VI

On ne se lasserait pas de puiser à pleines mains à ces inépuisables

trésors. Pour avoir vu si fréquemment leurs toiles s'étaler en tous

lieux, nous croyons, par exemple, posséder des notions suffisantes sur

le génie et les méthodes de nos araignées familières. Il n'en est rien;

les réalités d'une observation scientifique exigent un volume entier où

s'accumulent des révélations dont nous n'avions aucune idée. Je citerai

simplement, au hasard, l'harmonieuse demeure à arcades de l'araignée

Clotho, l'étonnante envolée funiculaire des petits de notre araignée des

jardins, la cloche à plongeur de l'Argyronète, le véritable fil

téléphonique qui relie à la toile la patte de l'Épeire cachée dans sa

cabane et l'avertit que l'agitation de ses pièges provient de la capture

d'une proie ou d'un caprice de la brise.

Il est donc impossible, à moins de disposer de pages illimitées,

d'effleurer autrement que du bout des phrases, les miracles de

l'instinct maternel, qui d'ailleurs se confondent avec ceux de la haute

industrie et forment le centre lumineux de la psychologie de l'insecte.

Il faudrait de même disposer de plusieurs chapitres pour donner une idée

sommaire des rites nuptiaux qui constituent les plus bizarres et les

plus fabuleux épisodes de ces mille et une nuits inconnues.

Le mâle de la Cantharide, entre autres, à l'aide de son abdomen et de

ses poings, commence par battre frénétiquement son épouse, après quoi,

les bras en croix et frémissants, il se tient longtemps en extase. Les

Osmies fiancées claquent effroyablement des mandibules, comme s'il

s'agissait plutôt de s'entre-dévorer; par contre, le plus gigantesque de

nos papillons, le Grand Paon qui a la taille d'une chauve-souris, ivre

d'amour, voit sa bouche si complètement s'atrophier qu'elle n'est plus

qu'un vague simulacre. Mais rien n'égale le mariage de la sauterelle

verte dont je ne peux parler ici, car il est douteux que le latin même

possède les mots nécessaires pour le décrire comme il faudrait.

Au résumé, les moeurs conjugales sont épouvantables, et, au rebours de

ce qui se passe dans tous les autres mondes, c'est ici la femelle qui

dans le couple représente la force et l'intelligence en même temps que

la cruauté et la tyrannie qui en sont, paraît-il, l'inévitable

conséquence. Presque toutes les noces se terminent par la mort violente

et immédiate de l'époux. Fréquemment, la fiancée mange d'abord un

certain nombre de prétendants. Le type de ces unions bizarres pourrait

nous être fourni par les Scorpions languedociens, qui portent, comme on

sait, des pinces de homard et une longue queue munie d'un aiguillon dont

la piqûre est extrêmement dangereuse. Ils préludent à la fête par une

promenade sentimentale, les pinces dans les pinces; puis, immobiles, les

doigts toujours saisis, se contemplent avec béatitude, interminablement,

et le jour passe sur leur extase, puis la nuit, tandis qu'ils demeurent

face à face, pétrifiés d'admiration. Ensuite, les fronts se rapprochent,

se touchent, les bouches--si l'on peut appeler bouche l'orifice

monstrueux qui s'ouvre entre les pinces--se joignent dans une sorte de

baiser; après quoi, l'union s'accomplit, le mâle est transpercé d'un

aiguillon mortel et la terrible épouse le croque et le déguste avec

satisfaction.

Mais la Mante, l'insecte extatique aux bras toujours levés en attitude

d'invocation suprême, l'horrible Mante religieuse ou Prie-Dieu, fait

bien mieux: elle mange ses époux (car insatiable elle en consomme

parfois sept ou huit d'affilée), pendant que ceux-ci la serrent

passionnément contre leur coeur. Ses inconcevables baisers dévorent, non

pas métaphoriquement, mais d'une façon épouvantablement réelle, le

malheureux élu de son âme ou de son estomac. Elle commence par la tête,

descend au thorax et ne s'arrête qu'arrivée aux pattes postérieures

jugées trop coriaces. Elle repousse alors les restes infortunés, tandis

qu'un nouvel amoureux, qui attendait tranquillement la fin du monstrueux

festin, s'avance héroïquement pour subir le même sort.

Les sentiers dans la montagne · 第 31 / 76 题