Mais nous vivons aussi dans un monde où notre raison ne rencontre que
l'impossible, l'insoluble et l'incompréhensible. Les interprétations
suprêmes ne font que déplacer l'énigme, pour nous permettre d'entrevoir
de plus haut l'immensité sans bornes où nous nous débattons. Donc, à
côté des explications puériles, qu'à la suite de déformations
successives toutes les religions ont tirées de la religion source, trois
hypothèses finales s'offrent à notre choix: d'une part, le néant,
l'inertie et la mort absolus qui sont inconcevables; d'une autre, le
hasard et ses éternels recommencements sans modifications, sans espoir,
sans but et sans fin, ou qui, s'ils mènent à quelque chose, mèneraient
soit à l'anéantissement inconcevable, soit à la troisième hypothèse; le
meilleur devenir infini, jusqu'à l'absorption totale dans
l'imperfectible, l'immuable, l'immobile qui, comme je l'ai dit ailleurs,
devrait déjà avoir eu lieu dans l'éternité qui nous précède, attendu
qu'il n'y a aucune raison pour que ce qui n'a pu se faire dans cette
éternité se puisse faire dans l'éternité à venir, laquelle n'est pas
plus infinie, n'a pas plus d'étendue, n'offre pas plus de chances et
n'est pas d'une autre nature que l'éternité passée.
* * * * *
La religion mère elle-même, la seule qui soit encore acceptable, rende
compte de tout et qui ait tout prévu, ne sort pas de cette dernière
impasse en étendant à des milliards d'années la durée d'un jour de
Brahma, c'est-à-dire la période d'évolution, d'expiration,
d'extériorisation et d'activité, et à un nombre égal de milliards
d'années la durée d'une nuit de ce dieu, c'est-à-dire la période
d'involution, d'inspiration, d'intériorisation, de sommeil ou d'inertie,
pendant laquelle tout est réabsorbé dans la divinité ou l'unique absolu.
Elle n'en sort pas davantage en multipliant ensuite ces jours et ces
nuits par cent années qui forment une vie et cette vie par cent vies qui
mènent à des chiffres qui ne sont plus exprimables; après quoi, un autre
univers recommence.
Il y aurait donc également ici ou recommencement éternel sans espoir et
sans but, ou, si progression il y a, perfection finale et immobilité qui
devraient déjà être atteintes. Que chacun tire de tout ceci les
conclusions qu'il voudra, qu'il pourra, ou s'incline, une fois de plus,
en silence, devant l'Inconnaissable.