Revenons donc au Karma proprement dit, au Karma idéal. Il récompense le
bien et punit le mal dans la suite infinie de nos vies. Mais d'abord, se
demandera-t-on, qu'est-ce que ce bien, qu'est-ce que ce mal, qu'est-ce
que la pire ou la meilleure de nos petites pensées, de nos petites
intentions, de nos petites actions éphémères, au regard de l'immensité
sans bornes du temps et de l'espace? N'y a-t-il point disproportion
absurde entre l'énormité du salaire ou du châtiment et l'exiguïté de la
faute ou du mérite? Pourquoi mêler les mondes, les éternités et les
dieux à des choses qui, monstrueuses ou admirables d'abord, ne tardent
pas, même dans les dérisoires limites de notre vie, à perdre peu à peu
toute l'importance que nous leur accordions, à s'effacer, à disparaître
dans l'oubli? Il est vrai, mais il faut bien parler des choses humaines
en êtres humains et à l'échelle humaine. Ce que nous appelons mal ou
bien, est ce qui nous fait du mal ou du bien, ce qui nuit ou profite à
nous-même ou aux autres; et tant que nous vivrons sur cette terre, à
peine de disparaître, il nous faudra bien y attacher une importance
qu'en eux-mêmes ils n'ont point. Les plus hautes religions, les plus
altières spéculations métaphysiques, dès qu'il s'agit de morale,
d'évolution et d'avenir humains, furent toujours obligées de se réduire
aux proportions humaines, de devenir anthropomorphes. Il y a là une
nécessité irréductible, en vertu de laquelle, malgré les horizons qui
tentent de toutes parts, il convient de borner ses pensées et ses
regards.
X
Bornons-les donc et demandons-nous encore, en demeurant cette fois dans
notre sphère, ce qu'est en somme ce mal que punit Karma? Si l'on va tout
au fond des choses, le mal provient toujours d'un défaut d'intelligence,
d'un jugement erroné, incomplet, obscurci ou borné de notre égoïsme qui
ne nous fait voir que les avantages prochains ou immédiats d'un acte
nuisible à nous-même ou aux autres, en nous cachant les conséquences
lointaines mais inévitables qu'un tel acte finit toujours par engendrer.
Toute l'éthique, en dernière analyse, ne repose que sur l'intelligence;
et ce que nous appelons coeur, sentiments, caractère, n'est en fait que
de l'intelligence accumulée, cristallisée, acquise ou héritée, devenue
plus ou moins inconsciente et transformée en habitudes ou en instincts.
Le mal que nous faisons, nous ne le faisons que par un égoïsme qui se
trompe, qui voit trop près de soi les limites de son être. Dès que
l'intelligence élève le point de vue de cet égoïsme, les limites
s'étendent, s'élargissent, finissent par disparaître. Le terrible,
l'insatiable moi qui nous cache la face de l'abîme perd son centre
d'attraction et d'avidité, se reconnaît, se retrouve et s'aime en toutes
choses. Ne croyons pas aveuglément à l'intelligence des méchants qui
réussissent, au bonheur dans le crime. Il faudrait voir l'envers,
c'est-à-dire la réalité souvent affreuse de ces succès; et puis, cette
intelligence, sous forme d'habileté, de ruse, de déloyauté, est de
l'intelligence spécialisée, canalisée dans un étroit circuit et, comme
un jet d'eau étranglé, très puissante sur un point; mais non pas de
l'intelligence véritable et générale, large et généreuse. Dès que
s'ouvre celle-ci, il y a nécessairement honnêteté, justice, indulgence,
amour et bonté, parce qu'il y a horizon, altitude, expansion, plénitude;
parce qu'il y a connaissance instinctive ou consciente des proportions
humaines, de l'éternité de l'existence et de la brièveté de la vie, de
la situation de l'homme dans l'univers, des mystères qui l'enveloppent
et des liens secrets qui le rattachent à tout ce qu'on voit comme à tout
ce qu'on ne voit pas sur la terre et dans les cieux.