III

Considérez la terre à son origine: d'abord nébuleuse informe qui se

condense peu à peu, ensuite globe de feu, rocs en fusion qui

tourbillonnent dans l'espace durant des millions d'années, sans autre

but que de se ramasser et de se refroidir; incandescence inimaginable,

dont aucune de nos sources de chaleur ne peut nous donner une idée,

stérilité essentielle, scientifique, absolue et qui s'annonçait

irrémédiable et éternelle. Qui eût dit que de ces torrents de matière en

ébullition qui semblaient avoir à jamais détruit toute vie et tout germe

de vie, allaient sortir toutes les formes de la vie, depuis les plus

énormes, les plus robustes, les plus résistantes, les plus fougueuses et

les plus abondantes, jusqu'aux plus ténues, aux plus invisibles, aux

plus précaires, aux plus éphémères, aux plus subtiles? Qui surtout eût

osé prévoir qu'allait en naître ce qui paraît le plus étranger aux rocs

et métaux liquéfiés ou pâteux qui formaient seuls la surface, le noyau

et le tout de notre globe, je veux dire l'intelligence et la conscience

humaine?

* * * * *

Est-il possible de concevoir évolution et aboutissement plus inattendus?

Qu'est-ce qui pourrait nous étonner après un tel étonnement et que ne

sommes-nous en droit d'espérer d'un monde qui a produit ce que nous

voyons et ce que nous sommes après avoir été ce qu'il fut? S'il est

parti d'une sorte de négation de la vie, de la stérilité intégrale et de

pire que le néant pour aboutir à nous, où n'aboutira-t-il pas en partant

de nous? Si sa naissance et sa formation élaborèrent de tels prodiges,

quels prodiges ne nous réservent pas son existence, sa prolongation

indéterminée et sa dissolution? Il y a une distance incommensurable et

des transformations inconcevables de l'effroyable et unique matière des

premiers jours, à la pensée humaine de ce moment; il y aura sans doute

une pareille distance et des transformations aussi peu concevables de la

pensée de ce moment à ce qui lui succédera dans l'infini des temps.

Il semble qu'au commencement, notre terre ne savait que faire de sa

matière et de ses forces qui s'entre-dévoraient. Dans l'immense vide

enflammé où elle se consumait, elle n'avait pas encore l'ombre d'un but

ou d'une idée; aujourd'hui, elle en a tant que nos savants usent en vain

leur existence à les rechercher et sont débordés par le nombre de ses

combinaisons mystérieuses et inépuisables.

Elle ne disposait alors que d'une seule force, la plus destructrice que

nous connaissions: le feu. Si tout est né du feu, qui lui-même ne

paraissait né que pour détruire, que ne naîtra-t-il pas de ce qui ne

paraît né que pour produire, engendrer et se multiplier? Si elle a su

tirer un tel parti des laves et des cendres ignées qui étaient les seuls

éléments qu'elle possédât, quel parti ne tirera-t-elle pas de tout ce

qu'elle possède enfin?

Les sentiers dans la montagne · 第 41 / 76 题