I
Nous désespérons de connaître jamais l'origine de l'univers, son but,
ses lois, ses intentions, et nous finissons par douter qu'il en ait. Il
serait plus sage de très humblement nous dire que nous ne sommes pas à
même de les concevoir. Il est probable que s'il nous livrait demain la
clef de son énigme, nous serions, autant qu'un chien à qui l'on montre
la clef d'une horloge, incapable d'en comprendre l'usage. En nous
révélant son grand secret, il ne nous apprendrait presque rien, ou du
moins cette révélation n'aurait qu'une influence insignifiante sur notre
vie, notre bonheur, notre morale, nos efforts et nos espérances. Elle
planerait à de telles hauteurs que personne ne l'apercevrait; tout au
plus débarrasserait-elle le ciel de nos illusions religieuses, ne
laissant, à la place qu'elles y occupaient, que le vide infini de
l'éther.
* * * * *
Il n'est pas dit, du reste, que nous ne possédions pas cette révélation.
Il est fort possible que les religions de peuples disparus, Lémures,
Atlantes et beaucoup d'autres, l'aient connue; et que nous en
retrouvions les débris dans les traditions ésotériques parvenues jusqu'à
nous. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à côté de l'histoire
extérieure et scientifique, existe une histoire secrète de l'humanité
qui tire sa substance de légendes, de mythes, d'hiéroglyphes, de
monuments étranges, d'écrits mystérieux, du sens caché des livres
primitifs. Il est certain que si l'imagination des interprètes de cette
histoire occulte est souvent hasardeuse, tout ce qu'ils affirment n'est
pas à dédaigner et mériterait d'être un jour examiné plus sérieusement
qu'on ne l'a fait jusqu'ici.
L'essentiel de cette révélation ésotérique est fort bien résumé par M.
Marc Saunier, disciple de Fabre d'Olivet et de Saint-Yves d'Alveydre,
dans son livre: _la Légende des Symboles_. «Les Initiés, dit-il, ont
toujours considéré chaque continent comme un être soumis aux mêmes lois
que l'homme. Pour eux, les minéraux en constituent l'ossature, la flore,
la chair, la faune, les cellules nerveuses, et les races humaines, la
substance grise du cerveau. Ce continent ne serait lui-même qu'un organe
de la terre dont chaque homme serait une cellule pensante, et dont la
totalisation des pensées humaines exprimerait la pensée. La terre
elle-même ne serait qu'un organe du système solaire considéré à son tour
comme individu, et notre système solaire ne serait lui aussi qu'un
organe d'un autre être de l'infini, dont l'étoile Alpha du Bélier
manifesterait le coeur. Et enfin, par une dernière synthèse, on arrive
au Cosmos qui exprime la totalisation générale de tout, en un être dont
le corps est le monde, et la pensée, l'intelligence universelle,
divinisée par les religions.»
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Le fond de leur doctrine est nettement évolutionniste. Chaque continent
n'a fait que transformer à son heure, et selon son idéal, les germes
issus des terres hyperboréennes, et l'homme n'est que le résultat d'une
évolution animale. Ils l'empruntent d'ailleurs presque totalement aux
Hindous et précèdent ainsi de plusieurs milliers d'années les dernières
hypothèses de notre science actuelle.
Mais, sans nous attarder dans ces sables mouvants, allons directement
aux sources claires et sûres. Nous possédons, en effet, dans les livres
sacrés et secrets de l'Inde, dont nous ne connaissons d'ailleurs qu'une
infime partie, une cosmogonie qu'aucune pensée européenne n'a jamais
dépassée. Il ne serait pas juste de dire que du premier coup elle
atteignit les dernières limites où l'intelligence de l'homme puisse se
hasarder sans se dissoudre dans l'infini, car elle est l'oeuvre de
siècles dont nous ne savons pas le nombre; mais il est incontestable
qu'elle précède toutes les autres, que sa naissance est antérieure à
tout ce que nous connaissons, et qu'à l'origine de tout, elle est allée
au delà de tout ce que nous avons appris et de tout ce que nous pouvons
imaginer de plus grand.
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La première, par exemple, bien avant nos temps historiques, elle a su
nous donner une idée concrète et vertigineuse de l'infini du temps. Le
livre de Manou nous apprend que douze mille années des mortels ne
représentent pour les dieux qu'un jour et une nuit; leur année composée
de trois cent soixante jours compte donc quatre millions trois cent
mille ans. Mille années des dieux ne forment à leur tour qu'un seul jour
de Brahma, c'est-à-dire quatre milliards trois cent vingt millions
d'années humaines, représentant la vie totale de notre globe; et la nuit
de Brahma est d'égale durée. Trois cent soixante de ces jours et nuits
font une année de ce dieu, et cent de ces années constituent une de ses
vies, c'est-à-dire la durée de l'univers représentée par le chiffre
formidable de trois cent onze mille et quarante milliards d'années.
Après quoi, il recommence une autre vie. En ce moment, nous n'avons pas
encore atteint le midi du jour actuel de Brahma, ni la moitié de la vie
de notre globe terrestre.
Pour compléter cette esquisse de l'immense chronologie védique, je
continue de me servir des notes que veut bien me confier mon filleul de
guerre qui possède à fond cette science trop négligée. On verra du reste
que chronologie et cosmogonie sont ici intimement liées.
«La journée de Brahma (quatre milliards trois cent vingt millions
d'années) se décompose en quatorze vies de Manou, dont sept
_Manvantaras_ et sept _Pralayas_ alternatifs. Le mot _Manvantara_ veut
dire intervalle entre deux Manous: l'un de ceux-ci apparaît à l'aurore
et l'autre au crépuscule de cette période d'activité terrestre. Le Manou
matinal donne son nom au _Manvantara_, et le Manou vespéral préside au
_Pralaya_, c'est-à-dire à la période de dissolution, ou de _statu quo_
négatif, mort, sommeil ou inertie selon le cas, qui sépare deux vagues
de vie.
«L'évolution universelle est une chaîne sans commencement ni fin dont
chaque anneau apparaît et disparaît tour à tour dans notre champ de
conscience. Brahma lui-même ne meurt que pour renaître. Mais pour le
souverain des mondes comme pour un astre quelconque ou pour le dernier
des êtres organiques, il n'y a de mort et de dissolution qu'au point de
vue individuel. L'obscurité est la rançon de la lumière, le soir
compense le matin, la vieillesse est le prix de la jeunesse et la mort
le revers de la vie. En réalité cependant, toute évolution est
continuelle en même temps que discontinue; les _Manvantaras_ et
_Pralayas_ sont à la fois simultanés et successifs; chaque vie
individuelle est engendrée par son double élémental et engendre son
double résidual. Tout déclin de vie dans un lieu donné coïncide avec une
croissance d'être dans un lieu correspondant et se poursuit par une
renaissance en un lieu nouveau. Au fond, il n'y a pas de vie
individuelle. Nous sommes à la fois nous-même et un autre, nous-même et
plusieurs autres, nous-même et tous les autres, nous-même et l'univers,
nous-même et l'infini.
«L'évolution de notre globe terrestre est un cycle infinitésimal de
cette évolution universelle, correspondant seulement à un jour et une
nuit de Brahma et se divise en quatorze cycles composés chacun d'un
_Manvantara_ et d'un _Pralaya_. Le cycle de l'évolution organique sur
notre globe solidifié représente une seule de ces subdivisions,
c'est-à-dire que le rayon de la sphère organique n'est qu'un quatorzième
du rayon de la sphère minérale. L'évolution minérale est évidemment
continue, de la formation à la dissolution du globe. Si, entre les
périodes d'activité géologiques, il existe un _Pralaya_ quelconque,
celui-ci, en dépit de l'étymologie du mot, doit être, non pas une
dissolution parfaitement inconcevable au point de vue logique et
scientifique, mais une période d'inertie ou de ralentissement, dont
l'hypothèse est très admissible, et dont les périodes glaciaires
survenues au cours même du _Manvantara_ actuel nous offrent un exemple.
Dans les cycles antérieurs de Manou, la terre a passé successivement par
les divers états de condensation que la science considère comme ignés et
qui correspondent à l'évolution élémentaire, éthérée, gazeuse et
liquide. Pendant ces longues périodes, la vie actuelle existait en
potentialité dans l'âme de la terre et en réalité sur d'autres globes
que le nôtre.»
Mais ne poussons pas plus loin cette esquisse dont la complication
deviendrait inextricable. Rappelons simplement cette magnifique doctrine
de la réincarnation qui, à toutes les questions du juste et de
l'injuste, immortelle torture des mortels, est la réponse la plus
ancienne, la seule décisive et sans doute la plus plausible; et son
corollaire, cette loi du Karma comme le dit si bien mon filleul, «la
plus admirable des découvertes morales: elle représente la liberté
abstraite, et suffit à affranchir la volonté humaine de tout être
supérieur ou même infini. Nous sommes nos propres créateurs et les seuls
maîtres de notre destin; nul autre que nous-même ne nous récompense ou
ne nous punit; il n'y a pas de péché, mais seulement des conséquences;
il n'y a pas de morale, mais seulement des responsabilités. Or, le
Bouddha enseignait qu'en vertu même de cette loi souveraine, l'individu
doit renaître pour moissonner ce qu'il a semé: cette certitude de
renaissance suffisait à neutraliser l'horreur de la mort.»
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Tout cela n'est-il qu'imaginaire, rêves de cerveaux plus ardents que les
nôtres, hallucinations d'ascètes qu'étourdissent le jeûne et
l'immobilité ou échos de traditions immémoriales laissées par d'autres
races ou des êtres antérieurs à l'homme et plus spirituels? Il est
impossible de s'en rendre compte, mais quelle qu'en soit l'origine, il
est certain que le monument, dont nous n'avons entrevu qu'un angle de la
base, est prodigieux et n'a pas l'air humain. Tout ce qu'on peut dire,
c'est que nos sciences modernes, notamment l'archéologie, la géologie et
la biologie, confirment plus qu'elles n'infirment l'une ou l'autre de
ces révélations.
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Mais là n'est pas, pour l'instant, la question. Admettons que l'une
d'elles, celle des livres sacrés de l'Inde, par exemple, soit vraie,
incontestable et scientifiquement établie par nos recherches, ou qu'une
communication interplanétaire ou une déclaration d'un être surhumain ne
permette plus de douter de son authenticité: quelle influence une telle
révélation aura-t-elle sur notre vie? Qu'y transformera-t-elle, quel
élément nouveau apportera-t-elle à notre morale, à notre bonheur? Sans
doute fort peu de chose. Elle passera trop haut, elle ne descendra pas
jusqu'à nous, elle ne nous touchera point, nous nous perdrons en son
immensité, et, au fond, sachant tout, nous ne serons ni plus heureux ni
plus savants que lorsque nous ne savions rien.
Ne pas savoir ce qu'il est venu faire sur cette terre, voilà le grand et
l'éternel tourment de l'homme. Or, il faut bien se dire que la vérité
vraie de l'univers, si nous l'apprenons quelque jour, sera probablement
assez semblable à l'une ou l'autre de ces révélations qui, ayant l'air
de nous apprendre tout, ne nous apprennent rien. Elle aura du moins le
même caractère inhumain. Il faudra bien qu'elle soit aussi illimitée
dans l'espace et le temps, aussi abyssale, aussi étrangère à nos sens et
à notre cerveau. Plus la révélation sera immense et haute, plus elle
aura chance d'être vraie; mais plus aussi elle s'éloignera de nous,
moins elle nous intéressera. Nous ne pouvons guère espérer de sortir de
ce dilemme décourageant: les révélations, les explications ou les
interprétations trop petites ne nous satisferont point parce que nous
les pressentirons insuffisantes, et celles qui seront trop grandes
passeront trop loin de nous pour nous atteindre.