II

Supposons un instant que l'expérience de la terre ne soit pas manquée

comme elle l'est, que notre esprit, qui, depuis l'origine, lutte

péniblement contre la matière et ne remporte que quelques victoires

incertaines, brèves et précaires, soit un million de fois plus puissant

et mieux armé. Il aurait sans doute triomphé de tout ce qui nous accable

et nous retient ici et se serait débarrassé des chaînes apparemment

illusoires de l'espace et du temps. Il n'est pas déraisonnable

d'admettre que parmi les myriades de mondes qui peuplent l'infini, il en

est où se trouvent réalisées ces conditions meilleures. Peut-être, au

demeurant, serait-il impossible d'imaginer quelque chose qui ne soit pas

quelque part en réalité, car on peut fort bien soutenir que nos

imaginations ne sauraient être que des reflets égarés de ce qui existe.

Or, si nous habitions un de ces mondes et que nous vissions, comme il

nous serait peut-être loisible de le faire, ce qui se passe en ce moment

sur celui que nous occupons et sur d'autres qui sont peut-être pires et

plus malheureux, il nous semble que nous n'aurions ni repos ni cesse que

nous ne fussions intervenus et n'eussions aidé à le rendre meilleur,

plus sage et plus habitable.

* * * * *

Il n'est d'ailleurs pas dit qu'il n'en soit pas ainsi; et que toutes nos

conquêtes spirituelles, tout ce qui paraît à certaines heures nous

acheminer vers un avenir moins affreux que le passé, tous les bons

courants mystérieux qui parcourent parfois notre terre, tout ce qui nous

attend après la mort, ne soit pas dû à l'intervention d'un de ces

mondes. Il est vrai que nous ne voyons pas et ne ressentons guère ces

interventions; mais il est également vrai que ces êtres d'un monde

supérieur, étant nécessairement plus dépouillés de matière, plus

spiritualisés que nous, nous demeurent forcément invisibles. Dans

l'infini du firmament, nous découvrons des myriades de mondes qui sont

des mondes matériels comme le nôtre; et nous ne pouvons découvrir que

ceux-là, attendu que tout ce qui ne ressemble pas plus ou moins à notre

terre, nous échappe inévitablement. Mais l'espace qui nous paraît vide

entre les étoiles est infiniment plus vaste que celui qu'elles occupent;

et il serait assez étrange qu'il ne fût pas peuplé de mondes que nous

n'apercevons point; ou plutôt ne fût pas lui-même tout un monde que nos

yeux sont incapables de saisir.

Il est au surplus vraisemblable que si nous ne voyons pas ces autres

mondes, ceux-ci, n'étant plus matériels, ne voient plus la matière, et,

par conséquent, nous ignorent autant que nous les ignorons; car nous

pensons, sans doute à tort, qu'étant visibles les uns aux autres, nous

le sommes nécessairement à tous les autres êtres. Il est, au contraire,

à présumer que ces êtres spirituels passent à travers nous sans se

douter de notre présence et que n'étant sensibles et attentifs qu'à ce

qui émane de l'esprit, ils ne soupçonnent et ne découvrent notre

existence qu'à proportion que nous nous rapprochons de l'état où ils

sont.

Les sentiers dans la montagne · 第 40 / 76 题