J.-H. Fabre est vraiment le révélateur de ce monde nouveau, car, si
étrange que paraisse l'aveu à une époque où nous croyons connaître tout
ce qui nous entoure, la plupart de ces insectes minutieusement décrits
dans les nomenclatures, savamment classifiés et barbarement baptisés, on
ne les avait presque jamais observés sur le vif, ni interrogés jusqu'au
bout dans toutes les phases de leurs apparitions évasives et brèves. Il
a consacré à surprendre leurs petits secrets qui sont le revers des plus
grands mystères, cinquante années d'une existence solitaire, méconnue,
pauvre, souvent voisine de la misère, mais illuminée chaque jour de la
joie qu'apporte une vérité, qui est la joie humaine par excellence.
Petites vérités, dira-t-on, que celles que nous offrent les moeurs d'une
araignée ou d'une sauterelle. Il n'y a plus de petites vérités; il n'en
existe qu'une dont le miroir, à nos yeux incertains, semble brisé, mais
dont chaque fragment, qu'il reflète l'évolution d'un astre ou le vol
d'une abeille, recèle la loi suprême.
Et ces vérités ainsi découvertes avaient le bonheur de tomber dans une
pensée qui savait comprendre ce qu'elles ne peuvent dire qu'à mots
couverts, interpréter ce qu'elles sont obligées de taire et saisir en
même temps la tremblante beauté, presque invisible à la plupart des
hommes, qui rayonne un instant autour de tout ce qui existe, surtout
autour de tout ce qui demeure encore très près de la nature et sort à
peine du sanctuaire des origines.
Pour faire de ces longues annales l'abondant et délicieux chef-d'oeuvre
qu'elles sont et non point le monotone et glacial répertoire de
minuscules descriptions et d'actes insignifiants qu'elles menaçaient
d'être, il fallait bien des dons divers et pour ainsi dire ennemis. A la
patience, à la précision, à la minutie scientifique, à l'ingéniosité
multiforme et pratique, à l'énergie d'un Darwin en face de l'inconnu; à
la faculté d'exprimer ce qu'il faut, avec ordre, clarté et certitude, le
vénérable solitaire de Sérignan joint plusieurs de ces qualités qui ne
s'acquièrent point, certaines de ces vertus innées de bon poète qui font
de sa prose souple, sûre, bien qu'un peu provinciale, un peu vieillotte,
un peu primaire, une des bonnes proses de ce temps, une de ces proses
qui ont leur atmosphère propre, où l'on respire avec reconnaissance,
avec tranquillité et qu'on ne trouve qu'autour des grandes oeuvres.
Il fallait enfin--et ce n'était pas la moindre exigence de ce
travail--une pensée toujours prête à tenir tête à toutes les énigmes
qui, parmi ces petits objets, se dressent à chaque pas, aussi démesurées
que celles qui peuplent les cieux et peut-être plus impérieuses, plus
nombreuses, plus étranges, comme si la nature avait donné ici plus libre
cours à ses dernières volontés et plus facile issue à ses pensées
secrètes. Il n'est inégal à aucune de ces interrogations sans bornes que
nous posent obstinément tous les habitants de ce monde minime où les
mystères se superposent plus compacts, plus déconcertants qu'en nul
autre. Il rencontre et affronte ainsi, tour à tour, les redoutables
questions de l'instinct et de l'intelligence, de l'origine des espèces,
de l'harmonie ou des hasards de l'univers, de la vie prodiguée aux
abîmes de la mort; sans compter les problèmes non moins vastes, mais
plus humains, si l'on peut dire, et qui, dans l'infini des autres,
s'inscrivent à la portée, sinon à la disposition, de notre intelligence:
la parthénogénèse, la prodigieuse géométrie des guêpes et des abeilles,
la spirale logarithmique de l'escargot, le sens antennal, la force
miraculeuse qui, dans l'isolement absolu, sans que rien du dehors s'y
puisse introduire, décuple sur place le volume de l'oeuf du minotaure et
nourrit, durant sept à neuf mois, d'un aliment invisible et spirituel,
non point la léthargie, mais la vie active du scorpion et des petits de
la lycose et de l'araignée Clotho. Il ne tente pas de les expliquer à
l'aide d'un de ces systèmes à tout faire, comme le transformisme par
exemple, qui d'ailleurs se borne à déplacer le plan des ténèbres, et
qui, pour le dire en passant, sort assez mutilé de ces confrontations
sévères avec d'incontestables faits.