IV

Hélas! que de beautés se perdent en ce monde! Voici de quoi nourrir nos

yeux jusqu'à la mort! Voici de quoi cueillir des souvenirs qui

soutiendraient nos âmes jusqu'au tombeau! Voici de quoi fournir à des

milliers de coeurs le suprême aliment de la vie!

Au fond, lorsqu'on y songe, tout ce qu'il y a de meilleur en nous-même,

tout ce qu'il y a de pur, d'heureux et de limpide dans notre

intelligence et dans nos sentiments, prend sa source en quelques beaux

spectacles. Si nous n'avions jamais vu de belles choses, nous n'aurions

que de pauvres et sinistres images pour vêtir nos idées et nos émotions

qui périraient de froid et de misère comme celles des aveugles. La

grande route qui s'élève des plaines de l'existence aux sommets clairs

de la conscience humaine, serait si morne, si nue et si déserte, que nos

pensées perdraient bientôt la force et le courage d'y passer; et là où

ne passent plus les pensées ne tardent point à reparaître les ronces et

l'horreur de la forêt barbare. Un beau spectacle que nous aurions pu

voir, qui nous appartenait, qui semblait nous appeler et que nous avons

fui, ne se remplace point. Rien ne croît plus aux lieux où il nous

attendait. Il laisse dans notre âme un grand cercle stérile où nous ne

trouverons que des épines, le jour où nous aurons besoin de roses. Nos

pensées et nos actions puisent leur énergie et leur forme dans ce que

nous avons contemplé. Entre le geste héroïque, le devoir accompli, le

sacrifice noblement accepté et le beau paysage autrefois contemplé, il y

a bien souvent des liens plus étroits et plus vivants que ceux qu'a

retenus notre mémoire. Plus nous voyons de belles choses, plus nous

devenons aptes à en faire de bonnes. Il faut, pour que prospère notre

vie intérieure, un magnifique amas d'admirables dépouilles.

Les sentiers dans la montagne · 第 25 / 76 题