II

Il règne là, à quelques heures de nous, l'incomparable soleil fixe que

nous ne voyons plus. Ceux qui s'en vont avant la mi-juin ne savent pas

ce qui se passe quand ils ne sont plus là. Comme s'ils avaient attendu

le départ de témoins importuns et railleurs, voici que surgissent de

tous côtés les véritables acteurs de l'admirable féerie. Durant l'hiver,

devant les hôtes officiels, on ne joue qu'un prologue du genre tempéré,

un peu pâle, un peu lent, un peu craintif et compassé. Mais maintenant

éclatent tout à coup sur la terre enivrée les grands actes lyriques.

Le ciel ouvre ses perspectives jusqu'aux dernières limites de l'azur,

jusqu'aux extrêmes altitudes où s'éploient la gloire et le bonheur de

Dieu, et toutes les fleurs déchirent les jardins, les rochers et les

plaines pour s'élever et se précipiter vers l'abîme de joie qui les

aspire dans l'espace. Les anthémis, devenus fous, tendent durant six

semaines, à d'invisibles fiancées, d'énormes bouquets ronds comme des

boucliers de neige ardente. L'écarlate et tumultueux manteau des

bougainvillées aveugle les maisons dont les fenêtres éblouies clignent

parmi les flammes. Les roses jaunes revêtent les collines de voiles

safranés, les roses roses, du beau rose innocent des premières pudeurs,

inondent les vallées, comme si les divins réservoirs de l'aurore où

s'élabore la chair idéale des femmes et des anges avaient débordé sur le

monde. D'autres grimpent aux arbres, escaladent les piliers, les

colonnes, les façades, les portiques, s'élancent et retombent, se

relèvent et se multiplient, se bousculent et se superposent, grappes

d'ivresses qui fermentent, silencieux essaims de pétales passionnés. Et

les parfums innombrables, divers et impérieux qui coulent parmi cette

mer d'allégresse, comme des fleuves qui ne se confondent pas et dont on

reconnaît la source à chaque inspiration! Voici le torrent vert et froid

du géranium-rosa, le ruissellement de clous de girofle de l'oeillet, la

claire et loyale rivière de la lavande, le résineux bouillonnement de la

pinède et la grande nappe étale et sucrée aux douceurs presque

vertigineuses de la fleur d'oranger, qui, sous l'odeur immense,

illimitée et enfin reconnue de l'azur, submerge la campagne.

Les sentiers dans la montagne · 第 23 / 76 题