Où est la source de cette révélation? Nous la situons en Orient parce
que c'est dans les livres sacrés de l'Inde que se trouve presque tout ce
que nous en connaissons. Mais il est à peu près certain qu'elle est
d'origine occidentale ou plutôt hyperboréenne et remonte à ces
merveilleux peuples disparus, les Atlantes, dont les dernières colonies
Protosythes florissaient il y a plus de onze mille ans et dont
l'existence n'est plus niable.
On n'a pas oublié la page célèbre de Platon: Un jour que Solon
s'entretenait avec les prêtres de Saïs sur l'histoire des temps reculés,
l'un d'eux lui dit: «O Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours
enfants. Il n'en est pas un seul parmi vous qui ne soit novice dans la
science de l'antiquité. Vous ignorez ce que fit la génération de héros
dont vous êtes la faible postérité... Ce que je vais vous raconter
remonte à neuf mille ans.
«Nos fastes rapportent que votre pays a résisté aux efforts d'une
puissance formidable qui, sortie de la mer Atlantique, avait envahi une
grande partie de l'Europe; car, pour lors, cette mer était navigable.
Près de ses bords était une île, vis-à-vis de l'embouchure que vous
nommez les colonnes d'Hercule. On dit que de cette île, plus étendue que
la Lydie et que l'Asie, il était facile de se rendre sur le continent.
«Dans cette Atlantide, il y avait des rois célèbres par leur puissance
qui s'étendait sur les îles adjacentes et sur une partie du continent.
Ils régnaient, outre cela, d'un côté sur la Lydie jusqu'à l'Égypte, et
du côté de l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie... Mais il survint des
tremblements de terre et des inondations; et dans l'espace de
vingt-quatre heures, l'Atlantide disparut.»
Ce passage du _Timée_ est la première lueur que l'histoire proprement
dite ait projetée sur l'immense chaos des temps antédiluviens. Les
recherches et les découvertes modernes l'ont confirmé point par point.
Comme le dit Roisel, qui a consacré aux Atlantes un livre remarquable,
moins connu que ceux de Scott Elliot et de Rudolf Steiner, et qui ne
permet plus le moindre doute, «il est prouvé que bien avant les siècles
historiques, les Atlantes avaient acquis une science merveilleuse dont
l'humanité commence à peine à reconstituer les éléments et dont les
puissantes épaves se retrouvent dans les Gaules, l'Égypte, la Perse, les
Indes et la partie centrale du continent américain. Plus de dix mille
ans avant notre ère, ils connaissaient la précession des équinoxes, les
modifications si lentes que plusieurs astres éprouvent dans leur cours
et les mille secrets de la nature. Ils avaient des procédés dont
l'industrie moderne n'a pas encore pénétré les mystères».
Il ressort de ces études que l'humanité n'éprouva jamais désastre
comparable à la disparition de l'Atlantide. Il lui faudra peut-être des
milliers d'années pour réparer cette perte et remonter au niveau d'une
civilisation qui avait sur l'origine et les mouvements de l'univers, sur
l'énergie de la matière, sur les forces inconnues de ce monde et des
autres, sur la vie d'outre-tombe, sur l'organisation sociale et
l'économie politique, comparables à celle des abeilles, des certitudes
dont nous glanons péniblement les débris dispersés. Rien ne prouverait
mieux l'inutilité de l'effort de l'homme que cette perte inégalée, si
l'on ne s'efforçait d'espérer malgré tout.
Peuple de métallurgistes prodigieux qui avaient découvert la trempe du
cuivre que nous cherchons encore, peuple d'ingénieurs fabuleux dont la
géométrie, au dire du professeur Smyth, commençait là où finit celle
d'Euclide, ils soulevaient et transportaient à d'énormes distances, par
des moyens mystérieux, des rochers de quinze cents tonnes et semaient
par le monde ces fantastiques pierres mouvantes, appelées «pierres
folles», «pierres de vérité», blocs de cinq cent mille kilos, si
habilement couchées sur un de leurs angles qu'un enfant peut les mouvoir
du doigt, tandis que la poussée de deux cents hommes serait incapable de
les renverser et qui, géologiquement, n'appartiennent jamais au sol sur
lequel elles se trouvent. Peuple d'explorateurs qui avaient parcouru et
colonisé toute la surface de la terre, peuple de savants, de
calculateurs, d'astronomes; ils semblent avoir été avant tout des
rationalistes et des logiciens implacables, au cerveau pour ainsi dire
métallique, dont les lobes latéraux étaient beaucoup plus développés que
les nôtres. Ils n'appliquaient leurs aptitudes incomparables qu'à
l'étude des sciences exactes; et le seul but de leurs efforts était la
conquête du vrai. Mais l'étude de l'invisible, et de l'infini, sous
leurs puissants regards devient elle-même une science exacte; et l'idée
mère de leur cosmogonie, en vertu de laquelle tout sort de l'océan de la
matière cosmique ou des flots sans limites de l'éternel éther pour y
rentrer bientôt et pour en ressortir, défigurée et surchargée de mythes
innombrables par l'imagination de leurs descendants ou de leurs colons
dégénérés, est à la base de toutes les religions; et il est peu probable
que l'homme en découvre jamais une qui la vaille et la puisse remplacer.
V
C'est dans les livres sacrés de l'Inde que nous trouvons les traces les
plus sûres et les plus abondantes de cette cosmogonie ou de cette
révélation.
Il y a moins d'un siècle, on ignorait à peu près totalement l'existence
de ces livres. Leurs interprètes ont pris deux routes différentes. D'un
côté, des savants, qu'on pourrait appeler officiels, ont donné la
traduction d'un certain nombre de textes qu'on pourrait également
qualifier d'officiels, textes qu'ils ne comprennent pas toujours et que
leurs lecteurs comprennent encore moins. De l'autre, des initiés ou
soi-disant tels, avec le concours d'adeptes d'une fraternité occulte,
ont proposé, de ces mêmes textes ou d'autres plus secrets, une
interprétation nouvelle et plus impressionnante. Ils inspirent encore, à
tort ou à raison, quelque méfiance. On doit admettre l'authenticité et
l'antiquité de certaines traditions, de certains écrits primitifs et
essentiels, bien qu'il soit impossible de leur assigner une date
approximative, tant ils se perdent dans les brumes de la préhistoire.
Mais ils sont à peu près incompréhensibles sans clefs et sans
commentaires, et c'est ici que commencent les doutes et les hésitations.
Un grand nombre de ces commentaires sont également très anciens et, à
leur tour, ont besoin de clefs, d'autres paraissent plus récents,
d'autres enfin semblent contemporains et le départ est souvent malaisé
entre ce qui se trouve en puissance dans l'original et ce que les
interprètes croient y trouver ou y ajoutent plus ou moins
volontairement. Or, le plus frappant, le plus grandiose et, en tout cas,
le plus clair de la doctrine réside souvent dans les commentaires.
Il y a ensuite, comme je viens de le dire, la question des clefs,
intimement liée à la précédente. Ces clefs sont plus ou moins maniables,
s'imposent plus ou moins, paraissent parfois chimériques ou arbitraires,
ne sont livrées qu'avec d'étranges précautions, une à une et
parcimonieusement, et peuvent ouvrir plusieurs sens superposés. Et tout
cela s'accompagne de réticences bizarres, de secrets soi-disant
dangereux ou terribles, retenus au moment décisif, de révélations qu'on
prétend incommunicables avant bien des siècles. Des portes qu'on allait
franchir se referment brusquement à l'instant qu'on entrevoyait enfin un
horizon longtemps promis, et derrière chacune d'elles se cache un initié
suprême, un Maître encore vivant, gardien sacré des derniers arcanes,
qui sait tout mais ne veut ou ne peut rien dire.
Notez, en outre, qu'une foule d'illuminés plus ou moins intelligents, de
jeunes filles et de vieilles dames déséquilibrées, de naïfs qui adoptent
d'emblée et aveuglément ce qu'ils ne comprennent pas, de mécontents, de
ratés, de vaniteux, de roublards qui pèchent en eau trouble, en un mot
la tourbe habituelle et suspecte qui s'agglomère autour de toute
doctrine, de toute science, de tout phénomène un peu mystérieux, a
discrédité ces premières interprétations ésotériques, dont la source
même n'est pas très claire. Ajoutez enfin que l'incendie de la fameuse
bibliothèque d'Alexandrie, où s'était entassée toute la science de
l'Orient, l'anéantissement, au XVIe siècle, sous le règne mongol
d'Akbar, de milliers d'oeuvres sanscrites, la destruction systématique
et impitoyable, surtout aux premiers siècles de l'Église et durant le
Moyen Age, de tout ce qui se rapportait ou faisait allusion à cette
révélation gênante et redoutée, nous ont enlevé nos meilleurs moyens de
contrôle. Les adeptes, il est vrai, affirment, d'autre part, que les
textes véritables, ainsi que les vieux commentaires qui seuls les
rendent compréhensibles, existent encore dans des cryptes secrètes, dans
des bibliothèques souterraines du Thibet ou de l'Himalaya, aux livres
plus innombrables que tous ceux que nous possédons en Occident, et
qu'ils reparaîtront dans un âge plus éclairé. C'est possible, mais en
attendant ils ne nous sont d'aucun secours.