IV

Mais je m'aperçois que nos héros sont infiniment trop nombreux et qu'il

est impossible de s'attarder à les décrire. Tout au plus, dans

l'énumération des plus considérables et des plus familiers, sera-t-il

permis d'accorder à chacun d'eux une épithète hâtive, à la façon du

vieil Homère. Citerai-je, par exemple, le Leucospis, parasite de

l'Abeille Maçonne, qui, afin de massacrer dans leurs berceaux ses frères

et ses soeurs, s'arme d'un casque de corne et d'une cuirasse barbelée,

quittés aussitôt après l'extermination, sauvegarde d'un affreux droit

d'aînesse? Dirai-je la merveilleuse science anatomique du Tachyte, du

Cerceris, de l'Ammophile, du Sphex Languedocien et de tant d'autres,

qui, selon qu'il s'agit de paralyser ou de tuer la proie ou

l'adversaire, savent exactement, sans se tromper jamais, quels ganglions

doivent atteindre le dard ou les mandibules? Parlerai-je de l'art de

l'Eumène qui transforme sa forteresse en un véritable musée orné de

grains de quartz translucide et de coquillages; de la magnifique mue du

Criquet Cendré, de l'instrument de musique du Grillon dont l'archet

compte cent cinquante prismes triangulaires qui ébranlent à la fois les

quatre tympanons de l'élytre? Faut-il célébrer la féerique naissance de

la nymphe de l'Onthophage, monstre transparent, à mufle de taureau et

qui semble sculpté dans un bloc de cristal? Voulez-vous assister à la

sortie de terre de la Mouche bleue, la vulgaire mouche à viande, fille

de l'asticot?

Écoutez notre auteur: «Elle se disloque la tête en deux moitiés mobiles

qui, boursouflées de leur gros oeil rouge, tour à tour s'éloignent et se

rapprochent. Dans l'intervalle surgit et disparaît, disparaît et surgit,

une volumineuse hernie hyaline. Lorsque les deux moitiés s'écartent, un

oeil refoulé vers la droite et l'autre vers la gauche, on dirait que

l'insecte se fend la boîte cranienne pour en expulser le contenu. Alors

la hernie surgit, obtuse au bout et renflée en grosse tête de clou. Puis

le front se renferme, la hernie rentre, ne laissant visible qu'une sorte

de vague mufle. En somme, une sorte de poche frontale, à palpitations

profondes d'instant en instant renouvelées, est l'outil de délivrance,

le pilon à l'aide duquel le diptère nouvellement éclos choque le sable

et le fait crouler. A mesure, les pattes refoulent en arrière les

éboulis et l'insecte progresse d'autant vers la surface.»

V

Et les monstres qui passent, tels que Bosch et Callot n'en conçurent

jamais! La larve de la Cétoine qui, bien qu'elle ait des pattes sous le

ventre, marche toujours sur le dos, le Criquet à ailes bleues, plus

malheureux encore que la mouche à viande et ne possédant, pour perforer

le sol, s'évader de la tombe et gagner la lumière, qu'une vessie

cervicale, une ampoule de glaire, et l'Empuse qui, avec son ventre en

volute, ses gros yeux saillants, ses pattes à genouillères armées de

couperets, sa hallebarde, sa mitre interminable, serait bien le plus

diabolique fantôme qu'ait porté la terre, si à côté d'elle la Mante

Religieuse n'était si effroyable que son seul aspect immobilise ses

victimes quand devant celles-ci elle prend ce que les entomologistes ont

appelé «la pose spectrale».

* * * * *

On ne peut mentionner, même en passant, les industries sans nombre et

presque toutes passionnantes qui s'exercent dans le roc, sous terre,

dans les murs, sur les branches, les herbes, les fleurs, les fruits et

jusque dans le corps des sujets étudiés; car on trouve parfois, comme

chez les Méloès, une triple superposition de parasites; et l'on voit

l'Asticot lui-même, le sinistre convive des suprêmes festins, nourrir de

sa substance une trentaine de brigands.

Parmi les Hyménoptères qui, dans le monde que nous étudions,

représentent la classe la plus intellectuelle, le génie bâtisseur de

notre merveilleuse abeille domestique est certainement égalé, en

d'autres ordres d'architectures, par celui de plus d'une abeille sauvage

et solitaire; notamment par le Mégachile Tailleur, petite mouche qui ne

paie pas de mine, et qui fabrique, pour y loger ses oeufs, des pots à

miel formés d'une multitude de disques et d'ellipses taillés avec une

précision mathématique dans les feuilles de certains arbres. L'espace

faisant défaut, je ne puis, à mon grand regret, citer les belles et

claires pages que J.-H. Fabre, avec sa conscience habituelle, consacre à

l'étude approfondie de cet admirable travail; néanmoins, puisque

l'occasion s'en présente, écoutons-le lui-même ne fût-ce qu'un instant

et sur un seul détail:

«Avec les pièces ovales, la question change d'aspect. Quel guide a le

Mégachile pour tailler en belles ellipses la fine étoffe du robinier?

quel modèle idéal conduit ses ciseaux? quel métrique lui dicte les

dimensions? Volontiers, on se figurerait que l'insecte est un compas

vivant, apte à tracer la courbe elliptique par certaine flexion du

corps, de même que notre bras trace le cercle en pivotant sur l'appui de

l'épaule. Un aveugle mécanisme, simple résultat de l'organisation,

serait seul en cause dans sa géométrie. Cette explication me tenterait

si les pièces ovales de grandes dimensions n'étaient accompagnées, pour

en combler les vides, d'autres pièces bien moindres, mais pareillement

ovales. Un compas qui de lui-même change de rayon et modifie le degré de

courbure d'après les exigences d'un plan me paraît mécanisme sujet à

bien des doutes. Il doit y avoir mieux que cela. Les pièces rondes du

couvercle nous le disent.

«Si par la seule flexion inhérente à sa structure, la tailleuse de

feuilles arrive à découper des ovales, comment parvient-elle à découper

des ronds? Pour le nouveau tracé, si différent de configuration et

d'ampleur, admettons-nous d'autres rouages à la machine? Du reste, le

vrai noeud de la difficulté n'est pas là. Ces ronds s'adaptent, pour la

plupart, à l'embouchure de l'outre avec une précision presque

rigoureuse. La cellule terminée, l'abeille s'envole à des centaines de

pas plus loin, elle va façonner le couvercle. Elle arrive sur la feuille

où doit se découper la rondelle. Quelle image, quel souvenir a-t-elle du

pot qu'il s'agit de couvrir? Mais aucun, elle ne l'a jamais vu; elle

travaille sous terre, dans une profonde obscurité. Tout au plus

peut-elle avoir les renseignements du toucher, non actuels, bien

entendu, le pot n'étant plus là, mais passés et sans efficacité dans une

oeuvre de précision. Cependant la rondelle à découper doit être d'un

diamètre déterminé: trop grande, elle ne pourrait entrer; trop étroite,

elle fermerait mal, elle étoufferait l'oeuf en descendant jusqu'au miel.

Comment lui donner, sans modèle, les justes dimensions? L'abeille

n'hésite pas un instant. Avec la même célérité qu'elle mettrait à

détacher un lobe informe bon pour la clôture, elle découpe son disque,

et ce disque, sans autres soins, se trouve de la grandeur du pot.

Explique qui voudra cette géométrie, inexplicable à mon avis, même en

admettant des souvenirs fournis par le tact et la vue.»

Ajoutons que l'auteur a compté qu'il fallait, pour former les cellules

d'un Mégachile congénère, le Mégachile Soyeux, exactement mille

soixante-quatre de ces ellipses et de ces disques, qui doivent être

recueillis et façonnés au cours d'une existence qui dure quelques

semaines.

Qui donc imaginerait que le Pentatome, d'autre part, la pauvre et

malodorante Punaise des bois, a inventé pour sortir de l'oeuf un

appareil vraiment extraordinaire? Et tout d'abord, constatons que cet

oeuf est une merveilleuse petite boîte d'albâtre que notre auteur décrit

ainsi: «Le microscope y reconnaît une surface burinée de fossettes

semblables à celles d'un dé à coudre et disposées avec une délicieuse

régularité. En haut et en bas du cylindre, large ceinture d'un noir mat;

sur les flancs, ample zone blanche avec quatre gros points noirs

symétriquement distribués. Le couvercle, entouré de cils neigeux et

cerclé de blanc au bord, se tuméfie en calotte noire avec cocarde

centrale blanche. En somme, urne de grand deuil par l'opposition brusque

du noir charbon et du blanc de l'ouate. La vaisselle des funérailles

étrusques aurait trouvé là superbe modèle.»

La petite punaise dont le front est trop mou, se coiffe, pour soulever

le couvercle de la boîte, d'une mitre formée de trois tringles en

trièdre qui se trouve toujours au fond de l'oeuf, au moment de la

délivrance. Ses membres étant engainés comme ceux d'une momie, elle n'a,

pour actionner ses tringles, que les pulsations que produit l'afflux

rythmique de son sang dans son crâne et qui agissent à la manière d'un

piston. Les rivets du couvercle cèdent peu à peu, et, aussitôt libre,

l'insecte se débarrasse de son casque mécanique.

Une autre espèce de punaise, le Réduve Masqué, qui vit surtout dans les

cabinets de débarras où il se tient à l'affût enveloppé d'un flocon de

poussière, a inventé un système d'éclosion plus étonnant encore. Ici, le

couvercle de l'oeuf n'est pas rivé, comme chez les Pentatomes, mais

simplement collé. Au moment de la libération, ce couvercle se soulève et

l'on voit «émerger de la coquille une vésicule sphérique, qui petit à

petit s'amplifie, pareille à la bulle de savon soufflée au bout d'une

paille. De plus en plus refoulé par l'extension de cette vessie, le

couvercle tombe.

«Alors la bombe éclate, c'est-à-dire que, gonflée au delà des limites de

sa résistance, l'ampoule se déchire au sommet. Cette enveloppe, membrane

d'extrême ténuité, reste ordinairement adhérente au bord de l'orifice,

où elle forme une haute et blanche margelle. D'autres fois l'explosion

la détache et la projette hors de la coquille. Dans ces conditions c'est

une subtile coupe, demi-sphérique, à bords déchirés, qui se prolonge

dans le bas en un délicat pédicule tortueux.»

Maintenant, comment se produit cette explosion miraculeuse? J.-H. Fabre

suppose que «très lentement, à mesure que l'animalcule prend forme et

grossit, ce réservoir ampullaire reçoit les produits du travail

respiratoire accompli sous le couvert de la tunique générale. Au lieu de

se dissiper au dehors à travers la coque de l'oeuf, le gaz carbonique,

incessant résultat de l'oxydation vitale, s'accumule dans cette espèce

de gazomètre, le gonfle, le distend et fait pression sur l'opercule.

Lorsque la bestiole est mûre, sur le point d'éclore, un surcroît

d'activité dans la respiration achève le gonflement, qui se prépare

peut-être dès la première évolution du germe. Enfin, cédant à la poussée

croissante de l'ampoule gazeuse, l'opercule se descelle. Le poulet dans

sa coque a sa chambre à air; le jeune Réduve a sa bombe de gaz

carbonique; il se libère en respirant.»

Les sentiers dans la montagne · 第 30 / 76 题