Oh! alors vous êtes vraiment le diable, car nul autre ne consentirait à

prendre ainsi mes traits.

INCONNU.

Je te ferai voir les plus belles figures que le monde ait jamais

portées, et je t'en laisserai le choix.

ARNOLD.

A quelles conditions?

INCONNU.

C'est une question. Il n'y a qu'un instant, pour ressembler aux autres

hommes, vous auriez donné votre ame; et voilà que vous hésitez à prendre

les traits des demi-dieux.

ARNOLD.

Non, je n'en veux pas. Je ne dois pas compromettre mon ame.

INCONNU.

Et quelle ame, digne de ce nom, voudrait demeurer dans une telle

carcasse?

ARNOLD.

C'est une ame non désespérée, quelle que soit la triste enveloppe qui

l'emprisonne. Mais désignez votre pacte; faut-il le signer avec du sang?

INCONNU.

Non pas, du vôtre même.

ARNOLD.

Et de qui donc?

INCONNU.

Nous en causerons plus tard. Mais je serai de bonne composition, car je

vois en vous de grandes choses. Vous n'aurez d'autre lien que votre

volonté, d'autre engagement que vos œuvres. Êtes-vous content?

ARNOLD.

Je te prends au mot.

INCONNU.

Eh bien! allons,--(l'inconnu s'approche de la fontaine, et se retournant

vers Arnold,) quelques gouttes de votre sang.

ARNOLD.

Et pourquoi?

INCONNU.

Pour mêler au charme de cette eau, et en confirmer l'effet.

ARNOLD, présentant son bras blessé.

Prends-le tout.

INCONNU.

Non, pour l'instant quelques gouttes me suffisent. (Il met quelques

gouttes du sang d'Arnold dans sa main et les jette dans la fontaine.)

Ombre de beauté, ombre de puissance, rendez-vous à votre poste.--L'heure

en est venue: que vos formes aimables et flexibles sortent du fond de

cette source comme on voit le géant aux formes vaporeuses s'élancer des

sommets de la montagne de Hartz[b1]. Venez telles que vous êtes, et que

nos yeux puissent voir dans l'air le modèle, brillant comme l'Iris quand

elle jette son croissant dans l'étendue, de la figure que je veux

former;--tel est _son_ désir (désignant Arnold) et tel est mon

commandement! Démons héroïques, démons qui prîtes autrefois le manteau

du stoïcien et du sophiste, ou celui des conquérans qui respirèrent pour

détruire, depuis l'enfant de la Macédoine jusqu'à tant d'innombrables

Romains;--ombre de beauté, ombre de puissance! l'heure est venue, à

votre devoir!

(Divers fantômes sortent de l'ombre et passent successivement devant

l'étranger et Arnold.)

ARNOLD.

Que vois-je?

INCONNU.

Le Romain aux yeux noirs et au nez d'aigle, qui ne connut jamais de

vainqueur, et qui ne vit jamais de contrée qu'il ne soumît à Rome,

tandis que Rome devenait sa proie et celle de tous les héritiers de son

nom.

ARNOLD.

Ce fantôme est chauve, et je veux de la beauté; ne puis-je acquérir sa

gloire sans me soustraire à ses défauts?

INCONNU.

Vous le voyez; son front était garni de plus de lauriers que de cheveux.

Choisissez ou rejetez. Je ne puis que vous promettre ses traits; quant à

sa gloire il faut long-tems l'ambitionner et combattre, pour mériter de

l'obtenir.

ARNOLD.

Je veux aussi me battre, mais non pas comme une copie de César. Fais-le

disparaître: son aspect peut être beau, mais il n'est pas de mon goût.

INCONNU.

Alors vous êtes bien plus difficile à séduire que la sœur de Caton, que

la mère de Brutus, ou que Cléopâtre à seize ans, quand l'amour pénètre

par les yeux, non moins que par le cœur. Mais soit! ombre, disparais!

(Le fantôme de Jules César disparaît.)

ARNOLD.

Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre disparaisse ainsi sans

laisser la moindre trace!

INCONNU.

Vous vous trompez, sa substance a laissé derrière lui assez de tombeaux,

assez de calamités et plus de gloire qu'il n'en fallait pour prolonger

sa mémoire; quant à son ombre elle n'est rien de plus que la nôtre, si

ce n'est quelques pouces et une verticale plus régulière. En voici une

autre.

(Un second fantôme passe.)

ARNOLD.

Quel est-il?

INCONNU.

C'était le plus beau et le plus brave des Athéniens. Regardez-le bien.

ARNOLD.

Il est en effet plus séduisant que l'autre. Que de beauté!

INCONNU.

Tel fut le fils de Clinias à la chevelure bouclée; veux-tu revêtir sa

figure?

ARNOLD.

Que ne suis-je né avec elle! Mais puisque je puis choisir encore,

passons outre.

(L'ombre d'Alcibiade disparaît.)

INCONNU.

Tiens! regarde!

ARNOLD.

Comment! cette espèce de satyre, court, basané, au nez rompu, aux yeux

ronds, aux larges narines et à la physionomie de Silène! cette jambe

tortue et cette piteuse stature! j'aime mieux rester tel que je suis.

INCONNU.

Il était pourtant ce que la terre avait de beauté intellectuelle plus

parfaite; c'était la vertu même personnifiée. Mais vous le rejetez.

ARNOLD.

Non pas, si ses traits pouvaient me douer de ce qui les faisait oublier.

INCONNU.

Je n'ai pas le pouvoir de le promettre; mais vous pouvez l'essayer et

voir si les chances de vertus sont plus grandes sous un pareil masque

que sous le vôtre.

ARNOLD.

Non, je ne suis pas né pour la philosophie, bien que tout en moi doive

me faire une loi d'en user. Fais-le disparaître.

INCONNU.

Redeviens air, buveur de ciguë!

(L'ombre de Socrate disparaît, une autre s'élève.)

ARNOLD.

Quel est maintenant ce front large et cette barbe frisée qui

rappellerait le vigoureux aspect d'Hercule si ses yeux égrillards

n'appartenaient plutôt à Bacchus qu'au triste vainqueur du monde

infernal quand il repose appuyé sur sa massue et comme s'il

réfléchissait à l'indignité de ceux pour qui il avait combattu?

INCONNU.

Mais tu vois celui qui par amour perdit l'ancien monde.

ARNOLD.

Je ne le blâmerais pas, moi, qui risque mon ame parce que je n'ai pas

trouvé ce qu'il consentit à échanger contre l'empire de la terre.

INCONNU.

Eh bien! puisque vous semblez vous accorder si bien, vous allez prendre

ses traits?

ARNOLD.

Non, comme vous me laissez le choix, je suis difficile; ne serait-ce que

pour voir des héros que je n'aurais jamais contemplés qu'après ma mort,

sur les rives du pâle fleuve de l'éternité.

INCONNU.

Disparais, triumvir, ta Cléopâtre t'attend.

(L'ombre d'Antoine disparaît: une autre s'élève.)

ARNOLD.

Quel est celui-ci? il a le regard d'un demi-dieu, son teint est frais et

coloré, ses cheveux d'or, et sa taille, si elle ne dépasse pas celle des

mortels, a cependant une trace d'immortalité.--Quelque chose de brillant

l'entoure et ne semble que l'émanation d'un éclat intérieur plus vif

encore. Est-ce qu'il ne fut rien qu'un homme?

INCONNU.

Demande à la terre si elle conserve quelques atômes de lui, ou même de

l'or bien autrement solide qui formait son urne.

ARNOLD.

Quelle était cette gloire du genre humain?

INCONNU.

La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre pendant la

guerre.--C'est Démétrius le Macédonien, et le preneur de villes.

ARNOLD.

Un autre.

INCONNU, s'adressant à l'ombre.

Retourne au giron de ta Lamia.

(L'ombre de Démétrius Poliorcète disparaît: une autre s'élève.)

INCONNU, poursuivant.

Je vous en montrerai bien d'autres; ne craignez rien, mon cher bossu: si

l'ombre de ceux qui existèrent ne sont pas de votre goût, j'animerai le

marbre idéal jusqu'à ce que votre ame soit contente de sa nouvelle

enveloppe.

ARNOLD.

Content! mon choix est arrêté.

INCONNU.

Je suis forcé de vous en faire mon compliment, c'est le divin enfant de

la déesse des ondes, le fils chevelu de Pelée, aux tresses belles et

blondes comme les vagues embaumées du riche Pactole, roulantes sur des

sables d'or; vois comme elles sont nuancées de cristal et gracieusement

ondulées par les vents, telles enfin qu'elles furent vouées au

Sperchius! Contemple-le tout entier; c'est ainsi qu'il parut devant

Polyxène en face de l'autel, les yeux remplis d'amour et fixés sur sa

Troyenne fiancée. Quelques regrets de la mort d'Hector et des larmes de

Priam se joignent à la vive passion que lui inspire la vierge aux

regards baissés dont la jeune main tremble dans celle qui fit mourir son

frère. Tel il parut dans le temple; regarde-le comme la Grèce regardait

pour la dernière fois son plus illustre héros, l'instant avant que Paris

tendît son arc.

ARNOLD.

Je le regarde comme si j'étais l'ame dont il va devenir la forme.

INCONNU.

Vous avez bien fait, la plus extrême laideur ne pouvait se troquer que

contre la plus extrême beauté, s'il faut ajouter foi à ce proverbe des

hommes, _que les extrêmes se touchent_.

ARNOLD.

Allons, hâte-toi! je suis impatient.

INCONNU.

Oui, comme une jeune beauté devant son miroir; tous deux vous vous

figurez ce que vous n'êtes pas, et vous rêvez ce que vous devez être.

ARNOLD.

Faut-il donc attendre?

INCONNU.

Non, tu serais trop malheureux, mais un mot seulement: sa taille est de

douze coudées; voudrais-tu donc dépasser si énormément celle des hommes

de ton siècle et devenir un Titan? ou (pour parler en termes

théologiques) un enfant d'Anak[b2]?

ARNOLD.

Pourquoi pas?

INCONNU.

Ambition glorieuse, je t'aime surtout dans les nains, un mortel de

stature philistine aurait avec empressement troqué son corps de Goliath

contre le petit David; mais toi, mon petit singe, tu préfères de

beaucoup l'apparence d'un héros à sa gloire. Tes vœux seront accomplis

s'ils sont tels que tu viens de les exprimer, et cependant tu aurais sur

les hommes bien plus d'empire en te montrant à eux sous des formes plus

rapprochées des leurs; tous vont se soulever contre toi comme pour

chasser quelque mammouth nouvellement découvert; et leurs maudits

engins, leurs couleuvrines et le reste entrouvriront l'armure de notre

ami plus facilement que la flèche adultère n'atteignit le talon que

Thétis oublia de baptiser dans le Styx.

ARNOLD.

Eh bien! qu'il en soit comme il te plaira.

INCONNU.

Tu seras beau comme l'objet que tu vois, fort comme il le fut, et--

ARNOLD.

Je ne demande pas sa valeur, les êtres difformes sont toujours assez

téméraires, il est dans leur nature de surpasser les autres hommes du

côté de l'ame et du cœur et de redevenir ainsi leurs égaux,--que dis-je,

leurs supérieurs. Il y a dans leurs mouvemens irréguliers un aiguillon

qui les pousse à faire ce que ne peuvent les autres et ce que pourtant

ils sont également libres de faire, et c'est ainsi qu'ils savent

balancer l'avarice d'une nature marâtre; c'est à force d'intrépidité

qu'ils sollicitent les faveurs de la fortune et que souvent ils les

obtiennent comme Timour, le Tartare boiteux.

INCONNU.

Bien dit! et sans doute tu vas conserver ta première forme. Il ne tient

qu'à moi de dissiper cette ombre qui allait se transformer en chair pour

rehausser une ame intrépide qui n'a pas besoin d'elle.

ARNOLD.

Si nul esprit ne m'avait offert la possibilité d'un changement, j'aurais

fait de mon mieux pour m'ouvrir une carrière en dépit de l'odieuse

difformité qui, semblable à une montagne, pesait mortellement sur moi. A

la vue d'un homme plus heureux j'aurais toujours senti sur mon cœur

comme sur mes épaules une masse de haine et de désespoir. J'aurais

toujours contemplé, avec un soupir de douleur et non d'amour, la beauté,

dans le sexe qui est le type de tout ce que nous connaissons ou rêvons

de beau par de là le monde qu'il charme; bien que mon cœur fût tout

amour, je n'aurais pas tenté de toucher celle qui n'aurait pu me payer

de retour à la vue de cette odieuse enveloppe qui me condamne à la

solitude. Bien plus j'aurais attendu la mort sans la désirer si ma mère

ne m'avait pas repoussé de ses bras. La femelle de l'ours lèche ses

petits pour les rendre moins difformes; ma mère n'avait pas l'espoir de

me rendre moins laid, que ne m'exposa-t-elle comme les femmes de Sparte,

avant que j'eusse le sentiment passionné de la vie? j'aurais été un

morceau de terre de la vallée, plus heureux mille fois de n'être rien

que tel que je suis. Mais enfin, bien que le plus laid, le plus humble

et le plus abject des hommes, le courage aurait pu me rendre tel que

tant d'autres héros d'une laideur comparable à la mienne. Vous m'avez vu

maître de ma propre vie et désireux de la quitter; et celui qui peut

mourir ainsi est le maître de tous ceux qui craignent la mort.

INCONNU.

Choisissez entre ce que vous fûtes et ce que vous pouvez être.

ARNOLD.

Mon choix est fait; vous avez ouvert une perspective plus brillante pour

mes yeux et plus douce pour mon cœur. Dans ma forme actuelle, je puis

être craint, admiré, chéri et respecté de tout l'univers, à l'exception

de ceux de mon espèce, dont l'amour seul pouvait m'être précieux. J'ai

le choix de plusieurs formes: je prends celle qui est devant mes yeux.

Hâte-toi.

INCONNU.

Et moi, laquelle prendrai-je?

ARNOLD.

Sans doute, celui qui commande à toutes les formes choisira la plus

noble, et quelque chose de supérieur, même à celle du fils de Pelée que

nous venons de voir. Ce sera peut-être celle de son assassin, du beau

Pâris, ou mieux encore du dieu des poètes, dont chaque membre sera déjà

un modèle de poésie.

INCONNU.

Je me contenterai de moins, car j'aime trop le changement.

ARNOLD.

Votre figure est noire, mais non pas déplaisante.

INCONNU.

Si je voulais choisir, je me rendrais plus blanc; mais j'ai pour le noir

un penchant.--Il est aussi décent, et de plus, la honte ne saurait le

faire rougir, ou la crainte pâlir; mais voilà bien assez de tems que je

le porte, et je vais le troquer avec votre figure.

ARNOLD.

Ma figure?

INCONNU.

Oui, vous changerez avec le fils de Thétis; moi, avec la progéniture de

Berthe. Les goûts sont divers: vous avez le vôtre, j'ai le mien.

ARNOLD.

Allons, dépêchons!

INCONNU.

Nous y voici. (L'Inconnu prend un peu de terre, il la façonne sur le

gazon; puis s'adressant au fantôme d'Achille.) Ombre charmante du fils

de Thétis endormie sur le gazon qui recouvre l'antique Troie, je modèle

ton image avec la terre rouge qui composa celle d'Adam[loc22], ainsi

qu'avait fait le créateur dont je veux imiter les actions. Boule de

terre, reçois la vie jusqu'à ce que la rose soit aussi fraîche sur tes

joues qu'à l'instant où elle s'épanouit. Et vous, violette que je

touche, prêtez à ses yeux votre nuance! Ondes éclairées du soleil,

devenez pour lui des ruisseaux de sang; que ces boutons d'hyacinthe,

devenus ses beaux et flottans cheveux, se répandent le long de ses

tempes comme ils se balançaient dans l'air! qu'il ait pour cœur le

marbre que je tire de ce roc; que sa voix soit comme le gazouillement

des oiseaux sur ce chêne! que sa chair soit formée de cette terre

délicate dans laquelle s'alongent les racines du lis et qui boit la

rosée la plus pure! que ses jambes soient les plus légères, que son

aspect soit le plus radieux que la terre ait pu jamais contempler!

Élémens, approchez, mêlez-vous à ma voix, reconnaissez-moi pour votre

maître! Rayons du soleil, animez cette exhalation de la terre! C'en est

fait; il a pris son rang dans la création.

[Note loc22: Adam signifie _terre rouge_, de laquelle le premier homme

fut formé.

(_Note de Lord Byron_.)]

(Arnold tombe sans mouvement; son ame passe dans la figure d'Achille, le

fantôme disparaît peu à peu à mesure que s'anime la figure pétrie de

terré.)

ARNOLD, dans sa nouvelle forme.

J'aime, et je serai donc aimé! O vie! enfin je te sens! esprit de

gloire!

INCONNU.

Arrêtez, que ferez-vous de votre première enveloppe, de cette horrible,

sale et repoussante difformité qui naguère était vous?

ARNOLD.

Qu'importe! que les loups ou les oiseaux s'en emparent, s'ils le

veulent.

INCONNU.

S'ils le font, s'ils n'ont pas de répugnance pour elle, vous direz

ainsi-soit-il; vous féliciterez les champs d'en être purifiés.

ARNOLD.

Laissons-la, et ne songeons pas à ce qu'elle peut devenir.

INCONNU.

Voilà de la dureté, sinon de l'ingratitude. Quel qu'il soit, ce corps a

soutenu long-tems votre ame.

ARNOLD.

Oui, de même que le fumier recélait la perle qui, maintenant montée sur

or, brille entre les pierres précieuses.

INCONNU.

Mais si je donne une autre forme, il faut que ce soit comme par échange

et non par l'effet d'un larcin. Ceux qui font des hommes sans

l'intervention de la femme paient depuis long-tems une sorte de patente

pour ce commerce, et ils ne se soucient pas d'employer la contrebande.

Le diable peut prendre les hommes et non pas les faire, bien qu'il

recueille le bénéfice d'une véritable fabrication humaine. Il faut donc

trouver quelqu'un qui reprenne la figure que vous venez de quitter.

ARNOLD.

Et qui le voudra jamais?

INCONNU.

Je ne le sais pas, voilà pourquoi je me dévoue.

ARNOLD.

Vous?

INCONNU.

Je l'avais dit avant de vous revêtir de cette robe de beauté dont vous

êtes si fier.

ARNOLD.

Il est vrai, la joie subite de ma métamorphose me fait tout oublier.

INCONNU.

Je serai dans quelques momens tel que vous étiez, et vous vous verrez

toujours vous-même à vos côtés, et tel que votre ombre.

ARNOLD.

Je m'en passerais fort bien.

INCONNU.

Mais cela est impossible. Eh quoi! déjà vous frémissez tel que vous êtes

en voyant ce que vous fûtes?

ARNOLD.

Il en sera ce que vous voudrez.

INCONNU. Il étend sur la terre la première forme d'Arnold.

Terre non morte, mais inanimée! nul homme ne voudrait te revêtir, et

cependant un immortel ne songe pas à te dédaigner. Tu es terre, et pour

l'esprit toute terre est d'un mérite égal. Feu! _sans_ lequel rien ne

peut vivre; feu! _dans_ lequel cependant nul ne peut vivre excepté la

fabuleuse Salamandre, ou les ames à jamais tourmentées qui implorent ce

qui ne pardonne jamais, hurlent pour obtenir une goutte d'eau, et

brûlent dans des flammes inextinguibles; feu! le seul élément où nul

être ne conserve sa forme passagère, ni le poisson, ni le quadrupède, ni

l'oiseau, ni le ver; feu! sauvegarde et meurtrier de l'homme; feu!

enfant premier-né de la création et fatal instrument de la destruction

quand le ciel aura rejeté la terre; feu! viens m'aider à renouveler la

vie dans la forme que je contemple inerte et glacée: son retour à la vie

dépend de nous deux; jette une faible étincelle,--et soudain il

reprendra son premier mouvement, seulement c'est mon esprit qui

l'animera.

(Un feu follet s'élève à travers le bois et vient s'arrêter sur le front

du cadavre. L'inconnu disparaît et le corps se lève.)

ARNOLD.

Oh! horrible!

INCONNU, sous la figure d'Arnold.

Comment, est-ce que tu trembles?

ARNOLD.

Non, ce n'est qu'un frissonnement. Où donc a fui le corps qui te portait

tout à l'heure?

INCONNU.

Au royaume des ombres. Mais parcourons celui où nous sommes encore. Où

veux-tu aller?

ARNOLD.

Faut-il que tu m'accompagnes?

INCONNU.

Et pourquoi non? Ceux qui valent mieux que toi ont plus mauvaise

société.

ARNOLD.

Ceux qui valent mieux que moi!

INCONNU.

Oh! je le vois, votre nouvelle forme vous donne de l'orgueil; j'en suis

ravi. Déjà de l'ingratitude? Admirable! c'est un plaisir de vous

instruire.--C'est, dans un instant, deux métamorphoses; et voilà que

déjà vous avez l'expérience des manières du monde. Mais supportez ma

présence. En vérité, elle pourra vous être utile dans votre route.

Maintenant, décidez; où porterons-nous nos pas?

ARNOLD.

Où se trouvera réuni le plus de monde: je veux voir comment il agit.

INCONNU.

C'est-à-dire où règnent la guerre et les femmes. Voyons! l'Espagne,

l'Italie,--les nouvelles terres atlantiques,--l'Afrique et tous ses

Maures. En vérité, il y a peu de choix: toutes les races sont maintenant

et partout, comme à l'ordinaire, acharnées les unes contre les autres.

ARNOLD.

J'ai entendu dire des merveilles de Rome.

INCONNU.

Fort bon choix!--le meilleur que l'on puisse faire sur la terre depuis

que Sodome n'est plus. Le champ est vaste; car le Franc, le Hun,

l'Espagnol, descendant des antiques Vandales, se jouent en ce moment sur

les brûlans rivages de ce jardin de l'univers.

ARNOLD.

Quelle sera notre manière de voyager?

INCONNU.

Nous prendrons de bons coursiers, comme des gens de distinction. Holà!

mes chevaux! Jamais il n'en fut de meilleurs depuis ceux qui jetèrent

dans le Pô Phaéton. Et nos pages aussi!

(Deux pages entrent avec quatre chevaux noirs.)

ARNOLD.

Oh! la belle chose.

INCONNU.

C'est la plus noble race. Osez lui comparer celle de Barbarie ou vos

Kochlani de l'Arabie.

ARNOLD.

Le flocon vaporeux qui s'échappe de leurs fiers naseaux embrase l'air

lui-même; des jets de flamme, semblables à des essaims de vers luisans,

se balancent autour de leur crinière, ainsi que par un rayon de soleil

des insectes vulgaires entourent nos vulgaires coursiers.

INCONNU.

Montez, monseigneur; eux et moi nous sommes à votre service.

ARNOLD.

Et ces pages aux yeux noirs,--quels sont leurs noms?

INCONNU.

C'est vous qui les baptiserez.

ARNOLD.

Comment, dans l'eau sainte?

INCONNU.

Pourquoi pas? le plus grand pécheur est le saint le plus accompli.

ARNOLD.

Ils sont bien beaux; et certes ils ne peuvent être des diables.

INCONNU.

Qui en doute? Le diable est toujours hideux, et votre beauté n'a jamais

rien de diabolique, n'est-ce pas?

ARNOLD.

Je nommerai Huon celui qui porte le cor doré et une figure si fraîche et

si radieuse, car, il a le regard du charmant enfant perdu dans les bois,

et qu'on n'a jamais retrouvé; quant à l'autre, plus brun et plus

soucieux, qui ne sourit jamais, mais garde l'air sérieux et cependant

calme de la nuit, il s'appellera Memnon, comme ce roi d'Égypte dont la

statue rend une fois chaque jour un son harmonieux. Mais vous?

INCONNU.

J'ai dix mille noms, et deux fois autant d'attributs; mais puisque j'ai

pris une forme humaine, je porterai un nom d'homme.

ARNOLD.

Et qui tiendra plus de l'homme que le corps lui-même, bien qu'il m'ait

appartenu.

INCONNU.

Alors, appelez-moi César.

ARNOLD.

Comment! ce nom est le signe de l'empire, et il ne fut porté que par les

maîtres du monde.

INCONNU.

C'est par cela même qu'il convient parfaitement au diable déguisé, tel

du moins que vous me supposez: à moins pourtant que vous n'aimiez mieux

me prendre pour le pape.

ARNOLD.

Va donc pour César. Pour moi je veux garder le simple nom d'Arnold.

CÉSAR.

Nous y ajouterons un titre:--le comte Arnold. Il n'a rien de

disgracieux, et il fera un bon effet sur un billet doux.

ARNOLD.

Ou dans une proclamation devant un champ de bataille.

CÉSAR, chantant.

A cheval, à cheval! Mon coursier noir frappe la terre et dévore

l'espace! Il n'est pas de jeune étalon de l'Arabie qui connaisse mieux

celui qu'il doit porter. Plus léger à mesure qu'il s'élève davantage,

les montagnes ne retarderont pas sa course: il ne bronchera pas dans les

marais; il ne sera pas dépassé dans la plaine, l'onde ne le fera pas

tomber; le bord d'un ruisseau ne le décidera pas à s'arrêter pour

étancher sa soif. Dans l'arène, il ne perdra pas sa respiration; dans le

combat, rien ne pourra le lasser; il traversera les pierres aiguës. Ni

le tems, ni la fatigue ne pourront l'abattre. L'étable ne lui ôtera pas

son ardeur; et toujours ses pieds rapides lutteront avec les ailes du

griffon. Quoi de plus doux qu'un pareil voyage? A cheval, à cheval!

Jamais l'écume ne blanchira le mors, jamais la poussière ne souillera

les crins de nos noirs coursiers. Faut-il courir ou voler des Alpes au

Caucase? dans un clin d'oeil nous aurons franchi l'espace qui les

sépare.

(Ils montent sur leurs chevaux et disparaissent.)

SCÈNE II.

(La scène représente un camp sous les murs de Rome.)

ARNOLD et CÉSAR.

CÉSAR.

Nous voilà donc arrivés.

ARNOLD.

Oui; mais mes pieds ont foulé des cadavres: mes yeux sont encore pleins

de sang.

CÉSAR.

Essuyez-les donc et voyez clair. Comment, n'êtes-vous pas un conquérant?

N'êtes-vous pas le chevalier favori, le volontaire compagnon du vaillant

Bourbon, jadis connétable de France, et qui bientôt sera maître d'une

ville qui, sous les empereurs, était la maîtresse du monde ancien?

ARNOLD.

Comment, monde ancien? Est-ce qu'il y en a de nouveaux?

CÉSAR.

Oui, pour vous; vous éprouverez bientôt qu'il en existe, aux richesses

et aux maladies que vous lui devrez; une moitié du globe donnera le

titre de nouveau à l'autre moitié, parce que vous ne comprenez que le

frivole et douteux rapport de vos yeux et de vos oreilles.

ARNOLD.

Et j'ajoute à ce rapport une foi complète.

CÉSAR.

A votre aise; vous lui devrez d'agréables erreurs, et cela vaut mieux

qu'une vérité pénible.

ARNOLD.

Chien!

CÉSAR.

Homme!

ARNOLD.

Diable!

CÉSAR.

Votre humble et obéissant serviteur.

ARNOLD.

_Maître_, dirais-tu avec plus de raison; tu m'as traîné jusqu'ici à

travers des tableaux de carnage et de débauche.

CÉSAR.

Où donc voudrais-tu être?

ARNOLD.

Oh! en paix.--Oui, en paix!

CÉSAR.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 14 / 19 段