Il règne là, à quelques heures de nous, l'incomparable soleil fixe que
nous ne voyons plus. Ceux qui s'en vont avant la mi-juin ne savent pas
ce qui se passe quand ils ne sont plus là. Comme s'ils avaient attendu
le départ de témoins importuns et railleurs, voici que surgissent de
tous côtés les véritables acteurs de l'admirable féerie. Durant l'hiver,
devant les hôtes officiels, on ne joue qu'un prologue du genre tempéré,
un peu pâle, un peu lent, un peu craintif et compassé. Mais maintenant
éclatent tout à coup sur la terre enivrée les grands actes lyriques.
Le ciel ouvre ses perspectives jusqu'aux dernières limites de l'azur,
jusqu'aux extrêmes altitudes où s'éploient la gloire et le bonheur de
Dieu, et toutes les fleurs déchirent les jardins, les rochers et les
plaines pour s'élever et se précipiter vers l'abîme de joie qui les
aspire dans l'espace. Les anthémis, devenus fous, tendent durant six
semaines, à d'invisibles fiancées, d'énormes bouquets ronds comme des
boucliers de neige ardente. L'écarlate et tumultueux manteau des
bougainvillées aveugle les maisons dont les fenêtres éblouies clignent
parmi les flammes. Les roses jaunes revêtent les collines de voiles
safranés, les roses roses, du beau rose innocent des premières pudeurs,
inondent les vallées, comme si les divins réservoirs de l'aurore où
s'élabore la chair idéale des femmes et des anges avaient débordé sur le
monde. D'autres grimpent aux arbres, escaladent les piliers, les
colonnes, les façades, les portiques, s'élancent et retombent, se
relèvent et se multiplient, se bousculent et se superposent, grappes
d'ivresses qui fermentent, silencieux essaims de pétales passionnés. Et
les parfums innombrables, divers et impérieux qui coulent parmi cette
mer d'allégresse, comme des fleuves qui ne se confondent pas et dont on
reconnaît la source à chaque inspiration! Voici le torrent vert et froid
du géranium-rosa, le ruissellement de clous de girofle de l'oeillet, la
claire et loyale rivière de la lavande, le résineux bouillonnement de la
pinède et la grande nappe étale et sucrée aux douceurs presque
vertigineuses de la fleur d'oranger, qui, sous l'odeur immense,
illimitée et enfin reconnue de l'azur, submerge la campagne.