VII

J.-H. Fabre est vraiment le révélateur de ce monde nouveau, car, si

étrange que paraisse l'aveu à une époque où nous croyons connaître tout

ce qui nous entoure, la plupart de ces insectes minutieusement décrits

dans les nomenclatures, savamment classifiés et barbarement baptisés, on

ne les avait presque jamais observés sur le vif, ni interrogés jusqu'au

bout dans toutes les phases de leurs apparitions évasives et brèves. Il

a consacré à surprendre leurs petits secrets qui sont le revers des plus

grands mystères, cinquante années d'une existence solitaire, méconnue,

pauvre, souvent voisine de la misère, mais illuminée chaque jour de la

joie qu'apporte une vérité, qui est la joie humaine par excellence.

Petites vérités, dira-t-on, que celles que nous offrent les moeurs d'une

araignée ou d'une sauterelle. Il n'y a plus de petites vérités; il n'en

existe qu'une dont le miroir, à nos yeux incertains, semble brisé, mais

dont chaque fragment, qu'il reflète l'évolution d'un astre ou le vol

d'une abeille, recèle la loi suprême.

Et ces vérités ainsi découvertes avaient le bonheur de tomber dans une

pensée qui savait comprendre ce qu'elles ne peuvent dire qu'à mots

couverts, interpréter ce qu'elles sont obligées de taire et saisir en

même temps la tremblante beauté, presque invisible à la plupart des

hommes, qui rayonne un instant autour de tout ce qui existe, surtout

autour de tout ce qui demeure encore très près de la nature et sort à

peine du sanctuaire des origines.

Pour faire de ces longues annales l'abondant et délicieux chef-d'oeuvre

qu'elles sont et non point le monotone et glacial répertoire de

minuscules descriptions et d'actes insignifiants qu'elles menaçaient

d'être, il fallait bien des dons divers et pour ainsi dire ennemis. A la

patience, à la précision, à la minutie scientifique, à l'ingéniosité

multiforme et pratique, à l'énergie d'un Darwin en face de l'inconnu; à

la faculté d'exprimer ce qu'il faut, avec ordre, clarté et certitude, le

vénérable solitaire de Sérignan joint plusieurs de ces qualités qui ne

s'acquièrent point, certaines de ces vertus innées de bon poète qui font

de sa prose souple, sûre, bien qu'un peu provinciale, un peu vieillotte,

un peu primaire, une des bonnes proses de ce temps, une de ces proses

qui ont leur atmosphère propre, où l'on respire avec reconnaissance,

avec tranquillité et qu'on ne trouve qu'autour des grandes oeuvres.

Il fallait enfin--et ce n'était pas la moindre exigence de ce

travail--une pensée toujours prête à tenir tête à toutes les énigmes

qui, parmi ces petits objets, se dressent à chaque pas, aussi démesurées

que celles qui peuplent les cieux et peut-être plus impérieuses, plus

nombreuses, plus étranges, comme si la nature avait donné ici plus libre

cours à ses dernières volontés et plus facile issue à ses pensées

secrètes. Il n'est inégal à aucune de ces interrogations sans bornes que

nous posent obstinément tous les habitants de ce monde minime où les

mystères se superposent plus compacts, plus déconcertants qu'en nul

autre. Il rencontre et affronte ainsi, tour à tour, les redoutables

questions de l'instinct et de l'intelligence, de l'origine des espèces,

de l'harmonie ou des hasards de l'univers, de la vie prodiguée aux

abîmes de la mort; sans compter les problèmes non moins vastes, mais

plus humains, si l'on peut dire, et qui, dans l'infini des autres,

s'inscrivent à la portée, sinon à la disposition, de notre intelligence:

la parthénogénèse, la prodigieuse géométrie des guêpes et des abeilles,

la spirale logarithmique de l'escargot, le sens antennal, la force

miraculeuse qui, dans l'isolement absolu, sans que rien du dehors s'y

puisse introduire, décuple sur place le volume de l'oeuf du minotaure et

nourrit, durant sept à neuf mois, d'un aliment invisible et spirituel,

non point la léthargie, mais la vie active du scorpion et des petits de

la lycose et de l'araignée Clotho. Il ne tente pas de les expliquer à

l'aide d'un de ces systèmes à tout faire, comme le transformisme par

exemple, qui d'ailleurs se borne à déplacer le plan des ténèbres, et

qui, pour le dire en passant, sort assez mutilé de ces confrontations

sévères avec d'incontestables faits.

Les sentiers dans la montagne · 第 32 / 76 题