flatteuse, en revenant de mon ambassade à Rome: et n'ayant jamais
jusqu'alors refusé peines, charges, ou offices pour le service de
l'état, je ne crus pas, dans ma vieillesse, pouvoir décliner de tous les
emplois, le plus haut en apparence, mais le plus humble de tous; par ce
qu'il force d'endurer: toi, mon sujet insulté, ne m'en offres-tu pas la
preuve, quand je ne puis faire aujourd'hui la moindre chose pour toi?
ISRAEL BERTUCCIO.
Vous nous vengerez tous deux, si vous en avez la volonté; tous deux et
plusieurs milliers d'hommes non moins oppressés que nous. Ils
n'attendent qu'un signal--voulez vous le donner?
LE DOGE.
Votre langage est pour moi une énigme.
ISRAEL BERTUCCIO.
Que je vais expliquer au risque de ma vie si vous voulez me prêter une
oreille attentive.
LE DOGE.
Parlez donc.
ISRAEL BERTUCCIO.
Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi qui sommes les seuls injuriés et
trahis, les seuls méprisés et foulés aux pieds; le peuple entier murmure
hautement et nourrit le vif ressentiment de ses outrages. Les soldats
étrangers que le sénat devait payer se plaignent de ne pas l'être
encore; les marins de Venise et les troupes de la république sont unis
de cœur avec les citoyens. En est-il, en effet, parmi eux, un seul dont
les frères, le père, les enfans, les femmes, les sœurs n'aient pas subi
l'oppression ou le déshonneur de quelque noble? Et d'ailleurs, la guerre
désespérée contre les Génois est alimentée avec le sang des plébéiens et
les trésors, fruit d'une longue industrie. Voilà le sujet qui les
enflamme: et maintenant encore--mais j'oublie, en parlant ainsi, que je
trace peut-être la sentence de ma mort.
LE DOGE.
La mort! la craindrais-tu après l'affront que tu as souffert? Tais-toi
donc, vis pour être encore frappé par ceux qui ont déjà ensanglanté ton
visage.
ISRAEL BERTUCCIO.
Non; quoi qu'il arrive, je parlerai, et si le Doge de Venise est mon
délateur, honte à jamais sur lui; et de plus, malheur, car il perdra
bien plus que moi.
LE DOGE.
Ne crains rien de ma part; poursuis.
ISRAEL BERTUCCIO.
Sachez donc que, dans cette ville, sont réunis sous la foi du serment,
une troupe d'amis au cœur vaillant et sincère, guerriers à l'épreuve de
toutes les fortunes. Depuis long-tems, ils pleuraient sur Venise.
Était-ce avec raison? eux qui l'avaient servie par toute la terre, qui
l'avaient affranchie du joug des étrangers, pouvaient-ils ne pas
embrasser la cause de leurs frères? Ils ne sont pas nombreux, mais
pourtant ils suffiront à leur grand projet; ils ont des armes, des
moyens, de l'espérance, et le courage qui sait attendre.
LE DOGE.
Et qu'attendent-ils donc?
ISRAEL BERTUCCIO.
Un moment pour frapper.
LE DOGE, à part.
Quand Saint-Marc sonnera-t-il cette heure?
ISRAEL BERTUCCIO.
Aujourd'hui je mets entre vos mains ma vie, mon honneur, toutes mes
espérances terrestres, mais dans la ferme confiance que des injures
comme les nôtres, nées de la même source, engendreront la même
vengeance. Si je ne me suis pas trompé, vous serez notre chef
d'abord--notre souverain dans la suite.
LE DOGE.
Combien êtes-vous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Avant de vous répondre, il me faut votre réponse.
LE DOGE.
Comment, s'il vous plaît? des menaces!
ISRAEL BERTUCCIO.
Non, sur mon ame! J'ai pu me trahir moi-même: mais dans ces antres
mystérieux qui environnent votre palais, dans ces cachots _aux toits de
plomb_ non moins horribles, il n'est pas de torture capable de
m'arracher le nom d'un seul complice: les _pozzi_, les _piombi_ seraient
inutiles; ils peuvent me tirer du sang, mais non quelque secret; je
passerai le redoutable Pont des Soupirs satisfait en songeant que les
miens seront peut-être les derniers qui retentiront sur les flots qui
séparent l'assassin de sa victime. Il en est d'autres qui vivront pour
me plaindre et me venger.
LE DOGE.
Mais pourquoi, si tels sont vos projets et vos forces, venez-vous ici
demander justice, quand vous vous disposez ainsi à vous la faire
vous-même?
ISRAEL BERTUCCIO.
C'est parce que l'homme qui vient réclamer protection auprès de
l'autorité, échappe, par ce témoignage de soumission et de confiance,
aux soupçons de conspirer contre elle; mais si j'avais reçu un soufflet
avec humilité, mon front hypocrite, mes menaces comprimées, m'eussent de
suite signalé à l'inquisition des Quarante. Une réclamation, au
contraire, quelque furieuse qu'elle soit, quel que soit l'emportement de
son expression, est peu à craindre, et ne peut exciter de défiance.
J'avais d'ailleurs un autre motif.
LE DOGE.
Et lequel?
ISRAEL BERTUCCIO.
Le bruit courait que le Doge était fort irrité de ce que les _Avogadori_
avaient renvoyé Michel Steno devant les Quarante. Je vous avais servi,
je vous honorais; je compris votre offense: car vous êtes, je le sais,
de ces esprits qui ressentent dix fois le bien et le mal qu'on leur
fait. Mon but était de vous décider à la vengeance. Vous savez tout
maintenant, et le danger que je cours peut vous garantir ma sincérité.
LE DOGE.
Vous risquez beaucoup, mais c'est ainsi que l'on obtient de grands
résultats. Tout ce que je puis vous dire en ce moment, c'est que votre
secret ne sera pas violé.
ISRAEL BERTUCCIO.
Et, est-ce tout?
LE DOGE.
Tant que vous ne m'avez pas tout confié; quelle autre réponse puis-je
vous faire?
ISRAEL BERTUCCIO.
Mais n'est-ce pas assez de vous avoir confié ma vie?
LE DOGE.
Je dois savoir votre plan, vos noms, votre nombre; celui-ci, pour
chercher à l'augmenter, ceux-là pour les mûrir et les encourager.
ISRAEL BERTUCCIO.
Nous sommes déjà en assez grand nombre, nous ne désirons plus d'autre
allié que vous.
LE DOGE.
Mais, du moins, nommez-moi vos chefs.
ISRAEL BERTUCCIO.
Vous les connaîtrez, mais quand nous aurons l'assurance formelle que
vous ne cherchez pas à nous perdre.
LE DOGE.
Quand, dans quel lieu?
ISRAEL BERTUCCIO.
Cette nuit je conduirai dans votre appartement deux des principaux
chefs; la prudence nous défend d'en introduire un plus grand nombre.
LE DOGE.
Arrêtez--je pense!... si je quittais ce palais? si moi-même je venais me
confier à vous?
ISRAEL BERTUCCIO.
Seul, vous pouvez venir.
LE DOGE.
Je ne conduirai que mon neveu.
ISRAEL BERTUCCIO.
Non pas, serait-il votre fils.
LE DOGE.
Malheureux! oses-tu nommer mon fils? il mourut les armes à la main à
Sapienza en défendant cette ingrate patrie. Ah! que n'est-il vivant, et
son père dans le tombeau! ou, s'il vivait encore auprès de moi, je
n'aurais pas besoin du douteux secours des étrangers.
ISRAEL BERTUCCIO.
De tous ces étrangers que tu soupçonnes, il n'en est pas un seul qui
n'ait pour toi une tendresse filiale, si tu veux leur montrer la
sincérité d'un père.
LE DOGE.
Le jour tombe, quelle est la place de réunion?
ISRAEL BERTUCCIO.
A minuit je viendrai seul et masqué à l'endroit que votre altesse voudra
me désigner. Je vous y attendrai, et sous ma conduite vous viendrez
recevoir nos hommages et prononcer sur notre sort.
LE DOGE.
A quelle heure se lève la lune?
ISRAEL BERTUCCIO.
Tard; mais l'atmosphère est épaisse et sombre, on entend le sirocco.
LE DOGE.
A minuit donc, près de l'église, tombeau de mes ancêtres, placée sous la
double invocation des apôtres Paul et Jean. Une gondole conduite par un
seul rameur me fera franchir l'étroit canal qui l'entoure; trouvez-vous
là.
ISRAEL BERTUCCIO.
Je n'y manquerai pas.
LE DOGE.
Pour le moment il faut vous retirer.
ISRAEL BERTUCCIO.
Oui, dans la ferme espérance que votre altesse ne faiblira pas dans ses
grandes résolutions. Prince, je me retire.
(Israël Bertuccio sort.)
LE DOGE, seul.
A minuit, près de l'église Saint-Jean et Paul, où dorment mes nobles
aïeux. Je me présenterai.--Pourquoi? pour tenir conseil dans l'obscurité
avec de vulgaires bandits réunis par l'espoir de ruiner l'état; mais
l'un de mes pères ne soulevera-t-il pas la voûte qui recèle deux Doges
mes prédécesseurs; ne m'entraînera-t-il pas avec lui? Je voudrais qu'ils
le pussent, car je pourrais encore jouir auprès d'eux d'une tombe
glorieuse. Hélas! rejetons ces pensées pour songer seulement à ceux qui
m'ont rendu indigne du grand et noble nom qui rappelait la dignité des
antiques patriciens de Rome. Je le relèverai; je rehausserai dans nos
annales son premier lustre en me vengeant avec délices de tout ce qu'il
y a de bas dans Venise, et en affranchissant mes concitoyens. Ou bien,
je succomberai, en proie aux calomnies toujours croissantes de la
postérité; car elle ne sait pas épargner le nom des vaincus, et pour
César et Catilina, la véritable pierre de touche de la vertu, à ses
yeux, c'est le succès.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGIOLINA, MARIANNA.
ANGIOLINA.
Qu'a répondu le Doge?
MARIANNA.
Il a dit que, pour le moment, il était invité à une conférence; mais
elle doit être terminée maintenant. Je viens d'apercevoir les sénateurs
qui s'éloignaient dans leur barque, et l'on peut voir encore la dernière
gondole dont le reflet paraît sur les ondes tranquilles.
ANGIOLINA.
Je voudrais le voir de retour: il a été vivement tourmenté ces jours-ci;
et le tems qui ne lui a rien ôté de son ame fière, et qui n'a pas même
affaibli son enveloppe mortelle, comme s'il lui suffisait d'être
alimenté par un esprit vaste et sans cesse agité--le tems, dis-je, n'a
qu'un faible pouvoir sur ses maux et ses ressentimens; différent en cela
des autres caractères de la même trempe, dont la violence n'a qu'un
instant de durée. Tout offre chez lui un aspect d'immortalité; pensées,
sentimens, mouvemens passionnés, le bien et le mal, tout porte chez lui
le sceau de la jeunesse, et son front n'est chargé que des cicatrices de
l'esprit, de la trace des idées profondes et de leur décrépitude: encore
a-t-il été plus agité ces jours-ci que de coutume. Quand reviendra-t-il?
car j'ai seule quelque puissance sur son esprit troublé.
MARIANNA.
En effet, son altesse a ressenti vivement l'affront de Steno; mais sans
doute en ce moment le coupable subit, en expiation de sa lâche insulte,
un châtiment qui ne peut qu'accroître le respect dû à la vertu des
dames, et au rang des patriciens.
ANGIOLINA.
L'insulte fut grossière, mais elle ne m'atteignit pas; la calomnie
dénotait une ame trop méprisable: quant aux effets, quant à l'impression
profonde qu'elle a faite sur Faliero, sur cette ame fière, indomptable
et austère--pour tout autre que moi; hélas! en songeant à ce qu'elle
peut entraîner, je ne puis m'empêcher de frémir.
MARIANNA.
Il est bien clair que le Doge ne vous soupçonnera pas.
ANGIOLINA.
Me soupçonner! quand Steno lui-même ne l'eût pas osé! quand, pour tracer
sa diffamation, il ravissait à la dérobée un rayon fugitif de la lune!
Sa propre conscience ne s'élevait-elle pas contre son action, et chaque
ombre, en arrêtant sa main[loc5], ne lui rappelait-elle pas toute la
lâcheté de sa conduite?
[Note loc5: M.A.P. donne ici des yeux perçans aux ombres. _Chaque ombre
sur les murs_, traduit-il, _le regardait d'un air menaçant_.]
MARIANNA.
Il serait bien à désirer qu'on le punît sévèrement.
ANGIOLINA.
C'est ce qui est arrivé.
MARIANNA.
Comment! l'arrêt serait-il rendu? serait-il condamné?
ANGIOLINA.
Tout ce que je sais, c'est qu'il a été convaincu.
MARIANNA.
Le croiriez-vous assez puni par-là de sa lâche conduite?
ANGIOLINA.
Je crains d'être juge dans ma propre cause, et puis j'ignore quelle
sorte de punition pouvait atteindre une ame corrompue comme celle de
Steno. Si son insulte n'affectait pas plus l'esprit des juges qu'elle
n'affecte le mien, il aura été pour toute peine laissé à sa honte; ou
plutôt à son impudeur.
MARIANNA.
Il faut une vengeance à la vertu diffamée.
ANGIOLINA.
Pourquoi? Quelle est cette vertu à laquelle il faut une victime? quelle
est-elle, si elle doit dépendre des paroles d'un homme? Le Romain, en
mourant, s'écriait: _Tu n'es qu'un nom_. Elle ne serait en effet rien de
plus, si le souffle humain pouvait la relever ou la flétrir.
MARIANNA.
Bien des femmes, pourtant, également fidèles et irréprochables,
sentiraient toute la gravité d'un pareil scandale; et des dames moins
rigides, comme il s'en trouve beaucoup à Venise, se montreraient, en
pareil cas, inexorables dans leur vengeance.
ANGIOLINA.
Toutes prouveraient également qu'elles prisent le nom de vertu plus que
la vertu même. Les premières, en faisant montre de leur honneur,
regardent donc comme pénible le soin qu'elles mettent à le conserver:
pour celles qui, sans l'avoir gardé, en gardent les dehors, elles s'en
parent comme d'un ornement; non pas qu'elles le jugent tel, mais parce
qu'elles sentent qu'il leur manque. Elles vivent dans la pensée des
autres, et voudraient qu'on crût à leur sagesse aussi bien qu'à leur
beauté.
MARIANNA.
Pour une dame noble, vous avez d'étranges idées.
ANGIOLINA.
C'était celles de mon père c'est, avec son nom, le seul héritage qu'il
m'ait laissé.
MARIANNA.
Que voudriez-vous de plus: femme d'un prince, du souverain de la
république?
ANGIOLINA.
Femme d'un paysan, je n'en chercherais pas d'autre; mais je n'en sens
pas moins la tendresse et la gratitude que mérite mon père, pour avoir
confié ma main à son vieux, éprouvé et fidèle ami, le comte Val di
Marino, aujourd'hui notre Doge.
MARIANNA.
Mais, avec cette main, n'engagea-t-il pas votre cœur?
ANGIOLINA.
Oui, sans doute, ou jamais il ne le fut.
MARIANNA.
Cependant cette étrange disproportion d'âge, et, permettez-moi de le
dire, cette disparité de goûts laissaient au monde le droit de douter
qu'une telle union fût toujours favorable à votre sagesse et à votre
beauté.
ANGIOLINA.
Le monde parle d'après lui-même: pour moi, mon cœur m'a jusqu'à présent
dicté mes devoirs; ils sont nombreux, mais bien faciles.
MARIANNA.
Réellement, l'aimeriez-vous?
ANGIOLINA.
J'aime toutes les nobles qualités qui sont dignes de l'être. C'est ainsi
que j'aimais mon père, qui le premier m'apprit à distinguer ce qu'il
fallait chérir dans les autres, et à toujours subordonner les passions
ignobles aux plus purs sentimens de notre nature. Il confia mon sort à
Faliero: car il l'avait connu noble et brave, généreux, doué de toutes
les qualités du soldat, du citoyen, de l'ami, tel enfin que moi-même je
l'ai trouvé. Ses défauts sont ceux que donnent aux grandes ames
l'habitude du commandement, trop d'orgueil et des passions profondément
impétueuses, nourries par le commerce de patriciens et par une vie
livrée aux orages de la politique et de la guerre. Il a de plus ce vif
sentiment de l'honneur qui devient un devoir, retenu dans de certaines
bornes, mais qui n'est plus qu'un vice quand on vient à les franchir: et
c'est là ce que je crains pour lui en ce moment. Depuis sa naissance, il
a montré un caractère impétueux, mais ce défaut était racheté chez lui
par tant de grandeur d'ame, que la plus altière des républiques n'avait
pas craint de le revêtir alternativement de toutes ses dignités, depuis
ses premiers exploits jusqu'au retour de sa dernière ambassade, alors
qu'elle le choisit pour Doge.
MARIANNA.
Mais, avant ce mariage, votre cœur n'avait-il jamais battu pour un seul
patricien, dont l'âge se rapprochât de vous, dont la beauté pût se
comparer à la vôtre? ou depuis, ne vîtes-vous jamais personne qui, si
votre main eût encore été libre, vous semblât digne de prétendre à la
fille de Lorédan?
ANGIOLINA.
J'ai répondu à votre première question, en vous disant que je consentis
à me marier.
MARIANNA.
Et à la seconde?
ANGIOLINA.
Elle ne mérite pas de réponse.
MARIANNA.
Je vous demande pardon si j'ai eu le malheur de vous offenser.
ANGIOLINA.
Je n'ai pas de courroux; mais j'éprouve quelque surprise: j'ignorais que
des cœurs à jamais liés pussent songer à revenir sur ce que _maintenant_
ils choisiraient s'ils étaient encore libres.
MARIANNA.
C'est leur ancien choix qui souvent les porte à supposer que dans un
nouveau ils montreraient plus de sagesse.
ANGIOLINA.
Cela peut être, je n'ai jamais pensé à de pareilles choses.
MARIANNA.
Madame, voici le Doge,--dois-je me retirer?
ANGIOLINA.
Je pense qu'il vaut mieux que vous me quittiez; il semble oppressé de
tristes idées, voyez comme il s'avance d'un air pensif!
(Marianna sort.)
(Entrent le Doge et Pietro.)
LE DOGE, venant.
Il y a un certain Philippe Calendaro à l'arsenal qui commande à
quatre-vingts hommes, et qui jouit d'une grande influence, même sur
l'esprit de ses camarades. Cet homme, ai-je entendu dire, est fier,
entreprenant, d'un esprit prompt et populaire, d'ailleurs il a de la
discrétion, il serait à désirer qu'il fût des nôtres. Je pense bien
qu'Israël Bertuccio s'est assuré de lui, mais j'imagine qu'on
pourrait.--
PIETRO..
Seigneur, daignez me pardonner si j'interromps vos méditations, mais le
sénateur Bertuccio, votre parent, m'a chargé de m'informer auprès de
vous de l'heure à laquelle il pourrait obtenir de vous parler.
LE DOGE.
A la chute du jour.--Un moment--je réfléchis--à la dernière heure de la
nuit.
(Pietro sort.)
ANGIOLINA.
Monseigneur!
LE DOGE.
Pardonnez-moi, ma chère enfant,--Pourquoi tardiez-vous si long-tems à
m'approcher?--je ne vous voyais pas.
ANGIOLINA.
Vous étiez absorbé dans vos pensées, et celui qui vient de s'éloigner
pouvait avoir à vous transmettre quelques paroles graves de la part du
sénat.
LE DOGE.
Du sénat!
ANGIOLINA.
Je craignais de l'interrompre dans les devoirs qu'il vous rendait sans
doute en son nom.
LE DOGE.
Au nom du sénat! erreur, c'est nous qui devons toute sorte de respect au
sénat.
ANGIOLINA.
Je croyais que le Doge avait le commandement suprême à Venise.
LE DOGE.
Il le devrait! mais brisons-là, et reprenons notre sérénité. Comment
vous portez-vous? avez-vous pris l'air aujourd'hui? le tems est sombre,
mais le calme des vagues favorise le léger mouvement de la rame du
gondolier. Avez-vous présidé à quelques réunions d'amies, ou vos chants
ont-ils charmé votre solitude? Est-il, dites-moi, quelque chose qui
flatte vos désirs, et qui reste dans le cercle étroit de la puissance
laissée au Doge? Souhaitez-vous quelque brillante distraction, ou bien
quelques innocens plaisirs de solitude ou de société satisferont-ils
votre cœur, et compenseront-ils tant d'instans pénibles passés auprès
d'un vieillard toujours chargé de soucis? Dites un mot: vos vœux seront
accomplis.
ANGIOLINA.
Vous avez toujours été bon pour moi.--Que pourrais-je désirer ou
solliciter, si ce n'est de vous voir plus souvent, et surtout plus
tranquille?
LE DOGE.
Plus tranquille!
ANGIOLINA.
Oui, plus tranquille, monseigneur!--Ah! pourquoi vous tenir à part et
vous promener ainsi seul? Pourquoi votre front trahit-il tant de
profondes émotions, sans pourtant révéler de quelle nature elles peuvent
être?
LE DOGE.
Tant d'émotions!--Quoi donc? que pourraient-elles révéler?
ANGIOLINA.
Hélas! un cœur peut-être brisé.
LE DOGE.
Ce n'est rien, mon enfant.--Mais vous savez quels soins continuels
oppressent tous ceux qui gouvernent cette république précaire, toujours
redoutant au dehors les Génois, à l'intérieur les mécontens.--Voilà ce
qui m'occupe et peut me troubler plus qu'à l'ordinaire.
ANGIOLINA.
Ces motifs, cependant, existaient depuis long-tems, et c'est depuis peu
de jours que je vous vois ainsi. Pardonnez-moi, vous avez sur le cœur
quelque choses de plus que le fardeau des devoirs publics; vous le
supportez depuis long-tems; et un génie comme le vôtre a dû le rendre
léger, je dirais même nécessaire pour nourrir l'activité de votre
esprit. Ce ne sont pas des inquiétudes ou des dangers qui pouvaient vous
ébranler; vous, qui avez vu tant de tempêtes sans succomber dans aucune;
vous, qui parvenu au faîte du pouvoir, n'avez jamais senti vos pas
chanceler en y montant; et qui, de ce sommet éblouissant pour tout
autre, pouvez étendre un regard ferme et calme sur l'abîme qui vous
entoure de toutes parts. La guerre civile embrasât-elle Saint-Marc,
votre vertu n'en serait pas accablée; comme vous vous êtes élevé, vous
tomberiez avec un front serein. Telle n'est donc pas la source de ce que
vous éprouvez; c'est votre orgueil qui murmure aujourd'hui, et non pas
votre patriotisme.
LE DOGE.
Mon orgueil, Angiolina, hélas! il n'en est plus pour moi.
ANGIOLINA.
Oui, c'est le péché qui perdit les anges, celui de tous auquel
succombent plus facilement les mortels les plus rapprochés d'une nature
angélique. Les hommes vils n'ont que de la vanité, les grandes ames ont
de l'orgueil.
LE DOGE.
Oui, j'avais le sentiment élevé, de l'honneur, de votre honneur
surtout.--Mais changeons de sujet.
ANGIOLINA.
Oh! non!--Jusqu'ici j'ai partagé en toute chose votre satisfaction, ne
me cachez pas, je vous en conjure, vos ennuis. Si les affaires publiques
en étaient la cause, vous le savez, je ne chercherais pas à les
pénétrer; mais je sens que vos chagrins ont un motif particulier, et
c'est à moi de les adoucir ou de les partager. Depuis le jour que
l'insolence du misérable Steno troubla votre repos, vous êtes devenu
méconnaissable, et je voudrais vous ramener à ce que vous étiez.
LE DOGE.
A ce que j'étais! Connaissez-vous l'arrêt de Steno?
ANGIOLINA.
Non.
LE DOGE.
Un mois de prison.
ANGIOLINA.
N'est-ce pas assez?
LE DOGE.
Assez!--Oui, pour un ivrogne galérien, qui, fouetté de verges, murmure
contre son maître; mais ce n'est pas assez pour un lâche, qui, d'un
trait mensonger et froidement médité, vient graver la honte d'une dame
et d'un prince jusque sur le trône souverain.
ANGIOLINA.
Pour moi, je trouve un noble assez puni quand on l'a convaincu de
mensonge. Quelle autre punition ne serait pas légère, comparée à la
perte de l'honneur?
LE DOGE.
De pareils hommes n'ont pas d'honneur; ils n'ont que leur vile
existence,--et c'est là ce qu'on épargne.
ANGIOLINA.
Vous ne voudriez pas, pour cette offense, qu'on le fît mourir?
LE DOGE.
En ce _moment_, non.--Puisqu'il vit, qu'il reste vivant _encore_ aussi
long-tems que possible; il a cessé de mériter la mort. Le coupable que
l'on épargne a condamné ses juges: il est purifié; son crime retombe sur
eux.
ANGIOLINA.
Mon Dieu! si ce méprisable libertin avait répandu son sang pour une
aussi absurde calomnie, mon cœur n'aurait plus connu une heure de
plaisir, le sommeil aurait à jamais fui de mes yeux.
LE DOGE.
La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour sang? et celui qui
flétrit, tue bien plus encore que celui qui assassine. Qui affecte le
plus l'homme que l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups? Les
lois humaines ne demandent-elles pas sang pour honneur? moins que pour
l'honneur, même pour un peu d'or. Les lois des nations ne
demandent-elles pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir
fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons? ce ne serait
rien d'avoir souillé les noms les plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne
serait rien d'avoir livré un prince au mépris de son peuple? d'avoir
manqué au respect unanimement accordé par le genre humain, à la jeunesse
dans les femmes, aux cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre
sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces réflexions à ceux qui
l'ont accusé.
ANGIOLINA.
Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis.
LE DOGE.
Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne sauve-t-il pas Satan des
flammes éternelles?
ANGIOLINA.
Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera à vous et à vos
ennemis.
LE DOGE.
Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner!
ANGIOLINA.
Le ciel, mais vous?
LE DOGE.
Oui, quand ils seront dans le ciel.
ANGIOLINA.
Et jamais auparavant?
LE DOGE.
Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé, trompé, qu'importe
mon pardon ou mon ressentiment? tous les deux ne sont-ils pas également
frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu. Mais, je vous prie,
changeons de sujet.--Mon enfant, ma femme insultée, la fille de Lorédan!
Qu'il était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en te mariant à
son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas! ignominie sans
péché, car tu es pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre époux
dans Venise que le Doge, et jamais cette tache, cette infamie, ce
blasphème ne serait tombé sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si
chaste, subir un pareil affront et ne pas être vengée!
ANGIOLINA.
Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous m'aimez encore, vous me
croyez, vous m'honorez; et tout le monde sait que vous êtes juste et que
je suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander? que
pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner encore?
LE DOGE..