SOMMAIRE. --Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur
l'état moral des couvents dans les temps mérovingiens. --Règle
de saint Colomban. --Les _évéchesses_. --Principale cause des
excès de la vie monastique. --Influence des moeurs cléricales
sur celles des laïques. --Le clergé séculier. --Les _enfants de
Goliath_. --Testament de Turpio, évêque de Limoges. --Les moines
de Moyen-Moutier et de Senones. --L'eunuque Nicétas. --Mission
délicate de l'abbé Humbert, abbé de Moyen-Moutier. --L'_âme_
de Gobuin, évêque de Châlons. --Efforts du pape Grégoire VII
pour ramener l'Église de France au respect des moeurs. --Sa
lettre aux évêques. --Les turpitudes de la vie cléricale sont le
thème favori de tous les artistes et des littérateurs de cette
époque. --Dépravation générale. --L'an 1000. --Unanimité des
écrivains d'alors sur la dépravation profonde de l'état social.
--La sodomie fut le vice le plus répandu dans toutes les classes
de la population. --L'anachorète allemand. --Le petit-fils de
Robert-le-Diable. --Les Normands. --Influence de leurs moeurs
sur les peuples qu'ils conquéraient. --Comment Emma, femme de
Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de
sa rivale, la vicomtesse de Thouars. --De quelle manière Ebles,
héritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et
tuteur Bernard. --Les Pénitentiels. --Faits concernant les actes
du mariage. --Faits relatifs à l'inceste, --à l'infanticide et aux
avortements, --aux péchés contre nature, --au crime de bestialité.
--Procès criminel intenté à Simon, par Mathilde sa concubine.
--_Fornicatio inter femora._ --Reproches du poëte Abbon à la
France, sur ses vices. --Reproches de Pierre, abbé de Celles, à
Paris, sur sa corruption.
Il faut descendre jusqu'au règne de Louis VIII pour trouver une
ordonnance de roi relative à la Prostitution; mais on ne doit pas
conclure de l'absence de règlements spéciaux sur la matière pendant
près de trois siècles, que l'état des moeurs rendît inutiles ces
règlements, et que la Prostitution publique eût disparu en France
sous l'influence moralisatrice de l'église. A défaut de ces monuments
d'ancienne jurisprudence, qui ont peut-être existé, mais qui ne se
trouvent plus dans les collections de diplômes royaux, nous pouvons
constater, par le témoignage des contemporains, que jamais les moeurs
ne furent plus corrompues, et n'eurent un plus grand besoin de réforme,
de répression et d'amendement. Pendant cette période de guerres,
d'invasions et de bouleversement social, les oeuvres de législation
sont fort rares, et se distinguent par un caractère transitoire qui
les empêche de survivre à la circonstance où elles prennent naissance:
il n'y a pas de code général qui témoigne de la volonté de faire
une fondation stable, comme les Capitulaires de Charlemagne et les
Établissements de saint Louis. Les rois se succèdent trop rapidement
l'un à l'autre, et se sentent trop mal assis sur leur trône pour
songer à organiser, à moraliser, à améliorer, à administrer, dans leurs
États; ils n'ont ni le temps, ni le souci de modifier les institutions
de leurs prédécesseurs; on peut donc dire, avec toute apparence de
certitude, que, depuis Charlemagne jusqu'à saint Louis, la police de
la Prostitution resta tout à fait stationnaire, et ne subit aucune
métamorphose, tandis que la Prostitution elle-même, encouragée par
l'indifférence des magistrats, ne cessa de s'étendre et de s'enraciner
dans le peuple. Nous ne chercherons pas à découvrir quelques traces
de précautions légales, de mesures coercitives et de prohibitions
régulières dans l'intérêt des moeurs publiques, mais nous n'aurons pas
de peine à prouver que ces moeurs étaient détestables, à cette époque
de barbarie, d'ignorance, d'abrutissement et de désordre universel.
La corruption la plus honteuse avait pénétré dans la plupart des
couvents dès les temps mérovingiens. En 742, saint Boniface, évêque
de Mayence, écrivait au pape Zacharie (_Act. SS. ord. L. Bened._, t.
II, p. 54): «Les évêchés sont presque toujours donnés à des laïques
avides de richesses ou à des clercs débauchés et prévaricateurs, qui
en jouissent selon le monde. J'ai trouvé, parmi ceux qui s'intitulent
diacres, des hommes habitués dès l'enfance à la débauche, à l'adultère,
aux vices les plus infâmes: ils ont la nuit dans leur lit quatre ou
cinq concubines, et même davantage (_inveni inter illos diaconos quos
nominant, qui a pueritia sua semper in stupris, semper in adulteriis
et in omnibus semper spurcitiis viam ducentes, sub tali testimonio
venerunt ad diaconatum_; et _modo in diaconatu, concubinas quatuor,
vel quinque, vel plures noctu in lecto habentes_).» Les réformateurs
des ordres religieux ne firent qu'arrêter le mal sans le détruire
dans son principe. Saint Colomban, qui promulguait sa règle vers
ce temps-là, y avait introduit cette clause sévère: «Celui qui aura
conversé familièrement avec une femme, en tête-à-tête et sans témoins,
sera mis au pain et à l'eau pendant deux jours ou recevra deux cents
coups de fouet.» La règle la plus rigoureuse se relâchait promptement,
dans le sein d'une communauté où couvait sans cesse le feu des passions
sensuelles. C'était toujours par l'incontinence, que commençait le
scandale de la vie monastique. Les conciles et les synodes, avec leurs
sages prescriptions, ne pouvaient imposer un frein aux passions des
moines, passions d'autant plus irrésistibles qu'elles étaient plus
contenues: ils savaient, comme le dit énergiquement saint Jérôme, que
la puissance du diable est cachée dans les reins (_diaboli virtus in
lumbis_); ils s'efforçaient d'éloigner la femme, des yeux et de la
pensée de l'homme; ils avaient compris que les femmes légitimes des
évêques et des prêtres, acceptées par la primitive Église, n'étaient
que des occasions de péché: «Peut-on souffrir, s'écriait Véranus,
évêque de Lyon, dans une de ces assemblées (en 585), peut-on souffrir
que le desservant des autels, l'homme appelé à l'honneur d'approcher
du Saint des saints, soit souillé des indignes délices des voluptés
charnelles, et qu'un clerc, alléguant les droits du mariage, remplisse
à la fois les devoirs de prêtre et le rôle d'époux?» Les _évêchesses_
(_episcopæ_) disparurent par degrés, et ne furent plus tolérées; le
célibat absolu devint la condition indispensable des ecclésiastiques,
et l'entrée des monastères d'hommes fut interdite aux femmes, aussi
bien que l'entrée des monastères de femmes aux hommes.
Mais ce n'était là qu'une lettre morte: l'autorité de l'Église envers
ses ministres ne dépassait pas la loi, qu'elle avait toujours le droit
de faire, et qu'elle n'avait jamais la force de mettre à exécution;
les couvents, par une conséquence naturelle des passions humaines,
étaient la plupart des réceptacles d'impuretés, et il fallait, deux
ou trois fois par siècle, y introduire une réforme partielle ou
complète. Telle est l'histoire de presque tous les monastères, où le
scandale n'éclatait pas aussi souvent que la débauche s'emparait de
la communauté. On ne connaissait ordinairement au dehors ce qui se
passait dans l'intérieur du cloître, que par des bruits vagues et de
sourdes rumeurs. Lorsque l'évêque jugeait à propos de s'enquérir du mal
et d'y porter remède, l'enquête lui révélait de graves déportements,
sur lesquels la pudeur chrétienne lui faisait étendre son manteau. La
principale cause de ces excès de la vie monastique était le voisinage
et la fréquentation des maisons de l'un et de l'autre sexe: ici, l'abbé
ou le prieur avait la direction des religieuses; là, au contraire,
l'abbesse exerçait une sorte de souveraineté sur les religieux.
Ces rapports continuels des deux sexes dans l'enceinte des abbayes
entraînaient une foule d'abus que la prévoyance épiscopale eût été
fort en peine de prévenir, puisqu'ils se renouvelaient incessamment.
Les moeurs des gens cloîtrés avaient une influence déplorable sur
les laïques, qui ne se piquaient pas d'être plus vertueux que leurs
confesseurs. Le clergé séculier ne donnait pas meilleur exemple à ses
paroissiens. Martinien, moine de Rabais, au dixième siècle, disait aux
prêtres de son temps: «Est-ce votre loi de prendre femme ou d'avoir des
relations avec des femmes? de polluer, par différents genres de luxure,
votre corps qui a été fait pour recevoir la nourriture des anges?» Ce
Martinien, dans son traité inédit qu'il a malicieusement intitulé _De
laude monachorum_, reprochait à ses compagnons de robe «de vivre comme
des soudards dissolus, au lieu de s'armer du glaive incorruptible de la
chasteté et d'orner leurs mains de bonnes oeuvres.» Le père Berthollet,
dans sa grande _Histoire du Luxembourg_, est forcé d'avouer, tout
jésuite qu'il était, que les clercs, au onzième siècle, avaient oublié
la sainteté de leur profession, et ne se souvenaient plus que la
continence avait fait la gloire de l'Église: «Vivant comme les peuples,
ils croyaient qu'il n'y avait aucune distinction entre eux, et ils
se persuadèrent aisément qu'ils devaient avoir des femmes.» C'étaient
là ces clercs dépravés, qu'on appelait les enfants de Goliath (_cleri
ribaldi, qui vulgo dicuntur de familia Goliæ_, dans les _Constitutions_
de Gautier de Sens, en 923). La partie saine du clergé se désolait
de voir les progrès de cette gangrène morale que rien ne pouvait
arrêter. Le pieux évêque de Limoges, Turpio, mort en 944, consignait
avec amertume, dans son testament (_Biblioth. Cluniacensis_), cet
aveu dépouillé d'artifice: «Nous-mêmes qui devrions donner l'exemple,
nous sommes l'instrument de la perte d'autrui, et au lieu d'être les
pasteurs des peuples, nous nous conduisons comme des loups dévorants!»
Ce n'est point ici le lieu de mettre en évidence les vices grossiers
des gens d'Église, qui se croyaient tout permis parce qu'ils avaient
entre les mains le droit d'absoudre les pécheurs; nous n'essaierons
pas de pénétrer dans les archives des couvents et de relever la longue
liste de ceux qui furent réformés, excommuniés, supprimés, à cause
des monstrueux débordements de leurs hôtes: il suffit de dire qu'on ne
trouverait peut-être pas une abbaye célèbre où les moeurs claustrales
n'aient pas éprouvé à diverses reprises, la contagion de l'impudicité.
Pour citer quelques exemples entre mille du même genre, les moines
de Moyen-Moutier et de Senones en Lorraine menaient une existence si
épouvantable, au dixième siècle, qu'ils furent expulsés par ordre de
l'empereur d'Allemagne; mais les successeurs qu'on leur donna ne firent
que les surpasser dans la science du libertinage. Dans la chronique
manuscrite de Jean de Bayon, que possède M. Noël, dans sa bibliothèque
à Nancy, on voit que les moines de Moyen-Moutier s'émurent de l'hérésie
d'un eunuque grec, nommé Nicétas, qui avait, à Constantinople,
conseillé la castration de tous les novices destinés à la vie monacale.
Ces moines corrupteurs, qui entretenaient un commerce infâme avec les
jeunes gens du pays, qu'ils attiraient la nuit dans leurs cellules,
s'imaginèrent que l'hérésie de Nicétas aurait pour résultat de leur
ôter la source de leurs plaisirs: ils chargèrent donc leur abbé Humbert
d'aller à Constantinople combattre une hérésie qu'ils craignaient de
voir s'armer contre eux, et l'abbé remplit sa mission délicate à la
satisfaction générale, car il sauva la virilité des moines en écrasant
l'hérésiarque dans un dialogue où il le convainquit d'avoir voulu
changer les serviteurs de Dieu en prêtres de Cybèle. A son retour, il
trouva que son abbaye avait profité de son absence pour faire un pas de
plus dans la perdition; il crut frapper les esprits de ces pervers, en
les menaçant des peines de l'enfer: «Lorsque je traversais les Alpes,
leur raconta-t-il, j'ai rencontré une troupe de démons flamboyants,
montés sur des chevaux enflammés. Ils escortaient l'âme de Gobuin,
évêque de Châlons, qui venait d'être surpris par la mort au moment
même où il commettait le péché de fornication avec une religieuse.
J'ai demandé au chef des démons s'il ne serait pas possible de racheter
cette pauvre âme par des prières; mais l'esprit malin auquel je parlais
répondit par un terrible éclat de rire en me tournant le dos, et tous
les diables de l'escorte me montrèrent alors leur derrière avec des
gestes indécents.» Les moines à qui s'adressait ce récit imitèrent
la vilaine pantomime des démons, et remercièrent toutefois leur abbé
d'avoir triomphé de l'hérésie de Nicétas, en lui disant: «C'est à nous
de prouver maintenant qu'un bon moine peut se dispenser de faire un bon
eunuque, et qu'un bon eunuque ne saurait faire un bon moine.»
Nous ne promènerons pas nos lecteurs, de couvent en couvent, pour
les initier aux coupables désordres qui s'y passaient, il suffit
de représenter tous les cloîtres comme des antres de Prostitution
(_scortationis fornices_, dit un écrivain monastique du onzième
siècle). Grégoire VII, qui s'efforça de ramener l'église de France au
respect des moeurs, écrivait à tous les évêques, en 1074: «Chez vous
toute justice est foulée aux pieds. On s'est accoutumé à commettre
impunément les actions les plus honteuses, les plus cruelles, les plus
sales, les plus intolérables: à force de licence, elles sont devenues
des habitudes.» On s'explique l'indignation de ce pape législateur,
en voyant un Mauger, archevêque de Rouen, commettre des crimes qui
exhalaient autour de lui, selon l'expression de Guillaume de Poitiers,
une fâcheuse odeur de honte; un Enguerrand, évêque de Laon, tourner
en ridicule la tempérance et la pureté, «avec des expressions, dit
Guibert de Nogent, dignes du jongleur le plus licencieux;» un Manassès,
archevêque de Reims, qui fut, au dire d'un de ses contemporains, «une
bête immonde, un monstre dont aucune vertu ne rachetait les vices;» un
Hugues, évêque de Langres, qui se souilla d'adultères et de sodomie
(_sodomitico etiam flagitio pollutum esse_, lit-on dans les Actes
du synode de Reims, où il fut mis en jugement). Tous ces indignes
prélats reçurent un châtiment éclatant, mais leur fatal exemple
n'en était pas moins suivi par le plus grand nombre des clercs, qui
s'étonnaient de la sévérité des décrétales de Grégoire VII: «C'est
un hérétique et un insensé! s'écriaient ceux du diocèse de Mayence
(dans la Chronique de Lambert Schaffn). Veut-il obliger les hommes à
vivre comme des créatures célestes, et, en contrariant la nature, à
lâcher la bride à la crapule et à la fornication? Nous aimons mieux
renoncer au sacerdoce, qu'au mariage.» Presque tous étaient mariés
ou bien avaient des concubines, des maîtresses, des amies et des
servantes. Yves de Chartres, dans ses lettres (_Epist. 85_), cite un
certain prélat qui cohabitait publiquement avec deux femmes, et qui
se préparait à en prendre une troisième (_qui publice sibi duo scorta
copulavit et tertiam pellicem jam sibi præparavit_). Malgré les décrets
pontificaux, le clergé persista longtemps dans son concubinage, et
refusa opiniâtrement de renoncer à ses plaisirs (_se pellicibus ad hoc
nolunt abstinere nec pudicitiæ inhærere_, dit Orderic Vital). Le même
historien raconte que l'archevêque de Rouen, ayant excommunié ceux qui
vivaient dans l'incontinence, fut poursuivi par eux à coups de pierres.
Les bâtards des prêtres et des moines se multipliaient à l'infini, et
leurs pères ne rougissaient pas de les doter, de les marier et de les
enrichir aux dépens de l'Église. Il n'y avait pas un chapitre dont
les chanoines ne fussent «brûlés des ardeurs de la luxure» (_Gall.
Christ._, t. I, append., p. 6); il n'y avait pas un diocèse où l'on
comptât dix prêtres sobres, chastes, amis de la paix et de la charité,
exempts de tout crime, de toute infamie, de toute souillure (Fulb.
Carnot., _epist. 17_); il n'y avait pas un couvent, où la règle de
l'ordre fût scrupuleusement observée, où les pères, revêtus de l'habit
monastique, fussent vraiment des moines: «_O miseri_, disait le moine
Martinien, _nos monachiali habitu induti, videmur monachi et non
sumus!_»
La conduite dépravée des prêtres et des moines n'était que trop imitée
par les laïques qui la livraient à leurs méprisantes railleries;
mais le clergé ne cherchait pas même à conserver les apparences de
l'honnêteté, et il faisait lui-même bon marché de ses vices, avec
les jongleurs qui s'en moquaient dans leurs chansons satiriques,
avec les peintres qui en composaient des tableaux et des miniatures,
avec les imagiers ou statuaires qui en ornaient leurs ouvrages, en
pierre, en bois, en ivoire. C'était le sujet favori de la littérature
et de l'art. L'intempérance de la gent monacale, sa sensualité, son
effronterie servaient de thème permanent aux fantaisies des artistes
et aux épigrammes des poëtes. On ne voit nulle part que les hommes
d'église se soient offensés, irrités, scandalisés des portraits écrits
ou figurés de leurs turpitudes. Ils se divertissaient eux-mêmes à
leurs propres dépens, en faisant reproduire l'épopée joyeuse de la vie
cléricale, dans les peintures de leurs missels, dans les sculptures
de leurs églises, dans les images de leurs diptyques, dans les
ornements de leur mobilier. La verve caustique des tailleurs d'images
s'exerçait sans paix ni trêve sur le déréglement des clercs: de là
tant de grossières allégories, tant d'indécentes caricatures, tant
de sales drôleries, qui se cachent dans les chapiteaux, les frises et
les arabesques de l'architecture religieuse. Ici, ce sont des moines
changés en pourceaux; là, des chiens habillés en moines; ailleurs,
le phallus antique sort du froc d'un religieux; tantôt ce sont des
nonnes en débauche avec des diables; tantôt ce sont des singes qui
poursuivent des femmes nues et qui leur mordent les fesses. L'emblème
ordinaire du vice d'impureté, c'est un crapaud ou une tête de Chimère
couvrant les parties sexuelles de l'homme ou de la femme. Dans tous
ces groupes obscènes, la robe et le capuchon du moine caractérisent
l'intention maligne de l'auteur, qui s'amuse à immortaliser les
vices et la honte de ses patrons. Ceux-ci en riaient les premiers,
puisqu'ils avaient laissé subsister ces scandaleux reliefs, qui
furent détruits la plupart dans les temps modernes par la pruderie
des ecclésiastiques, à qui la singularité du monument demandait en
vain grâce. Voilà pourquoi les plus étranges de ces chapiteaux, ceux
qu'on avait décorés de tous les genres du crime de bestialité, ne nous
sont plus connus que par le témoignage des archéologues et des savants
qui en ont recueilli la tradition. Ainsi, nous ne croyons pas qu'on
ait gardé même le dessin d'une sculpture assez inconvenante qu'on
voyait à Saint-Germain-des-Prés, et qui représentait une religieuse se
prostituant en même temps à un moine et à un animal qui ressemblait à
un loup. Il y avait aussi à Saint-Georges-de-Bocheville en Normandie un
fût de colonne, couronné par une affreuse mêlée d'hommes et de singes
luttant d'incontinence et d'audace.
Les laïques, en présence de ces modèles de luxure cléricale, n'avaient
pas la prétention de rester purs et vertueux: ils ne se piquaient, au
contraire, que d'une sorte d'émulation libidineuse qui les poussait à
rivaliser de débauche avec les prêtres et les moines. Les historiens du
temps nous les représentent aussi comme des scorpions et des serpents
à face humaine (_Hist. des comtes de Poitou_, par J. Besly, p. 264).
On comprend que cette dépravation générale ait fait croire à la fin du
monde et au règne de l'Antechrist. Cette croyance superstitieuse, qui
s'était attachée à l'an 1000, ne servit pas à rendre la société moins
corrompue. Chacun, en dépit des terreurs qu'inspirait l'approche du
jugement dernier, s'acharnait à jouir de la vie et à s'étourdir dans
les délices de la chair (_carnales illecebræ_). Le monde devenait pire,
et l'on s'attendait généralement à recevoir le baptême d'un nouveau
déluge (_videbatur sane mundus declinare ad vesperam_, dit Guillaume
de Tyr, au livre I de son Histoire). Les poëtes étaient d'accord
avec les prédicateurs, pour annoncer que l'espèce humaine avait fait
d'effrayants progrès dans le crime du mal, et que tous les jours la
décadence morale s'aggravait; un troubadour du dixième siècle, cité par
Raynouard (_Poésies orig. des Troub._, t. II, p. 16), disait, dans un
poëme en langue romane:
Enfans en dies foren ome fello,
Mal ome foren, aora sunt peior.
Tous les écrivains de ce temps-là sont d'accord sur cette dégradation
profonde de l'état social, et tous en attribuent la principale
cause au péché de l'incontinence, qui avait pris des proportions
gigantesques. Quelques-uns, en donnant leurs biens aux églises et aux
monastères, dans l'attente de l'Antechrist, motivaient leurs donations
sur la méchanceté croissante des hommes: _iniquitas quotidiana
malitiæ incrementa sumit_, lit-on dans une donation faite à l'église
de Saint-Jean-d'Angely. Les donateurs se sentaient si chargés de
souillures, qu'ils se ruinaient pour acheter une absolution et qu'ils
la recevaient souvent des mains d'un clerc plus souillées que les
leurs. «On vit alors, dit Raoul Glaber dans sa Chronique (liv. IV,
ch. 9), régner partout, dans les églises comme dans le siècle, le
mépris de la justice et des lois. On se laissait emporter aux brusques
transports de ses passions..... On peut appliquer justement à notre
nation cette parole de l'apôtre: Il y a parmi vous de telles impuretés,
qu'on n'entend point dire qu'il s'en commette de semblable parmi les
païens.» Orderic Vital, dans son _Histoire ecclésiastique_ (liv. VIII,
année 1090), accuse la génération contemporaine de faire ses délices de
ce qu'il y avait de plus honteux et de plus infect dans l'opinion des
personnages honorables du temps passé. Il est vrai de dire que, la fin
du monde et l'Antechrist ayant manqué au rendez-vous de l'an 1000, ceux
qui survivaient à cette époque fatale se crurent autorisés à ne plus
craindre aucune vengeance céleste, et s'enfoncèrent davantage dans le
fumier de leurs immondes voluptés.
On trouve çà et là quelques détails précis relativement à la nature
de ces voluptés, qui sont d'ordinaire déguisées sous de vagues
généralités, et qui ne diffèrent pas des autres oeuvres du démon,
dans les lamentations qu'elles inspirent aux rares honnêtes gens de
ces siècles pervers: «Maintenant, s'écrie un poëte anonyme dans une
complainte en vers léonins sur le malheur des temps (_Histor. des
Gaules_, t. XI, p. 445), maintenant les hommes qui mènent une vie
scandaleuse, débauchés, sodomites, et qui nous volent, et qui nous
injurient, méprisent les honnêtes gens, dont les moeurs sont bien
réglées.» La débauche et la sodomie (_moechi_, _sodomitæ_) sont donc
les vices les plus répandus dans toutes les classes de la population,
chez les comtes et les barons comme dans l'humble _borde_ du serf,
à l'ombre des cloîtres comme sous les courtines de l'abbé ou de
l'évêque. Le diacre Pierre prononça, au nom du pape Léon IX, dans le
concile de Reims, en 1049, un discours où prêtres et laïques sont
vivement réprimandés, à cause de leurs abominables habitudes. Ces
habitudes s'étaient invétérées de telle sorte en France, que l'abbé de
Clairvaux, Henri, écrivait au pape Alexandre III, en 1177: «L'antique
Sodome renait de sa cendre!» (Voy. l'_Hist. de Paris_, par Dulaure,
édit. de 1837, t. II, p. 40). Orderic Vital, en plusieurs endroits
de son Histoire, signale la contagion de ce vice odieux, qui devait
sa recrudescence à l'établissement des races normandes dans les
provinces gallo-franques: «Alors, dit-il au livre VIII, les efféminés
dominaient dans tous les pays et se livraient sans frein à leurs sales
débauches; les chattemites, dignes des flammes du bûcher, abusaient
impudemment des horribles inventions de Sodome (_tunc effeminati passim
in orbe dominabantur, indisciplinate debacchabantur, sodomiticisque
spurcitiis foedi catamitæ, flammis urendi, turpiter abutebantur_).»
Le même historien fait prophétiser cette invasion de la sodomie,
par un anachorète fameux, que la reine Mathilde, femme de Guillaume
d'Angleterre, envoya consulter au fond de l'Allemagne. L'anachorète
prédit les maux qui menaçaient la Normandie sous le règne de Robert,
fils de Guillaume et petit-fils de Robert le Diable: «Ce prince,
dit-il, semblable à une vache lascive, s'abandonnera aux voluptés et
à la paresse, s'emparera des biens ecclésiastiques et les distribuera
entre ses lénons et ses flatteurs infâmes (_spurcisque lenonibus
aliisque lecatoribus distribuet_)..... Dans le duché de Robert, les
chattemites et les efféminés (_catamitæ et effeminati_) domineront,
et sous leur domination la perversité, la misère, ne feront que
s'accroître.» Il est donc incontestable que la turpitude sodomitique,
qui fut ravivée par les croisades, avait été introduite en France par
les Normands, qui la laissèrent comme un indice de leur passage dans
tous les lieux où ils séjournèrent, soit pour hiverner, soit pour
attendre le retour de leurs hordes dévastatrices.
Abbon, dans son poëme du Siége de Paris par les Normands, impute aux
seigneurs français le vice ignominieux que nous voulons attribuer
plus exclusivement à leurs ennemis. Ces hommes du Nord, ainsi que la
plupart des barbares, n'avaient pas honte de se prêter mutuellement à
une abominable Prostitution; ils ne faisaient qu'un usage très-modéré
de leurs femmes, qui étaient constamment grosses ou nourrices, et qui
n'avaient pas d'autre destination que celle de la maternité; car la
tribu, dont la force dépendait du nombre de ses enfants, en demandait
une production exubérante, que n'aurait pas favorisée l'habitude
des rapports voluptueux entre l'époux et ses épouses. Telles furent
certainement l'origine et la raison de ces dégradantes erreurs du
sexe masculin. Les Normands n'en étaient pas moins ardents à l'égard
des femmes, et ils ne les épargnèrent pas plus que les hommes, dans
les villages qu'ils occupaient de vive force à l'improviste. Ils
ne respectaient que les vieilles et les vieillards, c'est-à-dire
qu'ils les tuaient sans pitié; mais quant aux jeunes, ils en avaient
grand soin, ils se les partageaient, et ils les emmenaient avec eux,
après les avoir employés à leurs plaisirs, sous les yeux de leurs
épouses, qui ne s'en offensaient pas et qui n'eussent point osé s'y
opposer. Le moine Richer, racontant une expédition des Normands qui
dévastèrent la Bretagne au neuvième siècle, nous les montre enlevant
les hommes, les femmes et les enfants: «Ils décapitent les vieillards
des deux sexes, dit-il, mettent en servitude les enfants et violent
les femmes qui leur paraissent belles (_feminas vero, quæ formosæ
videbantur, prostituunt_).» On peut se rendre compte de la terreur qui
s'attacha au nom des Normands, et qui devançait leurs excursions: ils
dépeuplèrent des provinces entières; les villes florissantes avant
leur apparition, restèrent sans habitants, après qu'ils en furent
sortis; les bords des fleuves, qu'ils avaient remontés avec leurs
bateaux plats, furent changés en déserts; mais ils avaient semé sur
leurs traces l'impur enseignement de leurs moeurs, et les vaincus
gardèrent la hideuse marque d'esclavage que leur avaient imprimée les
vainqueurs. Les Normands, en se fixant sur le sol de l'Angleterre,
ne traitèrent pas la population indigène avec plus d'égards qu'ils
n'avaient fait autrefois dans les pays conquis par Rollon: ils ne
massacraient plus les vieillards, mais ils abusaient des jeunes gens
et outrageaient les filles, dont les plus nobles servaient de jouet à
la soldatesque la plus immonde (_nobiles puellæ despicabilium ludibrio
armigerorum patebant et ab immundis nebulonibus oppressæ dedecus suum
deplorabant_, dit Orderic Vital). On doit présumer que les moeurs
normandes ne s'étaient pas beaucoup améliorées depuis deux siècles,
et que ces farouches libertins savaient toujours se passer de leurs
femmes, car celles-ci, pendant la longue absence de leurs maris, se
sentirent embrasées de concupiscence (_sæva libidinis face urebantur_,
dit le latin, plus énergique encore que le français), et envoyèrent
aux absents plus d'un message, en 1068, pour leur annoncer qu'elles
aviseraient à prendre d'autres maris, s'ils tardaient à revenir. La
crainte de voir des bâtards sortir de leur lit conjugal décida quelques
Normands à retourner près de leurs impatientes épouses (_lascivis
dominabus suis_); mais le plus grand nombre demeura en Angleterre, où
ils trouvaient de quoi se distraire et se consoler. Si leurs femmes
ne se remarièrent pas toutes, elles ne se firent pas faute de donner
des bâtards à leurs maris. Un poëte de cette époque (voy. _Hist. Norm.
script._, p. 683) gémissait de voir que «la lampe des vertus était
éteinte en Normandie.»
Les autres provinces qui composaient la France féodale n'étaient pas
alors dans une situation plus satisfaisante au point de vue des moeurs.
Les seigneurs faisaient montre de tous les vices et ne conservaient
aucun ressouvenir de pudeur. M. Emile de la Bédollière, dans sa savante
_Histoire des moeurs et de la vie privée des Français_, rapporte deux
épisodes remarquables de l'impudicité sauvage, qui caractérisait l'un
et l'autre sexe chez les nobles comme chez les serfs. En 990, le bruit
courait que Guillaume IV, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, avait
eu un commerce adultère avec la femme du vicomte de Thouars, chez
lequel il avait reçu l'hospitalité. Emma, femme de Guillaume, guettait
une occasion de se venger de sa rivale. Un jour, elle l'aperçoit qui
se promenait à cheval, peu accompagnée, aux environs du château de
Talmont. Emma accourt avec une grosse troupe d'écuyers et de valets:
elle renverse à terre la vicomtesse, l'accable d'injures et la livre
à ses gens. Ceux-ci se saisissent de la malheureuse, la violent à
tour de rôle pendant une nuit entière, pour obéir aux ordres d'Emma
qui les excite et les contemple (_comitantes se quatenus libidinose
nocte quæ imminebat, tota ea abuterentur, incitat_). Le lendemain, ils
la mettent dehors, à moitié nue, mourante de lassitude et de faim.
Le vicomte de Thouars ne put ni se plaindre ni se venger; il reprit
sa femme déshonorée, tandis que Guillaume exilait la sienne dans le
château de Chinon. Nous voyons, en 1086, un viol moins affreux dans
ses circonstances, mais accompli de même en présence de témoins. Ebles,
héritier du comte de Comborn en Aquitaine, étant devenu majeur, réclama
son château et ses terres que détenait son oncle et tuteur Bernard.
Celui-ci refusait de s'en dessaisir. Ebles rassemble des gens de guerre
et vient assiéger le château, que Bernard essaie en vain de défendre.
Ebles pénètre dans la place que son oncle venait d'abandonner: il y
rencontra sa tante, nommée _Garcilla_, et aussitôt, sans se désarmer,
devant tous ses compagnons qui l'applaudissent, il assouvit sur elle
la plus révoltante lubricité (_patrui uxorem coram multis foedavit_).
(Voy. l'_Hist. des moeurs et de la vie privée des Francs_, t. II,
p. 343, et t. III, p. 83, d'après deux chroniques publiées dans la
_Bibliotheca nova manuscriptorum_, de Labbe.)
On ne s'étonne plus de ces faits monstrueux et on en soupçonne de
plus épouvantables, s'il est possible, quand on promène avec dégoût
sa pensée à travers les anciens Pénitentiels: c'est là qu'il faut
chercher les faits occultes de la Prostitution au moyen âge; c'est là
que se produit avec toutes ses audaces le péché de la chair, qui ne se
bornait pas à des conjonctions illicites entre les deux sexes et qui se
complaisait dans les caprices de la plus exécrable dépravation. Certes,
comme le dit M. de la Bédollière, «on aimerait à croire pour l'honneur
de l'humanité, que les horreurs signalées par les Pénitentiels
sont purement accidentelles» et n'avaient que bien rarement un écho
dans le tribunal de la pénitence, mais elles reparaissent à chaque
page dans ces Pénitentiels qui les classent à différents degrés de
culpabilité et de pénalité. Il est donc certain qu'elles étaient
fréquentes et qu'elles répandaient de proche en proche une corruption
latente dans toutes les parties du corps social. Nous ne pouvons
nous dispenser d'enregistrer ces horreurs de la Prostitution, mais
nous ne les dépouillerons pas de leur voile latin et nous n'irons pas
même emprunter une traduction, prudemment atténuée, aux Pénitentiels
modernes qui ont dû respecter la doctrine pénitentiaire de l'Église. Il
faut distinguer dans ce code primitif de la confession les faits qui
concernent les actes les plus secrets du mariage, ceux qui touchent à
l'inceste, ceux qui sont relatifs à des débauches contre nature et ceux
enfin qui renferment le crime de bestialité.
Tout ce que l'Église avait fait pour protéger la pureté du mariage
n'était qu'un témoignage évident de tout ce qui se faisait, dans le
sanctuaire des époux, contre le but moral de cette institution. Ce
n'étaient que péchés véniels, si les mariés n'avaient pas consacré
la première nuit des noces à des pratiques de dévotion (_eadem nocte
pro reverentiâ ipsius benedictionis in virginitate permaneant_, dit
Reginon, liv. II); si le mari qui avait couché avec sa femme, ne
s'était pas lavé, avant d'entrer dans une église (_maritus qui cum
uxore suâ dormierit, lavet se antequam intret in ecclesiâ._ Pénitentiel
de Fleury); si la femme était entrée dans l'église, à l'époque de ses
règles (_mulieres menstruo tempore non mirent ecclesiam_); si le lit
conjugal, à cette même époque, avait rapproché les deux époux (_in
tempore menstrui sanguinis qui tunc nupserit; 30 dies poeniteat._
Pénitentiel d'Angers); s'ils n'avaient pas gardé une continence
absolue les dimanches, les jours de grandes fêtes, trois jours avant la
communion et durant les quatre semaines qui précèdent Pâques et Noël.
Mais le péché devenait plus grave, la pénitence plus longue, quand les
époux avaient donné carrière à des fantaisies obscènes, que n'absolvait
pas le privilége de l'union des sexes (_si quis cum uxore suâ retro
nupserit, 40 dies poeniteat; si in tergo, tres annos, quia sodomiticum
scelus est._ Pénitentiel d'Angers). Les copulations charnelles dans
le mariage ne devaient être qu'une oeuvre chaste et sainte, destinée
à procréer des enfants et non à satisfaire les sens. Ce sont les
expressions de Jonas, évêque d'Orléans, dans son Institut des laïques:
_Oportet ut legitima carnis copula causa sit prolis non voluptatis, et
carnis commixtio procreandorum liberorum sit gratia, non satisfactio
vitiorum_.
L'inceste se multipliait sous les formes les plus hideuses: le fils
ne faisait pas grâce à sa mère; la mère elle-même ne respectait pas
l'innocence de son jeune enfant; le frère attaquait sa soeur; le
père polluait sa fille! Mais il y avait, pour ces abominations, des
pénitences de dix, de quinze ans, pendant lesquels le coupable se
façonnait au jeûne et à la continence. (_Qui cum matre fornicaverit,
15 annis; si cum filia et sorore, 12--Si adolescens sororem, 5 annos,
et si matrem, 7, et quamdiu vixerit, numquam sine poenitentia, vel
continentia.--Si mater cum filio parvulo fornicationem imitatur, si
mater cum filio suo fornicaverit, tribus annis poeniteat._ Pénitentiels
de Fleury et d'Angers.)
Les infanticides, les avortements n'étaient pas moins nombreux que chez
les païens qui les toléraient toujours et les approuvaient quelquefois.
Tantôt on étouffait l'enfant à sa naissance, tantôt on l'étranglait,
tantôt on le faisait périr en l'empoisonnant ou en le saignant. Il y
avait des hommes et des femmes qui vendaient des drogues pour faire
avorter (_herbarii viri, mulieres interfectores infantum_). D'autres
drogues rendaient les femmes stériles et les hommes impuissants. Pour
exalter l'amour ou plutôt l'ardeur sensuelle d'un homme ou d'une femme,
on ajoutait d'affreux mélanges à la potion qu'on lui faisait prendre
(_Interrogasti de illâ feminâ quæ menstruum sanguinem suum miscuit
cibo vel potui et dedit vire suo ut comederet? et quæ semen viri sui
in potu bibit? Tali sententiâ feriendæ sunt sicut magi._ Pénitentiel de
Raban Maur.--_Illa quæ semen viri sui in cibo miscet, ut inde plus ejus
amorem accipiat, annos tres poeniteat._ Pénitentiel de Fleury).
Les péchés contre nature avaient d'innombrables variétés aux yeux du
confesseur qui leur appliquait aussi des pénitences très-variées.
La sodomie simple (_si quis fornicaverit sicut sodomitæ_, dit le
Pénitentiel romain) entraînait quatre ans de pénitence; mais l'âge
des pécheurs établissait bien des différences entre eux. L'enfant,
l'adolescent, l'homme fait, n'étaient pas punis de même, lorsqu'ils
péchaient de la même façon. Les souillures de l'extrême jeunesse
ressemblaient souvent à celles de la vieillesse la plus dépravée; mais
elles s'effaçaient plus aisément et se corrigeaient avec les années
(_Pueri sese invicem manibus inquinantes, dies 40 poeniteat. Si vero
pueri sese inter femora sordidant, dies centum; majores verò, tribus
quadragesimis._ Pénitentiel d'Angers). Les erreurs antiphysiques
des femmes étaient punies aussi sévèrement que celles des hommes,
comme si la chasteté fût plus nécessaire chez le sexe qui a en soi un
charme irrésistible pour attirer l'autre sexe. Les femmes, même les
religieuses, se livraient entre elles à des orgies, où reparaissait le
_fascinum_ romain et où l'art fellatoire n'avait rien oublié des leçons
impudiques de l'antiquité (_Mulier cum alterâ fornicans, tres annos.
Sanctimonialis femina cum sanctimoniali per machinatum polluta, annos
septem._ Pénitentiel d'Angers.--_Mulier qualicumque molimine aut per
ipsam aut cum altera fornicans._ Pénitentiel de Fleury.--_Si quis semen
in os miserit, septem annos poeniteat._ Ibid.). Quelquefois l'inceste
venait se mêler au crime contre nature et en aggraver l'infamie et
le châtiment: la sodomie entre frères ne pouvait être rachetée que
par quinze ans d'abstinence (_qui cum fratre naturali fornicaverit
per commixtionem carnis, ab omni carne se abstineat quindecim annis._
Pénitentiel de Fleury).
Tous les genres de bestialité, on ose à peine le croire, figurent dans
les Pénitentiels et ne donnent lieu qu'à une pénitence temporaire,
quoique la loi civile condamnât le criminel à périr avec la bête qu'il
avait choisie pour complice. Toutes les bêtes semblaient propres
à cette détestable mésalliance (_cum jumento, cum quadrupede, cum
animalibus_, dit le Pénitentiel romain; _cum jumento, cum pecude_, dit
le Pénitentiel d'Angers; _cum pecoribus_, dit le Recueil de Reginon).
Rien ne fut plus commun au moyen âge, que ce crime qu'on punissait de
mort, quand il était patent et confirmé par une sentence du tribunal.
Les Registres du Parlement sont remplis de ces malheureux qu'on brûlait
avec leur chien, avec leur chèvre, avec leur vache, avec leur pourceau,
avec leur oie! Mais nous ne voyons, que dans la lettre de Raban Maur
à Regimbold, archevêque de Mayence, la discussion canonique de ces
énormités qui alors n'étonnaient personne (_Tertia quæstio de eo fuit,
qui cani feminæ inrationabiliter se miscuit, et quarta de illo, qui cum
vaccis sæpius fornicatus est? Qui cum jumento vel pecore coierit, morte
moriatur. Mulier quæ succubuerit cuilibet jumento, simul interficiatur
cum eo._ Capitul. de Baluze, t. II, append., col. 1378). Dans les
capitulaires d'Ansegise, les évêques et les prêtres sont invités
particulièrement à combattre cette dépravation qu'on regardait comme un
reste du paganisme et qui se perpétua plus longtemps dans les campagnes
que dans les villes; mais tous les législateurs reconnaissent qu'un
pareil crime, qui ravale l'homme au niveau de la bête, mérite la mort.
On aurait volontiers pardonné à la bête plutôt qu'à l'homme, mais on
la tuait et l'on jetait sa chair à la voirie, de peur qu'elle ne vînt à
engendrer, par l'artifice du démon, un monstrueux assemblage de la bête
et de l'homme.
Enfin, pour donner une idée plus complète encore de l'obstination des
débauchés dans leurs détestables habitudes, nous rappellerons ici un
procès criminel qui se rapporte à une débauche contre nature, qu'on
appelait _fornicatio inter femora_. C'est Ducange qui nous fournit ce
singulier document tiré d'une charte d'Édouard Ier, roi d'Angleterre.
Cette charte est datée probablement des premières années du dixième
siècle. Un nommé Simon entretenait une concubine, nommée Mathilde, avec
qui jamais il n'avait eu de rapports complets. Un jour, il fut surpris
en flagrant délit de commerce illicite par les amis de cette concubine
qui voulait se venger de lui en se faisant épouser. Elle déclara devant
les juges qu'elle avait longtemps vécu conjugalement avec lui, mais
qu'il ne l'avait pas encore épousée (_Juratores dicunt quod prædictus
Simon semper tenuit dictam Matildam ut uxorem suam, et dicunt quod
numquam dictam Matildam desponsavit_). Alors, Simon eut à choisir
entre trois sortes de châtiment ou de réparation: donner sa foi à
Mathilde, ou perdre la vie, ou rendre à Mathilde les devoirs qu'un mari
rend à sa femme (_vel ipsam Matildam retro osculare_). Simon fit son
choix aussitôt: il donna sa foi à Mathilde, mais il ne voulut jamais
l'épouser autrement qu'il n'avait fait jusqu'alors (_inter femora_).
Ducange a extrait cette curieuse anecdote du Dictionnaire des lois de
l'Angleterre (_Nomolex anglicana_), par Thomas Blount.
A l'époque d'Edouard Ier et de Charles le Simple, son gendre, les
moeurs de la France et de l'Angleterre offraient une triste analogie,
et quelque poëte de la cour saxonne d'Édouard aurait pu dire de
l'Angleterre ce que le poëte Abbon disait alors de la France dans son
poëme fameux sur le Siége de Paris: «O France, pourquoi te caches-tu?
où sont ces forces antiques qui ont assuré ton triomphe sur de plus
puissants ennemis? Tu expies trois vices principaux: l'orgueil, les
honteuses délices de Vénus, et la recherche de tes habits. Tu n'écartes
pas même de ton lit les femmes mariées, les nonnes consacrées au
Seigneur. Bien plus, tu as des femmes à satiété, et tu outrages la
nature!» Deux siècles plus tard, Pierre, abbé de Celles, dans ses
lettres (liv. IV, ép. 10), adressait à la ville de Paris les mêmes
reproches qu'Abbon avait adressés à la France, et il l'accusait de
pervertir les moeurs de ses habitants: «O Paris, que tu es séduisant
et corrupteur! disait-il. Que de piéges tes propres vices tendent à la
jeunesse imprudente! Que de crimes tu fais commettre!» La Prostitution
fut, à toutes les époques, la conseillère et la provocatrice des autres
vices qui ne marchent pas sans elle et qui s'attachent à ses flancs,
comme des louveteaux pendus aux mamelles de leur dévorante mère.