Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de pitié? Quand donc en

ont-ils montré? Quand seulement ont-ils feint d'en éprouver?

ISRAEL BERTUCCIO.

Bertram, cette fausse compassion est déplacée, elle fait injure à tes

camarades et à ta cause elle-même. Ne vois-tu pas que, si nous épargnons

un seul noble, il ne vivra que pour venger les victimes? Comment

d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables? Leur conduite est

_une_.--C'est l'expression d'un système commun, la source de

l'oppression générale. C'est beaucoup que nous permettions de vivre à

leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent de les épargner

tous. Le chasseur peut bien réserver un seul petit dans l'antre du

tigre, mais qui songerait à sauver le père ou la mère sans s'exposer à

périr lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je me soumets à

l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de prononcer si l'on en peut sauver

un seul.

LE DOGE.

Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par une telle

question.--Vous-mêmes décidez.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus privées. Pour nous,

nous n'avons connaissance que de leurs vices publics, que de leur infâme

tyrannie, qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en est un

seul parmi eux qui mérite miséricorde?

LE DOGE.

Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit à mes côtés, Marc

Cornaro partageait à Gênes mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à

Veniero, que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je les

sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien leurs pères étaient mes

amis, avant de devenir mes sujets; mais dès ce moment ils

m'abandonnèrent comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur dès

qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper, je ne les

empêcherai pas de l'être.

CALENDARO.

Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble.

LE DOGE.

Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré l'étendue des maux de

la république; mais vous ignorez quel venin fatal le gouvernement qui

nous opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens sacrés de

l'humanité, sur tout ce que nous avons de meilleur et de plus cher. Tous

ces nobles étaient mes amis; je les chérissais, et long-tems ils

répondirent à mes sentimens affectueux; nous avons servi et combattu,

nous avons ri et pleuré tous ensemble; nos chagrins, nos plaisirs, tout

était commun entre nous; des alliances resserraient encore chaque jour

les nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions chargés des mêmes

années et des mêmes honneurs, jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que

les miens, m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu à tous

les souvenirs de notre vie, à cette communauté de pensées, à ces doux

épanchemens d'une vieille amitié; alors que les hommes, surchargés

d'années et de travaux dont l'histoires s'est désemparée, adoucissent

l'amertume des jours qui leur restent en recueillant avidement leurs

souvenirs, et croient retrouver sur le front de leurs anciens compagnons

le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il reste sur la terre

deux de ceux qui jadis y faisaient briller leur bravoure, leur

enjouement et leur esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres

personnages qui n'existent plus; ils les font renaître pour nous, ou du

moins ils nous offrent l'occasion de soupirer sur eux, et de reparler

des événemens dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien que le

marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me laissé-je entraîner!

ISRAEL BERTUCCIO.

Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le moment de s'arrêter sur

de pareilles choses.

LE DOGE.

Un moment encore,--je ne m'en défends pas: mais considérez les vices

honteux de ce gouvernement. Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge,

adieu tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt ce qu'ils

étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection, plus d'intimité de

commerce: ils n'osaient m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage;

ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait; ils m'entourèrent

de difficultés, c'était la politique de l'état; ils me manquèrent

d'égards, c'était leur droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le

fallait pour le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger ma

conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi j'étais l'esclave de mes

propres sujets, ainsi j'étais l'adversaire de mes propres amis; j'avais

au lieu de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe de pourpre,

au lieu de liberté des protestations pompeuses, au lieu de conseil des

geôliers, des inquisiteurs au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie!

Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont empoisonnée. Mes

chastes dieux domestiques furent brisés sur mon cœur, et sur leurs

ruines vint grimacer le rire insultant de la débauche.

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous avez été profondément outragé, mais la nuit prochaine saura vous

faire noblement justice.

LE DOGE.

J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne répondais pas; mais

cette dernière goutte a fait déborder la coupe d'amertume; loin de

redresser une insulte aussi grossière, ils l'ont sanctionnée; alors je

sentis se ranimer mes autres sentimens--les sentimens qui m'assiégeaient

bien long-tems auparavant, même au milieu de mon apparente tranquillité,

même à cette première heure où ils renièrent leur ami pour en faire un

souverain comme les enfans prennent des hochets pour les amuser, et

bientôt après le mettent en pièces. Dès cette heure je ne vis plus que

des sénateurs silencieusement soupçonneux dans leurs rapports avec le

Doge, luttant avec lui de terreur et de haine mutuelles, redoutant qu'il

n'essayât de secouer leur tyrannie, et lui de son côté ayant en horreur

ses tyrans. Ces hommes n'ont donc pas pour moi de vie _privée_, ils ne

peuvent réclamer les nœuds qu'ils ont brisés chez les autres, je ne vois

en eux que des sénateurs coupables d'actes arbitraires, et comme tels je

les juge dignes de mort.

CALENDARO.

Et maintenant, à l'action! A nos postes, camarades, et puisse cette nuit

être la dernière de verbiage: que n'y sommes-nous déjà! Au point du

jour, la grosse cloche de Saint-Marc ne me surprendra pas endormi.

ISRAEL BERTUCCIO.

Dispersez-vous donc à vos différentes stations; de la vigilance et du

courage! songez aux maux que nous supportions, aux droits que nous

voulons reconquérir. Encore une nuit, et nos périls toucheront à leur

fin! Soyez attentifs au signal, et marchez aussitôt que vous

l'entendrez. Pour moi, je vais rejoindre ma troupe; il faut que chacun

soit prompt à faire son devoir; le Doge va retourner au palais, afin de

tout préparer pour l'action! nous nous quittons pour nous retrouver

libres, et couverts de gloire!

CALENDARO.

Doge, la première fois que je vous saluerai, l'hommage que je prétends

vous faire, sera la tête de Steno sur la pointe de mon épée.

LE DOGE.

Non; laisse-le à des mains plus obscures, et ne t'arrête pas à une aussi

misérable proie, avant que la partie ne soit gagnée: son offense, après

tout, ne fut que le simple développement de la corruption générale de

notre odieuse aristocratie; il n'aurait pu,--il n'aurait osé la risquer

dans un tems moins dépravé; j'ai dépouillé toute haine personnelle à son

égard; elle s'est évanouie dans la pensée de nos glorieux projets. Un

esclave m'insulte-t-il? c'est à son orgueilleux maître que j'en demande

vengeance; s'il me la refuse, il prend sur lui la responsabilité de

l'affront; et c'est lui qui doit m'en rendre raison.

CALENDARO.

Pourtant, comme c'est à lui que nous devons immédiatement l'alliance qui

assure et sanctifie mieux encore notre entreprise; je lui dois assez de

reconnaissance pour souhaiter de le traiter moi-même suivant ses

mérites: ne le puis-je pas?

LE DOGE.

Vous ne songez qu'à couper la main, moi je vise à la tête. Vous ne

voulez punir que le disciple; c'est le maître que je prétends frapper:

vous avez en vue Steno, et moi le sénat. Je n'interromprai pas, par les

souvenirs d'une haine partielle, le cours d'une vengeance terrible, qui

doit frapper sans distinction, telle que les éclats du feu céleste,

alors qu'ils remplacèrent deux villes corrompues par les stagnantes eaux

de la _mer Morte_.

ISRAEL BERTUCCIO.

Partez donc à vos postes! je demeure un moment pour accompagner le Doge

jusqu'à notre dernier lieu d'assurance, pour voir si quelque espion ne

s'est pas glissé sur nos traces; de là, je cours rejoindre ma bande sous

les armes.

CALENDARO.

Adieu donc jusqu'à l'aurore.

ISRAEL BERTUCCIO.

Puisse tout vous réussir.

CONSPIRATEURS.

Nous ferons notre devoir.--Sortons! Monseigneur, adieu!

(Les conspirateurs saluent le Doge et Israël Bertuccio; ils se retirent,

conduits par Philippe Calendaro. Le Doge et Israël Bertuccio demeurent.)

ISRAEL BERTUCCIO.

Ils sont dans nos mains.--Ils ne peuvent nous échapper! C'est à présent

que tu es vraiment un souverain, et que ton immortelle renommée va

planer au-dessus des plus hautes. Avant nous, des hommes libres avaient

déjà frappé des rois, des Césars étaient tombés victimes, et des mains

patriciennes avaient déjà touché des dictateurs, de même que des

patriciens avaient senti des poignards populaires; mais quel prince

avait jusqu'à présent conjuré pour la liberté de son peuple? quel

prince, pour affranchir ses sujets, avait risqué le salut de ses jours?

toujours et à jamais ils conspirent contre leurs concitoyens; et, pour

mieux charger leurs mains de chaînes, ils occupent contre les nations

voisines leur ardeur belliqueuse, de sorte qu'ils savent légitimer la

servitude par d'autres servitudes; et nouveaux Léviathans insatiables,

ils se nourrissent partout de désastres et de morts, sans en être jamais

gorgés! Maintenant, monseigneur, à notre entreprise; elle est grande,

mais plus grande est la récompense. Pourquoi demeurez-vous distrait? il

n'y a qu'un moment vous étiez tout de feu.

LE DOGE.

C'en est donc fait, faut-il bien qu'ils meurent?

ISRAEL BERTUCCIO.

Qui?

LE DOGE.

Ceux que le sang, les égards, qu'une foule de circonstances et d'années

avaient faits mes amis--les sénateurs!

ISRAEL BERTUCCIO.

Vous avez rendu leur sentence, et, sans doute, elle est juste.

LE DOGE.

Oui, elle le semble, et elle est telle à vos yeux. Vous êtes un

patriote, un Gracchus plébéien--l'oracle de la révolte--un tribun du

peuple;--je ne vous blâme pas, vous suivez votre mission. Ces nobles

vous ont prodigué l'insulte, l'esclavage et le mépris; ils m'ont traité

de même. Mais _vous_, jamais vous n'aviez conversé avec eux; jamais vous

n'avez rompu leur pain, ni partagé leur sel; jamais vous n'avez porté

leur coupe remplie à vos lèvres; vous ne fûtes pas élevé, vous n'avez

pas ri ni pleuré avec eux; vous ne leur avez pas donné de fêtes; vous

n'avez pas souri de les voir sourire, et vous n'avez pas, en échange du

vôtre, réclamé maintes fois leur propre sourire; vous ne les avez jamais

porté, comme je l'ai fait, dans votre cœur. Mes cheveux sont blancs,

comme le sont les leurs, ceux des plus anciens du sénat; je me rappelle

le tems où toutes nos boucles étaient noires comme l'aile des corbeaux;

ou nous allions au loin saisir notre proie le long des îles envahies par

le Musulman impie. Et maintenant, puis-je voir de sang-froid le poignard

se faire jour dans leurs seins? il me semble que chaque coup doit être

mon suicide.

ISRAEL BERTUCCIO.

Doge! Doge! cette incertitude est au-dessous d'un enfant; si vous n'êtes

pas une seconde fois devenu tel, rappelez votre énergie vers le but que

vous vous êtes tracé, et ne nous obligez pas, vous et moi, à rougir de

honte. Par le ciel, j'aimerais mieux tout abandonner maintenant, ou bien

échouer dans nos desseins, que de voir l'homme que je respecte,

descendre d'aussi hautes pensées à d'aussi vulgaires faiblesses! Vous

avez vu du sang dans les batailles; vous avez vu couler, tantôt le

vôtre, tantôt celui des autres que vous répandiez; comment donc

pouvez-vous tressaillir à l'idée de quelques gouttes tirées des veines

de pareils vampires, qui ne font, après tout, que rendre ce qu'ils ont

arraché du cœur de plusieurs millions de citoyens.

LE DOGE.

Pardonnez! bientôt je vous suivrai pas à pas, et mes coups se régleront

sur les vôtres; ne croyez pas que je sois irrésolu; non, c'est même la

_certitude_ de tout ce qu'il me faut faire; qui me fait, en ce moment,

frémir. Mais oublions enfin, pour toujours, ces soucieuses pensées, dont

vous seul et la nuit avez reçu la confidence également peu dangereuse

pour les deux. Quand l'heure arrivera, c'est moi qui sonnerai le tocsin,

et frapperai le coup qui doit dépeupler tant de palais, précipiter à

terre les plus hauts arbres généalogiques, écraser leurs fruits

parfumés, et flétrir, pour jamais, leurs fleura radieuses. C'est là _ce

que je veux_--ce que je dois--ce que j'ai juré de faire; rien ne peut

m'empêcher de suivre mes destinées; mais encore, m'est-il permis de

tressaillir à l'idée de ce que j'étais et de ce que je vais être.

Pardonnez-moi.

ISRAEL BERTUCCIO.

Redevenez homme; je n'éprouve pas de semblables remords, je ne les

comprends même pas: pourquoi songeriez-vous à changer? vous vous êtes

déterminé, et vous agissez encore en toute liberté.

LE DOGE.

Oui, il est bien vrai, vous n'éprouvez pas de remords, je n'en sens pas

non plus; s'il en était autrement, je te poignarderais ici pour sauver

un millier de vies, et par ta mort empêcher le meurtre. Vous n'en

éprouvez pas--vous courez à cette boucherie comme si ces hommes de

hautes classes étaient des bœufs réunis dans un abattoir! Et quand tout

sera fait, vous serez libres et enjoués, vous laverez tranquillement le

sang qui vous couvrira les mains. Pour moi qui aurai devancé tes

compagnons et toi-même dans ce massacre inouï, que serai-je? que

verrai-je? qu'éprouverai-je? oh ciel! Oui, tu as bien fait de rappeler

que ma résolution, ma conduite étaient libres,--mais vous avez eu tort

de croire que je voulusse de moi-même agir ainsi.--Ne soupçonnez--ne

craignez rien; je serai votre plus impitoyable complice, et pourtant, je

ne suis plus ma volonté libre, ni mes sentimens réels.--Tous deux me

retiennent en arrière, mais l'enfer est en moi, autour de moi, et

semblable au démon qui croit et redoute, il faut que j'agisse et que

j'abhorre. Séparons-nous, va réjoindre tes amis; de mon côté je vais

presser la réunion des cliens de ma famille. Sois sûr que la grosse

cloche de Saint-Marc va réveiller tout Venise, à l'exception de ses

sénateurs massacrés. Avant que le soleil ne se lève sur l'Adriatique,

une voix lamentable, le cri du sang couvrira le mugissement des ondes.

Ma résolution est prise, éloignons-nous.

ISRAEL BERTUCCIO.

De toute mon ame! sachez dompter ces emportemens de passion;

rappelez-vous ce que ces hommes vous ont fait: le sacrifice que nous

allons consommer sera, n'en doutez pas, suivi par des siècles de bonheur

et de liberté pour cette ville, délivrée de ses chaînes. Un véritable

tyran aurait ravagé les empires, qu'il n'aurait pas senti l'étrange

componction dont vous sembliez oppressé à l'idée seule de punir une

poignée de traîtres! Croyez-moi, votre pitié était plus déplacée que le

dernier pardon obtenu par Steno.

LE DOGE.

Homme, tu as touché la corde qui étouffe dans mon cœur la voix de la

nature. A l'œuvre! (Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

(Le palais du sénateur Lioni.)

LIONI dépose le masque et le manteau que les nobles Vénitiens portaient

en public; un domestique attend ses ordres.

LIONI.

Je vais essayer de reposer; je suis fatigué de cette fête la plus gaie

que nous avons donnée de plusieurs mois, et cependant je ne sais

pourquoi elle n'a pas eu pour moi de charme; je sentais sur mon cœur un

poids qui l'oppressait au milieu des plus légers mouvemens de la danse;

mes yeux étaient arrêtés sur les yeux de la dame de mes pensées: ses

mains étaient serrées dans les miennes, et pourtant mon sang était

glacé, et une sueur froide comme la mort couvrait mon front; vainement

je luttais contre le torrent de mes soucieuses pensées, au travers des

accens d'une musique joyeuse, un tintement triste, clair et lointain

frappait distinctement mon oreille, comme le bruit de la vague

adriatique couvre pendant la nuit le murmure de la cité, en frappant

contre le rivage du Lido. Aussi j'ai quitté la fête avant qu'elle ne

touchât à sa fin, et j'espère trouver sur mon oreiller des pensées plus

tranquilles et moins fatigantes. Antonio, prenez ce masque et ce

manteau, et remplissez la lampe de ma chambre.

ANTONIO.

Oui, monseigneur; commandez-vous quelque rafraîchissement?

LIONI.

Aucun autre que le sommeil, qui ne veut pas être commandé. Laisse-moi

l'espérer, quoique ma tête ne soit pas encore trop reposée. (Antonio

sort.) Voyons si l'air calmerait mes sens. Voilà une belle nuit! le vent

d'orage, qui soufflait du levant, est rentré dans ses abîmes, le globe

de la lune a repris tout son éclat; quel silence! (Il s'avance vers un

balcon entr'ouvert.) Et quel contraste avec la scène que je quitte, où

brillaient les larges flambeaux, où les lampes d'argent jetaient les

plus douces lueurs sur les tapisseries des murailles, et répandaient sur

les ténèbres, ordinaires habitans de ces vastes galeries, une masse

éblouissante de lumière qui, en éclairant tous les objets, n'en

présentait aucun tel qu'il est. Ici la vieillesse, essayant de vaincre

le passé, après avoir long-tems redemandé aux prestiges de la toilette

les couleurs du jeune âge, après mille regards dans un trop fidèle

miroir, s'avance dans tout l'orgueil de la parure, s'oublie elle-même,

et se confie dans l'imposture de ces lumières plus indulgentes, qui la

font paraître et la dissimulent toujours fort à propos: elle se croit

changée, elle n'est devenue que plus folle. Là, la jeunesse, qui n'a pas

besoin et ne songe guère à de pareils artifices, vient risquer sa

fraîcheur naturelle, sa santé, sa beauté virginale dans la presse

contagieuse de convives échauffés; elle perd ses heures de repos en

rêvant qu'elle éprouve quelque plaisir, et elle ne songera pas à

s'éloigner avant que l'aurore ne soit venue éclairer ses joues

fatiguées, ses yeux flétris que les années devraient seules pouvoir

fatiguer et flétrir. Tout a disparu, la musique, le banquet et les

coupes remplies, les guirlandes, les parfums et les roses--les yeux

étincelans et les éblouissantes parures--les bras blancs et les noires

chevelures--les nœuds de rubans et les bracelets; les seins sans taches,

comme celui des cygnes, les colliers réunissant toutes les richesses de

l'Inde, et cependant moins ravissans que la peau qu'ils entourent; les

robes légères flottant comme autant de transparens nuages entre les

cieux et notre atmosphère; les pieds si élégans et si petits, indiquant

ce que peuvent être les formes secrètes qu'ils terminent avec tant de

grâce;--toutes les illusions de cette scène magique, tous ces

enchantemens trompeurs ou réels, tout ce que l'art et la nature

réunissaient devant mes yeux éblouis, toutes ces mille beautés qui

semblaient vouloir m'enivrer, semblables à ces rivières illusoires qui

parfois, dans les sables de l'Arabie, viennent irriter la soif du

pélerin épuisé, sans jamais la satisfaire; tout cela n'est plus qu'un

songe.--Autour de moi, je ne vois plus que les flots et les astres,

mondes reflétés dans l'Océan, et plus délicieux à contempler que les

flambeaux répétés par les riches glaces. Le dais céleste, qui est dans

l'espace ce que l'Océan est à la terre, jette dans l'étendue son manteau

bleuâtre, caressé par les premières émanations du printems. La lune

poursuit sa course radieuse, en versant sa douce clarté sur les murs

soucieux de ces vastes édifices et sur ces palais maritimes, dont les

colonnes de porphyre et dont les fronts superbes présentent la dépouille

d'une foule de marbres orientaux: semblables à des autels érigés le long

du large réservoir, on les prendrait pour autant de trophées arrachés à

l'avidité des ondes, et non moins étonnans que ces mystérieux et massifs

géans de l'architecture, qui sont, dans les plaines de l'Égypte, le

témoignage de tems qui n'ont pas laissé d'autres traces. Tout est calme;

rien ne trouble l'harmonie de l'ensemble, et tout ce qui fait un

mouvement semble, par respect pour le règne des nuits, glisser comme un

esprit dans l'espace. C'est le pétillement de la guitare de quelque

amant aux portes de sa maîtresse impatiente; c'est l'ouverture discrète

de la fenêtre, preuve qu'il a été entendu; cependant la main de la jeune

fille, belle comme le rayon avec lequel elle se confond, tremble en

essayant d'ouvrir le balcon qui lui permet de s'enivrer de musique et

d'amour; son cœur bat à la vue de celui qu'elle attend, comme les cordes

pressées de la lyre.--De cet autre côté, c'est le mouvement phosphorique

de la rame, ou le rapide éclat des lumières lointaines de quelques

gondoles; c'est la voix alternative des mariniers faisant retentir les

poétiques octaves; quelque ombre croisant de tems en tems le Rialto,

quelque faîte de palais orgueilleux, quelque obélisque qui se perd dans

les cieux, voilà tout ce que l'on voit, tout ce que l'on entend dans la

fille de l'Océan, dans la reine des cités. Que l'heure du calme est

douce et suave! O nuit! je te rends grâce, tu as dissipé les horribles

mouvemens que la foule ravie n'avait pu vaincre; je vais gagner ma

couche sous ton influence bienfaisante, quoique ce soit presque un crime

de reposer quand la nuit est si belle. (On entend frapper au dehors.)

Holà! qu'est-ce? et qui peut venir à pareille heure?

(Entre Antonio.)

ANTONIO.

Monseigneur, un homme demande à vous parler pour une affaire pressante.

LIONI.

Est-ce un étranger?

ANTONIO.

Son visage est caché dans son manteau, mais sa démarche et sa voix

semblent m'être familières; je lui ai demandé son nom; mais il a paru

désirer ne le dire qu'à vous-même, et il semble fort impatient de vous

être présenté.

LIONI.

Voilà une heure singulière, et matière à de grands soupçons! Après tout,

le péril est léger, et ce n'est pas dans leurs maisons que l'on frappe

ordinairement les nobles. Mais, bien que je ne me connaisse pas

d'ennemis dans Venise, il est bon d'user de quelques précautions.

Fais-le entrer, et retire-toi. Tu appelleras aussitôt quelques-uns de

mes gens qui feront la garde dehors.--Quel peut être cet homme?

(Antonio sort, et revient procédant un homme caché dans son manteau.)

BERTRAM.

Mon bon seigneur Lioni, je n'ai pas de tems à perdre, ni toi.--Éloignez

cet homme; je voudrais être seul avec vous.

LIONI.

C'est, je crois, la voix de Bertram.--Sors, Antonio. (Antonio sort.)

Maintenant, étranger, que me voulez-vous à une pareille heure?

BERTRAM, se découvrant.

Un don, mon noble protecteur; vous en avez déjà accordé plusieurs à

votre pauvre protégé, Bertram: ajoutez-en un dernier, et rendez-le par

ce moyen heureux.

LIONI.

Tu m'as vu, dès l'enfance, toujours prêt à t'assister dans toutes les

circonstances où je pouvais te servir, et toutes les fois que tu voulais

atteindre un but convenable à ta situation; je te promettrai donc

volontiers avant d'entendre ce que tu demandes: mais cette heure, ta

démarche, ta figure étrange et décomposée, tout me fait soupçonner dans

ta visite quelque important mystère. Parle cependant, t'est-il advenu

quelque méchante querelle? Est-ce la suite d'une débauche, d'une lutte

ou d'un coup de poignard?--Cela se voit tous les jours, et, pourvu que

tu n'aies pas versé de sang noble, je garantis ton pardon; mais

cependant il faudra t'éloigner, car, dans le premier feu de la

vengeance, les amis et les parens outragés sont, à Venise, plus à

redouter que le glaive des lois.

BERTRAM.

Je vous remercie, monseigneur; mais--

LIONI.

Mais, quoi! vous n'avez pas sans doute levé une main insolente sur

quelqu'un de notre classe? S'il en est ainsi, sortez, fuyez, et

gardez-vous de l'avouer; je ne veux pas vous perdre,--mais il m'est

impossible de vous sauver. Verser le sang d'un noble!--

BERTRAM.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 8 / 19 段