CHAPITRE VII.

SOMMAIRE. --Les moeurs publiques sous les rois antérieurs à Louis

IX. --Hideux progrès de la sodomie. --Tableau des moeurs de Paris

à la fin du douzième siècle. --Les écoliers. --Le Pré-aux-Clercs.

--Les Thermes de Julien. --Le cimetière des Saints-Innocents.

--Les libertins et les prostituées de la _Croix-Benoiste_. --Les

premières religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs. --La

_patronne_ des filles publiques. --Les statuts de la corporation

des _filles amoureuses_. --Le _baiser de paix_ de la prostituée

royale. --La chapelle de la rue de la Jussienne. --Efforts de saint

Louis pour combattre et diminuer la Prostitution. --La maison des

_Filles-Dieu_. --Comment saint Louis punit un chevalier qui avait

été surpris dans une maison de débauche. --Suppression des lieux de

débauche et bannissement des femmes de mauvaise vie.

Dans le recueil des ordonnances des rois de France de la troisième

race, il ne s'en trouve aucune, avant saint Louis, relative à la

Prostitution; mais on ne doit pas croire cependant, d'après cette

lacune, que la Prostitution eût presque disparu en France ou bien que

l'autorité légale la laissât absolument maîtresse de ses actes, sans

l'entourer d'une surveillance préventive et répressive à la fois. Nous

croyons, au contraire, que le désordre des moeurs n'avait fait que

s'aggraver, à la faveur des guerres féodales qui avaient désolé le

pays et entravé la marche de la civilisation; nous croyons aussi que

l'ancienne législation à l'égard des prostituées et de leurs scandales

n'avait pas cessé d'être en vigueur; mais, au milieu des agitations

permanentes qui troublaient la société, on s'était sans doute fort

relâché de l'exécution de ces lois de police et l'on s'occupait plutôt

d'assurer la défense des villes exposées à des siéges continuels et à

toutes les conséquences d'une invasion armée. Une sorte de tolérance

indulgente avait donc permis à la Prostitution de gagner du terrain

dans les cités, et surtout à Paris, où elle s'était organisée comme

les autres corps d'état, avec des statuts qui la régissaient, soit que

l'administration municipale approuvât cette espèce de confrérie impure

ou fermât les yeux sur son existence organisée. Nous n'aurons pas de

peine à prouver que, sous les rois antérieurs à Louis IX, les moeurs

publiques étaient plus dépravées qu'au neuvième siècle et que cette

corruption avait un caractère plus odieux que jamais; nous trouverons,

en outre, plus d'un témoignage contemporain qui atteste combien

l'exercice de la Prostitution régulière s'était multiplié et acclimaté,

pour ainsi dire, dans les habitudes de la population parisienne.

Cette Prostitution, il faut bien le reconnaître, avait alors une

heureuse influence sur les moeurs; car, depuis que les hommes du

Nord s'étaient mêlés de gré ou de force aux indigènes francs et

gallo-romains, le vice contre nature pénétrait, comme une contagion

dévorante, dans toutes les classes de la nation et imprimait sa

turpitude aux ordres religieux comme aux familles princières et

royales. Guillaume de Nangis, en racontant, dans sa chronique,

la mort tragique des deux fils et d'une fille de Henri Ier, roi

d'Angleterre, qui furent engloutis dans la mer avec une foule de

seigneurs anglais embarqués sur le même navire, présente ce naufrage

comme une punition du ciel et ne craint pas de dire que les victimes

étaient la plupart sodomites (_omnes fere sodomitica labe dicebantur

et erant irretiti_). Cette horrible dégradation morale, nous l'avons

constaté plus haut, se rencontrait partout, chez les moines de

préférence; et l'Église, affligée de ces excès qu'elle s'efforçait

de cacher dans son sein, ne pouvait s'empêcher de frapper d'anathème

ses membres indignes. Nous verrons plus tard que la condamnation des

Templiers ne fut, de la part de Boniface VIII et de Philippe le Bel,

qu'une terrible mesure de justice contre la sodomie déguisée sous

l'habit de l'ordre du Temple. La sodomie était également le lien

secret de différentes sectes hérétiques qui cherchèrent à s'établir,

en faisant une rapide propagande à l'aide de ces impuretés et qui

échouèrent devant l'attitude ferme et rigide du haut clergé, que

le pouvoir temporel seconda par des bourreaux et des supplices. Cet

abominable vice s'était invétéré de telle sorte dans le peuple, que les

tentatives manichéennes, qui se renouvelèrent sous divers noms jusqu'au

quatorzième siècle, lui durent leur succès momentané et en même

temps leur implacable répression. En présence des hideux progrès d'un

pareil fléau, on comprend que la Prostitution naturelle pouvait être

considérée comme un remède au mal ou du moins comme une digue opposée

à ses débordements. Jacques de Vitry, dans son _Histoire occidentale_

(ch. VII), a enregistré ce fait curieux et significatif, que les filles

publiques, qui arrêtaient effrontément dans la rue les ecclésiastiques,

les appelaient _sodomites_, lorsque ceux-ci refusaient de suivre ces

dangereuses sirènes: «Ce vice honteux et détestable, ajoute-t-il, est

tellement répandu dans cette ville; ce venin, cette peste y sont si

incurables, que celui qui entretient une ou plusieurs concubines est

regardé comme un homme de moeurs exemplaires.»

Jacques de Vitry, qui nous fournit cette précieuse observation au

sujet des moeurs de Paris à la fin du douzième siècle, paraît avoir

voulu dépeindre plus particulièrement la Prostitution qui s'était

emparée du quartier de l'Université et qui y régnait en souveraine:

«Dans la même maison, dit-il, on trouve des écoles en haut, des

lieux de débauche en bas; au premier étage, les professeurs donnent

leurs leçons; au-dessous, les femmes débauchées exercent leur

honteux métier, et tandis que, d'un côté, celles-ci se querellent

entre elles ou avec leurs amants, de l'autre côté, retentissent les

savantes disputes et les argumentations des écoliers.» Le quartier

des colléges et des écoles n'était peuplé, à cette époque, que de

maîtres ès arts et d'écoliers; ces derniers, âgés la plupart de vingt

à vingt-cinq ans, et appartenant à toutes les nations, formaient une

sorte d'armée indisciplinée de 150,000 individus, qui se moquaient

des sergents du guet et qui ne permettaient pas à la prévôté de Paris

de s'immiscer dans leurs affaires: ils protégeaient donc les femmes

de vie, installées dans leur quartier, et ils les couvraient d'un

voile d'impunité, tant qu'elles ne dépassaient point les limites de

ce _lieu de franchise_. Le recteur et les suppôts de l'Université,

sachant que la jeunesse a besoin de dépenser l'exubérance de son ardeur

et de ses forces au profit de ses passions, ne la gênaient nullement

dans ses plaisirs et ne lui demandaient pas de vivre en anachorète.

On s'explique ainsi le tableau d'intérieur, que Jacques de Vitry

a tracé d'après nature et qui nous représente fidèlement l'état de

la Prostitution dans le voisinage des Écoles de la rue du Fouarre.

Il est probable néanmoins que cette Prostitution à domicile n'était

pas la seule qui se fût placée sous la sauvegarde des écoliers: la

Prostitution errante, qui répondait aux idées et aux instincts de

ce temps-là, devait se donner carrière dans le Pré-aux-Clercs, cette

promenade champêtre des enfants prodigues de l'Université, cette vaste

plaine, traversée par de jolis ruisseaux bordés de saussaies, ombragée

par des massifs d'arbres et coupée par des haies vives. C'était là

certainement le rendez-vous des _filles de champs_ et _de haies_, qui

n'avaient rien à redouter, dans ce frais asile, des austères poursuites

de la justice abbatiale de Saint-Germain-des-Prés. L'Université faisait

respecter ses priviléges, même à l'égard de ses compagnes de débauche.

Le Pré-aux-Clercs n'était pas le seul refuge de la Prostitution

errante; elle avait une retraite non moins inviolable et plus commode

dans la saison froide et pluvieuse. Le palais des Thermes de Julien,

dans lequel les rois de la première race avaient fixé leur séjour,

n'était plus habité depuis des siècles, et les ruines de cette

vaste habitation gallo-romaine, environnées de vignes et de jardins,

offraient alors, suivant l'expression d'un poëte contemporain, «une

infinité de réduits sinueux toujours favorables aux actes secrets,

mystérieuses cachettes complices du crime, puisqu'elles épargnent la

honte à qui le commet.» Jean de Hauteville, qui nous fait connaître

l'usage obscène de l'antique palais des Thermes sous les règnes de

Louis VII et de Philippe-Auguste, expose ce qu'il avait vu de ses

propres yeux, dans son poëme misanthropique intitulé _Archithrenius_:

«C'est là, dit-il avec moins d'indignation que de pitié, c'est là que

l'épaisseur des arbres, usurpant les fonctions de la nuit, protége

incessamment les amours furtifs et dérobe souvent au regard sévère de

la surveillance les derniers symptômes de la pudeur mourante; car celui

qui veut faire une mauvaise action cherche les ténèbres, et sa honte,

qui se sent plus à l'aise dans les lieux obscurs, aime à s'envelopper

des voiles de la nuit.» Philippe-Auguste, en 1218, fit donation de ces

ruines romaines à son chambellan Henri, concierge du Palais de la Cité,

probablement à la charge de les enclore de murs et d'en chasser la

Prostitution. Telle était aussi l'intention de Philippe-Auguste, quand

il fit entourer d'une bonne muraille le cimetière des Saints-Innocents,

dans lequel la Prostitution nocturne prenait ses ébats, sans respect

pour les morts qu'elle en rendait témoins. Guillaume le Breton, en

parlant de ce cimetière dans le poëme épique de la _Philippide_,

s'indigne de cette profanation insolente: _Et quod pejus erat,

meretricabatur in illo_ (lib. I, vers. 441).

Il en était de même de tous les endroits voisins de la muraille

d'enceinte: la Prostitution y venait planter son camp dès la tombée

du jour, et les viles créatures qui l'exerçaient à la dérobée, se

postaient, pour attendre leur proie, aux abords des routes les plus

fréquentées. On lit, dans les _Grandes Chroniques de Saint-Denis_,

cette particularité qui se rapporte au règne de Philippe-Auguste: «Et

aussi les folles femmes qui se mettoient aux bordeaux et aux carrefours

des voyes et s'abandonnoient, pour petis prix, à tous, sans avoir honte

ne vergogne.» C'est le seul passage d'un écrivain du treizième siècle

dans lequel il soit question du salaire de la débauche; et, quoique

le prix des faveurs d'une prostituée de carrefour ne s'y trouve pas

fixé, on ne peut douter qu'il ne fût très-minime, sans doute à cause

de l'extrême concurrence. La Prostitution avait encore un autre champ

de foire hors de la ville, sur le chemin de Vincennes, dans un lieu

semé de buissons et de bocages, au delà de la porte Saint-Antoine.

Dubreul rapporte, dans ses _Antiquités de Paris_, que ce lieu-là

était le théâtre ordinaire des attentats à la pudeur, que les écoliers

commettaient impunément sur les femmes, les filles et chambrières des

bourgeois de Paris. On érigea d'abord une croix de pierre, nommée la

_Croix Benoiste_, au centre de ce bois mal famé; mais la fondation de

cette croix ne servit qu'à y attirer un plus grand nombre d'_hommes et

femmes de dissolution_, qui se livraient, sous prétexte de dévotion et

de pèlerinage, à la plus criminelle promiscuité. Un prédicateur, fameux

par les conversions qu'il avait faites, Foulques de Neuilly, abbé de

Saint-Denis, apparut tout à coup au milieu de cette bande de libertins

et de prostituées; debout sur le socle de la Croix Benoiste, il les

somma de renoncer à leurs damnables habitudes et de faire pénitence en

se consacrant à Dieu. Les femmes qui l'écoutaient, et qui appartenaient

à la lie du peuple, se sentirent aussitôt émues de repentir, abjurèrent

leur infâme métier, se coupèrent les cheveux et devinrent les premières

religieuses de l'abbaye de Saint-Antoine-des-Champs, qui recruta sa

communauté dans tous les rangs de la Prostitution. Les malheureuses

que la Croix Benoiste avait vues s'abandonner _pour vil et petit prix_,

firent des processions autour de cette croix, nu-pieds et en chemise;

quelques-unes se marièrent honorablement; d'autres se vouèrent à la vie

contemplative; mais, dans l'origine, vers 1190, cet étrange couvent

réunissait sous le même toit autant d'hommes que de femmes, et l'on

peut supposer que, malgré les éloquentes prédications de Foulques de

Neuilly et de son successeur Pierre de Roissy, ce mélange des deux

sexes n'était pas fait pour inspirer la vertu à d'anciennes prostituées

et à des débauchés convertis. Ce fut l'illustre évêque de Paris Maurice

de Sully, qui, en 1196, éloigna les hommes et retint les femmes sous

la règle de Cîteaux, en menaçant de les chasser toutes si elles ne

s'amendaient pas.

Outre ces misérables vagabondes qui exploitaient les alentours de la

ville et qui s'abattaient le soir comme des oiseaux de proie sur les

voyageurs attardés, il y avait dès lors dans certains quartiers et

dans certaines rues des _bordeaux_ et des _clapiers_, qui recevaient

de nombreux visiteurs avant l'heure du couvre-feu, et qui payaient au

fisc un impôt imité du _vectigal_ romain. Les preuves de ces faits

manquent à cette époque, mais comme nous les rencontrons plus tard

en abondance, nous devons croire qu'elles ont disparu pour les règnes

antérieurs à ceux de saint Louis. La tradition, qu'il ne faut jamais

dédaigner, surtout si elle concerne des circonstances qui eussent été

difficilement mentionnées par écrit à l'heure même où elles avaient

lieu, la tradition, recueillie par Sauval, au dix-septième siècle

(_Recherch. et antiq. de Paris_, t. II, p. 638), nous apprend que,

bien avant Louis IX, «les femmes scandaleuses avoient des statuts,

certains habits, afin de les reconnoître, et même des juges à part.»

Cette tradition s'était perpétuée chez les femmes de mauvaise vie, qui

prétendaient encore, du temps de Sauval, «que le jour de la Madeleine

a été fêté à la poursuite de leurs devancières, du temps qu'elles

composoient un corps et avoient leurs rues et leurs coutumes, et même

avant que saint Louis les eût obligées à porter certains habits pour

les distinguer des honnêtes femmes.» Malheureusement, les détails

que Sauval promettait sur ce sujet singulier ne figurent pas dans

son ouvrage imprimé, dont ils auront été retranchés, avec le célèbre

traité des _Bordels de Paris_, par la pudeur de ses éditeurs; mais il

est impossible de ne pas supposer que Sauval n'ait eu sous les yeux

la preuve de l'existence de ces statuts de la Prostitution, sinon ces

statuts eux-mêmes, qui devaient avoir force de loi, antérieurement à

la rédaction du _Livre des Métiers_ d'Étienne Boileau. Ce _prud'homme_

eut honte d'admettre dans son recueil des priviléges et coutumes des

arts et métiers, où il professe tant de haine pour la Prostitution,

un chapitre spécial destiné à régler l'exercice d'un scandale public

qu'il avait l'intention de faire disparaître, en ne lui donnant pas

de place dans la jurisprudence municipale. Ces Statuts du _putage_,

qu'on découvre çà et là, encore apparents, dans l'histoire des moeurs,

ont été inévitablement établis et maintenus par force d'usage, mais

non, peut-être, approuvés et confirmés par les rois. On est autorisé à

penser que si, dans un temps où tous les _métiers_ et _marchandises_

avaient leur code spécial, la Prostitution tolérée n'eût pas eu le

sien, les femmes bordelières n'auraient pas formé une corporation à

part, comme elles en faisaient une sous la juridiction du _roi des

ribauds_. Le titre de _roi_, attribué au chef ou maître principal

d'une corporation, était toujours inséparable des statuts de cette

corporation: la _ribaudie_ avait son _roi des ribauds_, ainsi que la

_mercerie_, son _roi des merciers_, et la _menestrandie_, son _roi des

ménétriers_.

Nous verrons plus loin que rien ne manquait aux filles de

Paris, excepté des statuts, pour démontrer qu'elles avaient été

très-anciennement instituées en corps de métier. On ne saurait sans

doute suppléer à la perte de ces statuts, en ce qui concerne le mode

de réception dans la communauté, les degrés d'apprentissage, la taxe

du public, les redevances au fisc, les aumônes et les amendes, en un

mot toute l'organisation intérieure du _métier_; mais nous avons des

renseignements précis sur les quartiers et les rues assignés à la

débauche, sur la marque distinctive des femmes vouées à cette honteuse

industrie, sur les heures affectées à leur travail, sur les lois

somptuaires à leur usage. Une anecdote, relative à la Prostitution,

nous semble très-importante à ce point de vue, d'autant plus qu'elle

n'a pas encore été bien comprise par ceux qui l'ont tirée de la

Chronique de Geoffroy, prieur de Vigeois (_Nova biblioth. manusc._ du

P. Labbe, t. I, p. 309): «La reine Marguerite, étant à l'église pendant

que le baiser de paix se donnait entre les assistants, voyant une femme

parée de vêtements magnifiques et la prenant pour une épousée, lui

donna le baiser de paix. Cette femme était une ribaude suivant la cour

(_meretricem regiam_). Cette princesse, instruite de la méprise, s'en

plaignit au roi, qui défendit aux filles publiques de porter dans Paris

(_Parisiis_) le surcot ou la cape (_chlamyde seu cappâ uti_), afin

qu'elles fussent distinguées ainsi de celles qui étaient légitimement

mariées.» Cette curieuse anecdote, qui figure dans une Chronique

finissant à l'année 1184, ne saurait en aucune façon se rapporter au

règne de saint Louis et concerner la reine Marguerite, femme de ce

roi, puisque l'auteur de la Chronique était mort plus de soixante ans

avant le mariage de saint Louis avec Marguerite de Provence. Le fait,

que le prieur de Vigeois avait ouï raconter au fond de son monastère

limousin, porte avec soi une date incontestable, celle de 1172, lorsque

la princesse Marguerite, fille de Louis VII et de la reine Constance,

eut été fiancée avec Henri _au Courtmantel_, fils du roi d'Angleterre,

et couronnée reine par l'archevêque de Rouen. On peut néanmoins laisser

à ce fait la date de 1158 que lui assigne le chroniqueur, en supposant

que, dans sa Chronique, écrite après 1172, il a qualifié de _reine_

Marguerite, qui n'était pas encore couronnée et qui n'avait guère que

six ans à l'époque où son innocence enfantine aurait reçu la souillure

du baiser d'une prostituée.

Il est extraordinaire que le fait en question ne soit raconté que

dans la Chronique du prieur de Vigeois, que plusieurs historiens ont

confondu avec Geoffroi de Beaulieu, pour dater du règne de Louis IX

une particularité qui appartient assurément au règne de Louis VII et

qui prouve que ce roi avait fait contre les femmes de mauvaise vie une

ordonnance qu'on n'a pas conservée. On peut tirer de ce fait plus d'une

induction intéressante pour notre sujet. D'abord, cette prostituée,

que le chroniqueur nomme _royale_, faisait-elle partie des filles de

joie _suivant la cour_, que nous rencontrerons jusque sous le règne de

François Ier avec cette même qualification, ou bien était-ce seulement

une des sujettes ordinaires du roi des ribauds, une des femmes de

sa corporation royale? En outre, il est certain que Louis VII, en

soumettant le métier des filles publiques à certaines conditions de

costume, reconnaissait implicitement leur existence légale et les

autorisait à pratiquer leur coupable commerce dans l'enceinte de Paris

(_Parisiis_). Enfin, le surnom de l'époux de la princesse Marguerite,

Henri _au Court mantel_, n'a-t-il pas quelque analogie indirecte

avec l'aventure de sa femme, qui fut cause que les filles d'amour ne

portèrent plus de cape ou manteau long? Il est piquant de remarquer,

dans tous les cas, que, depuis cette époque, les prostituées de Paris,

faisant partie de la corporation des ribaudes, s'habillèrent _de

court_, ainsi que les mérétrices de Rome, vêtues de la toge et non de

la stole.

La corporation des filles _amoureuses_ était donc évidemment, du

temps de Louis VII, dans un état de prospérité qui se manifestait

assez par le luxe de ses _livrées_ ou habits de métier. Sauval, dans

un autre passage de sa précieuse compilation (t. II, p. 450), déclare

positivement que les statuts de cette corporation déshonnête ont eu

cours, pour son gouvernement occulte, jusqu'aux états d'Orléans en

1560. A défaut de ces statuts, nous n'avons pas même découvert les

preuves de la confrérie de la Madeleine, que Sauval assure pourtant

avoir existé, sans dire à quelle paroisse elle était attachée et

quels furent ses priviléges, ses indulgences et ses fêtes. Ce n'est

qu'en recourant à une conjecture assez plausible, que nous donnerons

pour siége principal à cette impure confrérie une petite église de

la Madeleine, qui existait, avec ce vocable, dès le onzième siècle,

et qui prit plus tard le nom de Saint-Nicolas. L'emplacement occupé

par cette vieille église, que la révolution de 89 a fait disparaître,

est rempli maintenant par des maisons particulières. Nous n'oserons

toutefois soutenir que ce fut là le lieu de la scène du baiser de paix

donné par une princesse à une courtisane. Le curé de cette paroisse

avait le titre d'archiprêtre, et malgré le peu d'importance de la

paroisse et de l'église, il ne laissait pas que d'être fier de son

titre, à cause de la confrérie de Notre-Dame-aux-Bourgeois, qui paraît

avoir succédé à celle de la Madeleine, quand saint Louis essaya de

supprimer radicalement la Prostitution. C'est à cette circonstance que

nous rapporterons le changement de nom de l'église, qui, quoique dédiée

toujours à la Madeleine, eut l'air de se purifier, en ne s'appelant

plus que Saint-Nicolas. Cependant l'image de la Madeleine figurait

encore sur le maître-autel et ses reliques étaient exposées dans une

châsse d'argent doré. Presque tous les historiens de Paris, y compris

Dubreul, qui ont parlé de cette ancienne église de la Cité, veulent que

saint Nicolas en ait été le patron primitif; Dubreul et Sauval placent

dans une de ses chapelles, qui s'agrandit aux dépens d'une juiverie

confisquée lors de l'expulsion des juifs sous Philippe-Auguste, la

confrérie des _Poissonniers_ et des Bateliers, que n'effarouchait

pas sans doute le voisinage de la confrérie des ribaudes. Cette

église était la seule qui possédât des reliques de la sainte qu'on y

vénérait, et il ne faut pas croire, comme le donnerait à entendre un

passage obscur de Dubreul, que ces reliques n'y eussent été déposées

qu'en 1491, par Louis de Beaumont, évêque de Paris. Cet évêque ne fit

que changer le reliquaire. C'étaient non-seulement des cheveux (_de

capillis_) de la Madeleine, mais encore un morceau de la peau de sa

tête, détaché de l'endroit que Notre-Seigneur avait effleuré de la

main, en disant: «Garde-toi de me toucher!»

Toutes les femmes dissolues s'accordaient à honorer la Madeleine

comme leur patronne, sans s'inquiéter de faire un choix entre les

différentes saintes que la légende leur offrait sous ce nom. Il paraît

qu'elles rendaient aussi un culte à sainte Marie l'Égyptienne, qui

fut, avant sa conversion, une célèbre prostituée. Une tradition presque

contemporaine nous permet de certifier que la chapelle dédiée à cette

sainte, dans la rue qui est devenue celle de la Jussienne, au lieu

de l'_Égyptienne_ ou de la _Gippecienne_, était la paroisse attitrée

des femmes publiques, depuis sa fondation au douzième siècle: elles

fréquentaient cette chapelle, elles y faisaient dire des messes, elles

y brûlaient des cierges, elles y apportaient leurs offrandes, la dîme

de leur honteux métier; c'était là qu'elles venaient en pèlerinage, de

tous les points de la ville, et rien n'était plus étrange que leurs

ex-voto et leurs bouquets artificiels suspendus autour de l'image de

leur patronne. En 1660, le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait

cette chapelle dans sa dépendance, en fit enlever une verrière qu'on y

voyait depuis plus de trois siècles et qui était un objet de scandale

pour les personnes pieuses. Cette verrière représentait la sainte

sur un bateau, relevant sa robe et se préparant à payer son passage

au batelier, avec cette inscription, qui est sans doute rajeunie de

langage: «Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son

passage.» On devine, d'après cette anecdote, pourquoi les bateliers de

la Seine avaient adopté la même patronne que les prostituées. Il est

probable que la confrérie des ribaudes fut transférée de l'église de

la Madeleine dans la chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne, quand la

grande confrérie de la vierge Marie _Notre-Dame aux seigneurs, prêtres,

bourgeois et bourgeoises de la ville de Paris_ fut établie en 1168 dans

cette église, peut-être à l'occasion de l'outrage qu'une fille de joie

avait imprimé sur le front d'une fille de France en lui donnant le

baiser de paix ou en le recevant d'elle. Le roi et la reine étaient,

de fondation, membres de cette confrérie de Notre-Dame, qu'on est

surpris de voir placée sous les auspices de la Madeleine. Quant à la

chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne, elle fut érigée hors des murs,

aux environs du cimetière des Saints-Innocents, qui était alors un des

centres les plus mal famés de la Prostitution errante.

Quand Louis IX monta sur le trône, sa première pensée ne fut pas de

proscrire absolument dans son royaume la Prostitution légale qui y

était tolérée, sinon permise; mais il essaya de la combattre et de

la diminuer avec les armes de la religion et les ressources de la

charité. «Jamais, dit Sauval, il n'y a eu tant de femmes de mauvaise

vie, qu'au commencement du treizième siècle dans le royaume, et jamais

néanmoins on ne les a punies avec plus de rigueur.» Guillaume de

Seligny, évêque de Paris, convoqua celles de Paris et les fit rougir

de leur ignoble métier; les unes y renoncèrent, pour embrasser une vie

honnête et pour se marier; les autres demandèrent à se cloîtrer pour

expier leurs péchés. Guillaume alla trouver le jeune roi qui venait

de succéder à son père Louis VIII et qui avait l'âme toute pleine des

pieux enseignements de sa mère, la vertueuse reine Blanche. Ce prince

fut émerveillé des belles conversions que l'évêque avait faites, et,

pour n'en pas laisser perdre le fruit, il s'empressa de fonder une

maison de refuge destinée aux pécheresses que la grâce avait touchées.

Il faillit ouvrir cette maison dans un clos situé rue Saint-Jacques et

appartenant à son confesseur et chapelain Robert Sorbon, qu'il voulait

mettre à la tête de cette communauté de pénitentes; mais il se ravisa,

en pensant que les Écoles de la rue du Fouarre donneraient des voisins

menaçants à ces nouvelles converties. Il les mit donc à distance des

écoliers, dans la campagne, de l'autre côté de la ville, et il leur

concéda un vaste terrain où il fit élever pour elles une église, des

cloîtres, des dortoirs et divers bâtiments enfermés dans une enceinte

de bons murs. Ce monastère, qui fut plus tard un hôpital, occupait tout

l'espace où le quartier du Caire a été construit depuis la révolution.

Il y avait des jardins et des vergers dans cette espèce de forteresse

qu'on appelait, dit Joinville, la _maison des Chartriers_. On ne sait

pas d'où lui vient le nom de _maison des Filles-Dieu_, qui lui resta,

et l'on doit croire que ce fut une malice du peuple, qui baptisa ainsi

ces religieuses que le démon avait soumises à un apprentissage peu

édifiant. Quoi qu'il en soit, ce nom des _Filles-Dieu_, qui n'avait été

d'abord qu'une épigramme, fut pris au sérieux, même par celles qui le

portaient.

Un poëte satirique de ce temps-là, Rutebeuf, se moque des Filles-Dieu

et de leur nom assez mal approprié à leurs antécédents; mais on

pourrait induire de ces vers de Rutebeuf, que les pénitentes de

Guillaume de Seligny avaient été d'abord nommées _Femmes-Dieu_:

Diex a non de filles avoir,

Mès je ne poy oncques savoir

Que Diex eust fame en sa vie!...

Rutebeuf comprend sous la dénomination de _lignage de Marie_, en

sous-entendant _Madeleine_, tout le personnel de la Prostitution,

parmi lequel saint Louis avait trouvé ses Filles-Dieu: «Et fist

mettre, raconte Joinville, grant multitude de femmes en l'hostel, qui

par povreté estoient mises en pechié de luxure, et leur donna quatre

cens livres de rente pour elles soustenir.» Cette dotation de quatre

cents écus de rente était considérable, en raison de la valeur énorme

de l'argent, et tout le monde s'étonna que les Filles-Dieu eussent

été mieux traitées que les Quinze-Vingts, qui n'avaient que trois

cents livres de revenu. Les Filles-Dieu n'étaient que deux cents dans

l'origine, mais elles recueillaient dans leur maison hospitalière les

femmes perdues que le repentir arrachait à la débauche. Ce monastère

avait pour _maître proviseur et gouverneur_ un prêtre que l'évêque de

Paris appelait son _bien-aimé en Jésus-Christ_ et que les religieuses

nommaient leur _père en Dieu_. Ce ne fut pas la seule fondation du même

genre que le saint roi encouragea de ses conseils et de ses deniers:

«Et fist mettre, rapporte Joinville, en plusieurs liex de son royaume

mesons de beguines, et leur donna rentes pour elles vivre, et commanda

l'en que en y receust celles qui voudroient fere contenance à vivre

chastement.»

Louis IX avait beau détourner ainsi le torrent de la Prostitution,

il ne parvenait pas à réformer les moeurs, que les croisades avaient

encore perverties davantage, car les croisés imitaient les musulmans et

entretenaient de véritables harems, remplis d'esclaves achetées dans

les bazars de l'Asie. «Le commun peuple se prist aux foles femmes,»

dit Joinville, avouant ainsi la principale cause des désastres de la

croisade où le roi fut fait prisonnier par les infidèles. Ce sage

prince savait à quoi attribuer ses désastres; aussi, en recouvrant

sa liberté, congédia-t-il plusieurs des officiers de sa maison, parce

qu'il avait été averti que ces libertins _tenoient leur bordiau_ à un

jet de pierre de sa tente. Vainement il s'efforça de bannir de son camp

la débauche et la paillardise; ses arrêts les plus sévères ne firent

que mieux ressortir l'impuissance de ses chastes efforts contre le

déchaînement de la luxure. Pendant qu'il était à Césarée, il jugea,

selon les lois du pays, un chevalier qui avait été surpris _au bordel_.

Le coupable avait à opter entre deux partis également déshonorants:

la ribaude, avec laquelle on l'avait trouvé en flagrant délit, devait

le mener en chemise, une corde liée aux _genetaires_ (génitoires),

par tout le camp; sinon, il abandonnerait son cheval et son armure

au bon plaisir du roi et se verrait chassé de l'armée. Le chevalier

préféra ce dernier châtiment et s'en alla. Louis IX, quoi qu'il fît

pour inspirer à ses serviteurs la noble passion du devoir, gémissait

d'être témoin des progrès de la démoralisation sociale. Enfin, après

son retour de Palestine, comme pour rendre un hommage solennel à la

mémoire de sa pieuse mère qu'il pleurait encore, il voulut détruire la

Prostitution, en la prohibant, sans aucune exception ni réserve, par

tout son royaume, dans les provinces du nord comme dans celles du midi

(le _Languedoc_ et le _Languedoil_).

C'est dans une ordonnance du mois de décembre 1254, qu'il introduisit

cet article mémorable qui, caché parmi d'autres moins importants,

prononçait d'une manière définitive la suppression des lieux de

débauche et le bannissement des femmes de mauvaise vie: «Item soient

boutées hors communes ribaudes, tant de champs comme de villes; et,

faites les monitions ou défenses, leurs biens soient pris par les juges

des lieux ou par leur autorité, et si soient dépouillées jusqu'à la

cote ou au pélicon; et qui louera maison à ribaude ou recevra ribaude

en sa maison, il soit tenu de payer au bailly du lieu, ou au prevost,

ou au juge, autant comme la pension (le loyer) vaut en un an.» Mais

saint Louis ne tarda pas à s'apercevoir que la Prostitution était un

fléau nécessaire pour arrêter de plus grands maux dans l'ordre social.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 3/6 · 第 27 / 47 题