que ma mémoire te soit chère.
ANGIOLINA.
Mon Dieu! que me dites-vous?
LE DOGE.
N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit le jugement des
autres, que vous me respectiez aujourd'hui, et dans ma tombe.
ANGIOLINA.
En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais donné lieu de soupçonner ma
foi?
LE DOGE.
Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques mots. Votre père fut
mon ami, la fortune variable le rendit mon débiteur pour quelques-uns de
ces services qui touchent toujours vivement les gens de bien: quand il
éprouva l'oppression de sa dernière maladie il souhaita notre union: non
qu'il voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa tendre amitié
ne lui laissait plus rien à acquitter: son espoir était de mettre votre
beauté orpheline à l'honorable abri des dangers qui, dans cet asile
empesté du vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il ne me
consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à l'idée qui charmait ses
derniers momens.
ANGIOLINA.
Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes de déclarer si
je ne sentais aucune préférence qui pût me rendre plus heureuse; votre
offre du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention de ne pas
vous prévaloir des dernières intentions de mon père sur vous.
LE DOGE.
Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance de vieillard;
ce n'était pas l'aiguillon impur de quelque passion surannée qui me
décidèrent à demander la main d'une jeune et virginale beauté: car, dans
ma bouillante jeunesse, je savais m'élever au-dessus des passions de ce
genre: ce n'était pas ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du
libertinage qui s'attache aux cheveux blancs de certains hommes pervers,
et leur fait prendre, jusqu'à leur dernier jour, la lie des plaisirs
pour le plaisir lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen
intéressé une victime innocente, trop délaissée pour refuser un sort
honorable, trop sensible pour ne pas entrevoir son malheur. Notre union
ne s'était pas formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me
choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le choix de votre père.
ANGIOLINA.
J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel et de la terre;
car je ne m'en suis jamais repentie pour mon bonheur; mais, je
l'avouerai, quelquefois pour le vôtre, en songeant à vos derniers
ennuis.
LE DOGE, poursuivant.
Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser mon cœur; je savais
que mes jours n'avaient plus long-tems à vous être à charge: et alors je
me représentais la fille de mon vieil ami, sa noble fille libre d'un
nouveau choix plus sage et plus convenable, entrant alors dans tout
l'éclat de sa beauté, et devenue par ces premières années d'épreuve plus
capable de bien choisir; je la voyais héritière du nom et de l'opulence
d'un prince, et, par les courts ennuis inséparables de son union de
quelques étés avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que la
chicane légale ou des parens envieux pouvaient élever contre ses droits.
Sans doute, quant aux années, l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux
choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre un dévouement plus
tendre.
ANGIOLINA.
Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon père sanctifié par ses
derniers mots; je n'ai, pour y satisfaire, consulté que mon cœur; et
pour donner ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses
espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et l'heure de notre union
serait encore à venir, qu'elle sonnerait encore.
LE DOGE.
Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant à l'amour, à cet
amour romanesque que, dès mon jeune âge, je regardais comme une
illusion, que j'avais toujours vue passagère, et souvent malheureuse, il
ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc aujourd'hui? Non:
j'espérais de vous un respect sincère et une affectueuse bienveillance,
comme le prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon empressement
à satisfaire tous vos honnêtes désirs, de ma sécurité dans vos vertus,
de ma vigilance inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire à une
foule d'écueils auxquels vous exposait votre jeunesse; ne vous en
éloignant pas brusquement, mais vous déterminant à les éviter avant de
vous être aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier, non pas de
votre beauté, Angiolina, mais de votre conduite.--Je vous accordais une
confiance--une tendresse toute patriarchale, non pas un délirant
hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante; et
j'espérais de vous, en retour, tout ce que pouvaient mériter de pareils
sentimens.
ANGIOLINA.
Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur.
LE DOGE.
Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez la différence de
nos années, et vous m'avez choisi: je n'avais pas de confiance dans mes
qualités personnelles, je n'en aurais pas eu non plus dans les dons les
plus séduisans de la nature, si j'eusse encore été dans mon
vingt-cinquième printems: mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui
coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame que le ciel vous
donna, dans la candeur que votre père avait su vous inspirer, dans votre
piété confiante, dans vos douces vertus; en un mot, dans votre foi et
dans votre honneur eux-mêmes, comme la plus sûre garantie de mon honneur
et de ma foi.
ANGIOLINA.
Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir toujours cru qu'il
m'eût été impossible de vous respecter plus que je ne l'ai fait jusqu'à
présent.
LE DOGE.
Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par l'exemple, la foi
conjugale est défendue par un roc imprenable; dans celles où il n'est
pas né, et qu'assiégent sans cesse les pensées frivoles, dans les cœurs
où viennent lutter les vanités mondaines, où fermentent les agitations
sensuelles, je le sais, dans des veines ainsi infectées, il y aurait une
grande déception à rêver quelques traits de sang pur et chaste. Fût-elle
unie à l'être qu'elle désirait le plus au monde, au dieu de la poésie
lui-même, tel que nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou
bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion de son enveloppe
humaine et céleste, l'ame où ne réside pas la vertu violerait bientôt la
foi qu'elle leur aurait promise. La vertu! c'est la constance qui la
prouve seule; le vice est toujours mobile, la vertu ne change jamais. La
femme, une fois coupable, chancellera toujours; car la nature du vice
est de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour, la vertu demeure
immobile, et verse sur tout ce qui l'entoure des torrens de vie, de
lumière et de gloire.
ANGIOLINA.
Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la source de la vertu chez
les autres, comment pouvez-vous, pardonnez ma franchise, céder vous-même
à la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous troubler votre
grande ame d'une haine inquiète, pour un être de l'espèce de Steno?
LE DOGE.
Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait ainsi m'émouvoir: s'il
en eût été capable, il serait aujourd'hui--mais laissons ce qui est
passé.
ANGIOLINA.
Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous agitent, même dans ce
moment-ci?
LE DOGE.
C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et d'un seul coup
outragée dans son prince et dans ses lois.
ANGIOLINA.
Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion?
LE DOGE.
J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet dont je vous entretenais
tout-à-l'heure: tous ces motifs bien pesés, je vous épousai. Le monde
rendit justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu
irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé de moi: vous aviez
toute liberté;--la confiance, les respects sans bornes de mes proches et
de moi-même: née d'une famille accoutumée à donner à Venise des princes;
à renverser les rois de leurs trônes par les ravages de l'étranger; vous
paraissiez en tout digne du premier rang que vous occupiez parmi les
nobles Vénitiennes.
ANGIOLINA.
Pourquoi revenir sur cela, monseigneur?
LE DOGE.
Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous flétrir de
l'haleine empestée d'un misérable:--un lâche, qu'en punition de son
indécente effronterie je fis sortir de l'une de nos réunions
solennelles, afin de lui apprendre à mieux se conduire dans les
appartemens du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose sur les
murailles le venin de son cœur ulcéré, verra bientôt le poison qu'il a
exhalé s'étendre de lieux en lieux, et l'innocence de l'épouse et
l'honneur du mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme qui,
d'abord insultant à la pudeur virginale de vos suivantes, s'était
ensuite vengé du juste châtiment de son effronterie en calomniant
l'épouse de son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de la
connivence de ses pairs!
ANGIOLINA.
Mais on l'a condamné à la réclusion.
LE DOGE.
C'était un acquittement qu'une prison pour un être comme lui; et ces
courts instans d'arrêt, il les passera dans un palais; mais j'ai fini
avec lui, il s'agit maintenant de vous.
ANGIOLINA.
De moi, monseigneur!
LE DOGE.
Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé cette source de
tourmens jusqu'au moment où j'ai reconnu que ma vie ne pouvait plus être
de longue durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions que
renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.) Ne craignez rien, il n'a
rien qui vous puisse affliger: lisez-le plus tard, et dans un moment
opportun.
ANGIOLINA.
Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous aurez toujours de moi les
mêmes respects: mais puissent vos jours être longs encore--et plus
heureux que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous reviendrez au
calme que vous devriez avoir--et que vous aviez.
LE DOGE.
Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien; mais jamais--oh!
non, jamais à l'avenir l'heureux calme qui protégeait les cheveux blancs
de Faliero ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures qui
peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir les souvenirs d'une vie qui
ne fut pas perdue pour la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui
s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour moi l'instant d'un
repos éternel. Je ne demandais, je n'espérais plus rien, si ce n'est les
égards dûs à mes sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame
qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de mon pays. Satisfait
de le servir, le servir bien que son chef, je ne voulais que rejoindre
mes ancêtres, avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et voilà ce
qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort à Zara!
ANGIOLINA.
Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé la république; vivez
pour la sauver encore. Un jour, un autre jour comme celui-là serait pour
eux le plus sanglant reproche et la seule vengeance digne de vous.
LE DOGE.
Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente pas deux fois dans
un siècle; ma vie n'est guère moins longue, et la fortune s'est
acquittée envers moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si
rarement offerte dans la suite des tems et dans maintes contrées à ses
plus chers favoris. Mais pourquoi parler ainsi? Venise a oublié cette
journée.--Pourquoi donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina, j'ai
besoin d'être seul; il me reste à faire beaucoup--et l'heure se passe.
ANGIOLINA.
Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes.
LE DOGE.
Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent de le procurer quand
celui de la peine est encore cuisant.
ANGIOLINA.
Au moins, quelles que soient les affaires qui vous pressent, laissez-moi
vous conjurer de prendre un instant de repos: voilà plusieurs nuits que
votre sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir vous réveiller
si je n'eusse espéré que bientôt la nature allait dompter les cruelles
pensées qui semblaient vous troubler. Une seule heure de repos vous
rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus vigoureuses et plus
fraîches.
LE DOGE.
Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais résister encore; jamais
le besoin de veiller ne fut plus impérieux. Encore quelques jours, oui,
quelques jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai bien.--Mais
où?--N'y pensons pas. Adieu, mon Angiolina.
ANGIOLINA.
Un instant encore,--laissez-moi un instant de plus près de vous; je ne
puis me décider à vous quitter ainsi.
LE DOGE.
Approche donc, ma chère enfant:--pardonne; tu méritais un meilleur sort
que le partage du mien, à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre
vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort. Quand je ne serai
plus--et peut-être sera-ce plus tôt que mes années ne semblent
l'annoncer, car il y a dans ces murs, au dehors et partout autour de
nous, un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières de cette
ville, bien autrement que ne le firent jamais la peste ou la
guerre,--quand je ne serai rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je
fus sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si pures, une ombre
dans ton imagination, celle d'un objet qui ne voudrait pas obtenir des
pleurs, mais un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le tems
presse.
(Ils sortent.)
SCÈNE II.
(Un endroit isolé près de l'arsenal.)
ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.
CALENDARO.
Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière plainte?
ISRAEL BERTUCCIO.
Un favorable, et pourquoi?
CALENDARO.
Est-il possible! quoi! on le punira?
ISRAEL BERTUCCIO.
Oui.
CALENDARO.
Par quoi? une amende ou la prison?
ISRAEL BERTUCCIO.
Par la mort!--
CALENDARO.
Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon conseil, en tirant la
vengeance de votre propre main.
ISRAEL BERTUCCIO.
Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine, j'oublierai la grande
justice que nous méditions de rendre à Venise! et changeant une vie
d'espérance contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un
scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer mes amis, mes
parens, mes compatriotes! Non pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on
a fait jaillir de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et
non-seulement le leur, car nous ne voulons pas seulement venger nos
injures privées: de tels soins conviennent aux hommes violens, aux
passions égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide.
CALENDARO.
Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience comme la vôtre. Si
j'avais été là quand vous fûtes insulté, je l'aurais poignardé, ou je
serais mort moi-même en voulant inutilement contenir ma rage.
ISRAEL BERTUCCIO.
Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez tout perdu, et telle
qu'elle est, notre cause est encore dans une situation prospère.
CALENDARO.
Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu?
ISRAEL BERTUCCIO.
Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre un homme comme Barbaro.
CALENDARO.
Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre quelque
justice de ces gens-là.
ISRAEL BERTUCCIO.
Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle endormi leurs
soupçons; si j'avais gardé le silence, il n'est pas un sbire qui n'eût
tenu l'œil sur moi, comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance.
CALENDARO.
Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil? Le Doge est un
automate, à peine s'il peut obtenir justice pour lui-même. Pourquoi vous
réclamer de _lui_?
ISRAEL BERTUCCIO.
C'est là ce que vous saurez plus tard.
CALENDARO.
Et pourquoi pas maintenant?
ISRAEL BERTUCCIO.
Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos _montres_, et recommandez à vos
amis de disposer leurs hommes;--faites que tout soit prêt pour frapper
le grand coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems nous
attendions le moment favorable; le cadran peut le marquer dans le cercle
commencé, peut-être le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long
délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que tous soient exacts au
lieu de nos rendez-vous, tous armés, excepté les gens qui approchent les
Seize, et qui resteront parmi les troupes pour attendre le signal.
CALENDARO.
Voilà des paroles qui répandent dans mes veines une nouvelle vie; vos
hésitations continuelles m'avaient rendu malade; les jours succédaient
aux jours, et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à nos chaînes.
De fraîches offenses infligées à nos frères, à nous-mêmes, redoublent
encore à chaque instant l'arrogance et la force de nos tyrans.
Laissez-nous courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui seront
après tout la mort ou la liberté; mais mon cœur saigne d'attendre
toujours vainement l'une ou l'autre.
ISRAEL BERTUCCIO.
Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres, le tombeau n'a pas de
chaînes. Vos _montres_ sont-elles en règle? et les seize compagnies
sont-elles complétées à soixante?
CALENDARO.
Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles manquent vingt-cinq
hommes.
ISRAEL BERTUCCIO.
Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces deux compagnies?
CALENDARO.
Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent pour notre cause
moins d'ardeur que les autres.
ISRAEL BERTUCCIO.
Votre bouillant caractère accuse de froideur tous ceux qui ne partagent
point votre impatience; mais; croyez-moi, dans les esprits les plus
concentrés comme dans les plus emportés, on peut rencontrer un courage
également intrépide; ne redoutez rien d'eux.
CALENDARO.
Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans Bertram une disposition
compatissante qui peut devenir fatale à une entreprise comme la nôtre.
J'ai vu cet homme insensible à sa propre misère, bien que la plus
grande, pleurer sur celle des autres comme un enfant; et dernièrement
encore j'ai remarqué que, dans une querelle, la vue du sang l'avait fait
trouver mal; c'était pourtant celui d'un misérable.
ISRAEL BERTUCCIO.
Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, ils gémissent souvent
de ce que le devoir leur ordonne. Je connais de long-tems Bertram,
jamais sur la terre il ne fut d'ame plus loyale.
CALENDARO.
Cela peut être, je crains moins la trahison que la faiblesse; après
tout, comme il n'a ni maîtresses, ni femmes pour profiter de sa mollesse
d'esprit, on peut le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin
sans autres amis que nous; mais une femme, un enfant l'auraient trouvé
moins résolu qu'eux-mêmes.
ISRAEL BERTUCCIO.
De pareils liens n'ont plus de force sur les ames appelées à la haute
destinée d'extirper de leur patrie le germe de la corruption. Il nous
faut oublier tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous faut
déposer toutes les passions qui ne serviraient pas notre grand projet;
il ne faut plus voir qu'une chose, notre patrie, et regarder la mort
comme un objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli par
le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos concitoyens.
CALENDARO.
Mais si nous échouons?
ISRAEL BERTUCCIO.
Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer: le sang des victimes
peut arroser l'échafaud; leurs têtes peuvent se dessécher au soleil;
leurs membres être exposés aux portes des villes, aux créneaux des
citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus victorieuse. Que
les années se pressent et que d'autres infortunés partagent leur sort,
tout cependant contribuera à les grandir dans la pensée et dans les
profonds regrets de la postérité, et c'est encore à leurs voix que le
monde s'élancera plus tard vers la liberté. Que serions-nous
aujourd'hui, si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant
affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne mourra jamais,--un nom
devenu un talisman, une ame qui se multipliera à l'infini au travers des
siècles, tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir, tant que les
peuples pencheront vers la servitude. On les surnomma, lui et son digne
ami, les derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos dignes pères,
et soyons les premiers des nobles Vénitiens.
CALENDARO.
Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila, en se réfugiant dans
ces îles où des palais se sont élevés à leurs voix sur des sables ravis
aux inondations de l'Océan, pour reconnaître, à la place du roi des
Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux eût valu mille fois fléchir
devant lui; mieux eût valu prendre pour souverain un Tartare que ces
hommes, mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier, du moins,
était un homme: il avait pour sceptre son épée. Ces êtres, sans autre
force que leurs lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous
gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme.
ISRAEL BERTUCCIO.
Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est prêt; je n'ai pas fait
aujourd'hui ma ronde accoutumée, et tu sais bien pourquoi; mais ta
vigilance aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre que nous
a donné le dernier Conseil de redoubler d'efforts pour réparer la
flotte, nous avons pu, sans éveiller des soupçons, introduire dans
l'arsenal un grand nombre de nos affidés, soit comme autant d'ouvriers
nécessaires à l'équipement, soit comme des recrues faites à la hâte pour
compléter l'armement projeté.--Tous ont-ils reçu des armes?
CALENDARO.
Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en est quelques-uns qu'il
serait bon de tenir dans l'ignorance jusqu'au moment de frapper, et
d'avoir seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur et la
confusion générales, ils n'auront aucun prétexte de ne pas agir, et
suivront aveuglément ceux qui sauront les conduire.
ISRAEL BERTUCCIO.
Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux de cette espèce?
CALENDARO.
La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les autres capitaines
d'avoir les mêmes précautions avec ceux de leurs compagnies. Autant que
j'ai pu voir, nous sommes assez nombreux pour assurer le succès de
l'entreprise, si nous commençons demain; mais chaque heure de retard
nous expose à un millier de périls.
ISRAEL BERTUCCIO.
Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle, excepté
Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco Giuda, qui feront la garde dans
l'arsenal, et prépareront tout en attendant le signal dont nous
conviendrons.
CALENDARO.
Nous n'y manquerons pas.
ISRAEL BERTUCCIO.
Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter un étranger.
CALENDARO.
Un étranger?--Est-il dans le secret?
ISRAEL BERTUCCIO.
Oui.
CALENDARO.
Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos amis en vous confiant
imprudemment à quelqu'un que vous ne connaissiez pas?
ISRAEL BERTUCCIO.
Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant à cela, vous pouvez en
être sûrs. C'est un homme qui peut doubler nos chances de réussite en se
joignant à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à notre
merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut nous échapper, mais il ne
voudra pas s'esquiver.
CALENDARO.
Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il de notre
condition?
ISRAEL BERTUCCIO.
Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit né de parens nobles;
c'est un homme fait pour relever ou renverser un trône.--Un homme qui a
fait de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi des tyrans,
bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie; intrépide à la guerre et sage au
conseil; noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté sans être
imprudent, et avec tout cela doué d'une ame énergique et passionnée, que
l'on a blessée dans ses affections les plus délicates; et une fois aigri
et insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la Grèce semblable
à celle qui, de ses mains brûlantes, lui dévore les entrailles, et le
rend capable de tout pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur
généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du peuple, qu'il partage
ses souffrances. A tout prendre, en un mot, nous aurons besoin de tels
gens, et de tels gens ont besoin de nous.
CALENDARO.
Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire jouer parmi nous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Peut-être celui de chef.
CALENDARO.
Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement!
ISRAEL BERTUCCIO.