Quelle que soit la plausibilité de la doctrine ou de la révélation, il
est incontestable que cette morale et cette justification de la justice
est la plus antique en même temps que la plus belle et la plus
rassurante que l'homme ait imaginée. Mais elle est fondée sur un
postulat que nous sommes peut-être trop enclins à refuser aveuglément.
Elle demande, en effet, qu'on admette avant tout que notre existence ne
finisse pas à l'heure de notre mort et que l'esprit ou le souffle vital,
qui ne périt point, cherche un asile et reparaisse en d'autres corps. Au
premier moment, le postulat semble énorme, inacceptable; mais, à
l'examiner de plus près, son aspect devient beaucoup moins étrange,
moins arbitraire et moins déraisonnable. Il est d'abord certain que si
tout se transforme, rien ne périt ou n'est anéanti dans un univers qui
n'a pas de néant et où le néant seul demeure absolument inconcevable. Ce
que nous appelons néant ne saurait donc être qu'un autre mode
d'existence, de persistance et de vie; et si l'on ne peut admettre que
le corps qui n'est que matière, soit anéanti dans sa substance, il est
non moins difficile d'accepter que, s'il était animé par un esprit,--ce
qu'il n'est guère possible de contester,--cet esprit disparaisse sans
laisser aucune trace.
Voilà le premier point du postulat, et le plus important, nécessairement
accordé. Reste le second: les réincarnations successives. Ici, il est
vrai, nous n'avons que des hypothèses et des probabilités. Il faut bien
que cet esprit, cette âme, ce principe ou ce souffle de vie, cette
pensée, cette substance immatérielle, peu importe le nom qu'on lui
donne, s'en aille ou réside quelque part, fasse ou devienne quelque
chose. Il peut errer dans l'infini de l'espace et du temps, s'y
dissoudre, s'y perdre et y disparaître, ou du moins s'y mêler, s'y
confondre avec ce qu'il y rencontre et finalement être absorbé dans
l'immense énergie spirituelle ou vitale qui paraît animer l'univers.
Mais de toutes les hypothèses, la moins vraisemblable n'est pas celle
qui nous dit qu'au sortir d'un corps devenu inhabitable, au lieu de
s'évader et s'égarer dans l'illimité qui l'épouvante, il cherche autour
de soi un séjour analogue à celui qu'il vient de quitter. Évidemment, ce
n'est qu'une hypothèse; mais, dans notre ignorance totale et terrible,
elle se présente avant toute autre. Nous n'avons pour l'appuyer que la
plus ancienne tradition de l'humanité, une tradition peut-être
préhumaine et en tout cas tout à fait générale; et l'expérience tend à
démontrer qu'au fond de ces traditions et de ces consentements
universels, il y a presque toujours une grande vérité et qu'il convient
de leur accorder plus d'importance et de valeur qu'on ne l'a fait
jusqu'ici.
V
Quant aux preuves, ou plutôt aux prodromes de commencements de preuve,
on n'a guère que les expériences du colonel de Rochas qui, au moyen de
passes magnétiques, est parvenu à faire remonter à quelques médiums
exceptionnels, non seulement tout le cours de leur existence actuelle,
jusqu'à leur petite enfance, mais encore celui d'un certain nombre
d'existences antérieures. Il est incontestable que ces expériences très
sérieuses, très scientifiquement conduites, sont fort troublantes; mais
le danger de la suggestion inconsciente ou de la télépathie n'en est pas
et sans doute n'en sera jamais suffisamment écarté pour qu'elles
deviennent réellement probantes.
On trouve encore, dans le même ordre d'idées, certains cas de
réincarnation, comme celui d'une des fillettes du docteur Samona, relaté
dans le numéro de juillet 1913 des _Annales des Sciences psychiques_. Ce
cas, presque indubitable, est très curieux; mais s'il n'est pas unique,
ceux qui s'en rapprochent sont trop rares pour qu'on en puisse faire
état.
Restent enfin ce qu'on appelle les réminiscences prénatales. Il arrive
assez souvent qu'un homme transporté dans un pays inconnu, dans une
ville, un palais, une église, une maison, un jardin qu'il n'avait jamais
visités, y éprouve l'étrange et très nette impression du «déjà vu». Il
lui semble tout à coup que ces paysages, ces voûtes, ces salles,
jusqu'aux meubles, aux tableaux qu'il y rencontre, lui sont familiers et
qu'il en reconnaît tous les aîtres, tous les recoins, tous les détails.
Qui de nous, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, n'a vaguement éprouvé
une impression analogue? Mais souvent les réminiscences sont si nettes
que celui, en qui elles se réveillent, peut servir de guide dans la
maison ou le parc qu'il n'avait jamais parcouru et décrire d'avance ce
qu'on trouvera dans telle pièce ou au détour de telle allée. Est-ce
réellement souvenir d'existences antérieures, phénomène télépathique ou
mémoire ancestrale et héréditaire? La même question se pose au sujet de
certaines aptitudes ou facultés innées, en vertu desquelles on voit des
enfants de génie, musiciens, peintres, mathématiciens ou simples
artisans, connaître d'emblée presque tous les secrets de leur art ou de
leur métier avant de les avoir appris. Qui oserait en décider?
Voilà à peu près tout ce qu'on peut invoquer en faveur de la
réincarnation. Ce n'est pas suffisant pour emporter la balance. Mais
toutes les autres suppositions, théories ou religions, hors le
spiritisme, qui du reste s'accorde parfaitement avec les existences
successives, ont de moins solides étais et même, à dire le vrai, n'en
possèdent point du tout. Ils auraient donc mauvaise grâce de reprocher à
celle que nous examinons la fragilité de ses arguments.
Encore une fois, qu'il serait souhaitable que tout cela fût vrai! Il n'y
aurait plus d'incertitudes morales, plus d'inquiétude de la justice. Et
c'est si beau, si parfait, que c'est peut-être réel. Un tel rêve, fait
depuis si longtemps, depuis l'origine du monde, par tant de milliards
d'hommes et qui, malgré des déformations nombreuses et profondes, fut en
somme l'unique rêve de l'humanité, il est bien difficile d'admettre que
d'un bout à l'autre il soit faux. Il n'est pas possible d'établir qu'il
est fondé; mais au rebours de la plupart des religions qui en dérivent,
il n'est pas possible non plus de démontrer qu'il est imaginaire et
fabriqué de toutes pièces; et, dans le doute, pourquoi ne serait-il pas
permis à la raison qu'il ne froisse jamais, de l'accepter, et au coeur
d'espérer et d'agir comme s'il était vrai, en attendant que la science
le confirme ou l'infirme ou nous en donne un autre qu'elle ne sera
peut-être jamais à même d'élaborer?
Ce qui rebute d'abord beaucoup de ceux qui l'étudient, c'est
l'affirmation trop assurée et arbitraire de mille petits détails,
interpolations probables, comme en toutes religions, d'esprits
inférieurs animés d'un zèle étroit et maladroit. Mais ces détails,
regardés d'un peu haut, n'altèrent en rien les grandes lignes qui
demeurent incommensurables, admirables et pures.