Et qui peut se flatter d'y être? Depuis l'étoile jusqu'au ver rampant,

la vie est partout en mouvement, et la commotion est encore le dernier

signe de la vie. La planète tourne jusqu'à ce qu'elle devienne comète,

et que dans sa course vagabonde elle hâte la destruction des autres

planètes. L'humble ver poursuit sa vie rampante aux dépens de

l'existence d'autres objets: mais comme eux, il faut qu'il vive et qu'il

meure esclave de celui qui l'a créé pour vivre et mourir. Il vous faut

obéir au maître de toute chose, à l'invariable nécessité: contre ses

arrêts, la révolte ne réussit pas.

ARNOLD.

Mais quand elle vient à réussir?

CÉSAR.

Ce n'est plus la révolte.

ARNOLD.

L'emportera-t-elle aujourd'hui?

CÉSAR.

Le Bourbon a donné des ordres pour l'assaut; au rayon du jour on sera à

l'ouvrage.

ARNOLD.

Hélas! et la ville succombera-t-elle? Je vois la demeure gigantesque du

vrai Dieu; je vois Saint-Pierre, son fidèle serviteur, élancer son dôme

dans le firmament où le Christ monta lui-même en laissant sur la terre

un gage de bonheur et de gloire dans le sang qu'il avait répandu sur une

croix (instrument de torture pour lui, Dieu et fils de Dieu, mais unique

consolation des faibles mortels).

CÉSAR.

Il est là et il y sera.

ARNOLD.

Quoi?

CÉSAR.

Le crucifix et une foule d'autels qui resplendissent dans des lieux

moins élevés: il y a encore çà et là sur les murailles des couleuvrines

et des arquebuses; et que n'y voit-on pas, excepté les hommes qui y

mettent le feu pour tuer d'autres hommes?

ARNOLD.

En serait-il donc fait de ces colonnades presque divines? de ces

pilastres soutenant des murailles indestructibles? du théâtre où

s'asseyaient les empereurs et leurs sujets (des sujets _romains_) pour y

contempler le combat des rois du désert et des forêts; quand le lion et

l'indomptable sanglier venaient joûter dans l'arène, pour y remplacer

les hommes qui de tous côtés étaient soumis à la ville éternelle; alors

que les bois payaient leur tribut d'existence à ces amphithéâtres et se

réunissaient aux citoyens de la Dacie pour contribuer par leur trépas à

l'amusement d'une minute, et pour arracher enfin à leurs bourreaux cette

exclamation: _un autre, quelqu'autre gladiateur_?

CÉSAR.

De quoi voulez-vous parler? de la ville ou de l'amphithéâtre; d'une

église, ou de toutes? car vous confondez toutes ces choses et vous me

confondez moi-même.

ARNOLD.

Demain avec le chant du coq sonnera l'assaut.

CÉSAR.

Qui, s'il finit avec le premier accent du rossignol du soir, offrira

quelque chose d'inoui dans les annales des grands siéges: car les hommes

ne saisissent guère leurs proies qu'après de longues peines.

ARNOLD.

Le soleil s'avance avec autant de calme et peut-être plus beau qu'il ne

se montra sur Rome, le jour que Rémus franchit son mur.

CÉSAR.

Je l'ai vu en ce moment.

ARNOLD.

Vous?

CÉSAR.

Oui, monsieur, vous oubliez que je suis un esprit, ou que du moins je

l'étais avant de prendre votre corps abandonné et d'avilir mon nom. A

présent je suis César et bossu. Eh bien! le premier des Césars était une

tête chauve, et ses lauriers lui plaisaient bien mieux comme perruque

(ainsi le dit l'histoire), que comme signe de gloire. Ainsi va le monde,

mais nous n'en serons pas moins joyeux. J'ai donc vu tel que je suis

votre Romulus tuer son propre frère, fruit jumeau des mêmes entrailles;

et pourquoi? parce qu'il franchit un fossé (car alors il n'y avait pas

de murs autour de Rome aujourd'hui si orgueilleuse). Ainsi le premier

ciment de Rome fut le sang d'un frère, et quand le sang de ses enfans

coulerait en flots assez larges pour donner la teinte la plus rouge aux

jaunes ondes du Tibre, ce ne serait rien encore auprès des torrens de

sang que les avides descendans du fratricide ont fait couler sur la

terre pendant tant de siècles.

ARNOLD.

Mais que peut-on reprocher aux arrière-petits-fils de Romulus, eux qui

vécurent dans la paix du ciel et dans les retraites de la piété?

CÉSAR.

Et qu'avaient-ils fait, ceux que les anciens Romains

exterminèrent?--Mais écoutons.

ARNOLD.

Ce sont des soldats: ils chantent une ronde insouciante, à la veille de

tant de trépas, du leur peut-être.

CÉSAR.

Et pourquoi ne chanteraient-ils pas aussi bien que des cygnes? Ceux-ci

du moins sont noirs; on n'en peut douter[loc23].

[Note loc23: L'armure de fer dont les soldats étaient couverts les

faisait paraître noirs de la tête aux pieds. César fait ici allusion à

ce vers de Juvénal devenu proverbe:

_Rara avis in terris, nigroque similluna cycno._]

ARNOLD.

Vous êtes savant, je m'en aperçois.

CÉSAR.

Oui, je connais ma grammaire. Je fus élevé pour être moine: j'étais

autrefois versé dans la connaissance des lettres étrusques, aujourd'hui

oubliées, et--si je voulais me rappeler--j'expliquerais leurs

hiéroglyphes plus clairement que votre alphabet.

ARNOLD.

Et que ne le faites-vous?

CÉSAR.

Il me convient mieux de résoudre en hiéroglyphes votre alphabet; et

j'imite en cela vos hommes d'état, vos prophètes, prêtres, docteurs,

alchimistes, philosophes et tant d'autres qui, sans avoir besoin d'une

nouvelle confusion des langues, ont édifié plus de Babels que les

bégayans maçons sortis de la fange du déluge, quand ils renoncèrent à

leur œuvre et se dispersèrent. Et pourquoi? pourquoi, je vous prie?

parce que nul d'entre eux ne comprenait plus son voisin. Ils sont bien

plus sages aujourd'hui! La déraison, le non-sens n'est plus capable de

les diviser: le _non-sens_! c'est leur compagnon fidèle, leur

Shibboleth, leur Koran, leur Talmud; leur talisman cabalistique! c'est

l'excellente base sur laquelle ils aiment le mieux bâtir--

ARNOLD l'interrompant.

Oh! railleur éternel! silence! Comme la voix rauque des soldats se

transforme, dans le lointain, en un chant solennel et sublime! Écoutons!

CÉSAR.

Oui, autrefois j'ai entendu les anges chanter.

ARNOLD.

Et les démons hurler.

CÉSAR.

De concert avec les hommes. Mais écoutons. J'aime tous les genres de

musique.

CHOEUR DES SOLDATS.

Les bandes noires ont franchi les Alpes et leurs monceaux de neiges.

Bourbon, le ravisseur, les conduit; ils ont passé le large fleuve du Pô.

Nous avons battu tous nos ennemis, nous avons fait prisonnier un roi,

nous n'avons tourné le dos à personne; nous avons donc bien le droit de

chanter. A jamais, vive à jamais Bourbon! quoique sans un sou vaillant,

nous ne montrerons que plus d'ardeur à escalader ces vieilles murailles.

Guidés par Bourbon, nous allons au point du jour entourer les portes,

les briser ou tomber sur elles. En montant tous d'un pied ferme sur

l'échelle, nous pousserons des cris de joie; la mort seule restera

muette. Guidés par Bourbon, nous monterons sur les murs de la vieille

Rome: et qui pourrait alors calculer la dépouille de chaque maison? En

avant, en avant, guidés par les lis! et tombent les clefs du tremblant

pontife! Nous nous reposerons à notre aise dans la vieille Rome aux sept

montagnes: ses rues seront ensanglantées, son Tibre prendra la couleur

rouge, et ses temples sonores répéteront le bruit de notre marche. C'est

Bourbon, c'est Bourbon, c'est Bourbon qui nous protége! c'est avec nos

chants que nous battrons la charge! Le feu en avant, l'Espagne pour

avant-garde, puis viendront nos divers compagnons: près de l'Espagnol

retentiront les tambours de la Germanie, et la pointe des lances

italiennes sera couchée sur le sein de leur patrie. Pour nous, notre

chef vient de la France, il a fait la guerre à son frère. C'est Bourbon,

oui c'est Bourbon, sans feu ni lieu, c'est Bourbon qui va nous conduire

au sac de Rome[b3].

CÉSAR.

Voilà un chant dont les assiégés, il me semble, doivent peu s'effrayer.

ARNOLD.

Sans doute, si nos soldats sont fidèles aux paroles du chœur. Mais voici

le général entouré de ses chefs et de ses confidens. Généreux rebelle!

(Le connétable de Bourbon entre avec les siens, etc., etc.)

PHILIBERT.

Comment donc, noble prince, vous n'êtes pas content?

BOURBON.

Pourquoi le serais-je?

PHILIBERT.

La plupart des hommes le seraient à la veille d'une conquête telle que

celle qui se prépare.

BOURBON.

Si ma sécurité était complète!

PHILIBERT.

Ne doutez pas des soldats; les murs seraient de diamant qu'ils sauraient

bien les briser. La meilleure artillerie c'est la faim.

BOURBON.

Ma plus faible crainte est de les voir échouer. Comment, comment

seraient-ils repoussés, avec Bourbon pour leur chef, et pour aiguillon

leur violent appétit?--Ces vieux murs seraient des montagnes, et ceux

qui les gardent les anciens dieux de la fable, que je ne craindrais rien

de mes Titans;--mais aujourd'hui--

PHILIBERT.

Eh bien! ce sont des hommes qui se battent contre des hommes.

BOURBON.

Sans doute, mais ces murs ont vu autrefois des siècles merveilleux! Ils

ont enfanté des grandes ames; la terre ancienne et l'ombre vivante de

l'impérieuse Rome est peuplée de ces nobles guerriers; je crois les voir

marcher le long des remparts de la cité éternelle, et m'adjurer par leur

sang glorieux, avec leurs mains privées de vie, de ne pas les approcher.

PHILIBERT.

N'y songez pas! Voudriez-vous fuir devant des fantastiques menaces de

fantômes?

BOURBON.

Ils ne me menacent pas: j'affronterais, il me semble, la menace d'un

Seylla; mais ils rapprochent et lèvent, puis laissent retomber leurs

mains glacées; et leurs visages maigres, leurs regards d'aspics

fascinent les miens. Regardez là!

PHILIBERT.

Je vois des créneaux élevés.

BOURBON.

Et là?

PHILIBERT.

Pas même une garde en perspective; ils se tiennent à l'écart derrière

les parapets, à l'abri des balles de nos lansquenets qui pourraient les

atteindre dans le crépuscule.

BOURBON.

En vérité vous êtes aveugle.

PHILIBERT.

Pour ne rien voir au-delà de ce qui est visible.

BOURBON.

Un millier d'années ont envoyé tous leurs grands capitaines sur ces

murs;--le dernier Caton s'y trouve déchirant ses entrailles plutôt que

de survivre à la liberté du pays que je veux enchaîner; et le premier

César, en habit de triomphateur, court de créneaux en créneaux.

PHILIBERT.

Faites donc la conquête des murs pour lesquels il fit tant d'exploits,

et vous serez plus grand que lui.

BOURBON.

Vous dites vrai, je le ferai ou j'y perdrai la vie.

PHILIBERT.

Vous ne le pouvez pas; mourir dans une telle entreprise, c'est moins la

mort que l'aurore d'un jour éternel.

(Le comte Arnold et César s'avancent.)

CÉSAR.

Ceux qui ne sont que des hommes, ne peuvent-ils donc supporter l'ardeur

brûlante de cette gloire, objet de leur ambition?

BOURBON.

Ah! salut au sardonique bossu! salut à son maître, l'astre de beauté de

notre armée, le vaillant aussi bien que le beau, le généreux comme

l'aimable!

Avant la prochaine matinée nous saurons vous trouver de l'ouvrage à tous

deux.

CÉSAR.

Avec la permission de votre altesse vous n'en trouverez pas moins pour

vous-même.

BOURBON.

Et dans ce cas, petit bossu, je ne serai pas le dernier à mon poste.

CÉSAR.

Bossu! vous pouvez le dire; car, en votre qualité de général, placé sur

les derrières de l'armée, vous avez pu voir mon dos; mais, quant à vos

ennemis, ils ne le connaissent pas encore.

BOURBON.

Voilà, je l'avoue, une bonne repartie; je l'avais provoquée.--Quoi qu'il

en soit, la poitrine de Bourbon fut et sera toujours aussi avancée en

face du danger que la vôtre, quand vous seriez le diable.

CÉSAR.

Oh! si je l'étais, je me serais bien gardé de venir ici.

PHILIBERT.

Pourquoi donc?

CÉSAR.

C'est que la moitié de vos bandes valeureuses ne tardera guère à se

donner hardiment à lui, et que l'autre moitié lui sera dépêchée plus

promptement encore et avec autant de certitude.

BOURBON.

Arnold, votre vilain ami est aussi serpent dans ses paroles que dans ses

actions.

CÉSAR.

Votre altesse ne me rend pas justice. Le premier serpent était un

flatteur, et je ne le suis pas; quant à mes actions, je ne pique

qu'après avoir été piqué.

BOURBON.

Vous êtes brave, et cela me suffirait; vous avez la parole aiguë et

l'action prompte, c'est encore mieux. Je ne suis pas seulement un

soldat, mais encore le camarade des soldats.

CÉSAR.

Altesse, c'est une mauvaise compagnie, plus mauvaise même pour amis que

pour ennemis; attendu qu'avec les premiers les relations sont plus

durables.

PHILIBERT.

Eh bien! drôle, tu deviens insolent au-delà du privilége d'un bouffon.

CÉSAR.

Véridique, voulez-vous dire. Et bien je mentirai:--la chose est aussi

facile; et vous allez me louer, car je vous déclare un héros.

BOURBON.

Laissez-le, Philibert: il est brave, et toujours, avec cette face

hideuse et la montagne de ses épaules, on l'a vu le premier au feu et

sur le champ de bataille. Il supporte patiemment la faim; et, quant à sa

langue, notre camp jouit d'une parfaite licence. Et pour moi, j'aime

mieux l'aiguillon pénétrant d'un spirituel railleur que les imprécations

lourdes et grossières d'un esclave affamé, mécontent et désespéré, qui

reste sourd à tout autre argument qu'une table bien garnie, du vin, du

sommeil, et quelques maravédis qu'il prend pour une véritable richesse.

CÉSAR.

Il serait à désirer que les princes de la terre n'en demandassent pas

davantage.

BOURBON.

Allons, silence!

CÉSAR.

Oui, mais non pas inaction; usez vous-même de paroles, vous en avez peu

à dire.

PHILIBERT.

Que prétend cet effronté bavard?

CÉSAR.

Bavarder, comme tant d'autres prophètes[b4].

BOURBON.

Aussi, Philibert, pourquoi le vexer? N'avez-vous rien de mieux à penser?

Arnold! demain je donne l'assaut.

ARNOLD.

Je le savais déjà, monseigneur.

BOURBON.

Et vous me suivrez?

ARNOLD.

Oui, puisqu'il m'est défendu de conduire.

BOURBON.

Il est nécessaire, pour donner toute l'intrépidité possible à notre

armée épuisée, que son chef mette le premier le pied sur le premier

degré de l'échelle la plus avancée.

CÉSAR.

Et sur le dernier; espérons-le du moins. A ce prix, il obtiendra la

récompense de ses efforts.

BOURBON.

Demain, la première capitale du monde peut être à nous. A travers toutes

les révolutions, la ville aux sept montagnes a retenu sur les autres

peuples son empire; les Césars n'ont cédé qu'à Alaric, et les Alarics ne

cédèrent qu'aux pontifes: mais Romains, Goths ou pontifes, tous furent

également les maîtres du monde. Civilisés, barbares ou sacrés; les murs

de Romulus n'ont pas cessé d'être le cirque d'un empire. Eh bien! leur

tour est passé, le nôtre est venu; espérons que nous saurons aussi bien

combattre et mieux gouverner qu'eux.

CÉSAR.

Certainement; les camps sont l'école des vertus civiles. Et que

prétendez-vous faire de Rome?

BOURBON.

Ce qu'elle fut jadis[b5].

CÉSAR.

Au tems d'Alaric?

BOURBON.

Non, vil esclave! au tems du premier César dont vous portez le nom comme

tant de dogues.

CÉSAR.

Et de rois. C'est un beau nom pour tous les animaux de chasse.

BOURBON.

Il y a vraiment un démon dans cette langue amère et sanglante. Ne

seras-tu jamais sérieux?

CÉSAR.

Jamais, la veille d'une bataille: ce ne serait pas être bon soldat. Que

le général soit pensif, à la bonne heure; nous autres aventuriers, nous

devons redoubler d'enjouement. Et pourquoi nous attrister? Notre déité

tutélaire, sous la forme du général, veille pour nous. Loin des camps la

réflexion! Si les soldats songeaient à en faire, vous pourriez bien

tenter seul d'entrouvrir ces murailles.

BOURBON.

Raillez à votre aise, c'est du moins un avantage en vous que vous ne

vous en battez pas plus mal.

CÉSAR.

Merci de la liberté! Aussi bien, c'est la seule paie que j'ai reçue au

service de votre altesse.

BOURBON.

Eh bien! monsieur, demain vous pouvez vous payer de vos mains. Regardez

ces tours; elles renferment nos trésors. Mais, Philibert, il faut tenir

un conseil. Arnold, nous y désirons votre présence.

ARNOLD.

Prince, au conseil comme en campagne, vous pouvez compter sur moi.

BOURBON.

Nous nous en félicitons doublement. Au point du jour vous remplirez un

poste de confiance.

CÉSAR.

Et moi?

BOURBON.

Vous courrez avec Bourbon après la gloire. Bon soir.

ARNOLD, à César.

Prépare pour l'assaut notre armure, et va m'attendre dans ma tente.

(Sortent Bourbon, Arnold, Philibert, etc.)

CÉSAR, seul.

Dans ta tente! crois-tu m'échapper, parce que tu ne me verras plus? Ou

penses-tu que le hideux étui qui contenait ton principe de vie soit pour

moi autre chose qu'un masque? Voilà donc les hommes! les héros! les

chefs! la fleur des bâtards d'Adam! Telle est la conséquence de la

faculté de penser, accordée à la matière, substance indocile, méditant

dans la confusion, agissant de même, en un mot, toujours retombant dans

son élément primitif. Fort bien; je vais jouer avec ces pauvres

marionnettes: c'est du moins, pour un esprit comme moi, le passe-tems

d'une heure ennuyeuse. Quand je serai las, j'ai affaire dans les

étoiles, que ces pauvres créatures imaginent faites pour leurs beaux

yeux. Ce serait un bon tour d'en faire éclater une au milieu d'eux, et

de mettre ainsi le feu sur et sous leur nichée. Comme alors on verrait

toutes ces fourmis s'agiter sur le sol brûlant, et tout à coup cessant

de mutuellement s'égorger, se réunir pour la première fois dans une

oraison universelle! Ah! ah! ah!

(Il éclate de rire, et s'éloigne.)

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE.

SCÈNE PREMIÈRE.

(La scène est devant les murs de Rome. Assaut. L'armée est en mouvement

avec des échelles pour franchir les murailles. Bourbon s'avance le

premier, avec une écharpe blanche sur son armure[b6].)

CHOEUR D'ESPRITS dans les airs.

I.

Voici le matin; mais il est sombre et couvert. Où fuit la silencieuse

alouette? Où s'est retiré le soleil nébuleux? Est-ce bien là le jour? Le

regard de la nature semble planer avec tristesse sur la cité noble et

sacrée; mais au dehors frémit un tocsin qui doit émouvoir les saints

renfermés dans l'enceinte, et ranimer les cendres héroïques éparses

autour des jaunes ondes du Tibre. Réveille-toi, génie des sept

montagnes, avant que tes bases ne soient ébranlées!

II.

Entendez-vous le bruit pressé des pas? Mars conduit chaque ébranlement!

Les pieds se meuvent d'un commun accord comme les marées sous

l'influence lunaire. Ils courent à la mort avec la régularité des eaux

roulantes, alors que les vagues, s'élevant au-dessus des puissantes

digues sans que leur ordre soit troublé, viennent se briser les unes

après les autres. Entendez-vous le froissement des armures? Baissez vos

regards sur chaque guerrier; comme son œil ardent menace ces remparts!

Considérez chacun des degrés de chaque échelle, semblable aux raies qui

sillonnent le corps d'une sinistre couleuvre.

III.

Considérez ces murs, hérissés sans intervalle de redoutables défenses.

Tout à l'entour, de loin et de près, s'entrouvre la noire bouche des

canons; brille le fer des lances, brûlent des mèches, se chargent les

mousquets, et le tout pour vomir bientôt la mort. Tous les vieux

instrumens de carnage, réunis à ce que l'industrie des hommes a

nouvellement découvert, sont ici disposés comme un innombrable troupeau

de sauterelles. Ombre de Rémus! ce jour sera terrible comme celui du

crime de ton frère. Les chrétiens viennent combattre contre le temple du

Christ: lui faudra-t-il subir la même destinée que toi?

IV.

Près,--près, plus près encore! Tel le tremblement de terre ébranle les

montagnes, d'abord par une secousse légère et sourde comme les premiers

sillonnemens de l'onde; ensuite avec un fracas terrible et prolongé,

jusqu'à ce que les rochers soient réduits en poussière; ainsi se

précipite en avant l'armée! Illustres guerriers, héros dont le renom vit

encore; ombres éternelles, premières fleurs des sanglantes, prairies qui

entourent Rome, Rome la mère d'un peuple unique! ne sortirez-vous pas de

votre assoupissement, quand les nations, dans leurs querelles, vont

traîner la charrue sur vos lauriers! Mais vous qui avez pleuré sur le

bûcher de Carthage, ne versez pas de larmes; applaudissez! Rome pleure à

son tour[loc24].

[Note loc24: On dit que Scipion, le second Africain, répéta un vers

d'Homère et pleura sur l'embrasement de Carthage. Il eût mieux fait de

lui accorder une capitulation.

(_Note de Lord Byron_.)]

V.

En avant se précipitent les nations diverses! La famine depuis long-tems

remplace leurs denrées; la haine et la faim dans le cœur, ils se

poussent devers les murailles comme une troupe de loups, et plus

terribles encore. Ah! ville de gloire, vas-tu donc devenir un objet de

pitié! Il faut tous, Romains, combattre comme vos pères! Comparé aux

noirs bandits de Bourbon, Alaric était un vainqueur miséricordieux.

Lève-toi, cité éternelle! lève-toi! Porte de tes mains, la flamme sous

tes portiques, plutôt que de laisser ces infâmes ennemis souiller de

leur présence le dernier de tes foyers.

VI.

Oh! voyez-vous ce spectre ensanglanté! Pour les fils d'Ilion, il n'est

plus d'Hector; les enfans de Priam aimaient leur frère; et le fondateur

de Rome méconnut sa mère, quand, par un crime que rien ne dut expier, il

plongea le fer dans le cœur de son frère jumeau. Voyez l'ombre

gigantesque se prolonger haute et large sur les remparts! Quand il

traversa pour la première fois tes fossés, tu entrevis, ô Rome

naissante, le jour de ta ruine. Vainement aujourd'hui t'éleverais-tu

dans les airs à l'égal de Babel, tu n'arrêterais pas ses pas; et du haut

de ton plus superbe dôme, voici déjà Rémus qui réclame de toi vengeance.

VII.

Voilà qu'ils te franchissent dans leur fureur, merveille du monde! Le

feu, la fumée, la clameur infernale t'environnent! la mort se fait jour

à travers et sous tes murs. Le fer commence à froisser un autre fer;

plus bas l'échelle gémit, étincelante sous une charge d'acier qui

s'écroule à ses pieds au milieu de mille blasphêmes. De rechef, chaque

guerrier immolé est soudain remplacé par un autre; le sang mélangé de

l'Europe abreuve tes fossés. Tes murs peuvent s'écrouler, ô Rome, mais

tes champs doivent se réjouir de l'engrais qu'on leur prodigue. Mais

hélas! ô Rome, tes foyers!--silence! En proie même à tant d'angoisses,

tu combats encore comme jadis tu avais coutume de vaincre.

VIII.

Pénates antiques, un effort de plus! n'abandonnez pas à la cruelle Até

vos fumans foyers. Un effort de plus, ombres de héros! ne cédez pas

ainsi à des Nérons étrangers. L'impie qui tua sa mère et répandit le

sang de Rome était du moins votre concitoyen; c'était un Romain qui

donnait aux Romains des fers,--et Brennus ne put vous livrer à ses

barbares.--Encore un effort, ames des saints et des martyrs: levez-vous!

vos titres sont les plus respectables. Puissantes divinités, voilà vos

temples écroulés et toujours imposans, même dans leurs débris.

Fondateurs glorieux de ces autels du Christ et de la vérité, frappez

ceux qui vous menacent. Tibre, que tes torrens attestent l'horreur dont

la nature même est saisie. Que chaque cœur entr'ouvert, mais palpitant

encore, se retourne comme le lion mortellement frappé. Rome! sois

convertie en une tombe immense; mais sois jusqu'au dernier moment la

Rome des Romains!

(Bourbon, Arnold, César et autres arrivent au pied du mur. Arnold se

dispose à planter son échelle.)

BOURBON.

Arrêtez, Arnold, je suis devant.

ARNOLD.

Non pas, monseigneur.

BOURBON.

Arrêtez, monsieur, je l'exige. Suivez-moi! Je suis fier d'un tel

compagnon; mais je ne veux pas ici de guide. (Il plante son échelle et

commence à monter.) Allons, mes enfans, en avant! (Il est frappé et

tombe.)

CÉSAR.

Et de lui!

ARNOLD.

Puissances éternelles! comment soutenir le courage de l'armée?--Mais

vengeance! vengeance!

BOURBON.

Ce n'est rien. Donnez-moi votre main. (Il prend la main d'Arnold et se

relève; mais en mettant le pied sur l'échelle il retombe encore.)

Arnold, je suis perdu. Cachez mon sort,--tout ira bien;--mais cachez-le;

jetez mon manteau sur ce qui sera dans peu de la poussière; il ne faut

pas que les soldats voient cela[b7].

ARNOLD.

Il faut vous emporter; j'ai besoin de l'aide de--

BOURBON.

Non, mon brave ami, la mort plane sur moi. Mais une vie! qu'est-ce que

cela? L'ame de Bourbon vous guidera encore; ayez soin seulement de leur

laisser ignorer que je ne sois plus qu'un cadavre; et quand ils n'auront

plus d'ennemis devant eux, vous ferez ce qu'il vous plaira.

CÉSAR.

Votre altesse ne voudrait-elle pas baiser la croix? Nous n'avons pas ici

de prêtre; mais le pommeau de cette épée peut vous en servir:--il en a

bien servi pour Bayard[b8].

BOURBON.

Méchant valet! oses-tu bien _le_ nommer en ce moment! mais je l'ai

mérité.

ARNOLD, à César.

Vilain, ne parlez pas davantage.

CÉSAR.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 15 / 19 段