Du reste, que la réincarnation soit admise ou rejetée, il y a sûrement
survivance, puisque la mort et le néant ne se peuvent concevoir: et tout
se réduit une fois de plus au problème de l'identité continuée. Même
dans la réincarnation, cette identité, à notre point de vue actuel et
borné, n'aurait qu'un intérêt relatif, attendu que toute mémoire des
existences antérieures étant abolie, elle nous échapperait forcément.
Demandons-nous, au surplus, si cette question de la personnalité sans
solution de continuité a réellement l'importance que nous y attachons;
et si cette importance n'est pas une erreur, un aveuglement passagers de
notre égoïsme, de notre intelligence terrestres. Toujours est-il que
nous l'interrompons et la perdons chaque nuit sans nous en inquiéter. Il
nous suffit d'être assuré que nous la retrouverons au réveil pour nous
tranquilliser. Mais supposons que ce ne soit pas le cas et qu'un soir on
nous avertisse que nous ne la récupérerons point, qu'au matin suivant
nous aurons oublié toute notre existence passée et recommencerons une
vie nouvelle sans aucun souvenir qui nous rattache à l'ancienne.
Aurions-nous la même épouvante, le même désespoir que si nous avions été
prévenu que nous ne nous réveillerions point et serions précipité dans
la mort? Je ne le crois pas, je pense même que nous en prendrions assez
allègrement notre parti. Peu nous chaudrait que nous eussions à perdre
la mémoire d'un passé, mêlé comme tous les passés, de plus de maux que
de biens, pourvu que la vie continuât. Ce ne serait plus notre vie, elle
n'aurait plus rien de commun avec celle de la veille; néanmoins nous ne
croirions pas la perdre et nous garderions je ne sais quel espoir de
retrouver ou de reconnaître quelque chose de nous-même dans l'existence
à venir. Nous aurions soin de préparer celle-ci, de la mettre à l'abri
du malheur et de la misère, de la rendre d'avance aussi agréable, aussi
heureuse que possible. Il pourrait, il devrait en être de même, non
seulement si nous croyons à la réincarnation, parce que le cas serait à
peu près identique, mais encore si nous n'y croyons pas, puisqu'une
survivance quelconque est presque certaine et que l'anéantissement total
est réellement inconcevable.