qual era quella grande sul Ponte. _Tamen_ vedo il contrario, che è pure
di Cà Faliero, o che i Falieri la ricuperassero con danari dalla chiesa.
Nè voglio restar di scrivere alcuni che volevano, che fosse messeno nel
suo breve, cioè:
Marinus Faletro dux,
temeritas me cepit,
poenas lui,
decapitatus pro criminibus.
Altri vi fecero un distico assai degno al suo merito, il quale è questo,
de essere posto su la sua sepoltura:
_Dux Venetum jacet heic, patriam qui prodere tentans,
Sceptra, decus, censum perdidit atque capat._
Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una cronica, cioè,
Marino Faliero trovandosi podestà e capitano a Treviso, e dovendosi fare
una processione, il vescovo stette troppo a far venire il corpo di
Cristo. Il detto Faliero era di tanta superbia e arroganza, che diede un
buffetto al prefato vescovo, per modo ch' egli quasi cadde in terra.
Però fù permesso, che il Faliero perdette l'intelletto, e fece la mala
morte, come ho scritto di sopra.
(_Cronica di Sanuto_.--Muratori S.S. rerum italicarum, vol. XXII,
628-639.)
II.
Al giovane Doge Andrea Dandolo succedette un vecchio, il quale tardi si
pose al timone della repubblica ma sempre prima di quel, che faccea d'
uopo a lui, ed alla patria; egli è Marino Faliero, personnaggio a me
noto per antica dimestichezza. Falsa era l'opinione intorno a lui,
giacchè egli si mostrò fornito più di coraggio, che di senno. Non pago
della dignità, entrô con sinistro piede nel pubblico palazzo:
imperciocchè questo Doge dei Veneti, magistrato sacro in tutti i secoli,
che dagli antichi fu sempre venerato quale nome in questa città, l'altrè
jeri fù decollato vel vestibulo dell' istesso palazzo. Discorrerei fin
dal principio le cause de un tale evento, se cosi vario, ed ambiguo non
ne fosse il grido. Nessuno però lo scusa, tutti affermano, che egli
abbia voluto cangiar qualche cose nell' ordine della repubblica a lui
tramandato dai maggiori. Che desiderava egli di più? Io son d'avviso che
egli abbia ottenuto ciò, che non si concedette a nessun altro: mentre
adempiva gli uffiej di legato presso il pontefice e sulle rive del
Rodano trattava la pace, che io prima di lui aveva indarno tentato di
conchiudere, gli fù conferito l'onore del Ducato, che ne' chiedeva, ne'
s'aspettava. Tornato in patria, pensò aquello, cui nessuno non pose
mente giammai e soffri quello che a niuno accade mai di soffrire:
giacchè in quel luoggo celeberrimo, e chiarissimo, e bellissimo infra
tutti quelli, che io vidi, ove i suoi antenati avevano ricevuti
grandissimi onori in mezzo alle pompe trionfali, ivi egli fù trascinato
in modo servile; e spogliato delle insegne ducali perdette la testa e
macchiò col proprio sangue le soglie del tempio l'atrio del palazzo, e
le scale marmore rendute spesse volte illustri o dalle solenni festivita
o dalle ostili spoglie ho notato il luogo ora noto il tempo: è l'anno
del natale di cristo 1355, fù il giorno 18 d'aprile. Si alto è il grido
sparso, che se alcuno esaminerà la disciplina e le costumanze di quella
città, e quando mutamento di cose venga minacciato dalla morte di un sol
uomo, (quantunque molti altri, come narrano essendo complici, o subirono
l'istesso supplicio, o lo aspettano) si accorgera che nulla di più
grande avvenne ai nostri tempi nell' Italia. Fu forse qui attendi il mio
giudizio, assolvo il popolo, se credero alla fama benchè abbia potulo e
castigare più metamente, e con maggior dolcezza vendicare il suo dolore:
ma non così facilmente si modera un' ira giusta insieme, e grande in un
numeroso popolo principalmente nel quale il precipitoso ed instabile
volgo aguzza gli stimoli dell' iracondia con rapidi, e sconsigliati
clamori. Compatisco e nell' istesso tempo mi adiro con quell' infelice
uomo, il quale adorno di un insoluto onore, non so, che cosa si volesse
negli estremi anni della sua vita: la calamità di lui diviene sempre più
grave, perchè dalla sentenza contra di esso promulgata aperira che egli
fu non solo misero, ma insano, e demente e che con vane arti si usurpò
per tanti anni una falsa fama di sapienza. Ammonisco i Dogi, i quali gli
succederanno, che questo è un esempio posto innanzi ai loro occhi, quale
specchio, nel quale veggano di essere non signori, ma duci, anzi nemmeno
duci; ma onorati servi della repubblica. Tu sta sano; e giacchè
fluttuano le pubbliche cose, sforziamoci di governar modestissamente i
privati nostri affari.
(_Levati Viaggi di Petrarca_, vol. IV, page 323.)
La précédente traduction italienne des lettres latines de Pétrarque
prouve:
1° Que Marino Faliero était un ami personnel de Pétrarque: _antica
dimestichezza_, ancienne familiarité, c'est l'expression du poète.
2º Que Pétrarque estimait qu'il avait plus de cœur que de conduite, _più
di corraggio che di senno_.
3° Qu'il y avait une sorte de jalousie du côté de Pétrarque; car il dit
que Marino Faliero avait fait une paix que lui-même _avait vainement
essayé de conclure_.
4° Que le titre de Doge lui fut conféré sans qu'il le sollicitât ou
attendît, _che ne chiedeva ne aspettava_, et qu'il n'avait jamais été
accordé à un autre en pareille circonstance, _ciò che non si concedette
a nessun altro_; preuve de la haute estime dont il jouissait.
5° Qu'il _avait_ une réputation de _sagesse_ seulement obscurcie par la
dernière action de sa vie, _si usurpo per tanti anni una falsa fama
sapienza_. Qu'il eût ainsi usurpé pendant tant d'années une fausse
réputation de sagesse, c'est ce que l'on pourra difficilement croire. En
général, on ne s'abuse guère sur le caractère d'un homme de
quatre-vingts ans, du moins dans les républiques.
On peut conclure de ce passage et des autres notes historiques que j'ai
rassemblées, que Marino eut la plupart des qualités, mais non pas le
bonheur des héros, et que son caractère était d'une violence excessive.
Ainsi tombe de lui-même le récit ignorant et ridicule du docteur Moore.
Pétrarque dit qu'il n'y avait pas eu de son tems en Italie un plus grand
événement. Il diffère aussi des historiens en disant que Faliero reçut
la nouvelle de son élection sur les bords du Rhône, et non pas à Rome;
d'autres récits veulent que la députation du sénat de Venise l'ait été
trouver à Ravenne. Quoi qu'il en soit, il ne m'appartient pas de le
décider, et le point d'ailleurs n'est pas d'une grande importance. Si
Faliero eût réussi, il changeait la face de Venise, et peut-être de
l'Italie. Telle qu'elle est restée, que sont-elles toutes deux
aujourd'hui?
III.
Extrait de l'ouvrage: _Histoire de la République de Venise_, par P.
Daru, de l'Académie Française, tom. V, liv. 35, pag. 95, etc., édition
de Paris, mdcccxix.
«A ces attaques si fréquentes que le gouvernement dirigeait contre le
clergé, à ces luttes établies entre les différens corps constitués, à
ces entreprises de la masse de la noblesse contre les dépositaires du
pouvoir, à toutes ces propositions d'innovations qui se terminaient
toujours par des coups d'état, il faut ajouter une autre cause non moins
propre à propager le mépris des anciennes doctrines, _c'était l'excès de
la corruption_.
«Cette liberté de mœurs, qu'on avait long-tems vantée comme le charme
principal de la société de Venise, était devenue un désordre scandaleux;
le lien du mariage était moins sacré dans ce pays catholique que dans
ceux ou les lois civiles et religieuses permettent de le dissoudre.
Faute de pouvoir rompre le contrat on supposait qu'il n'avait jamais
existé, et les moyens de nullité allégués avec impudeur par les époux,
étaient admis avec la même facilité par des magistrats et par des
prêtres également corrompus. Ces divorces colorés d'un autre nom
devinrent si fréquens, que l'acte le plus important de la société civile
se trouva de la compétence d'un tribunal d'exception, et que ce fut à la
police de réprimer le scandale. Le conseil des Dix ordonna en 1782 que
toute femme qui intenterait une demande en dissolution de mariage,
serait obligée d'en attendre le jugement dans un couvent que le tribunal
désignerait [loc16]. Bientôt après il évoqua devant lui toutes les
causes de cette nature[loc17]. Cet empiétement sur la juridiction
ecclésiastique ayant occasioné des réclamations de la part de la cour de
Rome, le conseil se réserva le droit de débouter les époux de leur
demande, et consentit à la renvoyer devant l'officialité toutes les fois
qu'il ne l'aurait pas rejetée[loc18].
[Note loc16: Correspondance de M. Sihlick, chargé d'affaires de France,
dépêche du 24 août 1782.]
«Il y eut un moment où sans doute le renversement des fortunes, la perte
des jeunes gens, les discordes domestiques, déterminèrent le
gouvernement à s'écarter des maximes qu'il s'était faites sur la liberté
des mœurs qu'il permettait à ses sujets. On chassa de Venise toutes les
courtisanes. Mais leur absence ne suffisait pas pour ramener aux bonnes
mœurs toute une population élevée dans la plus honteuse licence. Le
désordre pénétra dans l'intérieur des familles, dans les cloîtres; et
l'on se crut obligé de ramener, d'indemniser même[loc19] des femmes qui
surprenaient quelquefois d'importans secrets, et qu'on pouvait employer
utilement à ruiner des hommes que leur fortune aurait pu rendre
dangereux. Depuis, la licence est toujours allée croissante, et l'on a
vu non-seulement des mères trafiquer de la virginité de leur fille, mais
la vendre par un contrat dont l'authenticité était garantie par la
signature d'un officier public, et l'exécution mise sous la protection
des lois[loc20].
[Note loc17: Correspondance de M. Sihlick, dépêche du 31 août.]
[Note loc18: _Ibid._, dépêche du 3 septembre 1785.]
[Note loc19: Le décret de rappel les désignait sous le nom de _nostre
bene merite meretrici_. On leur assigna un fonds et des maisons appelées
_case rampane_, d'où vient la dénomination injurieuse de _carampane_.]
[Note loc20: Mayer, _Description de Venise_, tome II, et M. Archenholtz,
_Tableau d'Italie_, tome I, chap. 2.]
«Les parloirs des couvens où étaient renfermées les filles nobles, les
maisons de courtisanes, quoique la police y entretînt soigneusement un
grand nombre de surveillans, étaient les seuls points de réunion de la
société de Venise, et dans ces deux endroits si divers on était
également libre. La musique, les collations, la galanterie, n'étaient
pas plus interdites dans les parloirs que dans les casins. Il y avait un
grand nombre de casins destinés aux réunions publiques où le jeu était
la principale occupation de la société. C'était un singulier spectacle
de voir autour d'une table des personnes des deux sexes en masques, et
de graves personnages en robe de magistrature implorant le hasard,
passant des angoisses du désespoir aux illusions de l'espérance; et cela
sans proférer une parole.
Les riches avaient des casins particuliers: mais il y vivaient avec
mystère; leurs femmes délaissées trouvaient un dédommagement dans la
liberté dont elles jouissaient; la corruption des mœurs les avait
privées de tout leur empire. On vient de parcourir toute l'histoire de
Venise, et on ne les a pas vues une fois exercer la moindre influence.
IV.
Extrait de l'ouvrage: _Histoire d'Italie_, par P.L. Ginguené, tome IX,
chap. 36, page 144, édition de Paris, mdcccxix.
Il y a une prédiction fort singulière sur Venise: «Si tu ne changes pas,
dit-il à cette république altière, ta liberté, qui déjà s'enfuit, ne
comptera pas un siècle après la millième année!»
En faisant remonter l'époque de la liberté vénitienne jusqu'à
l'établissement du gouvernement sous lequel la république a fleuri, on
trouvera que l'élection du premier Doge date de 697; et si on y ajoute
un siècle après mille, c'est-à-dire onze cents ans, on trouvera encore
que le sens de la prédiction est littéralement celui-ci: «Ta liberté ne
comptera pas jusqu'à l'an 1797.» Rappelez-vous maintenant que Venise a
cessé d'être libre en l'an 5 de la république française, ou en 1796;
vous verrez qu'il n'y eut jamais de prédiction plus précise et plus
ponctuellement suivie de l'effet. Vous noterez donc comme
très-remarquable ces trois vers de l'Alamanni adressés à Venise, que
personne pourtant n'a remarqués:
_Se non cangì pensier, l' un secol solo
Non conterà sopra l' millesimo anno
Tua libertà che va fuggendo a volo._
Bien des prophéties ont passé pour telles, et bien des gens ont été
appelés prophètes à meilleur marché.
L'auteur des _Esquisses descriptives de l'Italie_; etc., l'un des
_Tours_ publiés depuis peu par centaines, se montre extrêmement jaloux
de prévenir l'accusation de plagiat que pourraient lui faire les
lecteurs de _Childe-Harold_ et _Beppo_. Il ajoute que la coïncidence
présumée de son livre avec ces ouvrages peut encore moins être attribuée
aux secours de _ma conversation_, attendu qu'il _a plusieurs fois rejeté
l'offre qu'on lui faisait en Italie de m'être présenté_.
J'ignore quelle peut être cette personne; mais il faut qu'il ait été
trompé par tous ceux qui, _plusieurs fois, offrirent de me le
présenter_, attendu que j'ai toujours refusé de voir tout Anglais avec
qui je n'avais pas de relations antérieures, quand même ils avaient des
lettres de l'Angleterre. Si son assertion n'est pas un mensonge, je prie
cette personne de ne pas croire plus long-tems qu'elle aurait pu être
introduite chez moi, car il n'est rien que j'aie évité aussi
soigneusement que toute espèce de commerce avec ses compatriotes,
excepté le très-petit nombre de ceux qui résidaient à Venise ou que je
connaissais auparavant. Quiconque lui fit une pareille proposition était
doué d'une impudence seulement égale à celle d'un homme qui hasarderait
la même assertion sans qu'elle fût fondée. Le fait est que j'ai une
horreur profonde de tout contact avec les voyageurs anglais, comme
pourraient l'attester, si la chose en valait la peine, mon ami le
général Hoppner, consul, et la comtesse Benzoni dont la maison est
surtout fréquentée par eux. J'ai été persécuté par ces _Touristes_
jusque dans mes courses à cheval sur les bords du Lido, et pour les
éviter je me suis vu réduit à faire les plus ennuyeux détours. J'ai
plusieurs fois répété à Mme Benzoni le refus de leur rendre visite, et
d'un millier de présentations qu'on sollicita, je n'en ai accepté que
deux, et elles venaient de deux dames irlandaises.
Je ne serais pas descendu à de pareilles niaiseries si l'impudence de
cet _Esquisseur_ ne m'avait pas obligé de réfuter une assertion sotte et
gratuitement impertinente. Je parle ainsi, car quel profit pouvait tirer
le lecteur d'apprendre que l'auteur _avait plusieurs fois refusé de
m'être présenté_, même si le fait eût été vrai, ce dont il est permis de
douter? A l'exception des Lords Lansdown, Jersey et Landerdale; de MM.
Scott, Hammond, Sir Humphry Davy, feu M. Lewis, W. Bankes, M. Hoppner,
Thomas Moore, Lord Kinnaird et son frère, M. Joy et M. Hobhouse, je ne
me souviens pas d'avoir échangé un mot avec quelqu'autre Anglais depuis
mon départ de leur pays et presque toutes ces personnes je les
connaissais auparavant. Quant aux autres, et Dieu sait qu'ils étaient
quelques centaines, ils me fatiguèrent de leurs lettres et de leur
empressement, mais j'ai refusé toute espèce de communication avec eux et
je serais fier et heureux qu'ils voulussent bien partager sur ce point
mes sentimens.
FIN DE L'APPENDICE.
LE DÉFIGURÉ
TRANSFIGURÉ[loc21].
DRAME.
[Note loc21: Cette traduction peut seule rendre l'espèce de jeu de mots
du titre original: _The Deformed Transformed_.]
AVERTISSEMENT.
Cet ouvrage est fondé en partie sur un roman intitulé: _Les Trois
Frères_, publié il y a quelques années, et qui déjà avait inspiré à M.G.
Lewis son _Wood Demon_ (_Démon des bois_); et en partie sur le _Faust_
de l'illustre Goëthe. On ne publie aujourd'hui que les deux premières
parties de ce drame, et le chœur d'ouverture de la troisième. Peut-être
donnera-t-on plus tard le reste.
PERSONNAGES.
INCONNU, ensuite CÉSAR.
ARNOLD.
BOURBON.
PHILIBERT.
CELLINI.
BERTHE.
OLIMPIE.
Esprits, Soldats, Citoyens de Rome, Prêtres.
Paysans, etc.
LE DÉFIGURÉ
TRANSFIGURÉ.
PREMIÈRE PARTIE.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une forêt.)
Entrent ARNOLD et BERTHE, sa mère.
BERTHE.
Va-t'en, bossu!
ARNOLD.
Je suis né comme cela, mère!
BERTHE.
Va-t'en, incube! diable de nuit! avorton unique entre sept frères.
ARNOLD.
Avorton? que ne le suis-je! Je voudrais n'avoir jamais vu le jour!
BERTHE.
Je le voudrais aussi! mais puisque tu l'as reçu,--va-t'en, va-t'en, et
fais de ton mieux. Tu as un dos fait pour porter sa charge; il est plus
haut, sinon aussi large que celui des autres.
ARNOLD.
Oui, il _porte_ son fardeau;--mais mon cœur, ma mère, soutiendra-t-il ce
dont vous le chargez? Je vous aime, ou du moins je vous ai aimée; il n'y
a que vous, dans la nature, qui puissiez chérir un être tel que moi.
Vous m'avez nourri; de grâce, ne me tuez pas.
BERTHE.
Oui, je t'ai nourri, parce que tu étais mon premier né; je ne savais si
j'aurais jamais d'autre enfant que toi, caprice monstrueux de la nature.
Mais, va-t'en, te dis-je, et ramasse du bois.
ARNOLD.
J'y consens; mais au moins, quand je vous le rapporterai, parlez-moi
avec douceur. Je sais bien que mes frères sont aussi beaux, aussi forts,
aussi libres que les animaux sauvages qu'ils poursuivent; mais ne me
repoussez pas: n'avons-nous pas sucé le même lait?
BERTHE.
Oui, comme le hérisson qui vient à minuit téter la féconde mère du jeune
taureau; et le lendemain, quand arrive la laitière, elle trouve les pis
vides et desséchés. N'appelle pas frères, tes frères! ne m'appelle pas
ta mère; si je t'ai mis au monde, je l'ai fait comme la poule insensée
qui quelquefois, en couvant d'autres œufs que les siens, fait éclore des
vipères. Ours mal léché! sors d'ici. (Berthe sort.)
ARNOLD, seul.
Oh! ma mère!--Elle s'en va, et il faut faire ce qu'elle me
dit.--J'obéirai péniblement, mais sans me plaindre; que ne puis-je, en
retour, espérer un seul mot de tendresse. Oh ciel! que ferai-je? (il se
met à couper du bois: en le faisant, il se blesse la main.) Voilà mon
travail fait pour aujourd'hui. Maudit soit le sang qui coule si fort de
ma main; car il va me valoir au logis un surcroît de malédiction.--Et
quel logis? Je n'ai pas de logis, pas de parens, pas d'amis; je suis
fait autrement que les autres, et je ne suis admis ni à leurs jeux, ni à
leurs plaisirs. Pourquoi donc me blessé-je comme eux? Oh! pourquoi
chacune de ces gouttes, en tombant à terre, n'en fait-elle pas jaillir
un serpent pour leur rendre tout le mal qu'ils me font? Pourquoi le
diable, auquel ils me comparent, ne fait-il rien pour son image? Je
partage sa forme, qu'il me donne donc sa puissance! Mais, sans doute,
c'est parce que je n'ai pas son instinct; car un seul mot affectueux de
celle qui m'a porté, me réconcilierait encore avec mon odieuse figure.
Lavons ma blessure. (Il s'approche d'une fontaine et se baisse pour y
plonger la main: tout d'un coup il s'arrête en tressaillant.) Ils ont
raison; le miroir de la nature me montre tel qu'elle m'a fait. Non, je
n'y regarderai plus; à peine si j'ose penser à ce qu'il m'a révélé.
Hideuse créature que je suis! l'eau elle-même se moque de l'ombre de mes
traits; on dirait qu'un démon est dans cette fontaine pour faire peur
aux troupeaux qui voudraient s'y désaltérer. (Moment de silence.) Et je
vivrai! fardeau insupportable à la terre, opprobre de celle même qui me
donna la vie! Toi, qui coules si abondamment d'une égratignure, ô sang!
laisse-moi voir si tu ne jaillirais pas plus largement encore, pour me
délivrer enfin de la charge de mes maux sur la terre, en lui rendant les
atômes qui forment mon horrible corps, en lui permettant d'en former
tout reptile autre que moi-même, et un univers de nouveaux insectes.
Voici le couteau! voyons s'il saura séparer de la création ce fruit
d'une déplorable erreur de la nature, comme il arrache les vers,
rejetons de la forêt. (Il pose le couteau à terre, la pointe levée.) Le
voilà posé, et je puis me laisser tomber sur lui. Mais, pourtant, un
regard encore sur cette belle journée, qui ne présente rien de laid que
moi-même; sur le doux soleil, dont les rayons parviennent jusqu'à moi,
mais en vain; et les oiseaux, quelle allégresse dans leurs chants!
qu'ils continuent, je ne souhaite pas d'être pleuré; j'aime mieux
qu'Arnold ait pour glas funéraire leurs plus joyeux accens; que les
feuilles, en tombant, forment mon tombeau; que le murmure de la source
voisine soit ma seule élégie. Et maintenant, couteau, puisses-tu ne pas
fléchir plus que moi-même en recevant de toi la mort! (Il fait un
mouvement pour se jeter sur le couteau; tout-à-coup ses yeux s'arrêtent
sur la fontaine qui paraît en mouvement.) Que vois-je? la fontaine
s'agite sans le souffle du vent! Mais les rides d'une source
changeraient-elles ma résolution? Non, non. Cependant, elle s'agite
encore! Les eaux frémissent, non par l'impulsion de l'air, mais par je
ne sais quel pouvoir des régions internes. Qu'est-ce? une vapeur! elle
est passée.
(Un nuage sort de la fontaine; Arnold le regarde immobile d'étonnement.
Le nuage se dissipe, et à sa place paraît un grand homme noir.)
ARNOLD.
Que voulez-vous? parlez,--esprit ou homme?
INCONNU.
Homme est l'un et l'autre; pourquoi dire autre chose?
ARNOLD.
Votre figure est celle d'un homme; et cependant vous êtes peut-être le
diable.
INCONNU.
Tant d'hommes sont ce que l'on suppose ou appelle par ce nom: vous êtes
libre de me mettre dans cette classe, sans faire trop d'injure à l'un ou
à l'autre. Mais continuez, vous voulez vous tuer;--suivez votre dessein.
ARNOLD.
Vous m'avez troublé.
INCONNU.
Belle résolution que quelque chose peut jamais troubler! Si j'étais,
comme vous le croyez, le diable, un instant de plus vous mettait, et
pour toujours, par votre suicide, en mon pouvoir; et, pourtant, c'est ma
venue qui vous sauve.
ARNOLD.
Je n'ai pas dit que vous étiez le démon, mais que votre approche
semblait tenir de lui.
INCONNU.
À moins que vous n'ayez l'habitude de sa société (et vous ne semblez
guère habitué à une aussi haute compagnie), vous ne pouvez pas dire
comment il s'approche; et quant à sa figure, jetez les yeux sur cette
fontaine, puis sur moi, et vous jugerez qui de nous deux ressemble le
mieux aux pieds fourchus qui épouvantent l'imagination des imbécilles.
ARNOLD.
Pouvez-vous,--osez-vous me reprocher ma laideur originelle!
INCONNU.
Si je songeais à reprocher au buffle le pied fourchu que je te vois, ou
au rapide dromadaire la sublime élévation qui couronne tes épaules, ces
animaux se féliciteraient du compliment; et, pourtant, ces deux êtres
sont plus agiles, plus vigoureux, plus durs au travail et à la peine que
toi-même, et que tous les plus beaux et les plus hardis de ton espèce.
Ta forme est très-naturelle; seulement, la nature s'est méprise en te
prodiguant des avantages qui ne sont pas du domaine des autres hommes.
ARNOLD.
Donne-moi donc la vigueur des pieds du buffle quand il fait voler la
poussière à la vue de son ennemi qui approche, ou donne-moi la longue et
patiente douceur du dromadaire, ce vaisseau flottant dans les sables du
désert,--et je supporterai tes diaboliques sarcasmes, avec la
résignation d'un saint.
INCONNU.
Volontiers.
ARNOLD, surpris.
Tu le pourrais?
INCONNU.
Peut-être.--Voulez-vous quelque chose de plus?
ARNOLD.
Tu te moques de moi.
INCONNU.
Moi! non. Pourquoi rirais-je de celui dont tout le monde rit? ce serait,
à mon avis, un pauvre plaisir. Pour te parler dans la langue des hommes
(car tu ne saurais encore comprendre la mienne), le chasseur des bois ne
suit pas le misérable lapin, il s'attache aux pas de l'ours, du loup ou
du lion; il laisse le moindre gibier aux petits bourgeois qui quittent
un seul jour dans l'année leurs foyers pour remplir leurs chaudrons
domestiques de cette plate curée. Que la canaille s'acharne après toi;
pour moi, je puis, à cette heure, me moquer d'un être au-dessus d'eux.
ARNOLD.
Ne perds donc pas ton tems auprès de moi: je ne te cherchais pas.
INCONNU.
Vos pensées ne me sont pas si étrangères. Ne me renvoyez pas. On ne me
rappelle pas aisément quand on désire de moi quelque service.
ARNOLD.
Et que veux-tu faire pour moi?
INCONNU.
Changer, si vous voulez, de forme avec vous, puisque la vôtre vous
désespère; ou bien vous donner toute autre figure que vous désirerez.
ARNOLD.