BEAUTÉS PERDUES

I

Sous les ciels gris et les pluies décourageantes de ce juillet d'automne

je songe à la lumière abandonnée. Je l'ai laissée là-bas aux rives

maintenant désertes de la Méditerranée et me demande en vain pourquoi je

m'en suis séparé. Pourtant je fus l'un des derniers à lui rester fidèle.

Tous les autres la quittent vers les premières journées d'avril,

rappelés par les légendaires souvenirs des fallacieux printemps du Nord,

sans se douter qu'ils perdent un grand bonheur.

Il est bon, il est sage de fuir parmi l'azur les mois glacés de nos

hivers, noirs comme des châtiments; mais ces mois, s'ils sont là-bas

plus tièdes, et surtout plus lumineux que les nôtres, ne nous vengent

pas assez des ténèbres et des frimas du lieu natal. Les heures les plus

claires, les plus chaudes, y garderont malgré tout un arrière-goût de

neige et de nuage; elles sont belles mais timides, et promptes et

effarées, se hâtent vers la nuit. Or, il faut à l'homme né du soleil,

comme toutes choses, sa part héréditaire de chaleur primitive et de

clarté totale. Il y a en lui d'innombrables et profondes cellules qui

gardent la mémoire des jours éblouissants de l'origine et deviennent

malheureuses quand elles ne peuvent faire leur moisson de rayons.

L'homme peut vivre dans l'ombre mais y perd à la longue le sourire et la

confiance nécessaires. En présence de nos étés crépusculaires, il

devient indispensable de rétablir l'équilibre entre l'obscurité et la

lumière, et de chasser parfois les froids et les ténèbres qui nous

envahissent jusqu'à l'âme par de magnifiques excès de soleil.

Les sentiers dans la montagne · 第 22 / 76 题