Après le Bousier, ce pitre de la bande, saluons encore dans l'ordre des
Coléoptères, le ménage modèle du Minotaure Typhée, assez connu et
extrêmement débonnaire malgré son nom terrible. La femelle creuse un
immense terrier qui a souvent plus d'un mètre cinquante de profondeur et
qui se compose d'escaliers en spirales, de paliers, de couloirs et de
nombreuses chambres. Le mâle charge les déblais sur la fourche à trois
dents qui surmonte sa tête, et les porte à l'entrée de la demeure
conjugale. Ensuite, il va quérir dans la campagne les innocents vestiges
qu'y laissent les brebis, les descend au premier étage de la crypte et,
à l'aide de son trident, se met en devoir de les moudre; cependant que
la mère, tout au fond, recueille la farine et la pétrit en énormes pains
cylindriques qui deviendront plus tard la nourriture des petits. Trois
mois durant, jusqu'à ce que les provisions soient jugées suffisantes,
sans aucun aliment, le malheureux époux s'épuise à cette besogne de
géant. Enfin, sa mission accomplie, sentant sa fin prochaine, pour ne
pas encombrer la maison d'un débris misérable, il use ses dernières
forces à sortir du terrier, se traîne péniblement et, solitaire et
résigné, se sachant désormais inutile, s'en va mourir au loin parmi les
pierres.
Voici, d'autre part, d'assez étranges chenilles, les Processionnaires,
qui ne sont pas rares, et dont précisément un monôme long de cinq ou six
mètres, descendu de mes pins parasols, se déroule en ce moment dans les
allées de mon jardin, tapissant de soie transparente, selon les coutumes
de la race, le chemin parcouru. Sans parler des appareils
météorologiques d'une sensibilité inouïe qu'elles portent sur l'échine,
ces chenilles, on le sait, ont ceci de remarquable qu'elles ne voyagent
qu'en bande; à la queue leu leu, comme les aveugles de Breughel ou de la
parabole, chacune d'elles suivant obstinément, indissolublement, celle
qui la précède; si bien que notre auteur ayant un matin rangé la file
sur le rebord d'un grand vase de pierre, le circuit se trouvant fermé,
durant huit jours entiers, durant une atroce semaine, par le froid, par
la faim, et la lassitude sans nom, la malheureuse troupe, de sa ronde
tragique, sans relâche, sans repos, sans merci, parcourut jusqu'à
l'arrivée de la mort le cercle impitoyable.