Considérez la terre à son origine: d'abord nébuleuse informe qui se
condense peu à peu, ensuite globe de feu, rocs en fusion qui
tourbillonnent dans l'espace durant des millions d'années, sans autre
but que de se ramasser et de se refroidir; incandescence inimaginable,
dont aucune de nos sources de chaleur ne peut nous donner une idée,
stérilité essentielle, scientifique, absolue et qui s'annonçait
irrémédiable et éternelle. Qui eût dit que de ces torrents de matière en
ébullition qui semblaient avoir à jamais détruit toute vie et tout germe
de vie, allaient sortir toutes les formes de la vie, depuis les plus
énormes, les plus robustes, les plus résistantes, les plus fougueuses et
les plus abondantes, jusqu'aux plus ténues, aux plus invisibles, aux
plus précaires, aux plus éphémères, aux plus subtiles? Qui surtout eût
osé prévoir qu'allait en naître ce qui paraît le plus étranger aux rocs
et métaux liquéfiés ou pâteux qui formaient seuls la surface, le noyau
et le tout de notre globe, je veux dire l'intelligence et la conscience
humaine?
* * * * *
Est-il possible de concevoir évolution et aboutissement plus inattendus?
Qu'est-ce qui pourrait nous étonner après un tel étonnement et que ne
sommes-nous en droit d'espérer d'un monde qui a produit ce que nous
voyons et ce que nous sommes après avoir été ce qu'il fut? S'il est
parti d'une sorte de négation de la vie, de la stérilité intégrale et de
pire que le néant pour aboutir à nous, où n'aboutira-t-il pas en partant
de nous? Si sa naissance et sa formation élaborèrent de tels prodiges,
quels prodiges ne nous réservent pas son existence, sa prolongation
indéterminée et sa dissolution? Il y a une distance incommensurable et
des transformations inconcevables de l'effroyable et unique matière des
premiers jours, à la pensée humaine de ce moment; il y aura sans doute
une pareille distance et des transformations aussi peu concevables de la
pensée de ce moment à ce qui lui succédera dans l'infini des temps.
Il semble qu'au commencement, notre terre ne savait que faire de sa
matière et de ses forces qui s'entre-dévoraient. Dans l'immense vide
enflammé où elle se consumait, elle n'avait pas encore l'ombre d'un but
ou d'une idée; aujourd'hui, elle en a tant que nos savants usent en vain
leur existence à les rechercher et sont débordés par le nombre de ses
combinaisons mystérieuses et inépuisables.
Elle ne disposait alors que d'une seule force, la plus destructrice que
nous connaissions: le feu. Si tout est né du feu, qui lui-même ne
paraissait né que pour détruire, que ne naîtra-t-il pas de ce qui ne
paraît né que pour produire, engendrer et se multiplier? Si elle a su
tirer un tel parti des laves et des cendres ignées qui étaient les seuls
éléments qu'elle possédât, quel parti ne tirera-t-elle pas de tout ce
qu'elle possède enfin?