yeux, digne d'elle, de lui et de toi!
(Entre Arnold.)
ARNOLD.
Que vois-je! Maudites bêtes féroces, arrêtez.
CÉSAR, à part et en riant.
Ah! ah! ah! voilà la justice; ces dogues ont les mêmes droits que lui.
Mais voyons comment cela finira.
SOLDATS.
Comte, elle a tué notre camarade.
ARNOLD.
Avec quelle arme?
SOLDATS.
Avec la croix sous laquelle il est tombé; regardez-le couché là, plutôt
comme un ver que comme un homme: elle l'a frappé à la tête.
ARNOLD.
En effet, voilà une femme aussi recommandable qu'un brave homme. Si vous
en étiez, vous auriez des respects pour elle. Mais éloignez-vous, et
rendez grâce à votre bassesse; c'est le seul dieu auquel vous deviez en
ce moment la vie. Si vous aviez touché un seul cheveu de ses tresses en
désordre, j'aurais fait dans vos rangs un plus grand jour que l'ennemi
lui-même. Loin d'ici, jackals! contentez-vous des os que le lion vous
jette, et ne tombez pas sur ceux qu'il ne vous accorde pas.
UN SOLDAT, en murmurant.
Alors le lion n'a qu'à vaincre pour lui-même.
ARNOLD, le frappant.
Séditieux! va te révolter dans l'enfer;--mais sur la terre tu auras
obéi. (Les soldats attaquent Arnold.)
ARNOLD.
Avancez! j'en suis ravi; je vous montrerai, lâches, comment il faut vous
commander, et quel est celui qui vous conduisit le premier sur les murs
que vous n'osiez escalader; jusqu'au moment où j'arborai ma bannière sur
le sommet. Vous êtes bien courageux maintenant que vous êtes dans la
ville.
(Arnold terrasse les plus avancés; les autres jettent leurs armes.)
SOLDATS.
Merci! merci!
ARNOLD.
Apprenez donc à l'accorder. À présent, vous ai-je montré qui vous
conduisit sur les créneaux de Rome?
SOLDATS.
Oui, nous l'avons vu et éprouvé; pardonnez l'erreur d'un moment dans le
feu de la victoire,--la victoire à laquelle vous nous avez guidés.
ARNOLD.
Éloignez-vous donc! rentrez dans vos quartiers; vous les trouverez
établis dans le palais Colonna.
OLYMPIA, à part.
Dans la maison de mon père!
ARNOLD aux soldats.
Laissez vos armes, elles vous seraient inutiles, la ville est rendue; et
songez bien à tenir vos mains nettes ou je trouverai, pour vous
rebaptiser, un ruisseau aussi rouge qu'en ce moment les eaux du Tibre.
SOLDATS; ils déposent leurs armes et s'éloignent.
Nous obéirons.
ARNOLD à Olympia.
Madame, vous n'avez plus rien à craindre.
OLYMPIA.
Je le croirais si j'avais un glaive; mais il n'importe pas,--la mort a
mille chemins; et le marbre qui couvre le pied de cet autel verra
ensanglanter ma tête avant que tu m'arraches de ces lieux. Homme, Dieu
te pardonne!
ARNOLD.
J'espère bien mériter son pardon et le tien lui-même; je ne t'ai pas
offensée.
OLYMPIA.
Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a porté le fer et le feu dans ma
patrie? Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a fait de la maison de mon
père une retraite de brigands? Et ce temple, et ce mélange du sang des
Romains et des saints? En vain voudrais-tu maintenant me protéger; il
n'en sera rien!
(Elle lève les yeux au ciel, s'enveloppe de sa robe et se dispose à se
précipiter de l'autel, du côté opposé à celui où se tient Arnold.)
ARNOLD.
Arrête, arrête, je jure...
OLYMPIA.
Épargne à ton ame déjà bien assez criminelle un serment que l'enfer
lui-même ne voudrait pas garantir. Je te connais.
ARNOLD.
Non, tu ne me connais pas, je ne suis pas de ces gens là, bien que--
OLYMPIA.
Je te juge par tes compagnons; Dieu te jugera tel que tu es
véritablement. Je te vois teint du sang de Rome; prends le mien, c'est
tout ce que tu peux espérer de moi. Ici, sur le marbre du temple où
l'eau sainte me baptisa fille de Dieu, je lui rends mon ame moins
sainte, sans doute, mais non moins pure que les fonts baptismaux ne
m'avaient rendue.
(Olympia étend une main vers Arnold d'un air dédaigneux, puis se
précipite de l'autel sur le marbre.)
ARNOLD.
Dieu éternel! je sens ta puissance! Au secours! au secours! Elle n'est
plus.
CÉSAR, approchant.
Me voici.
ARNOLD.
Toi! mais enfin sauve-la!
CÉSAR, l'aidant à soulever Olympia.
Elle a bien réussi; la chute a été sérieuse.
ARNOLD.
Ô ciel! elle ne respire plus.
CÉSAR.
S'il en est ainsi, je ne puis rien faire: il n'est pas en mon pouvoir de
ressusciter.
ARNOLD.
Vil esclave!
CÉSAR.
Esclave ou maître, c'est tout un; de bonnes paroles cependant ne sont
jamais déplacées, à mon avis.
ARNOLD.
Des paroles?--peux-tu venir à son aide?
CÉSAR.
Je veux bien l'essayer. Une aspersion d'eau bénite pourrait être utile.
(Il va puiser sur les fonts un peu d'eau dans son casque.)
ARNOLD.
Elle est souillée de sang.
CÉSAR.
Il n'en est pas dans ce moment de plus pure dans Rome.
ARNOLD.
Que de pâleur! Que de charmes! Comme elle repose sans vie! Oh toi!
modèle de toute beauté, je n'aime que toi, morte ou vivante.
CÉSAR.
C'est ainsi qu'Achille aimait Penthésiléa; il semble que vous avez
hérité de son cœur aussi bien que de sa figure; toutefois ce n'était pas
un doucereux.
ARNOLD.
Elle respire! Mais non; ce n'est rien que le dernier mouvement de vie
disputé à la mort!
CÉSAR.
Elle respire.
ARNOLD.
Le dirais-_tu_? Il serait donc vrai!
CÉSAR.
Vous me jugez bien:--le diable parle vrai plus souvent qu'on ne le
croit; mais il a un ignorant auditoire.
ARNOLD, sans l'écouter.
Oui, son cœur bat. Hélas! faut-il que le seul cœur que je voulusse voir
battre auprès du mien palpite aujourd'hui sous l'étreinte d'un assassin.
CÉSAR.
Voilà une sage réflexion, un peu tardive aujourd'hui. Où la
transporterons-nous? Je vous dis qu'elle vit.
ARNOLD.
Mais vivra-t-elle?
CÉSAR.
Autant que le peut la poussière.
ARNOLD.
Elle est donc morte?
CÉSAR.
Bah! bah! vous l'êtes aussi, et vous l'ignorez. Elle reviendra à la
vie--du moins à ce que vous prenez pour elle, et telle que vous êtes
vous-même; mais il faut recourir à des moyens humains.
ARNOLD.
Transportons-la dans le palais Colonna où j'ai fixé ma bannière.
CÉSAR.
Allons donc, il faut la soulever.
ARNOLD.
Doucement.
CÉSAR.
Aussi doucement que vous autres portez vos morts, sans doute parce
qu'ils ne peuvent plus souffrir des cachots.
ARNOLD.
Mais est-il bien vrai qu'elle vive?
CÉSAR.
Oh! ne craignez rien; mais si plus tard vous en avez regret, ne me le
reprochez pas.
ARNOLD.
Qu'elle vive, c'est assez!
CÉSAR.
L'esprit de sa vie est encore dans son sein, et peut y rester. Comte, je
vous obéis en toute chose; c'est ici pour moi un office nouveau, j'en ai
peu l'habitude; mais vous sentirez quel sincère ami vous avez dans celui
que vous nommez un diable. Sur la terre, vous avez souvent des diables
pour amis; pour moi, je n'abandonne pas les miens. Doucement
transportons cet être charmant, à peine matériel, et presque tout
esprit. En vérité; je suis presque amoureux d'elle, comme jadis le
furent les anges du beau sexe primitif.
ARNOLD.
Toi?
CÉSAR.
Moi; mais ne craignez rien, je ne serai pas votre rival.
ARNOLD.
Mon rival?
CÉSAR.
J'en pourrais être un formidable, mais depuis que j'ai tué les sept
maris de la future fiancée de Tobie (et qu'après tout cela il eût suffi
d'un peu d'encens pour me chasser), j'ai dit adieu aux intrigues: elles
valent rarement la peine qu'on se donne pour réussir, ou--ce qui est
plus difficile,--pour se défaire de l'objet auparavant chéri; car c'est
là le mal, pour les mortels du moins.
ARNOLD.
Silence! je te prie, doucement! je crois voir ses lèvres s'agiter, ses
yeux s'ouvrir!
CÉSAR.
Sans doute comme les étoiles, car c'est, une métaphore pour Vénus et
pour Lucifer.
ARNOLD.
Au palais Colonna, comme j'ai dit.
CÉSAR.
Oh! je sais mon chemin dans Rome.
ARNOLD.
Maintenant avançons; doucement!
(Ils sortent en emportant Olympia.)
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
TROISIÈME PARTIE.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Un château dans les Apennins, environné d'une campagne aride, mais
agréable à l'œil. Chœur de paysans devant les portes.)
CHOEUR.
I.
La guerre est passée; le printems est venu: la fiancée et son amant ont
gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque voix
trouve un écho dans leurs cœurs.
II.
Le printems est venu, et la violette, fille aînée du soleil, commence à
se faner: pour nous elle n'est qu'une fleur d'hiver; la neige des
montagnes ne peut la flétrir et l'empêcher de lever ses yeux d'un azur
humide, vers un firmament azuré comme elle.
III.
Mais quand le printems revient avec son cortège de fleurs, celle-ci, la
mieux aimée, s'échappe de la foule qui ternirait ses couleurs
virginales, et gâterait son parfum céleste.
IV.
Cueillons les autres, mais souvenons-nous du héraut qui nous l'annonce
dans le froid décembre, de l'astre matinal de toutes les fleurs, du gage
des longues heures de soleil radieux; au milieu des roses, n'oubliez pas
la vierge, la vierge violette.
Entre CÉSAR; il chante.
Le tems des guerres est passé, nos épées sont oisives, le coursier ronge
son frein, le casque étincelle sur la muraille, l'aventurier repose;
mais son armure est rouillée. Le vétéran murmure en vain; en bâillant
dans les salles pacifiques; il boit,--mais qu'est-ce que boire, si ce
n'est un repos pour la pensée? Le cor ne l'éveille plus en lui faisant
entendre un signal de vie et de mort.
LE CHŒUR.
Mais la meute aboie au loin; le sanglier est dans les bois, et le faucon
attend avec impatience le moment de quitter son chaperon sur le poing du
gentilhomme; il se tient comme un cimier, et cependant l'air est troublé
par la multitude des oiseaux qui s'échappent de leurs nids.
CÉSAR.
Vain fantôme de gloire! froide image de la guerre! quel chasseur inspira
un historien? Quel héros de la chasse eut sa destinée depuis Nemrod, le
fondateur des royaumes et de la chasse? Nemrod qui, le premier, fit
trembler les habitans des forets, alors que le lion était jeune et dans
tout l'orgueil de sa force imposante. Alors c'était le jeu des forts que
d'oser le combattre, que de s'avancer, armé d'un pin au lieu de lance,
contre le Mamoth, ou de frapper dans un ravin le Beehemoth écumant;
alors l'homme avait la taille des tours de notre tems: c'était le fils
aîné de la nature, et comme elle il était sublime.
CHŒUR.
Mais la guerre est passée; le printems est venu; la fiancée et son amant
ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque
voix trouve un écho dans leurs cœurs.
(Les paysans s'éloignent en chantant.)
ICI S'ARRÊTE LE MANUSCRIT.
NOTES
DU TRADUCTEUR.
NOTE b1.
La montagne de Hartz.
Les montagnes et les forêts qui portent ce nom sont dans la principauté
de Wolfenbuttel (Basse-Saxe).
NOTE b2.
Un enfant d'Anak.
Anak; premier géant de la race des enfans de Dieu ou de Seth. De son
nom, les géans sont appelés dans l'Écriture _Anachim_.
NOTE b3.
Au sac de Rome.
Il semble que Lord Byron ait lu la vie du connétable de Bourbon dans
notre Brantôme. Voici les paroles de ce dernier: «Les braves soldats
Espagnols honoraient leur général; car, à ce que j'ai oui dire à aucuns
de ce tems-là, par tout le camp, ils ne chantaient autre chanson que ses
louanges, et même en cheminant pour se désennuyer, et surtout quand ils
le voyaient passer; auxquels il applaudissait et les saluait fort
courtoisement, leur disant, à tous les coups (ainsi qu'il disait à
Rome): _Laissez faire, compagnons, patientez un peu; je vous mène en un
lieu que vous ne sçavez pas, où je vous ferai tous
riches_...............................................................
«Le 5e de mai 1527, et ordonnant ses troupes pour le lendemain à
l'assaut, il les harangua encore pour la seconde fois, disant: _Mes
capitaines, qui tous êtes de grande valeur et courage, et tous mes
soldats très-bien aymés de moy, puisque la grande aventure de nostre
sort nous a menés et conduits icy, au point et au lieu que nous avons
tant désirés; après avoir passé tant de meschans chemins, avec neiges et
froids si grands, avec pluies et boues, et des rencontres d'ennemis,
avec faim et soif sans aucun sol, bref avec toutes les nécessites du
monde..... Si vous avez jamais désiré saccager une ville pour des
richesses et trésors, cette-cy en est une et la plus riche, voire la
dame de tout le monde._»
NOTE b4.
Prophètes.
«Mes frères, je trouve certainement que là est cette ville que, au temps
passé, prognostica un sage astrologue de moy, me disant
qu'infailliblement, à la prise d'une ville, mon fier ascendant me
menaçait, que j'y devois mourir; mais je vous jure que c'en est le
moindre de mes soucys.»
(Brantôme, _Discours du Connétable à ses soldats._)
NOTE b5.
Ce qu'elle fut jadis.
«De plus, il se voulait rendre patron de la ville, et se faire dire roi
des Romains.»
(Brantôme, _Vie du Connétable de Bourbon._)
NOTE b6.
Une écharpe blanche.