je dois me hâter, car la perte d'une minute peut entraîner celle d'une
vie. Le Tems a troqué sa lente faux pour un glaive à deux tranchans, et
pour remplir son cylindre, il va prendre, au lieu de sable, la poussière
des tombeaux.--Garde-toi de sortir demain.
LIONI.
Et pourquoi?--Que signifie cette menace?
BERTRAM.
N'en cherche pas le sens; mais fais ce que j'implore de toi.--Ne
t'avance pas hors de ton palais, quelque appel qu'on te fasse; quand
même tu entendrais le murmure de la foule--la voix des femmes, les cris
perçans d'enfans--les éclats de voix d'hommes--le froissement des armes,
le roulement du tambour, l'éclat des trompettes, le mugissement des
cloches, le tocsin et le signal d'alarme!--N'avance pas jusqu'à ce que
tout soit redevenu immobile, et même jusqu'à ce que tu m'aies revu!
LIONI.
Mais encore, que signifie tout cela?
BERTRAM.
Mais encore, te dis-je, ne le demande pas; par tout ce que tu chéris le
plus sur la terre et dans le ciel--par toutes les ames de tes ancêtres
et par les efforts que tu as faits pour les imiter et laisser après toi
des enfans dignes de vous--par toutes tes espérances ou tes souvenirs de
bonheur--par toutes les craintes qui peuvent t'agiter sur la terre et
au-delà--au nom de tous les bienfaits que tu m'as prodigués, bienfaits
que je veux maintenant reconnaître par un plus grand encore, ne sors
pas: confie à tes dieux domestiques le soin de ton salut; en un mot,
suis le conseil que je t'ai donné--autrement tu es perdu.
LIONI.
En vérité, je le suis déjà de surprise. Certainement tu es dans le
délire! Qu'ai-je donc à craindre? Quels sont mes ennemis? Ou, s'il en
existe, comment te trouves-tu ligué avec eux?--Et si tu es vraiment de
leur complot, pourquoi viens-tu me prévenir à cette heure, et non pas
avant?
BERTRAM.
Je ne puis te répondre. Ne veux-tu pas faire cas de l'avis que je te
donne?
LIONI.
Je ne suis pas fait pour frémir de vaines menaces dont je ne puis
deviner la cause. Quand l'heure du conseil sonnera, tôt ou tard, je ne
manquerai pas à l'appel.
BERTRAM.
Ne dis pas cela! Encore une fois, es-tu décidé à sortir?
LIONI.
Oui; rien ne pourrait m'en détourner!
BERTRAM.
Le ciel ait donc pitié de toi!--Adieu. (Il sort.)
LIONI.
Arrête.--Ta présence en ce lieu importe à des intérêts plus précieux que
le mien; nous ne pouvons prendre ainsi congé l'un de l'autre, Bertram,
depuis long-tems nous nous connaissons.
BERTRAM.
Monseigneur, vous avez été mon protecteur depuis mon enfance. Nous
jouions ensemble dans ces tems d'insouciante jeunesse où les rangs sont
confondus, où l'on ne songe pas encore à se prévaloir de vaines
prérogatives. Plaisirs et peines, larmes et ris, tout était commun entre
nous. Votre père était le patron de mon père, et moi-même je n'étais
guère moins que le frère de lait de son fils; nous comptons les mêmes
années.--Heures passées, heures délicieuses! Quelle différence, grand
Dieu! avec celles qui s'écoulent aujourd'hui.
LIONI.
C'est toi, Bertram, qui les as oubliées.
BERTRAM.
Ni maintenant, ni jamais; quoi qu'il puisse arriver, j'aurai voulu vous
sauver. Quand disparut notre adolescence nous nous séparâmes, vous pour
remplir les magistratures de l'état, auxquelles vous appelait votre
rang; moi, l'humble Bertram, pour me livrer aux travaux les plus
humbles; vous ne l'avez pas oublié: et si mon sort fut loin d'être
toujours fortuné, ce ne fut pas la faute de celui qui tant de fois vint
à mon aide, et allégea le poids de mes malheurs. Jamais noble sang ne
fit palpiter un plus noble cœur que le tien, et le pauvre plébéien
Bertram l'a vingt fois éprouvé. Hélas! pourquoi les autres sénateurs ne
te ressemblent-ils pas!.
LIONI.
Comment, et qu'as-tu à dire contre le sénat?
BERTRAM.
Rien.
LIONI.
Je sais qu'il existe des esprits indomptables, de turbulens moteurs de
sourdes trahisons, qui se réunissent dans des lieux secrets, qui
marchent enveloppés pour faire à leur aise retentir la nuit de leurs
malédictions; soldats sans aveux, vils scélérats, mécontens de la
patrie, libertins perdus qui se consolent en hurlant à la taverne. Mais
tu n'as pu te réunir à de pareils êtres. Depuis quelque tems, il est
vrai, je t'ai perdu de vue; mais tu avais l'habitude d'une vie
régulière, tu partageais la nourriture avec d'honorables compagnons, ton
aspect n'avait pas cessé d'être serein et paisible: que t'est-il arrivé?
Dans tes yeux hagards, sur tes joues décolorées et dans tes mouvemens
inquiets, je crois voir lutter avec violence le chagrin, la honte et le
remords.
BERTRAM.
La honte et le chagrin? C'est aux tyrans de Venise à les connaître, eux
qui souillent l'air pur de ma patrie, eux qui torturent les hommes comme
le délire les pestiférés à l'instant où ils rendent le dernier soupir.
LIONI.
Bertram, tu as reçu les conseils de quelques traîtres; je ne reconnais
plus ni ton ancien langage, ni tes propres pensées; des misérables t'ont
fait partager leur haine aveugle; mais il ne faut pas que tu te perdes
avec eux; tu es né bon citoyen et honnête homme, tu n'es pas fait pour
les trames odieuses que le vice et la scélératesse attendent de toi:
avoue--confesse-moi tout--tu me connais--que pourriez-vous méditer, toi
et les tiens, qui vous obligeât de prévenir un ami, le tien, le fils
unique de celui que ton père regardait comme son ami, celui dont
l'affection était un héritage que vous deviez transmettre à votre
postérité intact ou fortifié; je le répète, que pouviez-vous méditer qui
vous forçât à me prévenir de garder la chambre comme un malade?
BERTRAM.
Ne m'interrogez pas davantage: il faut que je sorte.--
LIONI.
Et moi, que je sois massacré!--Dites, honnête Bertram, ne
l'entendez-vous pas ainsi?
BERTRAM.
Et qui vous parle de meurtre ou de massacre?--c'est une imposture, je
n'en ai pas dit un mot.
LIONI.
Tu ne l'as pas dit; mais dans tes yeux sombres et ensanglantés, si
différens de ce que je les voyais auparavant, j'ai vu briller le regard
du gladiateur. Si ma vie t'offusque, prends-la--je suis désarmé--puis
éloigne-toi à la hâte, je ne veux pas tenir l'existence de la pitié
capricieuse des misérables que tu sers, ou de toi-même.
BERTRAM.
Moi verser ton sang! plutôt mille fois exposer le mien, et avant de
toucher un seul de tes cheveux, je mettrais en danger mille têtes, et
mille têtes aussi nobles, que dis-je, plus nobles que la tienne!
LIONI.
Oui, il en est ainsi! Excuse-moi, Bertram, mais je ne mérite pas des
hécatombes aussi illustres.--Et quelles sont donc ces têtes exposées;
d'où part donc le danger?
BERTRAM.
Venise et tout ce qu'elle renferme sont comme une maison divisée contre
elle-même; elle sera détruite avant les premiers rayons du jour.
LIONI.
Le mystère devient encore pour moi plus impénétrable et plus effrayant;
mais, à ce compte, toi ou moi, tous deux peut-être, nous sommes sur le
bord de l'abîme; explique-toi donc, tu assureras ton salut et ton
honneur; car il est certes plus glorieux de sauver que de massacrer, et
de massacrer dans la nuit encore:--Fi! Bertram, ce métier ne te
convenait pas. As-tu pu te faire à la vue de la tête de ton ami portée
sur une lance, de celui dont le cœur te fut toujours dévoué? As-tu pu
songer sans frémir à la montrer de tes propres mains au peuple
épouvanté? Et tel est donc mon destin, car, je le jure ici, quel que
soit le danger que tu parais m'annoncer, je sortirai, à moins que tu ne
m'en confies la cause, et que tu ne m'expliques le motif de ta présence
à cette heure ici.
BERTRAM.
Il est donc impossible de te sauver, les minutes s'écoulent, et tu es
perdu!--_Toi_ mon unique bienfaiteur, le seul être qui ne m'ait pas
abandonné dans mes diverses fortunes! et cependant, ne fais pas de moi
un traître! laisse-moi te sauver--mais, de grâce, épargne mon honneur.
LIONI.
Ton honneur! en peut-il être dans une trame de meurtre? et qui peut-on
appeler traîtres, sinon ceux qui conspirent contre leur pays?
BERTRAM.
Une trame est un compromis d'autant plus sacré pour les ames généreuses
que les lois la punissent avec plus de rigueur; et pour moi, il n'est
pas de traître comme celui dont la perfidie enfonce le poignard dans les
cœurs qui se confièrent à sa loyauté.
LIONI.
Et quel est celui qui doit enfoncer le poignard dans le mien?
BERTRAM.
Ce n'est pas moi; je ferai tout au monde, plutôt que cela; non, tu ne
mourras pas, et juge combien ta vie m'est chère puisque j'en risque tant
d'autres, que dis-je? bien plus, la vie des vies, la liberté des
générations futures, pour ne pas être ton assassin;--encore une fois, je
t'en adjure, ne passe pas demain le seuil de ton palais.
LIONI.
Tes instances sont vaines,--je sors, et à l'instant même.
BERTRAM.
Alors périsse donc Venise plutôt que mon ami! je vais
découvrir--révéler--trahir--tout perdre: vois à quelle lâcheté tu me
réduis!
LIONI.
Dis plutôt que tu vas devenir le sauveur de la patrie et de ton
ami!--Parle! toutes les récompenses, toutes les garanties te sont
données, toutes les richesses que l'état reconnaissant accorde à ses
plus dignes citoyens, je te promets la noblesse elle-même, en échange de
tes remords et de ta sincérité.
BERTRAM.
J'ai réfléchi, il n'en sera rien.--Je vous aime, Lioni, vous le savez,
et ma présence ici en est la meilleure, hélas! et la dernière preuve;
mais après avoir rempli mon devoir auprès de toi, je dois le remplir à
l'égard de mon pays! Adieu--nous ne nous verrons plus en ce
monde--adieu.
LIONI.
Holà! Antonio--Pedro--courez aux portes, ne laissez passer
personne--arrêtez cet homme--(Entrent Antonio et d'autres domestiques
armés qui saisissent Bertram.--Lionï continuant). Prenez garde de lui
faire le moindre mal.--Donnez-moi mon épée et mon manteau; un homme dans
la gondole avec quatre rames,--hâtez-vous.--(Antonio sort). Nous irons
chez Giovani Gradenigo et nous ferons avertir Marc Cornaro.--Ne crains
rien, Bertram; cette violence nécessaire importe à ton salut, non moins
qu'à l'intérêt général.
BERTRAM.
A qui veux-tu me livrer prisonnier?
LIONI.
D'abord aux _Dix_, ensuite au Doge.
BERTRAM.
Au Doge?
LIONI.
Sans doute, n'est-il pas le chef de l'état?
BERTRAM.
Au lever du soleil, peut-être?
LIONI.
Que prétendez-vous?--mais nous verrons bien.
BERTRAM.
En êtes-vous sûr?
LIONI.
Sûr autant que peuvent nous le garantir les prières que nous vous
adresserons; et si votre obstination les rendait vaines, vous connaissez
les _Dix_ et leur tribunal, et les cachots de Saint-Marc et la torture
des cachots.
BERTRAM.
Ayez soin de les disposer avant l'aurore qui va s'élancer dans le
ciel.--Encore quelques mots, et vous périrez tous de la mort que vous
voulez m'infliger.
(Antonio rentre.)
ANTONIO.
La barque est prête, monseigneur, tout est disposé.
LIONI.
Ayez les yeux sur le prisonnier. Bertram, nous causerons ensemble en
nous rendant chez le _Magnifico_, le sage Gradenigo.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
(Le palais ducal.--Appartement du Doge.)
LE DOGE et son neveu BERTUCCIO FALIERO.
LE DOGE.
Tous ceux de notre maison sont-ils sous les armes?
BERTUCCIO FALIERO.
Ils n'attendent plus que le signal, et sont réunis à l'entour de notre
palais de Saint-Paul[loc7]: je viens prendre vos derniers ordres.
[Note loc7: C'était le palais de la famille du Doge.]
LE DOGE.
Il eût été aussi bien, si le tems nous l'avait permis, de rassembler la
plupart de mes propres vassaux du fief de Val di Marino,--mais il est
trop tard.
BERTUCCIO FALIERO.
Il me semble, monseigneur, qu'il vaut mieux ne pas les avoir prévenus;
le rassemblement subit de tous les gens dont nous pouvons disposer eût
éveillé les soupçons, et puis malgré leur dévouement et leur courage,
les vassaux de cette terre ont trop de rudesse et d'impétuosité pour
avoir pu se soumettre long-tems aux règles secrètes de la discipline
qu'exigeait une pareille entreprise, jusqu'au moment de l'exécution.
LE DOGE.
Sans doute; mais une fois le signal donné, voilà les hommes qu'il nous
faudrait: ces esclaves citadins ont tous des motifs d'hésitation, tous
ont des préjugés contre ou pour tel et tel noble, qui peut les
déterminer à des excès inopportuns ou bien à une pitié qui serait alors
de la folie. Mais les indomptables paysans, les serfs de ma comté de Val
di Marino suivraient les ordres de leur seigneur sans distinction
d'amour ou de haine pour ses ennemis; ils confondraient les Marcello et
les Cornaro, les Foscari et les Gradenigo; ils n'ont pas l'habitude de
s'incliner devant ces vains noms, ou de trembler devant un sénat
civique; ils reconnaissent pour leur suzerain un commandant armé et non
des robes magistrales.
BERTUCCIO FALIERO.
Nous sommes en assez grand nombre; et quant aux dispositions de nos amis
contre le sénat, je crois pouvoir en répondre.
LE DOGE.
Bien: le sort en est jeté, mais toutes les fois qu'il s'agira d'une
bataille en rase campagne fiez-vous à mes paysans; je les vis autrefois
pénétrer dans la tente des Huns tandis que vos bourgeois tremblans
rebroussaient chemin et frémissaient au seul bruit de leurs trompettes
victorieuses. Si la résistance n'est pas sérieuse, vous trouverez les
citadins semblables au lion qui leur sert d'étendard; mais s'il faut
combattre long-tems, vous regretterez alors avec moi une bande de nos
rustiques vassaux.
BERTUCCIO FALIERO.
Mais si telle est votre conviction, pourquoi vous êtes-vous décidé à
frapper le coup si promptement?
LE DOGE. C'est que de tels coups doivent être frappés sur-le-champ ou
jamais. Quand une fois j'eus étouffé le faible et vain remords qui
s'était emparé de mon cœur, alors trop dominé par les souvenirs des
anciens jours, je ne songeais plus qu'à l'exécution; d'abord parce que
je pouvais bien alors me laisser entraîner à de telles émotions; ensuite
parce que, de tous ces hommes, je ne comptais entièrement que sur le
courage et la fidélité d'Israël et de Philippe Calendaro. Ce jour-ci
peut faire sortir de nos rangs un traître: hier tous ne demandaient qu'à
frapper le sénat, mais une fois qu'ils auront saisi la poignée de leurs
épées, ils avanceront même par prudence; dès que le premier coup sera
frappé, les autres prendront des cœurs de tigre et sentiront se
réveiller en eux l'instinct du premier né d'Adam qui, souvent assoupi
dans l'homme, n'attend jamais pour se montrer que la plus légère
circonstance. La vue du sang ne fait qu'accroître parmi les hommes
rassemblés la soif de le répandre, de même que la première coupe vidée
est ordinairement le signal d'une longue débauche. Croyez-moi, quand le
carnage aura commencé, vous trouverez bien autrement facile de les
exciter que de les retenir; mais jusqu'alors une seule voix, le plus
léger bruit, une ombre enfin, sont capables de leur ôter toute espèce de
résolution.--Où en est la nuit?
BERTUCCIO FALIERO.
L'aube est sur le point de paraître.
LE DOGE.
Il est donc tems d'ébranler la cloche. Tous les hommes sont à leur
poste?
BERTUCCIO FALIERO.
Oui, dans ce moment; mais ils ont l'ordre de ne pas frapper avant que je
ne le leur aie commandé de votre part.
LE DOGE.
C'est bien.--Le matin ne viendra-t-il jamais obliger ces étoiles à
quitter le ciel! Je suis calme et froid: l'effort même qu'il m'a fallu
faire pour me décider à porter le feu de la révolte dans ma patrie me
laisse en ce moment plus impassible. J'ai pleuré, j'ai frémi à l'idée
d'un aussi terrible devoir; mais enfin j'ai déposé toute hésitation, je
puis contempler en face la tempête menaçante, semblable au pilote d'un
vaisseau-amiral. Cependant, le croirais-tu, mon neveu? il m'a fallu plus
de force dans ce dernier cas qu'au moment où plusieurs nations allaient
voir un combat décider de leurs destinées; qu'au moment où je commandais
les armées, où des milliers d'hommes étaient assurés de périr. Oui, pour
ouvrir les veines de quelques despotes infâmes, pour me faire entrer
dans une conspiration qui doit me rendre immortel, à l'égal de Timoléon,
il m'a fallu plus de courage que pour contempler les fatigues et les
dangers de toute une vie de combats.
BERTUCCIO FALIERO.
Je me réjouis de voir votre ancienne sagesse surmonter les emportemens
auxquels, en dépit de la lutte intérieure de votre raison, vous vous
abandonniez.
LE DOGE.
Il en fut toujours ainsi avec moi. L'heure de l'agitation est celle des
premiers éclairs d'une grande résolution; alors la passion n'a pas
encore été méditée ni vaincue. Mais au moment de l'action, je redeviens
aussi calme que les morts dont je me suis vu tant de fois entouré; et
ceux qui m'ont fait ce que je suis, le savent bien; ils ont eu confiance
dans l'empire que j'eus toujours sur moi-même, une fois le premier
moment de violence passé. Mais ils ne savaient pas qu'il est des
circonstances où la réflexion fait de la vengeance une vertu héroïque,
et non plus une impulsion de coupable colère. Si les lois dorment, le
sentiment de la justice n'en veille pas moins; et souvent les cœurs
injuriés réparent les malheurs publics par suite d'une vengeance
particulière, et dans la seule vue de se faire droit à eux-mêmes.--Mais
il me semble que le jour commence--n'est-il pas vrai? regarde, tes yeux
ont la pénétration de la jeunesse.--L'air, déjà, répand une fraîcheur
matinale, et, du moins pour moi, la mer semble plus verte au travers de
la fenêtre.
BERTUCCIO FALIERO.
En effet, le matin s'annonce dans le ciel.
LE DOGE.
Séparons-nous donc! Songe à ce qu'ils frappent sans délai. Au premier
signal de Saint-Marc, marchez sur le pavé avec tous les secours de notre
maison, vous m'y retrouverez.--Les Seize et leurs compagnies
s'ébranleront au même instant en colonnes séparées.--Ayez soin de vous
poster à la grande porte; c'est à nous seuls que je veux réserver les
_Dix_.--Le reste, populace de patriciens, sentiront l'épée des gens qui
se sont réunis à nous. Souviens-toi que le cri est toujours:
_Saint-Marc, les Génois arrivent.--Holà! aux armes! Saint-Marc et
liberté!_--Maintenant, agissons.
BERTUCCIO FALIERO.
Adieu donc, mon oncle, mon seigneur! Ou nous nous retrouverons libres,
ou jamais.
LE DOGE.
Approche, mon Bertuccio--embrasse-moi; encore une fois.--Hâte-toi de
fuir, le jour devient plus grand.--Dépêche-moi promptement un messager
qui m'instruise de l'état des troupes au moment où tu les rejoindras,
et, sur-le-champ, je sonne la fatale cloche de Saint-Marc.
(Bertuccio Faliero sort.)
LE DOGE, seul.
Il s'en va, et chacun de ses pas met en danger une vie.--C'en est fait,
l'ange destructeur plane maintenant sur Venise; et, semblable à l'aigle,
l'œil fixé sur sa proie, il ne suspend son vol et ne balance un instant
encore dans l'air ses fatales ailes, que pour mieux assurer ses
coups.--O jour! que les eaux marchent lentement, que le tems est long!
Je ne voudrais pas frapper dans les ténèbres; j'aimerais mieux me
convaincre par mes yeux que tous les coups entraînent autant de
victimes. Et vous, flots azurés de la mer, je vous ai vus, jadis, teints
aussi du sang des Génois, des Sarrazins et des Huns. Celui des Vénitiens
s'y trouvait confondu, bien que victorieux; mais, aujourd'hui, vous
allez recevoir une pourpre sans mélange; nulle veine barbare
entr'ouverte ne pourra vous réconcilier avec la vue de cette horrible
couleur; amis ou ennemis, toutes les victimes seront nos concitoyens. Et
j'ai vécu jusqu'à quatre-vingts ans pour cela? Moi, qui reçus le nom de
sauveur de la patrie; moi, dont la présence était le signal de mille
chapeaux flottans dans les airs: de mille et mille vœux adressés au ciel
pour lui demander le bonheur, la gloire et la prolongation de mes jours;
et je vais voir celui qui se prépare? Mais je ne dois pas oublier que ce
jour, à jamais sinistre dans le calendrier, sera suivi de plusieurs
siècles de bonheur. Le doge Dandolo survécut à quatre-vingt-dix étés
pour vaincre encore de puissans empires, et pour refuser leurs
couronnes; moi, je résignerai la mienne, je ferai de cet état le temple
de la liberté.--Mais hélas! par quels moyens! c'est au but que je me
propose à les justifier. Que sont quelques gouttes de sang humain? Je me
trompe, le sang des tyrans n'a plus rien d'humain. Tels que les rouges
Molochs, ils se repaissent du nôtre jusqu'à l'heure où ils sont réclamés
par la tombe qu'ils ont tant peuplée.--O monde! ô hommes! qu'êtes-vous
donc? et quels sont nos plus généreux desseins, puisque c'est au crime
seul qu'est réservé le soin de punir le crime? Faut-il massacrer comme
si les portes de la mort restaient toujours fermées, tandis que quelques
années rendraient inutile le secours du glaive? Et moi, parvenu sur la
limite d'un autre monde inconnu, voilà les milliers d'avant-coureurs
dont je me fais précéder! Écartons ces idées. (Moment de silence.) Mais,
écoutons! N'est-ce pas un murmure comme de voix lointaines, ou le pas
mesuré d'une troupe guerrière? Oh! combien nos vœux enfantent de
fantômes même pour notre oreille! Cela ne peut être, le signal n'est pas
sonné.--Mais pourquoi ce retard? Peut-être le courrier de mon neveu
est-il dépêché vers moi; peut-être fait-il en ce moment tourner les
gonds de la haute tour d'où part ordinairement l'annonce fatale ou de la
mort d'un prince, ou des dangers imminens de l'état. Qu'elle fasse donc
son office; qu'elle fasse entendre son plus terrible et son dernier
signal, jusqu'à ce que la tour elle-même soit ébranlée sur ses antiques
bases.--Quoi! le même silence encore? J'irais bien au-devant, mais mon
poste est ici; c'est le centre de réunion de tous les élémens discordans
qui composent une semblable ligue. C'est ici que l'on ranimera, en cas
d'incertitude, le courage et la résolution des plus chancelans: car si
l'on en venait aux mains, ce serait dans ce lieu, c'est dans ce palais
que la lutte commencerait; je dois donc demeurer à cette place pour
diriger et conduire le mouvement.--Écoutons, il vient--il vient, mon
neveu; le messager du brave Bertuccio.--Quelles nouvelles? est-il en
marche? a-t-il réussi?--_Eux_ ici, grand Dieu!--tout est
perdu.--Cependant, faisons un dernier effort.
(Entre un Seigneur de la Nuit[loc8], avec gardes, etc.)
[Note loc8: C'était une charge importante autrefois dans la
république de Venise.]
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Doge, je t'arrête pour haute trahison.
LE DOGE.
Moi! ton prince, pour trahison?--Et qui sont ceux qui osent cacher sous
un pareil ordre leur trahison personnelle?
LE SEIGNEUR DE LA NUIT, montrant son ordre.
Jetez les yeux sur cet ordre; il vient de l'assemblée des Dix.
LE DOGE.
Et _où_ se tient-elle, et pourquoi sont-ils assemblés? Leur réunion ne
peut être régulière tant que le prince ne la préside pas; et c'est là
mon devoir, le tien est de suivre mes ordres, de me laisser libre, ou de
me suivre à la chambre du conseil.
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Prince, cela est impossible; ils ne siégent pas dans la salle ordinaire,
mais dans le couvent de Saint-Sauveur.
LE DOGE.
Ainsi, vous osez me désobéir?
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Je sers la république, et je ne puis craindre de ne pas faire mon
devoir; mon mandat part de ceux gui la gouvernent.
LE DOGE.
Mais ce mandat est illégal, tant qu'il n'est pas revêtu de ma signature;
et dans le cas actuel, c'est un acte de révolte. As-tu bien pesé
l'importance de la vie pour avoir osé assumer ainsi des fonctions
contraires à nos lois?
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
Je dois non pas répondre, mais agir. Je fais ici l'office de garde
auprès de votre personne; et non de juge pour vous entendre et vous
rendre justice.
LE DOGE, à part.
Il faut gagner du tems. Tout est bien encore, pourvu que la cloche donne
le signal.--Allons donc, mon neveu!--Hâte-toi, hâte-toi; notre sort est
suspendu dans la balance; et malheur aux vaincus, soit le prince et le
peuple; soit les esclaves et le sénat. (On entend la grosse cloche de
Saint-Marc.) Ah! la voici, je l'entends. (Haut.) Eh bien! Seigneur de la
Nuit, l'entends-tu? l'entendez-vous, satellites mercenaires que je vois
trembler? c'est le glas de votre mort. Sonne encore, airain
retentissant! Et vous, misérables, comment rachèterez-vous vos vies?
LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
O désespoir! Gardez vos armes, et restez à la porte.--Tout est perdu si
la cloche ne rentre pas de suite dans le silence. L'officier qu'on avait
envoyé s'est égaré, sans doute, ou bien a rencontré quelques obstacles
funestes. Anselmo, hâte-toi de marcher à la tour avec ta compagnie; que
les autres restent avec moi.
(Une partie des gardes sort.)
LE DOGE.
Malheureux, si tu tiens à ta vile existence, implore merci; il ne te
reste plus qu'une minute. Fais donc sortir tes lâches satellites: ils ne
reviendront pas.