Il serait cependant souhaitable que cette révélation des livres sacrés
de l'Inde fût authentique et que notre science encore si étroite, si
petite, si timide et si incohérente, confirmât peu à peu, comme du reste
elle le fait chaque jour à son insu, certains points épars dans
l'immensité sans bornes de cette immémoriale vérité.
Elle aurait en tout cas, même si elle ne parvenait pas à nous atteindre
directement, l'avantage d'élargir à l'infini notre horizon plus borné
qu'on ne croit; de jalonner cet infini de repères magnifiques, de
l'animer, de le peupler, de lui donner d'admirables visages, de le
rendre vivant, sensible et presque compréhensible.
Nous savons tous que nous vivons dans l'infini; mais cet infini pour
nous n'est qu'un mot sec et nu, un vide noir et inhabitable, une
abstraction sans forme, une expression morte que notre imagination ne
ranime un moment qu'au prix d'un effort fatigant, solitaire, inhabile,
inassisté, ingrat et infructueux. En fait, nous nous tenons cantonnés
dans notre monde terrestre et dans nos petits temps historiques, et tout
au plus levons-nous parfois les yeux vers les planètes de notre système
solaire et poussons-nous notre pensée, d'avance découragée, jusqu'aux
époques nébuleuses qui précédèrent l'arrivée de l'homme sur notre globe.
De plus en plus, délibérément, nous tournons sur nous-mêmes toute
l'activité de notre intelligence et, par une regrettable illusion
d'optique, plus elle rétrécit son champ d'action, plus nous croyons
qu'elle l'approfondit. Nos penseurs et nos philosophes, de crainte de
s'égarer comme leurs prédécesseurs, ne s'intéressent plus qu'aux
aspects, aux problèmes, aux secrets les moins contestables; mais s'ils
sont les moins contestables, ils sont aussi les moins hauts, et l'homme,
en tant qu'animal terrestre, devient le seul objet de leurs études. Les
savants, d'autre part, accumulent de petits faits, de petites
observations sous lesquelles ils étouffent et qu'ils n'osent plus
soulever ou entr'ouvrir pour y faire circuler l'air d'une loi générale
ou d'une hypothèse salutaire, tant celles qu'ils hasardèrent jusqu'à ce
jour furent successivement et pitoyablement démenties ou bafouées par
l'expérience.
Néanmoins, ils ont raison d'agir comme ils font et de continuer leurs
investigations, selon leurs étroites et sévères méthodes; mais il est
permis de constater que plus ils croient s'approcher d'une vérité qui
fuit, plus augmentent leurs incertitudes et leur désarroi, plus les
assises sur lesquelles ils fondaient leur confiance leur semblent
précaires, imaginaires et insuffisantes, et mieux ils se rendent compte
de l'incommensurable distance qui les sépare encore du moindre secret de
la vie. «Il semble, comme l'a prophétisé l'un des plus illustres d'entre
eux, le physicien anglais sir William Grove, que le jour approche
rapidement où l'on confessera que les forces que nous connaissons ne
sont que les manifestations phénoménales de réalités au sujet desquelles
nous ne savons rien, mais que les anciens connaissaient et auxquelles
ils vouaient un culte.»