Hélas! que de beautés se perdent en ce monde! Voici de quoi nourrir nos
yeux jusqu'à la mort! Voici de quoi cueillir des souvenirs qui
soutiendraient nos âmes jusqu'au tombeau! Voici de quoi fournir à des
milliers de coeurs le suprême aliment de la vie!
Au fond, lorsqu'on y songe, tout ce qu'il y a de meilleur en nous-même,
tout ce qu'il y a de pur, d'heureux et de limpide dans notre
intelligence et dans nos sentiments, prend sa source en quelques beaux
spectacles. Si nous n'avions jamais vu de belles choses, nous n'aurions
que de pauvres et sinistres images pour vêtir nos idées et nos émotions
qui périraient de froid et de misère comme celles des aveugles. La
grande route qui s'élève des plaines de l'existence aux sommets clairs
de la conscience humaine, serait si morne, si nue et si déserte, que nos
pensées perdraient bientôt la force et le courage d'y passer; et là où
ne passent plus les pensées ne tardent point à reparaître les ronces et
l'horreur de la forêt barbare. Un beau spectacle que nous aurions pu
voir, qui nous appartenait, qui semblait nous appeler et que nous avons
fui, ne se remplace point. Rien ne croît plus aux lieux où il nous
attendait. Il laisse dans notre âme un grand cercle stérile où nous ne
trouverons que des épines, le jour où nous aurons besoin de roses. Nos
pensées et nos actions puisent leur énergie et leur forme dans ce que
nous avons contemplé. Entre le geste héroïque, le devoir accompli, le
sacrifice noblement accepté et le beau paysage autrefois contemplé, il y
a bien souvent des liens plus étroits et plus vivants que ceux qu'a
retenus notre mémoire. Plus nous voyons de belles choses, plus nous
devenons aptes à en faire de bonnes. Il faut, pour que prospère notre
vie intérieure, un magnifique amas d'admirables dépouilles.