II

Il serait cependant souhaitable que cette révélation des livres sacrés

de l'Inde fût authentique et que notre science encore si étroite, si

petite, si timide et si incohérente, confirmât peu à peu, comme du reste

elle le fait chaque jour à son insu, certains points épars dans

l'immensité sans bornes de cette immémoriale vérité.

Elle aurait en tout cas, même si elle ne parvenait pas à nous atteindre

directement, l'avantage d'élargir à l'infini notre horizon plus borné

qu'on ne croit; de jalonner cet infini de repères magnifiques, de

l'animer, de le peupler, de lui donner d'admirables visages, de le

rendre vivant, sensible et presque compréhensible.

Nous savons tous que nous vivons dans l'infini; mais cet infini pour

nous n'est qu'un mot sec et nu, un vide noir et inhabitable, une

abstraction sans forme, une expression morte que notre imagination ne

ranime un moment qu'au prix d'un effort fatigant, solitaire, inhabile,

inassisté, ingrat et infructueux. En fait, nous nous tenons cantonnés

dans notre monde terrestre et dans nos petits temps historiques, et tout

au plus levons-nous parfois les yeux vers les planètes de notre système

solaire et poussons-nous notre pensée, d'avance découragée, jusqu'aux

époques nébuleuses qui précédèrent l'arrivée de l'homme sur notre globe.

De plus en plus, délibérément, nous tournons sur nous-mêmes toute

l'activité de notre intelligence et, par une regrettable illusion

d'optique, plus elle rétrécit son champ d'action, plus nous croyons

qu'elle l'approfondit. Nos penseurs et nos philosophes, de crainte de

s'égarer comme leurs prédécesseurs, ne s'intéressent plus qu'aux

aspects, aux problèmes, aux secrets les moins contestables; mais s'ils

sont les moins contestables, ils sont aussi les moins hauts, et l'homme,

en tant qu'animal terrestre, devient le seul objet de leurs études. Les

savants, d'autre part, accumulent de petits faits, de petites

observations sous lesquelles ils étouffent et qu'ils n'osent plus

soulever ou entr'ouvrir pour y faire circuler l'air d'une loi générale

ou d'une hypothèse salutaire, tant celles qu'ils hasardèrent jusqu'à ce

jour furent successivement et pitoyablement démenties ou bafouées par

l'expérience.

Néanmoins, ils ont raison d'agir comme ils font et de continuer leurs

investigations, selon leurs étroites et sévères méthodes; mais il est

permis de constater que plus ils croient s'approcher d'une vérité qui

fuit, plus augmentent leurs incertitudes et leur désarroi, plus les

assises sur lesquelles ils fondaient leur confiance leur semblent

précaires, imaginaires et insuffisantes, et mieux ils se rendent compte

de l'incommensurable distance qui les sépare encore du moindre secret de

la vie. «Il semble, comme l'a prophétisé l'un des plus illustres d'entre

eux, le physicien anglais sir William Grove, que le jour approche

rapidement où l'on confessera que les forces que nous connaissons ne

sont que les manifestations phénoménales de réalités au sujet desquelles

nous ne savons rien, mais que les anciens connaissaient et auxquelles

ils vouaient un culte.»

Les sentiers dans la montagne · 第 54 / 76 题