Je ne crois pas qu'il y ait au monde chose plus belle que ces jardins et
ces vallées de la Provence maritime durant les six ou sept semaines où
le printemps qui s'éloigne mêle encore ses verdures aux premières
ardeurs de l'été qui s'installe. Mais ce qui donne à cette miraculeuse
joie de la nature une mélancolie qu'on ne retrouverait en nul autre
lieu, c'est la solitude inhumaine et presque douloureuse où elle
s'épanouit. Il y a là, dans le désert, dans le silence et pour ainsi
dire dans le vide, des treilles aux terrasses, des terrasses aux
portiques de mille villas abandonnées, une émulation de beauté qui va
jusqu'à la souffrance aiguë de l'ardeur, jusqu'à l'épuisement de toutes
forces, de toutes formes, de toutes couleurs. Il y a là une sorte de
prodigieux mot d'ordre, comme si toutes les puissances de grâce et de
splendeur que recèle la nature s'étaient coalisées pour donner à la même
minute, à un témoin que ne connaissent pas les hommes, une preuve unique
et décisive de la béatitude et des magnificences de la terre. Il y a là
une sorte d'attente inouïe, solennelle et insupportable qui, par-dessus
les haies, les grilles et les murs, guette l'approche d'un grand dieu;
un silence d'extase qui exige une présence surnaturelle, une impatience
exaspérée et insensée qui de toutes parts s'extravase sur les routes où
ne passe plus que le cortège muet et transparent des heures.