me pousser au pouvoir. Mon expérience, votre propre choix, quelque
habileté peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de
commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus digne: et ce dernier,
si je l'ai trouvé comme vous-mêmes vous pourrez le décider, pensez-vous
que l'égoïsme puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux d'une
autorité passagère, je sacrifie à de misérables vues nos graves
intérêts, plutôt que de la céder à quelqu'un que des qualités mille fois
supérieures appellent à l'honneur de nous conduire? Non, non, Calendaro,
connaissez mieux votre ami, mais tous vous pourrez en
juger.--Séparons-nous, et songeons à nous trouver réunis pour l'heure
indiquée. De l'activité, et tout ira bien.
CALENDARO.
Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu loyal et intrépide, et
toujours vous m'avez vu prompt à exécuter les plans que votre tête et
votre cœur avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre chef; quant
à ce que décideront les autres, je l'ignore, mais dans tout ce que vous
résoudrez je suis à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous
reverrons à minuit.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul:
au-devant une statue équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque
distance, une gondole.)
LE DOGE. Il entre seul et déguisé.
Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont le son, en se prolongeant
dans le silence de la nuit, devrait frapper ces palais d'un ébranlement
sinistre, et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher
ceux qui dorment encore à quelque hideux songe, présage avant-coureur de
tout ce qui les menace. Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du
sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la tyrannie. C'est à
moi que ce devoir est imposé, je ne l'ai pas demandé: je fus même puni
de l'insouciance avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne se
répandre en tous lieux jusqu'au moment où elle troubla mon sommeil; moi
aussi, je suis infecté, et il faut effacer mes taches pestilentielles
dans une onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent mes
pères! Leurs sombres statues répandent leur ombre sur les dalles qui
seules séparent les vivans d'avec les morts; là, tous les grands cœurs
de notre fière maison sont réunis dans une urne, et après avoir animé de
nombreux héros, forment aujourd'hui dans des caveaux souterrains une
pincée de poussière.--O toi, temple des saints gardiens tutélaires de
notre maison! voûtes où dorment deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses
travaux, l'autre sur les champs de bataille; et près d'eux, une longue
suite de nobles ancêtres, grands hommes de guerre et d'état, dont j'ai
reçu en héritage les grands soucis, les blessures et le haut
rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes, et peuplant tes ailes de
leurs ombres illustres, laisse-les sortir de leur retraite pour me
contempler. Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait
accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang généreux qui les
animait, à la gloire de leur blason, à leur grand nom enfin, déshonoré
_en_ moi, et non _par_ moi, mais par d'ingrats patriciens que nous avons
protégés pour les conserver nos égaux et non pour en faire nos
maîtres.--J'en appelle à toi surtout, brave Ordélafo, qui mourus en
combattant dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que ton
descendant y dressa avec le sang de tes ennemis et de ceux de Venise,
méritait-elle une pareille récompense? Ames sublimes, abaissez sur moi
vos bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant que la vie
présente peut encore se rattacher à vous.--Votre gloire, votre nom m'a
été transmis; tout se rattache au sort futur de notre commune race.
Favorisez mes desseins, je rendrai cette cité immortelle et libre, et le
renom de notre famille, digne, plus digne aujourd'hui et pour jamais de
ce que vous fûtes autrefois.
(Entre Israël Bertuccio.)
ISRAEL BERTUCCIO.
Qui va là?
LE DOGE.
Ami de Venise.
ISRAEL BERTUCCIO.
C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance.
LE DOGE.
Je suis prêt à me rendre à votre réunion.
ISRAEL BERTUCCIO.
Deux mots, auparavant--certes je suis fier et ravi de votre confiant
empressement. Ainsi vos doutes sont dissipés depuis notre dernière
entrevue?
LE DOGE.
Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu de vie qui me reste: le
dé était déjà jeté quand j'ai pour la première fois prêté l'oreille à
vos projets de trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne puis
façonner ma langue à donner de beaux noms à des actions repoussantes,
tout en étant déterminé à les commettre. Dès l'instant où je vous permis
de tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger de chaînes,
je devins le plus coupable de vos complices: maintenant faites, si cela
vous convient, pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous.
ISRAEL BERTUCCIO.
Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien peu méritées; je ne
suis pas un espion, et ni vous ni nous ne sommes des traîtres.
LE DOGE.
_Nous_!--_nous_!,--Peu importe, vous avez acquis le droit de me
confondre avec vous.--Mais, au point important--si cette tentative
réussit, et que Venise, plus heureuse, conduise dans la suite sur nos
tombes respectées ses générations affranchies; si ses enfans, de leurs
petites mains, viennent jeter des fleurs sur la cendre de ses
libérateurs, sans doute alors les effets auront sanctifié notre cause,
et nous serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales de
l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous échouons, après avoir
tramé de secrets complots et recouru au glaive homicide, alors, malgré
nos intentions généreuses, nous serons encore des traîtres, honnête
Israël--toi, non moins que celui qui était ton souverain il n'y a pas
six heures, et qui maintenant partage en frère votre rébellion.
ISRAEL BERTUCCIO.
Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le moment de nous arrêter à
cela. Allons au rendez-vous, on pourrait nous observer si nous nous
arrêtions ici.
LE DOGE.
Nous le _sommes_, et nous l'avons été.
ISRAEL BERTUCCIO.
Observés! et par qui?--ce fer--
LE DOGE.
Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel: regardez là--que
voyez-vous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Seulement la statue d'un grand homme d'armes sur un fier coursier, qui
se détache dans la faible lumière de la lune.
LE DOGE.
Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des ancêtres de mon père:
cette statue lui fut érigée par Venise, qu'il avait deux fois
sauvée.--Pouvez-vous distinguer s'il nous regarde ou non?
ISRAEL BERTUCCIO.
Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés au marbre.
LE DOGE.
Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a dans ces objets un
esprit qui agit et voit encore; qu'on ne voit pas, mais que l'on sent;
et, s'il existe un charme capable de réveiller les morts, il n'en peut
exister de plus forts que les motifs qui nous réunissent. Te semble-t-il
que des ames comme celles, de ma race puissent reposer, quand moi, leur
dernier descendant, je viens comploter sur le seuil de leurs sépulcres
avec des plébéiens?
ISRAEL BERTUCCIO.
Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela avant de vous
engager dans notre grande entreprise.--Vous en repentiriez-vous?
LE DOGE.
Non--mais je sens l'étendue de ma résolution; je ne l'oublierai jamais;
je ne puis renoncer tout d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à
ce que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander le massacre
sans un instant de pose. Ne craignez rien, cependant; ces réflexions
elles-mêmes et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de vous doit
vous servir de garantie. Il n'est pas, dans votre troupe, d'ouvriers
aussi impatiens que je le suis, aussi avides d'une justice implacable,
et les moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à recourir me les
font abhorrer mille fois plus encore, augmentent encore ma soif de
vengeance.
ISRAEL BERTUCCIO.
Avançons--écoutez--l'heure sonne.
LE DOGE.
Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle de Venise.--Marchons.
ISRAEL BERTUCCIO.
Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa liberté naissante.--De
ce côté.--Nous touchons au lieu de la réunion.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
(La maison où se réunissent les conspirateurs.)
DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO delle
BENDE, etc., etc.
CALENDARO, entrant.
Sommes-nous tous réunis?
DAGOLINO.
Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les trois qui sont à leur
poste, et notre chef Israël qu'on attend d'un instant à l'autre.
CALENDARO.
Et Bertram, où est-il?
BERTRAM.
Ici.
CALENDARO.
Il vous a donc été impossible de mettre au complet votre compagnie?
BERTRAM.
J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas voulu leur confier notre
secret ayant d'être assuré qu'ils fussent dignes de le connaître.
CALENDARO.
Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion. _Qui_,
d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus intimes affidés, connaît bien
l'étendue de nos projets? La plupart croient recevoir l'impulsion
secrète de la seigneurie[loc6] afin de punir quelques jeunes nobles des
plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois; mats une fois
le glaive tiré, et bien enfoncé dans le vil cœur des sénateurs les plus
odieux, ils n'hésiteront pas à continuer de frapper sur les autres,
encouragés comme ils le seront par l'exemple de leurs chefs; et quant à
moi je leur montrerai ce qu'ils ont à faire, de manière à ne leur
permettre pour leur salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand
tous auront péri.
[Note loc6: Ceci est un fait historique.
(_Note de Lord Byron_.)]
BERTRAM.
Comment dites-vous? _tous_!
CALENDARO.
Qui voudrais-tu donc épargner?
BERTRAM.
Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais seulement demander si,
parmi cette odieuse réunion d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en
trouver dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler notre
pitié?
CALENDARO.
Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère, quand, étant coupée en
morceaux, ses tronçons séparés viennent au soleil exhaler leur venin le
plus âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner l'une des
dents qui se trouvent dans la gueule du redoutable reptile que
d'épargner un de nos tyrans: chacun d'eux forme l'anneau d'une longue
chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le même corps; ils
mangent, boivent, vivent et s'allient ensemble; ils se réjouissent, ils
oppriment, ils tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert.
DAGOLINO.
Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable que tous
ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils soient mille, leur nombre n'est
pas ce qui nous effraie, c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit
d'anéantir; et si nous laissions debout une seule racine de ce vieil
arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait sa verdure malfaisante
et ses fruits empoisonnés. Bertram, il nous faut du courage.
CALENDARO.
Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi.
BERTRAM.
Qui pourrait me soupçonner?
CALENDARO.
Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais plus maintenant ici à
parler de ta foi, mais nous redoutons ta douceur naturelle et non pas ta
perfidie.
BERTRAM.
Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui je suis, un homme
soulevé, comme vous-mêmes, pour renverser la tyrannie; un homme, je
l'avoue, naturellement bon, comme il l'a prouvé à plusieurs d'entre
vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en parler, vous, Calendaro, qui
l'avez vue mise à l'épreuve; ou si vous en doutiez encore, je pourrais
vous apprendre à la connaître.
CALENDARO.
A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre entreprise; mais en ce
moment il ne faut pas qu'une querelle particulière vienne la troubler.
BERTRAM.
Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper l'ennemi avec autant
d'intrépidité qu'aucun de vous; pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi
pour être l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue ma
faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager un massacre général
sans quelque sentiment d'effroi; la vue du sang ruisselant, inondant des
têtes blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée de gloire, et je
n'appelle pas un triomphe la mort d'hommes surpris sans défense. Je sais
pourtant bien, et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux
dont la conduite justifie de telles représailles; mais s'il en était
quelques-uns que l'on pût sauver de ce destin déplorable, j'en conviens,
pour nous et pour notre honneur, pour nous garantir de cette souillure
qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre, j'en eusse été enchanté,
et en cela je ne crois pas offrir le moindre prétexte au dédain ni à la
défiance.
DAGOLINO.
Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous ne te soupçonnons pas; ce
n'est pas nous qui exigeons de pareilles actions; c'est la cause que
nous défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures dans la
fontaine de la liberté.
(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.)
DAGOLINO.
Salut, Israël.
CONSPIRATEURS.
Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es en retard.--Quel est cet
étranger?
CALENDARO.
Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos camarades que tu
voulais ajouter un frère à notre cause; ils sont disposés à l'accueillir
parmi eux; et telle est notre confiance en tout ce que tu fais,
qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de tout le monde.
Maintenant, laisse-le se découvrir lui-même.
ISRAEL BERTUCCIO.
Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.)
CONSPIRATEURS.
Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge! Meurent tous les deux!
notre traître capitaine et le tyran auquel il nous a vendus!
CALENDARO, tirant son épée.
Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un pas, est mort. Écoutez
du moins Bertuccio.--Comment! vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui
se trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans armes? Parle,
Israël, que veut dire ce mystère?
ISRAEL BERTUCCIO.
Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides, qu'ils frappent leurs
propres cœurs; car c'est de nos vies que dépendent la leur, leur fortune
et leurs espérances.
LE DOGE.
Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort plus terrible que ne
pourrait me l'infliger aucun de vos vils poignards, je ne serais pas
venu ici.--Oh! le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer
tant de bravoure contre une pauvre tête chenue! Les chefs généreux, qui,
voulant réformer leur pays et détruire le sénat, frémissent de rage et
de terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi, vous le pouvez;
je ne m'en soucie pas.--Israël, voilà les hommes, les cœurs généreux
dont vous me parliez? Regardez-les donc!
CALENDARO.
Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison. Comment, avec votre
dévouement dans Bertuccio, votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos
épées contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le fourreau, et
entendez-le.
ISRAEL BERTUCCIO.
Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent savoir, qu'une ame comme
la mienne est incapable de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir
qu'ils m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient servir leur
cause. Ils peuvent être sûrs que quiconque sera jamais introduit ici par
moi, n'aura plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre victime.
LE DOGE.
Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me faites me permet de douter
de la liberté du choix.
ISRAEL BERTUCCIO.
Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous leurs armes, ils
m'auraient immolé avec vous; mais, voyez, ils rougissent déjà de cet
instant de délire: ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi,
ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez leur parler.
CALENDARO.
Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous écouter avec respect.
ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs.
Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire, à espérer.--Écoutez
donc, et jugez de la vérité de mes paroles.
LE DOGE.
Vous voyez devant vous, comme on vient de le dire, un vieillard sans
armes et sans défense; hier je paraissais à vos yeux revêtu de la
dignité de Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert de la
pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance qui n'est ni la vôtre
ni la mienne, mais celle de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi
étais-je maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins je pense que
vous le savez; pourquoi suis-je ici en ce lieu? c'est à celui qui a été
le plus outragé, à celui d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a
foulé aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était quelque
chose de plus qu'un ver de terre, c'est à lui à répondre pour moi.
Demandez-lui qui l'a conduit parmi vous? Vous connaissez mon dernier
affront; tout le monde le connaît, tout le monde l'a vu d'un autre œil
que les juges qui en profitèrent pour m'abreuver de nouveaux outrages.
Épargnez m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a
frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement prodiguées,
ne feraient que mieux témoigner de ma faiblesse, et je suis venu ici
pour fortifier les forts, pour les presser d'agir, et non pour faire
parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je besoin de vous presser? Nos
injures personnelles prennent leur source dans les abus d'un ordre de
choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté, puisqu'il ne
comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il a tous les vices de l'ancien
gouvernement de Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la
tempérance. Les maîtres de Lacédémone étaient de braves soldats; mais
les nôtres sont des Sybarites, et nous des Ilotes; moi, je suis le plus
humble et le plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe
triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs enivraient leurs
esclaves pour amuser les loisirs de leurs enfans. Eh bien! ce monstre
politique, cette parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut
exorciser avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous vous êtes réunis.
Quand nous y serons parvenus, nous ramènerons les anciens jours de
justice et de loyauté, nous constituerons une chose publique, dont une
sage liberté deviendra la base: non pas un partage aveugle d'autorité,
mais des droits également répartis et proportionnés entre eux comme les
colonnes d'un temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément à
la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et nous en recevrons une
force réciproque, au point que nul citoyen ne puisse être sacrifié sans
que l'harmonie générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse
entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer l'honneur de vous
seconder--si vous avez en moi quelque confiance: autrement n'hésitez pas
à me frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime mieux mille
fois expirer sous les coups d'hommes vraiment libres, que de vivre un
jour de plus pour exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres
tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le suis, ni ne le fus
jamais.--Relisez nos annales: j'ai commandé dans maintes cités, dans
maintes contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur,
ou bien un citoyen plein de bienveillance et de sollicitude pour mes
semblables. Ah! si j'avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un
porteur de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin posé sur un
trône pour figurer la puissance souveraine, un fléau du peuple placé
dans leurs mains; un empressé _signeur_ de sentences; l'ame damnée des
Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire aux mesures sanctionnées
par les Dix, toujours sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas
encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif instrument,
un sot, une marionnette.--Jamais il ne se fût rencontré parmi eux un
infâme qui m'insultât comme on vient de le faire. Mes propres affronts
sont venus joindre leur voix à celle de la pitié que les malheurs
publics m'inspiraient depuis long-tems, comme beaucoup le savent, et
comme ceux qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre. Quoi qu'il
en soit, et sans calculer les résultats, je dévoue à la patrie les
derniers jours de ma vie, ma puissance actuelle telle qu'elle est,
celle, non pas d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur en
lui-même avant d'être dégradé par ce titre, celle d'un homme auquel il
reste encore une ame forte et quelques talens personnels. Je place sur
cette chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire) et mon
existence (faible don, puisqu'elle est sur le point de s'éteindre), et
mon cœur, et mon ame, et toutes mes espérances. Accueillez ou
repoussez-moi: je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut être
citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir, a fait le sacrifice
de son trône.
CALENDARO.
Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre!
CONSPIRATEURS.
Longue vie à Faliero!
ISRAEL BERTUCCIO.
Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet homme-là ne vaut-il
pas une armée pour notre cause?
LE DOGE.
Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des transports
d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous?
CALENDARO.
Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais à Venise.--Sois notre
commandant, notre général.
LE DOGE.
Commandant! général!--Je fus général à Zara; commandant à Rhodes et à
Cypre; prince à Venise.--Je ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne
suis pas propre à conduire une bande de patriotes; en déposant les
dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été dans le dessein d'en
accepter d'autres, mais seulement de redevenir l'égal de mes
semblables.--Maintenant, au fait: Israël m'a développé tout votre plan:
il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il faut le mettre de
suite à exécution.
CALENDARO.
Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes amis? J'ai tout préparé
pour un coup soudain: quand donc faudra-t-il le frapper?
LE DOGE.
Au lever du soleil.
BERTRAM.
Quoi, sitôt!
LE DOGE.
Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente le danger, surtout à
compter de l'instant où je suis venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous
donc pas le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens
toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves, et surtout maintenant
de celle de leur prince? Frappez, je vous le répète, et sans retard,
frappez l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée.
CALENDARO.
J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies sont prêtes, soixante
hommes dans chacune, et toutes sous les armes, par l'ordre d'Israël.
Tous sont à leur poste respectif, tous veillent dans l'attente de
quelque mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à nous tenir prêts
à agir. Le signal, monseigneur?
LE DOGE.
Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc, que l'ordre du Doge
peut seul ébranler (dernier et misérable privilège qu'ils ont laissé à
leur prince), vous marcherez sur Saint-Marc.
ISRAEL BERTUCCIO.
Et alors?
LE DOGE.
Vous vous avancerez dans différentes directions; chaque compagnie
prendra une route particulière; vous ferez tout en marchant retentir les
cris: «Aux armes! Voici la flotte des Génois, que le point du jour a
fait distinguer devant le port!» Vous entourerez le palais, et dans la
cour vous trouverez mon neveu et un nombre considérable de cliens de nos
familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis que la cloche
retentira, vous crierez: «Saint-Marc, l'ennemi est sur nos rivages.»
CALENDARO.
Je comprends, maintenant; mais, monseigneur, poursuivez.
LE DOGE.
Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient tarder au
terrible signal qui partira de la tour de leur saint patron). Nous les
trouverons alors réunis comme dans les champs la moisson jaunie; et,
pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille. Que si quelques-uns
faisaient remarquer leur absence ou leur lenteur, ils gagneraient à cela
d'être saisis dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous les
autres auraient vécu.
CALENDARO.
Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les ferons pas languir;
nous les tuerons de suite.
BERTRAM.
Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai la question que
j'avais déjà faite avant que Bertuccio ne fortifiât notre cause de cet
illustre allié qui la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle
semble devoir permettre quelques lueurs de merci pour une partie de nos
victimes.--Tous périront-ils dans le massacre?
CALENDARO.
Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens, je te le garantis; ils
auront la merci que nous pouvions attendre d'eux.
CONSPIRATEURS.