IX

Revenons donc au Karma proprement dit, au Karma idéal. Il récompense le

bien et punit le mal dans la suite infinie de nos vies. Mais d'abord, se

demandera-t-on, qu'est-ce que ce bien, qu'est-ce que ce mal, qu'est-ce

que la pire ou la meilleure de nos petites pensées, de nos petites

intentions, de nos petites actions éphémères, au regard de l'immensité

sans bornes du temps et de l'espace? N'y a-t-il point disproportion

absurde entre l'énormité du salaire ou du châtiment et l'exiguïté de la

faute ou du mérite? Pourquoi mêler les mondes, les éternités et les

dieux à des choses qui, monstrueuses ou admirables d'abord, ne tardent

pas, même dans les dérisoires limites de notre vie, à perdre peu à peu

toute l'importance que nous leur accordions, à s'effacer, à disparaître

dans l'oubli? Il est vrai, mais il faut bien parler des choses humaines

en êtres humains et à l'échelle humaine. Ce que nous appelons mal ou

bien, est ce qui nous fait du mal ou du bien, ce qui nuit ou profite à

nous-même ou aux autres; et tant que nous vivrons sur cette terre, à

peine de disparaître, il nous faudra bien y attacher une importance

qu'en eux-mêmes ils n'ont point. Les plus hautes religions, les plus

altières spéculations métaphysiques, dès qu'il s'agit de morale,

d'évolution et d'avenir humains, furent toujours obligées de se réduire

aux proportions humaines, de devenir anthropomorphes. Il y a là une

nécessité irréductible, en vertu de laquelle, malgré les horizons qui

tentent de toutes parts, il convient de borner ses pensées et ses

regards.

X

Bornons-les donc et demandons-nous encore, en demeurant cette fois dans

notre sphère, ce qu'est en somme ce mal que punit Karma? Si l'on va tout

au fond des choses, le mal provient toujours d'un défaut d'intelligence,

d'un jugement erroné, incomplet, obscurci ou borné de notre égoïsme qui

ne nous fait voir que les avantages prochains ou immédiats d'un acte

nuisible à nous-même ou aux autres, en nous cachant les conséquences

lointaines mais inévitables qu'un tel acte finit toujours par engendrer.

Toute l'éthique, en dernière analyse, ne repose que sur l'intelligence;

et ce que nous appelons coeur, sentiments, caractère, n'est en fait que

de l'intelligence accumulée, cristallisée, acquise ou héritée, devenue

plus ou moins inconsciente et transformée en habitudes ou en instincts.

Le mal que nous faisons, nous ne le faisons que par un égoïsme qui se

trompe, qui voit trop près de soi les limites de son être. Dès que

l'intelligence élève le point de vue de cet égoïsme, les limites

s'étendent, s'élargissent, finissent par disparaître. Le terrible,

l'insatiable moi qui nous cache la face de l'abîme perd son centre

d'attraction et d'avidité, se reconnaît, se retrouve et s'aime en toutes

choses. Ne croyons pas aveuglément à l'intelligence des méchants qui

réussissent, au bonheur dans le crime. Il faudrait voir l'envers,

c'est-à-dire la réalité souvent affreuse de ces succès; et puis, cette

intelligence, sous forme d'habileté, de ruse, de déloyauté, est de

l'intelligence spécialisée, canalisée dans un étroit circuit et, comme

un jet d'eau étranglé, très puissante sur un point; mais non pas de

l'intelligence véritable et générale, large et généreuse. Dès que

s'ouvre celle-ci, il y a nécessairement honnêteté, justice, indulgence,

amour et bonté, parce qu'il y a horizon, altitude, expansion, plénitude;

parce qu'il y a connaissance instinctive ou consciente des proportions

humaines, de l'éternité de l'existence et de la brièveté de la vie, de

la situation de l'homme dans l'univers, des mystères qui l'enveloppent

et des liens secrets qui le rattachent à tout ce qu'on voit comme à tout

ce qu'on ne voit pas sur la terre et dans les cieux.

Les sentiers dans la montagne · 第 71 / 76 题