Mais il est temps de pénétrer, sous la conduite d'un admirable guide,
dans les coulisses de notre féerie, afin d'en voir de près les acteurs
et les figurants, immondes ou magnifiques, grotesques ou sinistres,
héroïques ou épouvantables, géniaux ou stupides, et toujours
invraisemblables et inintelligibles.
Et voici tout d'abord, au hasard des premières rencontres, l'un de ces
personnages, fréquents dans le Midi, où l'on peut le voir rôder autour
de l'abondante manne que le mulet répand avec indifférence le long des
chemins blancs et des sentes pierreuses: c'est le Scarabée Sacré des
Égyptiens, ou plus simplement le Bousier, frère de nos Géotrupes du
Nord, et gros Coléoptère tout de noir habillé, qui a pour mission en ce
monde de façonner les parties les plus savoureuses de la trouvaille en
une énorme boule qu'il s'agit ensuite de rouler jusqu'à la salle à
manger souterraine où doit s'épanouir l'incroyable aventure. Mais le
destin jaloux de tout bonheur trop pur, avant de lui céder l'accès de ce
lieu de délices, impose au grave et probablement sententieux scarabée,
des tribulations sans nombre, que complique toujours l'arrivée d'un
malencontreux parasite.
A peine donc a-t-il, à grands efforts du chaperon et des pattes
bancales, commencé de rouler à reculons la délicieuse sphère, qu'un
collègue indélicat, qui guettait la fin du travail, se présente en
offrant hypocritement ses services. L'autre, sachant fort bien que, ici,
aide et services, au demeurant fort inutiles, seront bientôt partage et
expropriation, accepte sans entrain la collaboration qui s'impose. Mais
invariablement, pour bien marquer les droits respectifs, le légitime
propriétaire garde sa place primitive, c'est-à-dire qu'il pousse du
front la boule, tandis que l'inévitable invité, de l'autre côté, la tire
à soi. Et ainsi elle chemine entre les deux compères, parmi
d'interminables péripéties, des chutes ahuries, des culbutes grotesques,
jusqu'au lieu choisi pour devenir le réceptacle du trésor et la salle du
festin. Arrivés là, le propriétaire se met à creuser le réfectoire,
pendant que le pique-assiette a l'air de s'endormir innocemment au
sommet de la pilule. L'excavation s'élargit et s'approfondit à vue
d'oeil; et bientôt le premier bousier y plonge tout entier. C'est
l'instant que guettait le sournois auxiliaire. Il descend prestement de
la bienheureuse éminence, et la poussant avec toute l'énergie que donne
une mauvaise conscience, s'efforce de gagner le large. Mais l'autre,
assez méfiant, interrompt un moment ses laborieuses fouilles, regarde
par-dessus bord, voit le rapt sacrilège et bondit hors du trou. Pris sur
le fait, l'effronté et malhonnête associé s'évertue à donner le change,
contourne l'orbe inestimable, et l'embrassant et s'arcboutant en des
efforts fallacieusement héroïques, feint de la retenir éperdument sur
une pente qui n'existe point. On s'explique en silence, on gesticule
abondamment des tarses et des mandibules; puis d'un commun accord, on
ramène la pelote au terrier.
Il est jugé suffisamment spacieux et confortable. On introduit le
trésor, on ferme l'entrée du corridor; et maintenant, parmi les ténèbres
propices et la tiède moiteur où trône seul le magnifique globe
stercoral, s'attablent enfin face à face, les deux convives réconciliés.
Alors, loin des clartés et des soucis du jour, et dans le grand silence
de l'ombre hypogéenne, commence solennellement le plus fabuleux des
festins dont l'imagination du ventre ait jamais évoqué les absolues
béatitudes.
Durant deux mois entiers ils demeurent cloîtrés, et la panse échancrant
à mesure l'inépuisable sphère, archétypes définitifs et souverains
symboles des délices de la table et des liesses de la bedaine, ils
mangent sans discontinuer, sans s'interrompre une seconde ni de jour ni
de nuit; et tandis qu'ils se gorgent, derrière eux, posément, d'un
mouvement d'horloge saisissable et constant, à raison de trois
millimètres par minute, se déroule et s'allonge un interminable cordon
sans rupture qui fixe le souvenir et compute les heures, les jours et
les semaines de la prodigieuse bombance.