Il est certain que l'idée de ce juge suprême qui est la conscience sans
rupture à travers les siècles et les millénaires, qui est chacun de nous
de plus en plus éclairé, de plus en plus incorruptible et infaillible,
mène à la morale la plus élevée, la plus sincère et la plus pure qu'il
soit possible de concevoir et de sanctionner ici-bas. Le juge et
l'accusé ne se trouvent pas face à face, ils sont l'un dans l'autre et
ne forment qu'une seule et même personne. Ils ne peuvent rien se cacher
et ont tous deux le même intérêt urgent à découvrir la moindre faute,
l'ombre la plus légère et à se purifier le plus promptement, le plus
complètement possible pour mettre un terme aux réincarnations et vivre
enfin dans l'Être unique. Les meilleurs, les plus saints sont près d'y
parvenir dès cette existence; mais détachés de tout, il ne cessent
d'agir pour le bien de tous, car déjà ils se sentent tout. Ils vont plus
loin que le mystique chrétien qui attend une récompense du dehors; ils
sont leur propre récompense. Ils vont plus loin que Marc-Aurèle, le
grand désenchanté, qui continue d'agir sans espérer que son action
puisse profiter aux autres; ils savent que rien n'est inutile, que rien
ne peut se perdre; c'est quand ils n'ont plus aucun besoin qu'ils
travaillent avec la plus sereine ardeur.
Au rebours de ce qu'on croit trop généralement, cette morale, qui
conduit au repos absolu, préconise l'activité. Écoutez à ce sujet les
grands enseignements du _Bhagavad Gita_, le _Chant du Seigneur_, qui est
peut-être, comme le pensent, non sans raison, ses traducteurs, le plus
beau, c'est-à-dire le plus haut livre qui soit actuellement connu:
«Notre affaire n'est que l'action, et jamais son fruit. Ceux-là sont à
plaindre qui travaillent pour le fruit. Il faut accomplir l'action en
communion avec le divin, c'est-à-dire en visant le Soi partout, en
renonçant à tout attachement aux choses, également balancé entre le
succès et le revers. Ce n'est pas en s'abstenant d'agir qu'on se libère
de l'activité nécessaire, ni en renonçant simplement à l'action qu'on
s'élève à la perfection. Il faut accomplir l'action qui convient, parce
que l'action est supérieure à l'inaction et qu'en restant inactif on ne
maintiendrait même pas l'existence du corps. Le monde est soutenu par
toute action qui n'a que le sacrifice, c'est-à-dire le don volontaire de
soi, pour objet; c'est dans ce don volontaire, sans attachement aux
formes que l'homme doit accomplir l'action. Il faut accomplir l'action à
seule fin de servir les autres. Celui qui voit l'inaction dans l'action
et l'action dans l'inaction, est un sage parmi les hommes; il est
harmonisé aux vrais principes, quelque action qu'il fasse. Un tel homme,
ayant abandonné tout attachement au fruit de l'action, toujours content,
ne dépendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s'il
n'en faisait pas. Le Sage, donc, heureux de tout ce qui lui advient,
libéré des contraires, sans envie, égal dans le plaisir et dans la
peine, dans le succès et l'insuccès, peut agir sans être lié; parce que
n'étant plus attaché à quoi que ce soit, toutes ses pensées empreintes
de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme évaporés...»
N'oublions pas que ceci, qui fait partie du _Mahabharata_, le plus
gigantesque poème de la terre, fut écrit il y a quatre ou cinq mille
ans.