L'ÉNIGME DU PROGRÈS

I

Cette guerre, qui est une guerre telle qu'on n'en avait pas encore fait

sur notre terre, nous ramène à la grande question de l'avenir de

l'humanité.

Est-il permis d'espérer que celle-ci renonce un jour à d'aussi

monstrueuses folies et qu'elles deviennent tout à fait impossibles? Je

ne vois à cette interrogation, si l'on veut l'atteindre à sa source,

d'autre réponse que celle que j'y ai faite ailleurs et que je résume et

complète ici: à savoir que nous sommes engloutis dans un univers qui n'a

pas plus de limites dans le temps que dans l'espace, qui n'a pas plus

commencé qu'il ne finira, et qui a derrière lui autant de myriades de

myriades d'années qu'il en découvre devant lui. L'étendue de l'éternité

d'hier et celle de l'éternité de demain sont identiques. Tout ce que

fera cet univers, il doit déjà l'avoir fait, attendu qu'il a eu autant

d'occasions de le faire qu'il en aura jamais. Tout ce qu'il n'a pas

fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire, puisque rien dans l'espace

et le temps ne viendra s'ajouter à ce qu'il y possédait. Il a

nécessairement tenté dans le passé tous les efforts et toutes les

expériences qu'il tentera dans l'avenir; et tout ce qui a précédé, ayant

eu les mêmes chances, est forcément égal à tout ce qui suivra.

* * * * *

Il est donc probable qu'il y eut autrefois une infinité de mondes

semblables au nôtre, comme il est vraisemblable qu'il y a présentement,

l'infini de l'espace étant comparable à celui du temps, une infinité de

mondes pareillement semblables. Ces coïncidences, quelque peine que nous

ayons à les envisager, doivent fatalement avoir lieu et se reproduire

sans cesse dans l'innombrable et le sans bornes où nous sommes plongés;

à moins que l'infini des combinaisons possibles ne soit aussi illimité

que ceux de l'espace et du temps.

Ici s'arrête ce que nous sommes capables d'imaginer; car il nous est

plus facile de nous représenter l'infini de l'espace et du temps que

celui des combinaisons. Pour nous faire quelque idée de ce dernier, il

nous faudrait connaître la substance, les lois, les forces, et, en un

mot, toute l'énigme de tout. Il n'en reste pas moins que cet infini

possible des combinaisons est notre seul espoir; sinon, il n'y aurait

plus rien à attendre d'un univers qui aurait évidemment tout tenté et

tout épuisé avant notre venue.

Mais si le nombre des combinaisons est réellement infini, on peut se

dire que la terre est une expérience qui n'avait pas encore été faite;

et une expérience manquée, puisque le mal et la douleur l'emportent sur

le bien et le bonheur. Si l'expérience est manquée, nous en sommes

victimes; mais il n'est pas interdit d'espérer que nos efforts

changeront quelque chose à des combinaisons qui seront meilleures en

d'autres lieux ou dans un autre temps. Si l'expérience est manquée, il

n'en découle pas que d'autres n'aient point réussi et, en ce moment

même, ne soient pas plus heureuses en des mondes différents. Il est même

permis de supposer que dans l'infini de ces combinaisons et de ces

expériences, les plus heureuses tendent à se fixer, à se cristalliser et

que, vu l'infinité de leur nombre, elles réussiront dans l'avenir ce

qu'elles n'ont pu réussir dans le passé. C'est une lueur hasardeuse;

mais je doute qu'il s'en découvre d'autres qui nous puissent maintenir

au-dessus du désespoir.

Les sentiers dans la montagne · 第 39 / 76 题