SOMMAIRE. --Situation des femmes de mauvaise vie avant le règne de
Louis VIII. --Vocabulaire de la Prostitution au onzième siècle.
--Le _putagium_. --_Putus_ et _puta_. --Les puits communaux.
--Le _Puits d'Amour_. --La _Cour d'Amour_ ou _Cour céleste_ de
Soissons. --_Putage_, _putinage_ et _putasserie_. --_Lenoine._
--_Maquerellagium_, _maquerellus_ et _maquerella_. --De l'origine
du mot _maquereau_. --_Borde_, _bordel_ et _bordeau_. --Les
femmes _bordellières_. --Les _femmes séant aux haies_. --Les
_cloistrières_. --_Garcio_ et _garcia_. --_Ribaldus_ et _ribalda_.
--_Meschines_ et _meschinage_. --_Ruffians._ --_Clapiers._
Si la dépravation des moeurs, à cette époque du moyen âge, avait
dépassé tout ce que des époques plus barbares s'étaient permis en
fait de débauche et de crime, la Prostitution légale, celle qui
s'exerce comme une industrie et qui fait la sauvegarde des honnêtes
femmes en offrant aux appétits sensuels une satisfaction toujours
prête et facile, cette Prostitution régulière et organisée n'existait
pas encore, du moins sous l'oeil et la main de la police féodale.
Elle n'était point admise en principe ni en droit; elle ne pouvait
s'exercer qu'en fraude et en secret, aux risques et périls des femmes
que la misère ou le libertinage encourageait à ce vil métier; elle ne
rencontrait nulle part appui et protection dans la magistrature des
villes érigées en communes, ni auprès des justices seigneuriales. On
ne la jugeait point nécessaire ni même utile, et on la regardait comme
un outrage public à l'honnêteté de chacun. Cependant, il fallait bien
la tolérer et fermer les yeux sur un fait brutal, qui se reproduisait
sans cesse et partout, en se cachant, ou plutôt en se déguisant, malgré
les plus sévères prohibitions, malgré la pénalité la plus rigoureuse.
Nous sommes convaincu que cette Prostitution légale dut conquérir sa
place honteuse dans la société, par sa persévérance à braver les lois
et les châtiments, par son adresse à prendre tous les masques, par
sa force et sa ténacité, par son caractère vivace et envahisseur. On
peut comparer la situation des femmes de mauvaise vie, au milieu de
cette société qui leur était hostile et qui ne pouvait toutefois s'en
passer, qui les persécutait continuellement et qui ne parvenait jamais
à les faire disparaître; on peut comparer cette situation anormale à
celle des juifs, qui avaient aussi contre eux la législation civile et
ecclésiastique, qui se voyaient tous les jours emprisonnés, dépouillés,
chassés, et qui pourtant revenaient sans cesse à leurs banques, à
leurs usures et à leurs gains énormes. La Prostitution n'eut pas une
existence avouée dans l'État et reconnue, sinon autorisée, avant le
règne de Louis VIII, ou celui de Philippe-Auguste peut-être, car le
roi des ribauds (_rex ribaldorum_), qui était évidemment le gouverneur
suprême des agents de la Prostitution, fut créé par Philippe-Auguste,
comme nous le verrons plus tard.
Il est bien difficile de retrouver quelles étaient les habitudes et la
physionomie de la Prostitution mercenaire, dans ces temps de corruption
générale, qui ne permettaient pourtant pas de pratiquer librement
cette méprisable industrie. L'abbé, l'évêque, le baron, le seigneur
feudataire, pouvaient avoir dans leur maison une espèce de sérail ou
de lupanar, entretenu aux dépens de leurs vassaux; selon l'expression
d'un écrivain du onzième siècle, chaque possesseur de fief nourrissait
dans son gynécée autant de ribaudes que de chiens dans son chenil;
mais le lupanar public, ouvert à tout venant, sous la direction d'un
homme ou d'une femme exploitant cet impur commerce, ne subsistait que
dans un petit nombre de localités, où l'administration seigneuriale
et municipale se relâchait de ses anciennes coutumes et feignait
d'être aveugle pour se montrer tolérante. C'était donc à Paris et en
quelques grandes villes, que l'établissement des mauvais lieux, dans
les faubourgs et dans certains quartiers désignés, ne souffrait pas
trop d'obstacles, jusqu'au jour où le scandale rendait à la loi sa
vigueur et amenait la suppression plus ou moins radicale de ces centres
de débauche. Il y avait aussi des prostituées, qui n'appartenaient pas
à l'exploitation d'un fermier lupanaire, et qui se réservaient tous
les profits de la vente de leur corps: elles se mêlaient d'ordinaire
à la population honnête, et, quoique vivant de leur impur trafic,
elles avaient soin de n'en laisser rien transpirer, sous peine de
tomber aussitôt dans la disgrâce de leurs voisins et d'être obligées
de se faire justice elles-mêmes en disparaissant. On comprend donc
que la vie intérieure des mauvais lieux et la vie privée des femmes
publiques aient eu bien peu d'échos dans les monuments écrits de ces
époques obscures. La Prostitution, du huitième au douzième siècle,
n'a pas même de traits qui la caractérisent d'une manière saillante,
quoiqu'elle diffère absolument de la Prostitution du Bas-Empire. Il
faut se contenter, pour la peindre, de quelques faits isolés, qui
n'ont pas de liens entre eux et qui témoignent de la variété des usages
locaux. Encore, ces faits, que nous fournissent des chartes de commune
et des ordonnances de police urbaine, sont-ils trop rares, pour qu'on
puisse en former un vaste tableau d'ensemble. Ainsi, ce n'est pas
d'après cette réunion de faits épars et détachés, qu'il est possible
de constater les moeurs secrètes de la Prostitution dans la France
féodale.
Mais la langue populaire du onzième siècle, la basse latinité, qui
allait créer la langue française, sous l'empire des dialectes du Nord
et du Midi, cette langue appliquant de nouveaux mots à des choses
et à des idées nouvelles, nous présente, dans la formation de ces
mots eux-mêmes, une foule de renseignements précieux, parmi lesquels
nous trouverons bien des notions relatives à notre sujet. A partir
du neuvième siècle, le vocabulaire de la Prostitution a complétement
changé; il est singulièrement restreint, mais il se compose de
locutions, tout à fait neuves, qui semblent sorties de la bouche du
peuple, plutôt que de la plume des écrivains; ces locutions, empreintes
de l'esprit gallo-franc, et parfois frappées au coin de l'idiome
tudesque, sont faites pour exprimer ce que nous nommerons le _matériel_
de la Prostitution. Il est clair que les mots latins n'avaient plus de
sens vis-à-vis de circonstances et de particularités qui n'existaient
pas au moment où ils furent créés; le peuple, dans son langage
usuel, ne voulut point accepter ces mots qu'on employait toujours
dans la langue littéraire, mais qui ne représentaient plus rien dans
l'habitude de la vie; le peuple, avec le génie qui lui est propre,
fit les expressions qui lui manquaient et leur donna le cachet spécial
qu'elles devaient avoir. Ainsi, nous voyons apparaître dans le latin
vulgaire la plupart des mots, qui reçurent plus tard une transformation
française, et qui se sont depuis conservés dans la langue du peuple,
car la Prostitution ne peut aspirer à faire admettre par la langue
noble les grossières et impudentes formules de son idiome. Remarquons,
une fois pour toutes, que les écrivains sérieux, les poëtes et les
historiens continuent à se servir des termes généraux que le latin
classique leur offrait pour désigner les actes et les individus de la
Prostitution; mais, dans les documents émanés d'une main illettrée ou
destinés à la connaissance du populaire, on n'emploie que des termes
précis et techniques, qui étaient à la portée de tout le monde et qui
n'exigeaient pas, pour être entendus, la moindre notion de l'antiquité
classique. Sans doute, cette langue de la Prostitution est sordide et
digne des choses qu'elle exprime et des personnes qu'elle qualifie,
mais on ne doit pas oublier qu'au moyen âge tous les mots de la langue
usuelle avaient droit à une égale estime, et se produisaient, sans
aucune réserve, dans les écrits comme dans les discours. On n'avait
pas encore noté d'infamie certaines expressions qui se rapportent à
des objets infâmes, et on n'attachait pas d'importance à la modestie
du langage parlé ou écrit. Voilà pourquoi notre vieux français est si
riche en mots ingénieux ou piquants, qui forment le vocabulaire de la
Prostitution, et qui ont été, à partir du siècle de Louis XIV, bannis
de la langue des gens d'honneur, comme on disait autrefois.
La Prostitution, que les lettrés appelaient toujours _meretricium_,
dont les novateurs avaient fait _meretricatio_ et _meretricatus_, se
nommait, dans le peuple et en langage vulgaire, _putagium_, et, par
extension, _puteum_ et _putaria_. Ce mot-là nous paraît avoir une
origine toute moderne, et nous ne croyons pas, malgré l'autorité du
docte Scaliger, dans une de ses notes sur les _Catalecta_ de Virgile,
qu'on doive faire remonter _putagium_ au mot latin _putus_, qui se
trouve, dans les auteurs de la haute latinité, avec le sens de _petit_.
Chez les anciens, il est vrai, _putus_, surtout, était donné comme
nom d'affection, comme qualification flatteuse adressée à un jeune
enfant. Le maître n'appelait pas autrement son mignon: était-ce une
fille au lieu d'un garçon, on disait _puta_. Les diminutifs _putillus_
et _putilla_ s'étaient formés naturellement, et Plaute, dans son
_Asinaria_ (act. III, sc. 3), met _mon petit_, _putillus_, sur le même
pied que _ma colombe_, _mon chat_, _mon hirondelle_, _mon moineau_,
dans le langage des amoureux. Cependant, on usait plutôt, comme le
fait Horace (_Sat._, l. II, 3), de _pusus_ et de _pusa_, qui avaient
aussi leur _pusillus_ et leur _pusilla_. Néanmoins, nous ferons venir
_putagium_ de _puteus_, puits, parce que cette étymologie s'entend
et se justifie également au propre et au figuré. Si, d'une part, la
Prostitution publique peut se comparer à un puits banal où chacun est
libre d'aller puiser de l'eau, d'autre part, dans chaque ville, dans
chaque quartier, le puits communal ou seigneurial était le rendez-vous
de toutes les filles qui cherchaient aventure. Il y avait toujours un
puits, aux endroits fréquentés par les prostituées, dans les _Cours des
miracles_ où elles logeaient, dans les carrefours qui leur servaient
de champ de foire. Elles se souvenaient peut-être que Jésus-Christ
avait rencontré la Madeleine auprès d'un puits. Ces puits, dont l'usage
appartenait à tous les habitants du lieu, réunissaient tous les soirs
autour de leur margelle un nombreux aréopage de femmes qui parlaient
entre elles de leurs amours et qui les avançaient en chemin sous
prétexte de faire provision d'eau. On savait ce que c'était que d'aller
au puits: les amants y arrivaient de tous côtés, pour se rejoindre.
Ce puits-là était le témoin de bien des soupirs et de bien des larmes.
Piganiol, en parlant du Puits d'Amour qui avait donné son nom à une rue
de Paris, située près de la rue de la Truanderie, où la Prostitution
avait son siége principal, dit que ce puits fameux devait son nom «à
une raison qui lui est commune avec tous les puits qui sont dans des
villes ou dans des lieux habités, c'est qu'il servoit de rendez-vous
aux valets et aux servantes, qui, sous prétexte d'y venir puiser de
l'eau, y venoient faire l'amour.» Ce puits, qui n'a été comblé qu'à
la fin du dix-septième siècle, avait vu se dénouer plus d'un drame
amoureux, et la tradition racontait de diverses façons l'histoire d'une
demoiselle noble, de la famille Hallebic, qui s'y était noyée sous
le règne de Philippe-Auguste. On citait aussi plusieurs amants qui
s'y étaient jetés par dépit ou par jalousie, sans y trouver la mort.
D'autres amants, par reconnaissance, avaient voulu attribuer au Puits
d'Amour une part dans leur bonheur: l'un renouvelait les seaux, l'autre
la corde; celui-ci y fit poser une balustrade en fer; celui-là y mit
une margelle neuve, sur laquelle on lisait en lettres gothiques: _Amour
m'a refait en 525 tout à fait_.
On ferait un curieux relevé de tous les puits qui ont joué un rôle dans
l'histoire de la Prostitution, et l'on en trouverait un dans chaque
ville, pour démontrer que le _putagium_, au moyen âge, était presque
inséparable des puits banaux qui ont disparu la plupart aujourd'hui.
On prouverait sans peine, que des puits de cette espèce ont existé,
à Paris, dans les rues ou près des rues où demeuraient les femmes de
mauvaise vie. Bornons-nous à rapporter que les _ribaudes de Soissons_,
qui avaient une célébrité proverbiale au douzième siècle (_Dictons
populaires_ publiés par Crapelet, page 64), tenaient leurs assises
autour d'un puits qui a survécu à la _ribauderie_ soissonnaise. «La
_Cour d'Amour_ ou _Cour céleste_ de Soissons (disent MM. P. Lacroix
et Henri Martin, dans leur _Hist. de Soissons_) est située à l'entrée
de la rue du Pont: c'est une cour étroite, entourée de bâtiments peu
élevés, où l'on monte par des escaliers de pierre extérieurs. Cette
cour, dans laquelle on pénètre par une allée obscure, descendait
autrefois jusqu'à la rivière: au milieu, est un puits d'une
construction singulière, la margelle débordant carrément l'orifice
rond et étroit que surmonte une voûte conique.» Nous ne chercherons
pas d'autres arguments, pour démontrer que _putagium_, _puteum_ et
_putaria_ impliquaient l'action d'aller le soir au Puits d'Amour.
_Putaria_ se disait de préférence, dans les provinces méridionales. On
lit dans les statuts de la ville d'Asti (_Collat. 12_, cap. 7): _Si
uxor alicujus civis Astensis olim aufugit pro putaria cum aliquo_...
_Puteum_ était plus usité dans la langue poétique, qui, prenant la
cause pour l'effet, faisait de _puteum_ le synonyme de _putagium_.
Quant à ce mot-là, qui doit être le premier en date, il s'était
consacré en s'introduisant dans la langue légale. Ainsi, on le trouve
souvent employé par les jurisconsultes, et il figure dans plus d'une
ordonnance de nos rois de la troisième race: il suffit de mentionner
une de ces ordonnances, dans laquelle il est dit que le _putagium_ de
la mère n'enlève pas au fils ses droits d'héritier, attendu que le fils
né dans l'état de mariage est toujours légitime (_quod generaliter dici
solet, quod putagium hæreditatem non adimit, intelligitur de putagio
matris_). Le mot _putagium_ ne s'entendait que de la prostitution
d'une femme. La langue française n'eut pas plutôt bégayé quelques
mots, qu'elle traduisit _putagium_ en _putage_, _puta_ en _pute_
et _putena_ en _putain_. Ces deux derniers mots sont contemporains,
puisque la Chronique d'Orderic Vital fait mention, au livre XII, de la
fondation d'une ville qui fut nommée _Mataputena_ (_id est devincens
meretricem_), en dérision de la comtesse Hedwige.
_Putage_ revient sans cesse, avec le sens de _putagium_, dans la
vieille langue française, surtout dans les romans et les fabliaux
des trouvères. Les citations, choisies par Ducange, donnent la
valeur exacte de cette expression, qui n'est pas même restée dans
la langue triviale et qui ne saurait pourtant être remplacée par les
mots _putinage_ et _putasserie_, que le vocabulaire du bas peuple a
conservés, sans se rendre compte des nuances de leur signification
relative. Ces deux vers du roman de _Vacces_ établissent la véritable
acception de putage:
Maint homme a essillié et torné à servage,
Et mis par povreté mainte feme au putage.
Le roman du _Renard_ prête à _putage_ un sens qui se rapproche du
_putanisme_ de la langue moderne:
Grant deshonnour et grant hontage
Fistes-vous et grant putage.
Le roman d'_Amile et Amy_ se sert du même mot pour exprimer la même
chose:
A mal putaige doit li siens cors livrez!
Enfin, le roman d'_Athis_, en usant de ce mot, désigne l'état ou la
condition d'une femme qui se prostitue:
Et sa femme estoit mariée,
Benoite ne espousée
Qui puis la trairoit à putage,
A mauvaistié ne à hontage
Qu'on le fesist mourir à honte,
Sans en faire nul autre conte.
Nous ne multiplierons pas les citations pour le mot _pute_, qui a
maintenu son emploi et son sens originaire dans le bas langage. Ce mot
avait toujours une acception injurieuse, comme on le voit dans ces vers
du roman de Garin le Loherain.
Or, m'avez-vos lesdengiée vilment,
Et clamé pute, oyant toute la gent.
Nous dirons plus tard comment cette injure adressée à toutes les femmes
en général, faillit coûter cher au poëte Jean de Meung.
Le _lenocinium_, ce fidèle et inséparable compagnon du _meretricium_,
eut plus de peine à changer de nom; comme il était ordinairement
exercé par des femmes, on le transforma d'abord en _lenonia_, qui
passa dans la langue du douzième siècle en se francisant et en devenant
_lenoine_. Mais le peuple, qui règne en souverain dans les bas-fonds
de la langue, inventa bientôt un autre mot, qu'il tira des habitudes
mêmes des courtiers de Prostitution. Ce mot était _maquerellagium_,
dont le vieux français a fait _maquerellage_, qui subsiste encore
dans le langage des halles, et qui a pourtant place au dictionnaire
de l'Académie. Avant _maquerellagium_, on avait créé _maquerellus_ et
_maquerella_, _maquereau_ et _maquerelle_. Les plus doctes abstracteurs
d'étymologie s'en sont donné à coeur joie pour découvrir l'origine
de ces mots qui n'avaient de latin que leur terminaison. Nicot et
Ménage, en recherchant les analogies qui pouvaient se présenter entre
le poisson nommé _maquereau_ et l'homme ou la femme qui spécule sur
la Prostitution d'autrui, ont supposé que _maquereau_ avait été formé
de _maculæ_, parce que le poisson est bariolé de taches noirâtres et
bleues transversales, et parce que chez les anciens le costume théâtral
du lénon ou de la lène offrait aussi un bariolage de différentes
couleurs. Tripaut, se souvenant que l'_aquariolus_ ou porteur d'eau
romain avait à Rome le privilége du _lenocinium_, a pensé que la
simple addition d'une lettre initiale, formée par la prononciation
gutturale des Francs, avait produit _maquariolus_, qui se rapprochait
assez bien de _maquerellus_. D'autres enfin, avec plus de naïveté, ont
mis en avant le verbe hébreu _machar_, qui signifie _vendre_ et qui
ne convient pas trop mal au métier de vendeur de chair humaine. Ces
derniers étymologistes auraient dû, à l'appui de leur système, faire
valoir cette induction que leur fournissaient certains documents du
moyen âge, dans lesquels on attribue aux juifs le courtage des chevaux
et des femmes.
Nous nous étonnons qu'on se soit préoccupé de l'étymologie du mot
appliqué à l'homme, avant d'avoir trouvé celle qui convient au
poisson; car il est tout naturel que le poisson ait été d'abord nommé
_maquerellus_ et que l'homme, par quelque similitude, se soit vu
qualifié du nom de ce poisson. Quelle est la première étymologie qui
s'offre à nous, sans efforts d'imagination et de linguistique? La
pêche du maquereau était plus abondante autrefois sur les côtes de
l'Océan, qu'elle ne l'est aujourd'hui: ce scombre arrivait à la suite
des bancs de harengs et partageait leur sort après avoir vécu à leurs
dépens. Son nom danois ou normand, qui s'est maintenu dans la langue
hollandaise, nous ramène à l'époque où il a été latinisé: _mackereel_
est certainement bien antérieur à _maquerellus_ et à _makarellus_. Les
savants, peu satisfaits de la consonnance barbare de ce mot, l'avaient
corrompu pour le rendre moins sauvage à l'oreille: on ne s'explique pas
autrement la formation de _magarellus_, qui apparaît dans plusieurs
chartes des rois d'Angleterre. Sur les côtes du Nord, on disait
_makevus_, ou plutôt _makerus_, s'il nous est permis de soupçonner
une erreur dans Ducange. Quant à prêter le nom du poisson à l'espèce
d'homme qui en imitait les moeurs, ce fut d'abord un jeu de mots, une
épigramme qui entra profondément dans l'esprit de la langue populaire
et qui perdit par degrés son sens figuré. On finit par ne plus savoir
quel point de ressemblance avait fait confondre l'homme avec le
poisson. Il est aisé pourtant de comprendre que le lénon, errant autour
des femmes pour en tirer profit et les poussant en quelque sorte dans
la nasse du corrupteur, joue un rôle analogue à celui du maquereau qui
escorte les harengs et s'engraisse avec eux. Quoi qu'il en soit, cette
expression figurée, désignant les proxénètes de l'un et de l'autre
sexe, était admise dans tous les genres de style et ne semblait pas
même déplacée dans les ordonnances des rois de France. Elle a reçu
désormais son stigmate déshonnête, mais elle est invétérée dans la
langue énergique de la populace. Ce n'est cependant qu'un nom de
poisson qui se montre sur toutes les tables et qui payait jadis quatre
deniers par mille à l'évêque ou au comte dans la suzeraineté duquel
il arrivait. Si ce poisson n'eût pas reçu son nom des peuples du Nord,
nous ne serions pas éloigné de faire bon accueil à une étymologie, plus
ingénieuse que plausible, qui forgerait avec le verbe _moechari_ le
substantif _moecharellus_, pour qualifier l'instigateur de la débauche
(_moechi conciliator_).
De même que le lénocinium et le mérétricium, le _lupanar_ n'avait
plus droit de cité, que dans la langue des écrivains; la langue
vulgaire le repoussait comme une tradition gallo-romaine qui n'avait
pas de raison d'être. Rien ne ressemblait moins aux lupanars de Rome
que les repaires de la Prostitution dans les villes de France. On
caractérisa ces bouges infâmes, en leur donnant sans distinction les
noms de _borda_ et _bordellum_, qui jetèrent _borde_, _bordel_ et
_bordeau_, dans le nouveau dialecte du douzième siècle. Ce mot latin
n'est que le mot saxon _bord_ latinisé; ce mot saxon ne voulait rien
dire de plus que le français, qui est tout à fait identique: c'est
donc imaginer une étymologie purement gratuite, que de voir dans
_bordel_ les mots _bord_ et _el_, parce que, dit-on, les lieux de
débauche étaient alors situés au bord de l'eau! La situation de ces
mauvais lieux n'était pas inévitablement voisine d'une rivière; ce qui
n'aurait eu aucun but moral ni sanitaire; ce qui ne s'expliquerait,
d'ailleurs, d'aucune façon satisfaisante; mais aussi, dans bien
des circonstances, la Prostitution s'était logée au bord de l'eau,
surtout quand la navigation du fleuve amenait un grand concours de
marchands, de passagers et de bateliers qui faisaient les chalands
ordinaires des femmes _bordellières_ (_bordellariæ_). On appelait plus
particulièrement _borda_ une cabane isolée, un gîte de nuit, situé de
préférence au bord d'un chemin ou d'une rivière, hors de l'enceinte
d'une ville, dans un faubourg ou dans la campagne. La _borde_ était
distincte de la _maison_, comme on le voit dans ce vers du roman
d'_Aubery_:
Ne trouvissiez ni borde ne maison;
et dans cet autre vers du roman de _Garin_:
Ni a meson ne borde ne mesnil.
Généralement, cette _borde_ se trouvait annexée à un petit clos ou à
un champ: car, dans un contrat de l'an 1292, que cite Ducange dans
son Glossaire, il est dit que l'abbé et le couvent sont tenus de
concéder sur leurs domaines un arpent de terre à tout habitant de la
ville qui voudrait y faire une borde (_ad faciendum ibi bordam_). La
Prostitution, chassée des villes, se réfugia dans ces bordes, qui se
trouvaient loin des yeux de la police urbaine, et qui ne laissaient
pas percer le scandale. Ces résidences rurales n'étaient habitées qu'en
certaines saisons et à certains jours par les tenanciers ou locataires;
mais la Prostitution y avait, pour tous les temps, un abri assuré;
voilà pourquoi les femmes publiques prirent à bail les bordes où elles
résidaient, quand elles ne se contentaient pas d'y venir au crépuscule
pour y faire un séjour de quelques heures. Les débauchés, qui allaient
là les rejoindre, sortaient de la ville, sous prétexte d'une promenade,
et arrivaient à leur honteuse destination par un chemin détourné. La
_borde_ se changea de la sorte en _bordel_, son diminutif, qui devint
insensiblement le nom générique de tous les asiles de débauche, qu'ils
fussent, ou non, dans la campagne ou dans l'intérieur des villes. On
doit attribuer à des variations de patois les différentes formes que
prit ce nom, qu'on prononçait _bordeel_ et qui dégénéra en _bordiau_ et
_bourdeau_, _bordelet_ et _bordeliau_.
Tant que les bordels furent hors des villes, la Prostitution errante
compta dans son armée secrète une foule de pauvres recrues, qui
n'avaient pas même le moyen de prendre une borde à loyer et qui, à
l'instar des _lupæ_ et des _suburranæ_ de Rome, arrêtaient les passants
le long des chemins, derrière les haies, dans les vignes et les blés:
on les nommait _femmes séant aux haies, ès issues des villages, filles
de chemin, femmes de champs_. (Voy. Carpentier, dans son supplément à
Ducange, aux mots BORDA et CHEMINUS.) Celles qui ne sortaient pas de
leurs tanières et qui tendaient leurs lacs à la fenêtre, s'appelaient
_claustrariæ_, _cloistrières_. (Voy. Carpentier, au mot CLAUSURÆ.)
Leurs cloîtres, _claustra_, pourraient bien être les héritiers des
_lustra_ de l'antiquité, d'autant plus que ces _claustra montium_ ne
furent établis que dans des lieux écartés, au fond des bois et dans les
gorges des montagnes.
Les femmes perdues qui étaient à demeure dans les _bordes_ ou _bordels_
furent désignées par l'épithète de _bordelières_ ou _bourdelières_.
Mais ce ne fut pas leur unique dénomination; nous avons vu plus haut
qu'on les nommait _putes_ et _putains_, en signe de mépris. On ne
leur épargnait pas les noms injurieux, et on ne les distinguait pas,
comme dans l'antiquité, par des qualifications qui révélaient souvent
leurs habitudes impudiques, leur genre de vie, leur origine et leur
costume. Dès la fin du douzième siècle, on leur appliquait en mauvaise
part le nom collectif de _garzia_ ou _gartia_, en français _garce_
ou _garse_, qui est resté jusqu'à nos jours dans le vocabulaire des
gens de campagne pour désigner toute espèce de fille non mariée. On
lit, dans les preuves de l'Histoire de Bresse par Guichenon (p. 203):
_Si leno vel meretrix, si gartio vel gartia alicui burgensi convitium
dixerit_; et dans la charte des priviléges de la ville de Seissel
en 1285: _Si gartia dicat aliquid probo homini et mulieri_. Cette
expression, qui reparaît à chaque page dans la prose et les vers du
treizième au dix-septième siècle, n'est détournée que par exception
de son sens primitif, et ne devient une injure que dans certains cas
où elle est accompagnée d'une épithète malsonnante; au reste, on voit,
d'après l'extrait de Guichenon cité plus haut, que la qualification de
_garce_ (_gartia_), même employée en mauvaise part, différait de celle
de prostituée (_meretrix_), en ce qu'elle s'entendait plutôt d'une
fille vagabonde, d'une coureuse, d'une servante. Ét. Guichard, qui
voulait prouver que toutes les langues sont descendues de l'hébraïque,
avait imaginé de rapprocher du mot _garce_ un verbe hébreu analogue de
consonnance et signifiant _se prostituer_; il ne remarquait pas que les
mots _garce_ et _garzia_ sont bien plus anciens que la signification
obscène qu'on leur a donnée. Ainsi, dans le procès-verbal de la vie
et des miracles de saint Yves, au treizième siècle, _garcia_ se trouve
avoir le sens de _servante_, _ancilla_. (Voy. les Bollandistes, _Sanct.
maii_, t. IV, 553.) Il est bien plus simple de dire que _garce_ est
le féminin de _gars_, qui, malgré les plus belles étymologies, paraît
être un mot gaulois, _wars_, et avoir signifié tout d'abord un jeune
guerrier, un mâle nubile. De _gars_, on fit, en bas latin, _garsio_
et _garzio_, qui fut appliqué aux valets, aux voleurs, aux gens de
néant, aux goujats d'armée, aux libertins. On ne peut pas mieux montrer
comment un mot, originairement honnête et décent, s'est perverti
graduellement et a pris dans la langue une attribution honteuse, qu'en
rappelant une phrase où Montaigne l'emploie avec l'acception qu'il
avait de son temps: «Il s'est trouvé une nation où on prostituoit des
garces à la porte des temples, pour assouvir la concupiscence.»
Ce n'était pas la seule expression injurieuse qui fût en usage au
moyen âge, pour désigner les prostituées: on les appelait _fornicariæ_
et _fornicatrices_, _prostibulariæ_, _prostantes_, _gyneciariæ_,
_lupanariæ_, _ganeariæ_, dans la basse latinité. Ces trois derniers
noms étaient synonymes; ils indiquaient les lieux où se tenaient
les femmes de mauvaise vie: _ganea_, _lupanar_ et _gynecium_. Les
_prostantes_ se vendaient (du verbe _prostare_), les _prostibulariæ_
se prostituaient, les _fornicariæ_ forniquaient, les _fornicatrices_
faisaient forniquer. Ces différents termes ne passèrent pas dans la
langue française, mais on y fit entrer ceux qui avaient une tournure
moins latine: de là, _ribaude_, _meschine_, _femme folle_, _femme de
vie_. La _femme de vie_, _femina vitæ_, nous semble, en dépit de son
déguisement latin, avoir pour racine une obscénité gauloise. La _femme
folle_ ou _folieuse_, _mulier follis_ ou _fatua_, devait son nom à
cette fameuse fête des Fous, que nous décrirons ailleurs comme un
dernier reflet des mystères de la Prostitution antique. La _meschine_
était, dans le principe, une petite servante, une esclave; la _ribaude_
une suivante d'armée, une fille de soudard, une femme de goujat.
Nous dirons, dans un autre chapitre, ce qu'étaient les _ribauds_ de
Philippe-Auguste; en établissant la véritable origine de leur _roi_.
Nous ne rapporterons pas les nombreuses étymologies qu'on a doctement
accumulées pour rechercher la racine du mot _ribaud_, qui existe dans
toutes les langues de l'Europe. Nous serions assez disposé à voir cette
racine dans le mot gaulois _baux_ ou _baud_, qui signifiait _joyeux_ et
qui a laissé dans notre vieille langue, que Borel appelait _gauloise_,
le substantif _baude_, joie, et le verbe _ébaudir_, réjouir. Le nom
de la famille des _Baux_ ou _joyeux_, que la tradition languedocienne
faisait remonter au sixième siècle, donnerait un âge assez respectable
au mot celtique _baux_ ou _baud_. Ce mot a changé de signification,
sans changer de forme, en passant dans la langue anglaise, où _baud_
est synonyme de _lénon_. Le nom de _baldo_, en italien, n'a pas été
autant altéré, car ce mot, dérivé de _baux_, se prenait pour _hardi_
ou _impudent_. _Rebaldus_ a traduit en latin _rebaux_, composé de
la préposition emphatique _re_ et du mot original _baux_, _baud_ ou
_bauld_. _Ribaud_ et _ribaldus_ se sont latinisés et francisés en
même temps. Ces mots-là étaient employés en bonne part avant le règne
de Philippe-Auguste, où ils tombèrent dans le mépris, par suite des
excès d'une sorte de gens qui avaient voulu être les _ribauds_ par
excellence. Précédemment, l'épithète de _ribaud_ impliquait la force
physique et la constitution robuste d'un homme gaillard et dispos.
Depuis, ce fut la désignation spéciale des vauriens et des débauchés.
Toutes les langues adoptèrent à la fois la dégradation du _ribaux_
et de ses composés. _Ribaudie_, en français, devint synonyme de
_Prostitution_, ainsi que _ribaldaglia_, que Mathieu Villani emploie
dans ce sens (_Chron._, lib. IV, cap. 91). _Ribaud_ produisit alors
_ribaude_, _ribalda_, qui n'eut jamais une signification honorable.
Selon la coutume de Bergerac, c'était une insulte épouvantable, quand
elle s'adressait à une personne de naissance ou de condition noble;
mais c'était peu de chose, si cette personne-là usait de cette injure
à l'égard d'une femme de bas étage, en n'accompagnant pas l'injure
de voies de fait. Ce singulier passage de la Coutume de Bergerac est
rapporté par les bénédictins continuateurs de Ducange. _Ribaude_, qui
amena très-naturellement _ribaudaille_ et _ribauderie_, continue de
personnifier avec énergie toute femme dont les moeurs sont déréglées ou
dépravées.
Le mot _meschine_, qui fut très-habituellement appliqué aux _femmes
folles de leur corps_, avait d'ordinaire un caractère plus bienveillant
qu'injurieux; meschine ne fut en usage qu'après _meschin_. Ce mot,
essentiellement gaulois ou franc, que notre langue conserve encore dans
le mot _mesquin_, dont le sens ne s'est pas trop éloigné de sa racine,
voulait dire d'abord _petit esclave_, _jeune serviteur_. _Meschinus_
et _mischinus_ se trouvent, dès le dixième siècle, dans les cartulaires
monastiques, comme Ducange en fournit plusieurs preuves: ils signifient
_jeunes serfs_ et par extension _valets_. C'est ce dernier sens que le
mot _meschin_ affecte plus particulièrement dans la langue du douzième
siècle; mais alors il ne se prend qu'en bonne part et il équivaut
à _jeune gars_, à _jouvenceau_. Il revient souvent dans le roman de
_Garin_ et toujours honorablement; comme dans ce vers:
Vous estes jones jovenciaux et meschins.
Le féminin _meschine_, _meschina_, n'eut pas d'abord un emploi moins
honorable; témoin ce vers du même roman de _Garin_:
Au matin lievent meschines et pucelles.
Mais déjà, vers le treizième siècle, les _meschines_ étaient bien
déchues de leur bonne renommée, car Guillaume Guiart, dans sa _Branche
des royaux lignages_, les représente sous des couleurs peu flatteuses:
voici quatre vers qui font d'elles de véritables femmes perdues,
puisque ce sont les compagnes des _Cottereaux_, en 1183:
Des sains corporaux des yglises
Fesoient volez et chemises
Communément à leurs meschines,
En dépit des oeuvres divines.
Dès lors, _meschine_, dans le langage usuel comme dans la poésie, ne
désigne plus qu'une servante. Ducange cite un vieux poëte, d'après
un Ms. de la bibliothèque de Coislin, pour prouver qu'on opposait
volontiers _dame_ et _meschine_; ce même poëte, dans un autre endroit,
définit ainsi le rôle de la _meschine_:
En la chambre ot une meschine
Qui moult est de gentille orine.
Dans une ordonnance relative à l'abbé de Bonne-Espérance, on assigne
à cet abbé une somme de 20 livres «pour son gouvernement, pour un
serviteur et une _meschine_.» Le mot _meschine_ se plie simultanément
à deux acceptions bien différentes: ici c'est une simple servante,
exerçant les devoirs de son état et, comme le dit Louis XI dans ses
_Cent nouvelles nouvelles_: «Elle estoit meschine, fesant le ménage
commun, comme les lits, le pain et autres tels affaires;» là, c'est une
femme débauchée, qui se met au service du premier venu et qui se vend
en détail. On comprend que le _meschinage_, qui est d'abord synonyme
de _service_, arrive successivement à spécifier le service le plus
malhonnête. Au reste, le _meschinage_ des tavernes et des tripots était
réputé infâme dans les _Établissements_ de saint Louis, comme dans la
loi romaine; néanmoins, saint Louis veut que «la fille folle qui s'en
est allée en _meschinage_ ou en autre lieu ailleurs, pour soy louer»
soit admise par droit, aussi bien que ses frères et soeurs, au partage
de la succession paternelle. (Liv. I, ch. 138.)
Complétons cette nomenclature franco-latine de la Prostitution au
moyen âge, par l'examen d'un terme très-usité, qui passe pour être né
en Italie et qui avait été importé en France par les troubadours, dès
le onzième siècle. La consonnance du mot _ruffian_ indique au premier
coup d'oeil une origine méridionale et non barbare. Ménage le fait
dériver du nom d'un fameux lénon italien, qui s'appelait _Rufo_, sans
s'apercevoir que ce Rufo est assurément bien postérieur à l'usage du
mot qu'on rapporte à lui. D'autres étymologistes, ne se contentant pas
du _Rufo_ problématique, ont trouvé dans Térence un Rufus qui faisait
le même métier. On a même, par abus d'érudition, rapproché ce mot de
_fornicator_, en le tirant de l'allemand _ruef_, qui signifie _voûte_
et qui ferait ainsi la traduction de _fornix_. Mais Ducange est plus
près de la vérité, en faisant remarquer que les prostituées romaines,
portant des perruques blondes ou rousses, étaient appelées _ruffæ_,
suivant l'observation de François Pithou et de Woverenus sur Pétrone.
Nous compléterons la remarque judicieuse de Ducange, en disant que,
sans aucun doute, le mot _ruffianus_ a été formé, dans les bas siècles,
de _rufi_ et de _anus_, deux mots réunis en un sans aucune ellipse,
ou de _rufia_ et _anûs_, deux autres mots également accouplés à l'aide
d'une ellipse. Quant à chercher une analogie entre _ruffian_ et _fien_,
_foenum_ ou _fimum_, fumier, il faut ignorer qu'on ne peut soumettre la
syllabe _ruf_ à l'interprétation étymologique inventée par je ne sais
quel rêveur, qui voit dans _ruffian_ un valet d'étable, _quod eruit
fimum_.
L'accouplement de _rufi_ et d'_anus_ ou bien de _rufia_ et d'_anûs_
conviendrait beaucoup mieux au vrai sens du mot _ruffian_, _ruffianus_,
qui n'est pas seulement un lénon, un proxénète, mais plutôt un
débauché, un habitué de mauvais lieu, un souteneur de filles. Nous
n'avons pas, comme Ménage et surtout Le Duchat, l'effronterie ou la
candeur de l'étymologie; nous n'essayerons pas de démontrer pourquoi,
_rufia_ signifiant une peau tannée, et _anus_ une vieille; _anus_
signifiant aussi le rectum, et _rufus_ un _roux_, un bardache; ces
mots nous mènent droit à la profession du _ruffian_, profession
qui s'étendait à la _ruffiane_. Quoi qu'il en soit, les vocables
_ruffianus_ et _ruffiana_ ne figurent guère, au moyen âge, que dans
les écrivains italiques, qui nous présentent partout, de compagnie,
ruffians et prostituées (_ruffiani_ et _meretrices_). Ducange et
Carpentier citent plusieurs passages intéressants de ces écrivains;
dans un de ces passages, il est dit positivement que _ruffian_ est
synonyme de _lénon_ (_quilibet et quælibet leno, qui et quæ vulgariter
ruffiani dicuntur_). _Ruffian_ ne semble pas s'être introduit en France
avant le treizième siècle, et, encore, n'a-t-il été très en vogue qu'à
la fin du quinzième siècle, quand l'italianisme déborda de toutes parts
dans l'idiome gaulois. Ce mot, qui s'employait avec diverses nuances
d'application, n'a jamais envahi la langue oratoire et ne s'est pas
relevé de son abjection.
Enfin, mentionnons encore un mot que nous avons oublié à sa place et
qui témoigne des habitudes mystérieuses de la Prostitution. Les lieux
de débauche, les _bordels_, se nommaient, au figuré, des _clapiers_,
_claperii_, parce que les filles de joie s'y cachaient comme des
lapins, _cuniculi_ (en vieux français _conins_), dans leurs terriers.
_Clapier_, selon Ménage, viendrait de _lepus_, transformé en _lapus_
et _lapinus_, qu'on a pu prononcer _clapinus_; de là, _lapiarium_ et
_clapiarium_. Selon Ducange, le piége à prendre les lapins était appelé
_clapa_, et, comme il se plaçait à l'entrée des terriers, ceux-ci
usurpèrent son nom, qui représentait sans doute par une onomatopée le
bruit ou _clappement_ de la machine, au moment où le lapin était pris.
Selon d'autres savants, _clapier_ dérivait du grec +kleptein+, qui
signifie _se cacher_; du latin _lapis_, parce que les gîtes de lapins
ne sont souvent que des tas de pierres ou des terrains pierreux, etc.
L'étymologie nous importe peu; signalons toutefois, avec beaucoup de
réserve, la similitude obscène que la gaieté française avait entrevue
dans les mots _cunnus_ et _cunniculus_ ou _cuniculus_, dont Martial n'a
pas soupçonné l'indécente équivoque. Il est certain que nos ancêtres
goguenards trouvaient une image lubrique dans cette comparaison d'un
repaire de prostituées avec un clapier de lapins.