III

Il est certain que l'idée de ce juge suprême qui est la conscience sans

rupture à travers les siècles et les millénaires, qui est chacun de nous

de plus en plus éclairé, de plus en plus incorruptible et infaillible,

mène à la morale la plus élevée, la plus sincère et la plus pure qu'il

soit possible de concevoir et de sanctionner ici-bas. Le juge et

l'accusé ne se trouvent pas face à face, ils sont l'un dans l'autre et

ne forment qu'une seule et même personne. Ils ne peuvent rien se cacher

et ont tous deux le même intérêt urgent à découvrir la moindre faute,

l'ombre la plus légère et à se purifier le plus promptement, le plus

complètement possible pour mettre un terme aux réincarnations et vivre

enfin dans l'Être unique. Les meilleurs, les plus saints sont près d'y

parvenir dès cette existence; mais détachés de tout, il ne cessent

d'agir pour le bien de tous, car déjà ils se sentent tout. Ils vont plus

loin que le mystique chrétien qui attend une récompense du dehors; ils

sont leur propre récompense. Ils vont plus loin que Marc-Aurèle, le

grand désenchanté, qui continue d'agir sans espérer que son action

puisse profiter aux autres; ils savent que rien n'est inutile, que rien

ne peut se perdre; c'est quand ils n'ont plus aucun besoin qu'ils

travaillent avec la plus sereine ardeur.

Au rebours de ce qu'on croit trop généralement, cette morale, qui

conduit au repos absolu, préconise l'activité. Écoutez à ce sujet les

grands enseignements du _Bhagavad Gita_, le _Chant du Seigneur_, qui est

peut-être, comme le pensent, non sans raison, ses traducteurs, le plus

beau, c'est-à-dire le plus haut livre qui soit actuellement connu:

«Notre affaire n'est que l'action, et jamais son fruit. Ceux-là sont à

plaindre qui travaillent pour le fruit. Il faut accomplir l'action en

communion avec le divin, c'est-à-dire en visant le Soi partout, en

renonçant à tout attachement aux choses, également balancé entre le

succès et le revers. Ce n'est pas en s'abstenant d'agir qu'on se libère

de l'activité nécessaire, ni en renonçant simplement à l'action qu'on

s'élève à la perfection. Il faut accomplir l'action qui convient, parce

que l'action est supérieure à l'inaction et qu'en restant inactif on ne

maintiendrait même pas l'existence du corps. Le monde est soutenu par

toute action qui n'a que le sacrifice, c'est-à-dire le don volontaire de

soi, pour objet; c'est dans ce don volontaire, sans attachement aux

formes que l'homme doit accomplir l'action. Il faut accomplir l'action à

seule fin de servir les autres. Celui qui voit l'inaction dans l'action

et l'action dans l'inaction, est un sage parmi les hommes; il est

harmonisé aux vrais principes, quelque action qu'il fasse. Un tel homme,

ayant abandonné tout attachement au fruit de l'action, toujours content,

ne dépendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s'il

n'en faisait pas. Le Sage, donc, heureux de tout ce qui lui advient,

libéré des contraires, sans envie, égal dans le plaisir et dans la

peine, dans le succès et l'insuccès, peut agir sans être lié; parce que

n'étant plus attaché à quoi que ce soit, toutes ses pensées empreintes

de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme évaporés...»

N'oublions pas que ceci, qui fait partie du _Mahabharata_, le plus

gigantesque poème de la terre, fut écrit il y a quatre ou cinq mille

ans.

Les sentiers dans la montagne · 第 66 / 76 题