Karma punirait donc le défaut d'intelligence? Et d'abord pourquoi pas?
C'est le seul mal réel sur cette terre; et si tous les hommes étaient
souverainement intelligents, il n'y aurait plus de malheureux. Mais où
serait la justice? Nous possédons l'intelligence que la nature nous a
donnée; c'est elle et non point nous qui devrait être responsable.
Entendons-nous. Karma ne punit pas à proprement parler; il nous met
simplement, après nos existences et nos sommeils successifs, au plan où
notre intelligence nous avait laissés, entourés de nos actes et de nos
pensées. Il constate et enregistre. Il nous prend tels que nous nous
sommes faits, nous donne l'occasion de nous refaire, d'acquérir ce qui
nous manque et de nous élever aussi haut que les plus hauts. Nous nous
éléverons forcément, mais la lenteur ou la rapidité de notre ascension
ne dépend que de nous. En fin de compte, l'injustice apparente qui
accorde aux uns plus d'intelligence qu'aux autres, n'est qu'une question
de date, une loi de croissance, d'évolution, qui est la loi fondamentale
de toutes les vies que nous connaissons, depuis l'infusoire jusqu'aux
astres. Nous ne pourrions nous plaindre que d'être venus plus tard que
les autres; mais les autres à leur tour, avec plus de raison, pourraient
se plaindre d'avoir été appelés trop tôt, de n'avoir pu profiter tout de
suite de tout ce qui depuis leur naissance fut acquis. Il eût donc
fallu, pour éviter nos récriminations, que d'emblée nous fussions tous
sur le même plan, que nous fussions tous nés en même temps. Mais alors,
l'univers eût été parfait, complet, immuable; immobile depuis le premier
moment de son existence et de la nôtre. C'eût peut-être été préférable,
mais il n'en est pas, il n'est sans doute pas possible qu'il en soit
ainsi; en tout cas, aucune métaphysique, aucune religion, pas même la
première, la plus grande, la plus haute, mère de toutes les autres, n'a
eu l'idée d'écarter l'indiscutable, l'indubitable loi du mouvement
infini, de l'éternel devenir; et il faut convenir que tout semble lui
donner raison. Il est probable que rien ne serait s'il en était
autrement; et que quelque chose ne peut être qu'à condition de devenir
meilleur ou pire, de monter ou de descendre, de se composer pour se
décomposer et se recomposer, et que le mouvement est plus essentiel que
l'être ou la substance. Il en est ainsi parce qu'il en est ainsi. Il n'y
a rien à faire, rien à dire, il n'y a qu'à constater. Nous sommes dans
un monde où la matière périrait et disparaîtrait plutôt que le
mouvement; ou plutôt où matière, espace, durée, existence et mouvement
ne sont qu'une seule et même chose.