SOMMAIRE. --Débordements concubinaires des rois francs. --Clotaire
Ier. --Ingonde et Aregonde. --Incontinence adultère de Caribert,
roi de Paris. --Marcoviève et Méroflède. --Caribert répudie
sa femme Ingoberge. --Theudechilde. --Les frères de Caribert.
--Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne. --Chilpéric, roi de
Soissons. --Audowère. --Frédégonde. --Galeswinde. --Dagobert Ier.
--Pépin et sa concubine Alpaïs. --Meurtre de saint Lambert par
Dodon, frère d'Alpaïs. --Moeurs dissolues de Bertchram, évêque de
Bordeaux. --Brunehaut. --Charlemagne. --Ses concubines Maltegarde,
Gersuinde, Régina et Adallinde. --Ses filles. --Le cartulaire de
l'abbaye de Lorsch. --Légende des amours d'Éginhard et d'Imma,
fille de Charlemagne. --Capitulaire de Charlemagne concernant les
complices de la Prostitution. --Origine des fonctions du prévôt de
l'hôtel du roi et de l'office du _roi des ribauds_. --Recherches
minutieuses des individus suspects et des prostituées ordonnées par
Charlemagne. --Châtiment infligé aux femmes de mauvaise vie et à
leurs complices. --Les juifs, courtiers de Prostitution. --Le _pied
de roi_. --Dissertation sur la stature de Charlemagne. --Légende de
_la femme morte et la pierre constellée_. --Le capitulaire de l'an
805. --Les hommes _nus_. --Les _mangones_ et les _cociones_. --Les
_maquignons_. --Légende de saint Lenogésilus. --Les successeurs
de Charlemagne. --Louis-le-Débonnaire. --L'_épreuve de la croix_.
--L'épreuve du _congrès_. --L'impératrice Judith. --Theutberge,
femme de Lothaire, roi de Lorraine, accusée d'inceste. --Le
champion ou _vicaire_ de Theutberge sort triomphant de l'_épreuve
de l'eau chaude_. --Theutberge, justifiée, est traduite devant un
consistoire présidé par Lothaire. --Elle s'accuse, puis rétracte
ses aveux. --Le concile de Metz. --Lothaire est excommunié.
--Sacrilége de Lothaire. --Sa mort.
Les rois de la première race furent sans cesse en lutte avec l'Église,
à cause de leurs concubines, qu'ils prenaient et répudiaient tour à
tour, sans consulter les évêques, et ceux-ci, malgré leurs menaces
et leurs anathèmes, ne parvenaient pas à faire respecter aux Francs
l'institution religieuse du mariage, car les nouveaux convertis
restaient païens dans leurs moeurs et supportaient avec peine le joug
évangélique. L'histoire de ces rois est remplie de leurs guerres,
de leurs crimes et de leurs excès; mais c'est surtout dans leurs
amours qu'ils ont à se plaindre de l'importune police du pouvoir
ecclésiastique, qui ne leur accorde ni paix ni trêve, et qui ne tolère
pas chez eux l'exemple de la Prostitution. Pourtant, le scandale
demeure ordinairement enclos dans le sein du gynécée, et la rumeur
publique révèle à peine ce qui s'y passe. Dès qu'un écho de ces
désordres avait transpiré aux oreilles du confesseur, celui-ci s'armait
de ses foudres excommunicatoires et tenait le pécheur éloigné de la
sainte table, jusqu'à ce qu'il eût purifié son lit et rompu avec le
démon féminin. On ne comprendra bien les débordements concubinaires des
rois francs, qu'en lisant, dans Grégoire de Tours, le récit naïf d'un
des mariages du roi Clotaire, fils de Clovis, lequel eut sept femmes
ou concubines avouées. «Il avait déjà pour épouse Ingonde, et l'aimait
uniquement, lorsqu'elle lui fit cette demande: «Mon seigneur a fait
de moi ce qu'il a voulu; il m'a reçue dans son lit; maintenant, pour
mettre le comble à ses faveurs, que mon seigneur roi daigne écouter
ce que sa servante lui demande. Je vous prie de vouloir bien chercher
pour ma soeur, votre esclave, un homme capable et riche qui m'élève
au lieu de m'abaisser, et qui me donne les moyens de vous servir avec
plus d'attachement encore?» A ces mots, Clotaire, déjà trop enclin à
la volupté, s'enflamme d'amour pour Aregonde, se rend à la campagne où
elle résidait, et se l'attache par le mariage. Quand elle fut à lui, il
retourna vers Ingonde, et lui dit: «J'ai travaillé à te procurer cette
suprême faveur que m'a demandée ta douce personne, et en cherchant un
homme riche et sage qui méritât d'être uni à ta soeur, je n'ai trouvé
rien de mieux que moi-même; sache donc que je l'ai prise pour épouse;
je ne crois pas que cela te déplaise?--Ce qui paraît bien aux yeux de
mon maître, répondit-elle, qu'il le fasse; seulement, que sa servante
vive toujours en grâce avec le roi!» Ce curieux tableau de moeurs nous
montre comment allaient les choses dans les gynécées des rois.
Les fils de Clotaire Ier furent comme lui polygames, et plus que lui
adonnés à leur incontinence adultère. L'aîné, Caribert, roi de Paris,
était marié à Ingoberge, que sa naissance illustre élevait au-dessus
de ses rivales: «Elle avait à son service deux jeunes filles nées d'un
pauvre artisan; l'une, nommée Marcoviève, portait l'habit religieux; la
seconde s'appelait Méroflède, et le roi en était éperdument amoureux.»
Ingoberge, jalouse de l'intérêt qu'elles inspiraient au roi, eut la
fâcheuse idée de vouloir déprécier ces deux soeurs, en mettant sous
les yeux de Caribert la condition servile de leur père, qui cardait
de la laine dans le préau du palais; mais Caribert, irrité contre sa
femme, qui s'était proposé de le faire rougir, la répudia, et prit
successivement Méroflède et Marcoviève; mais il ne s'en contenta pas;
bientôt, il leur préféra une autre servante, nommée Theudechilde,
dont le père était berger. Celle-ci, quoique concubine de dernier
ordre, s'empara du trésor de Caribert, quand ce prince mourut, sans
laisser d'héritier, entre les bras de Theudechilde, de Marcoviève et
de Méroflède, qui s'étaient partagé ses dernières caresses. Les frères
de Caribert avaient aussi au même degré le vice de l'incontinence.
Gontran, roi d'Orléans et de Bourgogne, tout dévot qu'il était,
changea de femmes autant de fois que Caribert, et eut des concubines
de basse extraction, sans que les évêques, qui l'appelaient le _bon_
Gontran (_bonus_) le troublassent dans ses amours. Chilpéric, roi de
Soissons, est celui auquel les chroniqueurs contemporains attribuent
le plus grand nombre de femmes, épousées d'après la loi des Francs,
par l'anneau, le sou et le denier. Une de ces femmes, nommée Audowère,
avait à son service Frédégonde, jeune fille d'origine franque, aussi
remarquable par sa beauté que par son astuce. Chilpéric ne l'eut pas
plutôt vue, qu'il en fut épris; mais Frédégonde avait trop d'ambition
pour être satisfaite du rôle de concubine subalterne. Audowère étant
accouchée en l'absence du roi son mari, Frédégonde, de concert avec
un évêque qu'elle avait mis dans ses intérêts, abusa de la simplicité
de la reine au point de la déterminer à tenir elle-même sur les
fonts baptismaux son propre enfant. Or la qualité de marraine était
incompatible avec celle d'épouse, selon la doctrine de l'Église.
Lorsque Chilpéric revint de la guerre, toutes les filles de son
domaine royal allèrent à sa rencontre, portant des fleurs et chantant
ses louanges. Frédégonde se présenta la première: «Avec qui mon
seigneur couchera-t-il cette nuit? lui dit-elle effrontément (_Cum quâ
dominus meus rex dormiet hac nocte?_); car la reine, ma maîtresse,
est aujourd'hui sa commère, étant marraine de sa fille.--Eh bien!
répondit Chilpéric d'un ton jovial, si je ne puis coucher avec elle,
je coucherai avec toi.» Audowère arrivait à lui, son enfant entre les
bras: «Femme, lui dit le roi, tu as commis un crime par simplicité
d'esprit, tu es ma commère et ne peux plus être mon épouse.» Il la
répudia sur-le-champ et lui fit prendre le voile dans un couvent.
Frédégonde n'occupa la place d'Audowère, que pendant quelques mois.
Chilpéric demanda en mariage Galeswinde, fille du roi des Goths, et,
pour obtenir la main de cette princesse, il répudia ses femmes et
congédia ses maîtresses, même Frédégonde, qu'il n'avait pas cessé
d'aimer. Mais il ne tarda pas à se rapprocher de cette belle concubine,
et à lui sacrifier la reine, qu'il fit étrangler pendant qu'elle
dormait. Frédégonde, qu'il épousa ensuite, l'enveloppa dans un réseau
de voluptés, qui le réduisit à la merci de sa criminelle compagne.
Telle est l'histoire de presque tous les rois mérovingiens, qui ne
reculaient ni devant des meurtres, ni devant des guerres sanglantes,
pour servir leurs amours et prendre ou garder une concubine. Ils
vivaient dans leurs domaines royaux, loin des yeux de leurs sujets, qui
entendaient à peine le bruit des orgies de ces rois fainéants, livrés
à la débauche, et retombant sans cesse de l'ivrognerie à la luxure.
La vie intérieure du palais n'était qu'un bourbier de Prostitution
où s'enfonçait de plus en plus la royauté franque. Dagobert Ier, qui
eut pourtant quelques qualités d'un roi, ne fut pas plus continent
que ses prédécesseurs, et son ministre saint Éloi ne paraît pas
s'être préoccupé des moeurs privées de ce prince, qui bâtissait des
églises, fondait des monastères, couvrait d'or les reliques et les
tombeaux des saints, mais qui, en même temps, avait une foule de
concubines, à l'instar du roi Salomon (_luxuriæ supramodum deditus,
tres habebat instar Salomonis reginas maxime et plurimas concubinas_,
dit Frédégaire dans sa chronique). Les évêques ne se lassaient
pourtant pas d'anathématiser les désordres des rois et des princes; ils
s'exposaient courageusement à la colère de ces libertins, trop souvent
incorrigibles; ils ne craignaient pas même la mort ou le martyre,
quand il s'agissait de défendre la sainteté du mariage catholique
contre les audacieuses entreprises du concubinat païen: Prætextat,
évêque de Rouen, fut ainsi massacré par un émissaire de Frédégonde;
Didier, évêque de Vienne, fut lapidé par ordre de Brunehaut; saint
Lambert fut assassiné par un nommé Dodon, qui ne lui pardonnait pas
d'avoir voulu détacher le prince Pépin de sa concubine Alpaïs: «Saint
Lambert, racontent les _Chroniques de saint Denis_ (en 708), reprist le
prince Pépin, pour ce qu'il maintenoit Alpaïs, une dame qui n'estoit
pas son espousée, par dessus Plectrude sa propre femme. Le frère
de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint Lambert, pour ce
tant seulement qu'il eust repris Pépin de son péchié.» Les évêques
et les prêtres, que la Prostitution ou plutôt le scandale rencontrait
toujours sur son chemin comme des adversaires implacables, n'étaient
pas tous à l'abri des reproches qu'ils adressaient à leur prochain et
qui retombaient sur eux-mêmes. Grégoire de Tours nous représente, sous
les couleurs les plus odieuses (liv. VIII et IX), Bertchram, évêque
de Bordeaux, qui corrompait des servantes, des femmes mariées, et qui
déshonora même la couche royale. Au moment où saint Colomban, abbé
de Luxeuil, se rendait à la cour de Théodoric II, roi de Bourgogne,
pour le faire rougir de ses adultères, et pour l'inviter à chasser ses
concubines, le pape Grégoire Ier écrivait à la reine Brunehaut, et lui
enjoignait de punir les prêtres impudiques et pervers (_sacerdotes
impudici ac nequiter conversantes_). C'était Brunehaut qui avait
perverti la jeunesse de son petit fils Théodoric II, en l'entourant
de concubines, et en lui donnant l'exemple de la débauche la plus
infâme. Les deux reines, Brunehaut et Frédégonde, rivalisèrent l'une
et l'autre de vices et de crimes jusque dans un âge où les feux de la
concupiscence sont éteints: elles semblaient se défier à qui aurait
le plus d'amants, à qui leur tiendrait tête avec plus d'ardeur, à
qui sortirait le plus tard de la lice amoureuse. Ce fut Brunehaut qui
mourut la première, attachée à la queue d'un cheval fougueux, emportée
à travers champs, et mise en pièces après avoir été promenée nue sur
un chameau pendant trois jours, en butte aux outrages des soldats de
Clotaire II, fils de Frédégonde.
Nous ne suivrons pas tous les rois et les reines de la première
et de la deuxième race dans la longue et monotone nomenclature de
leurs adultères et de leurs déportements; mais, pour montrer combien
l'habitude du concubinage avait relâché le lien conjugal, nous
rappellerons que Charlemagne, ce sage et glorieux monarque, qui fut
le soutien et l'honneur de l'Église, eut quatre femmes légitimes
et cinq ou six concubines, sans compter une multitude de maîtresses
passagères. Ses concubines, qu'Éginhard ne nous fait pas connaître
toutes, n'étaient pas, comme ses femmes, d'origine noble et princière;
Éginhard nomme seulement Maltégarde, Gersuinde, Régina et Adallinde,
qui lui donnèrent plusieurs enfants qu'il fit élever avec soin sous
ses yeux: «Ses filles étaient fort belles, dit Éginhard, et tendrement
chéries de leur père. On est donc fort étonné qu'il n'ait jamais voulu
en marier aucune, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers.
Jusqu'à sa mort, il les garda toutes auprès de lui dans son palais,
disant qu'il ne pouvait se passer de leur société. Aussi, quoiqu'il
fût heureux sous les autres rapports, éprouva-t-il, à l'occasion
de ses filles, la malignité de la fortune. Mais il dissimula ses
chagrins, comme s'il ne se fût jamais élevé contre elles aucun soupçon
injurieux, et que le bruit ne s'en fût pas répandu.» Ce passage
singulier, dans lequel l'historien paraît évidemment embarrassé, n'est
pas sans doute suffisant pour soutenir que Charlemagne entretenait
des relations incestueuses avec ses filles; mais il ouvre carrière
aux interprétations les moins favorables à la moralité de ce grand
empereur. La tradition voulait cependant qu'une des filles de Charles,
nommée Imma, eût épousé Éginhard, qui n'aurait pas manqué de s'en
glorifier, s'il fût devenu le gendre de son redoutable maître. C'est
dans le cartulaire de l'abbaye de Lorsch, écrit au douzième siècle,
que cette légende est racontée comme un fait authentique. Éginhard
aimait Imma, qui avait été fiancée au roi des Grecs; Imma l'aimait
aussi avec une passion qui ne faisait que s'accroître. Un soir, il va
frapper doucement à la porte de la chambre d'Imma; elle ouvre, elle le
reçoit, elle oublie l'heure dans de longs entretiens; elle s'abandonne
aux baisers de son amant (_statim versa vice solus cum solâ secretis
usus colloquiis, et datis amplexibus, cupito satisfecit amori_). Mais
le jour n'est pas loin; Éginhard s'arrache des bras de sa maîtresse et
va partir, lorsqu'il s'aperçoit que toutes les issues sont fermées: il
a neigé pendant la nuit, et la trace des pieds d'un homme sur la neige
serait une preuve accusatrice de son séjour nocturne dans l'appartement
d'Imma. La jeune fille, que l'amour rendait audacieuse, imagina un
expédient; elle offrit à Éginhard de le porter sur ses épaules jusqu'à
l'endroit du palais où il avait son logement. Elle se promettait de
revenir chez elle par le même chemin en suivant l'empreinte de ses pas.
Charlemagne, qui n'avait pas dormi cette nuit-là, s'était levé avant
le jour et regardait dans la cour du palais. Tout à coup il vit sa
fille s'avancer en chancelant sous le poids d'un fardeau qu'elle déposa
tout émue, pour reprendre en toute hâte la route de son appartement.
Ce fardeau, c'était Éginhard; mais la neige ne conservait pas d'autre
empreinte que celle des pas d'Imma. Charlemagne, saisi à la fois
d'étonnement et de douleur, garda le silence sur ce qu'il avait vu.
Imma refusait d'épouser le roi des Grecs, et Éginhard demandait à
l'empereur une mission lointaine en récompense de ses anciens services.
Charlemagne ne se contint plus et le traduisit devant le tribunal
des comtes et des barons; mais il avait résolu de lui pardonner: «Je
n'infligerai pas à mon serviteur, dit-il, une peine qui serait bien
plus propre à augmenter qu'à pallier le déshonneur de ma fille! Je
crois plus digne de nous, et plus convenable à la gloire de notre
empire, de leur pardonner en faveur de leur jeunesse et de les unir
en légitime mariage, en couvrant ainsi sous un voile d'honnêteté
la honte de leur faute.» Éginhard est introduit; il s'approche, en
tremblant, sous les regards de l'empereur: «Il est temps de reconnaître
vos services passés, lui dit Charlemagne, et de récompenser votre
dévouement à ma personne par le don le plus magnifique qui soit à votre
convenance. Je vous accorde ma fille, votre porteuse (_vestram scilicet
portatricem_), qui, ceignant sa robe autour des reins, a mis tant de
complaisance à vous servir de monture (_quæ quandoque alte succincta
vestræ subvectioni satis se morigeram exhibuit_).»
Cette gracieuse légende, qui s'appuie sur une tradition presque
contemporaine du fait qu'elle perpétue, nous paraît avoir certaine
analogie avec le capitulaire dans lequel Charlemagne, en bannissant de
ses domaines les femmes de mauvaise vie, inflige à l'imprudent ou au
libertin qui donnerait asile à une d'elles, la honte de la porter sur
son dos jusqu'à la place du marché où elle devait être fustigée. Le
récit recueilli dans le cartulaire de Lorsch nous permet de supposer
que Charlemagne faisait allusion à la peine encourue par l'homme qui
ouvrait sa maison à une prostituée, lorsqu'il ordonnait à Éginhard
d'épouser sa _porteuse_. L'aventure d'Imma et d'Éginhard, selon
la tradition, aurait eu lieu au palais d'Aix-la-Chapelle, et c'est
justement dans cette résidence qu'a été décrété en 800 le capitulaire
qui assigne aux complices de la Prostitution un châtiment dans lequel
on trouve une réminiscence de la conduite d'Imma portant Éginhard.
Ne pourrait-on pas supposer que Charlemagne n'a fait son capitulaire
qu'après avoir été témoin du bizarre spectacle qui l'attendait par
une nuit de neige où il vit un jeune homme porté par une jeune femme?
Peut-être ne reconnut-il pas les acteurs de cet épisode amoureux;
peut-être ne s'expliqua-t-il pas d'abord les desseins des deux
personnages mystérieux qui s'acheminaient lentement à travers la
neige. La conjecture est permise en vue d'un rapprochement historique
qui nous est suggéré par le capitulaire adressé aux officiers chargés
de la garde du palais, capitulaire où nous trouvons aussi l'origine
des fonctions du prévôt de l'hôtel du roi et celle de l'office du
_roi des ribauds_. Charlemagne ordonne à chaque officier du palais
(_ministerialis palatinus_) de faire un sévère recensement de ses
agents et de ses collègues, pour savoir si quelque homme inconnu
ou quelque femme dissolue (_meretricem_) ne se cache pas parmi les
commensaux de la maison. Dans le cas où l'on viendrait à découvrir
une femme ou un homme de cette espèce, il faudrait l'empêcher de
s'enfuir et tenir sous bonne garde cette personne suspecte, jusqu'à
ce que l'empereur fût averti. Quant à celui dans la compagnie duquel
on trouverait un tel homme ou une telle femme, s'il ne voulait pas
faire amende honorable, il serait chassé du palais impérial. L'empereur
adresse les mêmes injonctions aux officiers de sa bien-aimée femme et
de ses enfants. Ce capitulaire, dans lequel il est question d'un homme
inconnu et d'une prostituée qui logent dans le palais et qui n'ont
pas le droit d'y être, ce capitulaire doit avoir été provoqué par une
circonstance spéciale qui coïncide assez bien avec l'histoire d'Imma et
d'Éginhard. Cet homme inconnu, c'est lui; cette prostituée, c'est elle.
La suite du capitulaire a un caractère plus général, quoiqu'il se
rapporte aussi à cette minutieuse enquête pour constater l'état des
personnes qui habitent le domaine royal et la ville d'Aix-la-Chapelle.
Il est enjoint à Radbert, collecteur des deniers royaux (_actor_)
de faire une minutieuse perquisition dans les maisons des serfs de
l'empereur, tant à Aix que dans les fermes qui dépendent de cette
résidence. Pierre et Gunzo sont chargés de faire une visite semblable
dans les _escraignes_ (_scruas_) et les cabanes des serfs; Ernaldus
visitera également les boutiques des marchands, soit chrétiens, soit
juifs, en choisissant le temps où ces derniers ne seront pas chez eux.
Il est certain que cette recherche minutieuse dans le palais d'Aix et
dans ses dépendances avait pour objet de découvrir un ou plusieurs
individus suspects. En conséquence, Charlemagne défend à tous ceux
qui ont une charge dans le palais de recueillir ou de cacher aucun
homme qui aurait commis un vol, un homicide, un adultère ou quelque
autre crime, ou qui serait venu pour le commettre. Quiconque oserait
enfreindre à cet égard l'ordre de l'empereur devait, s'il était homme
libre, porter sur son dos le malfaiteur jusqu'à la place du marché,
où ce patient serait mis au pilori. Mais, dans le cas où un serf
aurait désobéi aux prescriptions impériales, ce serf, ainsi que le
noble, porterait le malfaiteur jusqu'au pilori, et de là il serait
amené sur la place du marché pour y être fustigé comme il le mérite.
«Pareillement, en ce qui concerne les débauchés et les prostituées
(_de gadalibus et meretricibus_), ajoute le capitulaire, nous voulons
qu'elles soient portées, par ceux qui leur auraient donné gîte, jusqu'à
la place du marché, où elles doivent être fustigées. Si le coupable
refuse de porter la femme de mauvaise vie qu'on aura trouvée chez lui,
nous ordonnons qu'il soit battu de verges avec elle et sur le même
lieu.» Ce capitulaire, qui établit la police intérieure du palais,
constate la répugnance que Charlemagne avait pour les femmes de moeurs
dépravées, puisqu'il les éloigne non-seulement de sa résidence et de
ses domaines, mais encore du toit de ses plus humbles serfs et même du
domicile des juifs, désignés ici comme des courtiers de Prostitution.
Charlemagne, ainsi que nous l'avons déjà dit, n'était pas toujours
d'une sévérité exemplaire pour son propre compte, et il avait de grands
besoins sensuels à satisfaire. On sait que cet empereur, que les romans
et les _chansons de geste_ nous représentent comme un géant _à la
barbe grifaigne_ (menaçante), dépassait de la tête la taille de ses
preux, et n'avait pas moins de sept pieds de hauteur; sa force était
à l'avenant; et nous pouvons juger, d'après le _pied de roi_, quelle
était la longueur de son pied, qui avait fixé une mesure que le système
métrique a détrônée depuis peu; mais il nous est impossible, à propos
de cette mesure (_pedale, mensura pedis_), d'aborder une controverse
délicate ayant pour but de rechercher la véritable origine du pied
de roi. Bornons-nous à dire que, dans le moyen âge, on cherchait des
rapports de proportion entre diverses parties du corps, et que le pied,
dès la plus haute antiquité, témoignait de la virilité d'un homme,
tandis que, chez une femme, il avait une signification plus indiscrète
encore: c'est dans ce sens qu'Horace a parlé d'un vilain pied féminin
dans sa première satire: _Depygis, nasuta, brevi latere ac pede longo
est_. Nous renverrons les curieux à ce qui a été dit de la stature de
Charlemagne et de ses accessoires dans le +Philoponêma+ de Marquard
Freher, réimprimé par Duchesne, dom Bouquet et Pertz. Cette monstrueuse
stature justifie ce que la tradition raconte de ses amours. Une légende
fort originale, recueillie par Pétrarque à Aix-la-Chapelle, où tout est
plein des souvenirs du grand empereur, nous fait voir que ce monarque,
qui fut d'ailleurs canonisé, eut sa tentation comme saint Antoine et
tomba plus d'une fois dans le péché par la malice du démon. Charles,
devenu éperdument amoureux d'une certaine femme que Pétrarque ne
désigne pas autrement, oublia tout à coup auprès d'elle les intérêts
de ses peuples et la gloire de son règne. Il n'avait plus d'autre souci
que de vivre pour sa maîtresse. Elle mourut subitement. Il se livra dès
lors à un désespoir que rien ne pouvait calmer et qui le tenait attaché
jour et nuit aux dépouilles mortelles qu'il ne voulait pas rendre
à la terre. Il ne cessait d'embrasser ce cadavre dont la corruption
s'était déjà emparée. L'archevêque de Cologne, vénérable prélat à qui
l'empereur accordait d'ordinaire une confiance aveugle, ne réussit pas
à le consoler et à lui ôter sa morte adorée: il se mit en prières, et
Dieu lui révéla ce qui faisait l'amour obstiné de Charles. On avait mis
dans la bouche de cette femme une pierre constellée enchâssée dans un
anneau, et ce talisman liait invinciblement l'empereur au corps mort
ou vivant qui possédait l'anneau. A peine le talisman fut-il hors de
la bouche du cadavre, que Charlemagne sentit son amour s'évanouir,
et demanda pourquoi on avait laissé si longtemps sous ses yeux cette
pourriture. Mais tout à coup Charles s'éprit d'une tendresse toute
différente, il est vrai, pour le prélat porteur du talisman: il ne
pouvait plus le quitter et il l'empêchait de bouger d'auprès de lui.
L'archevêque, pour se délivrer de la servitude de ce talisman, le
jeta dans un lac voisin d'Aix-la-Chapelle. L'anneau, englouti au
fond du lac, ne perdit rien de sa puissance et continua d'inspirer
à Charlemagne la même passion, qui ne faisait que changer d'objet.
Charles était alors amoureux du lac; il ne voulait plus s'en éloigner;
il y fixa sa résidence, il y établit le siége de son empire et il
ordonna, par testament, que sa sépulture y fût placée, pour que, du
fond de son tombeau, il entendît le lac murmurer d'amour aux échos de
son nom immortel.
Charlemagne était en trop bonne intelligence avec l'Église, pour
avoir rien à craindre de ses admonitions; il évitait, d'ailleurs,
avec beaucoup de prudence, les occasions de scandale, et tout ce qui
avait rapport à ses concubines et à ses maîtresses restait celé au
fond des gynécées de ses palais. Il ne tolérait pas chez ses sujets
le relâchement des moeurs, que l'autorité épiscopale lui dénonçait
en s'avouant impuissante à les corriger. Ce fut pour fortifier cette
autorité qu'il fit, en 805, un capitulaire qui défendait aux personnes
de l'un et de l'autre sexe, sous peine de sacrilége, de commettre des
adultères, des fornications, des sodomies, des incestes ou d'autres
péchés contre le mariage. L'empereur motivait ces défenses sur cette
observation que les pays dont la population s'adonnait aux voluptés
illicites, aux adultères, aux turpitudes de Sodome et au commerce des
prostituées (_multæ regiones, quæ jam dicta inlicita et adulteria vel
sodomicam luxuriam vel commixtionem meretricum sectatæ_), n'avaient
ni constance dans la foi, ni courage dans la guerre. En conséquence,
quiconque serait convaincu de ces excès perdrait son rang et ses droits
pour aller en prison attendre le jour de la pénitence publique. Nous
sommes surpris de ne trouver dans les capitulaires de Charlemagne
aucune mesure de précaution ou de rigueur contre le lénocinium, qu'on
appelait _lenonia_, et qui avait survécu aux persécutions des codes
théodosien et justinien. Il y a pourtant un capitulaire, de date
incertaine, qui semble concerner la _lénonie_, quoique ce honteux
métier n'y soit pas clairement signalé à la sévérité des magistrats.
Dans ce capitulaire (Baluz., t. I, p. 515), où les prêtres, les
diacres et les autres clercs sont sommés de ne recevoir aucune
femme étrangère (_extraneam_) dans leur domicile; où les moines et
les clercs sont invités à ne pas entrer dans les hôtelleries pour
y manger ou y boire; on remarque l'article suivant: _Ut mangones et
cociones et nudi homines qui cum ferro vadunt, non sinantur vagari et
deceptiones hominibus agere_. Nous ne savons pas trop ce que peuvent
être ces hommes _nus_ qui portent une épée, et nous ne serions pas
éloigné de croire à l'altération du texte, pour le mot _nudi_, qui
n'a pas de sens, et qui pourrait être remplacé par celui de _nundi_,
que nous traduisons avec doute en _forains_. Cet article signifierait
ainsi: «Que les maquignons, les courtiers et les marchands forains,
qui marchent avec des armes, ne puissent plus aller çà et là et
faire des dupes.» Il serait aisé de démontrer, dans une dissertation
philologique, que la basse latinité employait le mot _mangones_ dans
le sens de _maquignons_, de _fourbes_, de _proxénètes_, plutôt que
dans celui de _laquais_ et de _voleurs_: _mango_ avait succédé au
_leno_. Quant au _cociones_, qu'on devrait traduire littéralement par
_coyons_, c'étaient des courtiers de la plus vile espèce. Un écrivain
du dixième siècle (Nic. Specialis, _De reb. sicul._), cité par Ducange,
dit que les larrons ne furent désignés par le terme générique de
_mangones_, que vers cette époque. Ducange dit aussi que les _cociones_
sont synonymes de maquignons, de regrattiers, de revendeurs, qui
parcouraient les foires et ne s'occupaient que de honteux trafics.
Les lénons existaient certainement, si bien qu'ils se cachassent sous
des noms et des états empruntés: on peut prouver, par exemple, que
dans tout le moyen âge les maquignons ne se bornaient pas à vendre
et acheter des chevaux, des mulets et des ânes; ils trafiquaient plus
lucrativement de Prostitution. Mais il est assez remarquable que les
expressions de _lenocinium_ et _lenonia_, _leno_ et _lenarius_, _lena_
et _lenaria_ sont très-rarement usitées dans les écrivains catholiques
de la France mérovingienne et carlovingienne. De l'absence du mot,
nous ne croyons pourtant pas devoir induire l'absence du fait. Ainsi,
en appliquant la critique historique à une légende du septième siècle,
nous y avons découvert un lénon mis au nombre des saints sous le nom
de Lenogésilus. Il nous paraît incontestable que ce nom a été formé de
_leno_ et de _Gesilus_, qui aurait été le nom du personnage, tandis que
_leno_ ne serait que sa qualité. Ce Lenogésilus, qui vivait du temps
de Clotaire II (619), attira (_traduxit_) dans sa cellule une vierge
nommée Agneflède, et lui fit prendre le voile: ils demeuraient ensemble
et militaient vaillamment dans les voies du Seigneur (_strenue Domino
militant_). Le diable fut jaloux du bonheur des deux ouailles, et il
souffla aux oreilles du roi qu'un certain Lenogésilus, ayant séduit
une vierge par magie, vivait avec elle dans l'impiété et le libertinage
(_modo legitima conjugia violantes, inter se invicem nefandis studiis
commiscentur_). Clotaire fit venir les deux prétendus complices, mais
il fut tout à fait édifié par un miracle qui manifesta l'innocence
de Lenogésilus. Ce saint homme, en arrivant au palais du roi, qui
était absent, se plaignit du froid; il envoya demander du feu à des
fourniers qui chauffaient le four au pain; mais Agneflède n'avait pas
de quoi emporter ce feu: «Prends ton manteau!» lui dit en riant un
des boulangers. Agneflède présenta le pan de sa robe, et y reçut des
charbons allumés, sans que sa robe fût brûlée ni roussie. Ceux qui
avaient été témoins du miracle le rapportèrent au roi, qui combla de
présents Lenogésilus et Agneflède, et les renvoya tous deux à leur
cellule. C'est ainsi que le lénon Gésilus devint saint Lenogésilus
dans la légende conservée par les Bollandistes; quant à sa compagne
Agneflède, elle n'eut pas comme lui l'honneur d'être canonisée.
Les successeurs de Charlemagne firent probablement contre la
Prostitution plusieurs capitulaires que nous ne possédons pas; car J.
Dutillet, qui avait à sa disposition le _Trésor des chartes_ et qui
n'a rédigé son _Recueil des rois de France_ que d'après les pièces
originales, dit que le premier soin de Louis-le-Débonnaire, après la
mort de son auguste père, «fut de nettoyer et réformer ladicte cour
de cette ordure, cognoissant qu'elle infecte communément l'empire
ou royaume.» Un capitulaire que nous avons encore (Baluz., t. II,
col. 1198 et 1563) ajoute une coutume bizarre à la pénalité que
comportait le libertinage. Toute femme convaincue d'avoir mené une
vie scandaleuse, était condamnée à parcourir les campagnes, quarante
jours durant, nue de la tête à la ceinture, avec un écriteau sur le
front énonçant les motifs de la condamnation. Tout le monde avait le
droit d'accuser une femme, de Prostitution, d'adultère ou de toute
autre forfaiture. Le juge recevait l'accusation et y donnait suite;
mais le rôle d'accusateur entraînait certains inconvénients qui en
dégoûtaient les plus enclins à ce genre de vengeance. L'accusateur
avait à prouver ce qu'il avançait, par une preuve judiciaire, par la
croix, ou par l'eau bouillante, ou par le fer chaud, ou par le combat.
La femme accusée se faisait représenter aux épreuves, par un champion
qu'elle payait conditionnellement. Ce champion, si assuré qu'il fût
du bon droit de sa cliente, ne subissait pas sans inquiétude les
épreuves, desquelles ressortait la justification ou la condamnation
d'une des parties. Parmi ces épreuves, celle de la croix était la moins
dangereuse et dépendait moins du hasard que de la force corporelle
du patient. Celui des deux adversaires qui, adossé au bois d'une
croix, s'y tenait le plus longtemps dans l'attitude de Jésus crucifié,
gagnait sa cause; l'autre payait une amende et subissait la peine du
crime qui faisait le chef de l'accusation. Souvent la femme accusée,
ne trouvant pas de champion qui voulût s'exposer aux épreuves en
son lieu et place, était obligée de les subir elle-même, et l'on ne
tenait compte ni de son sexe ni de sa faiblesse. C'était surtout dans
l'épreuve de la croix, qu'une femme, si faible qu'elle fût, avait
souvent l'avantage. Ainsi, cette épreuve s'employait de préférence,
lorsqu'un mari, accusé d'impuissance par son épouse, devait prouver
qu'il lui avait rendu le devoir conjugal. L'épreuve du _congrès_
n'existait pas encore, à l'époque où le concile de Verberie (757)
formulait ce canon, dans lequel la séparation de l'époux impuissant
est prononcée: _Si qua mulier proclamaverit quod vir suus nunquam cum
eâ coisset; exeant inde ad crucem, et si verum fuit, separentur_.
L'impératrice Judith elle-même, se voyant accusée d'adultère avec
Bernard, comte de Barcelone, offrit de se justifier par le feu ou par
le combat; mais ses ennemis, qui n'étaient autres que les fils de son
mari, Louis-le-Débonnaire, reculèrent devant un mode de justification
possible et forcèrent leur père et leur belle-mère à se retirer chacun
dans un couvent. Souvent, une femme qu'on accusait de débauche aimait
mieux, quoique innocente, se soumettre à la pénalité du fait qu'on lui
avait imputé, plutôt que de s'exposer aux terribles épreuves du duel
judiciaire.
Un des exemples les plus remarquables de ces épreuves en matière de
Prostitution eut lieu vers ce temps-là (858), à l'occasion du divorce
de Lothaire, roi de Lorraine. Ce prince, second fils de l'empereur
Lothaire, avait aimé une jeune fille, nommée Waldrade, élevée dans le
gynécée impérial d'Aix-la-Chapelle, avant qu'il eût épousé Theutberge,
fille du comte Boson; mais il ne pouvait s'accoutumer à vivre séparé
de son ancienne maîtresse: il retourna donc auprès d'elle dans un de
ses domaines d'Alsace, et, quand Waldrade lui eut donné un fils, il
voulut rompre son mariage légitime. Des témoins se présentèrent, qui
accusaient Theutberge d'avoir entretenu des relations incestueuses
avec son frère Hucbert, d'être devenue grosse et d'avoir fait périr
son fruit. Ces témoins, suscités évidemment par Lothaire et Waldrade,
se déclaraient si bien instruits des particularités secrètes de
cet inceste, qu'ils attribuaient à Hucbert les plus abominables
impuretés, et qu'ils n'expliquaient pas comment Theutberge, qui s'y
était abandonnée, en avait pu concevoir un germe criminel. Voici
les détails étranges dans lesquels le vénérable Hincmar ne craint
pas d'entrer (_Opera_, t. I, p. 568): _Frater suus cum eâ masculino
concubitu inter femora, sicut solent masculi in masculos turpitudinem
operari, scelus fuerit operatum, et inde ipsa conceperit. Quapropter,
ut celaretur flagitium, potum hausit et partum abortivit._ Les Annales
de Saint-Bertin confirment le même fait, sans laisser entendre qu'un
accouplement contre nature avait porté fruit: _Fratrem suum Hucbertum
sodomitico scelere sibi commixtum_. La reine Theutberge choisit un
champion, ou _vicaire_, qui se soumit pour elle au jugement de l'eau
chaude. Le vicaire entendit la messe, communia, changea ses habits
contre une tunique de diacre, but une gorgée d'eau bénite, et attendit
que l'eau fût bouillante dans la chaudière: une pierre y ayant été
déposée, il plongea son bras nu dans l'eau chaude et en retira la
pierre; son bras fut immédiatement enveloppé d'un sac sur lequel le
juge apposa son cachet; au bout de trois jours, on ouvrit le sac, et,
comme le bras fut trouvé intact, Theutberge, justifiée, rentra dans le
lit royal.
Mais Lothaire, mais Waldrade, voulaient faire proclamer le divorce.
On essaya de revenir sur la validité de l'épreuve, et on en réclama
une nouvelle plus décisive. Enfin, pour couper court à ces lenteurs,
Lothaire, au mois de janvier 860, convoqua soixante hommes dévoués,
en un consistoire solennel, qu'il présida lui-même dans son palais
d'Aix-la-Chapelle. Theutberge comparut devant cette assemblée, et
confessa que son frère Hucbert avait, en effet, abusé d'elle en usant
de violence (_non tamen sua sponte, sed violenter sibi inlatum_,
disent les Actes du concile d'Aix, _Conc._ de Labbe, t. VIII, col.
696). Dans un second consistoire assemblé le mois suivant, Theutberge
y comparut encore et renouvela ses aveux: «J'avoue donc, dit-elle,
que mon frère le clerc Hucbert m'a corrompue dès ma plus tendre
enfance, et a commis sur ma personne des actes impudiques contre nature
(_profiteor quia germanus meus Hucbertus clericus me adolescentulam
corrupit et in meo corpore, contra naturalem usum, fornicationem
exercuit et perpetravit_).» Theutberge fut condamnée à quitter son mari
et à faire pénitence dans un monastère; mais elle rétracta bientôt ses
aveux, et elle s'adressa au pape Nicolas Ier pour protester contre la
condamnation qui l'avait frappée injustement. Le pape chargea deux
évêques d'empêcher le roi Lothaire de «pourrir dans le fumier de la
luxure» (_in luxuriæ stercore putrefieri_, dit la lettre de Nicolas
Ier), et de diriger les opérations d'un concile qui se réunissait à
Metz pour juger cette affaire en dernier ressort. Le concile confirma
la sentence des premiers juges. Alors le pape fulmina un anathème
contre le roi Lothaire: «Si toutefois, disait-il, on peut nommer _roi_
celui qui, loin de dompter ses appétits par un régime salutaire, cède
aux mouvements illicites d'une lubricité qui l'énerve.» Il cassa la
décision du concile de Metz en déclarant que «c'est moins un concile
qu'un lieu de Prostitution, puisqu'on y a favorisé l'adultère (_tanquam
adulteris faventem prostibulum appellari decernimus_).» Lothaire n'eut
aucun égard à l'anathème du saint-père et garda Waldrade; mais le pape
fit appel à tous les souverains et à tous les évêques, pour combattre
le roi Lothaire avec les armes temporelles et spirituelles. «Le
laïque qui a en même temps une épouse et une concubine est excommunié,
écrivaient Nicolas et ses partisans dans des circulaires qui remuaient
la chrétienté. On ne peut congédier sa femme légitime pour en prendre
une autre ou pour la remplacer par une concubine. Il n'est permis
de répudier sa femme sous aucun prétexte, excepté pour cause de
fornication.» A ces formules du droit canonique, Lothaire faisait
répondre que sa femme s'était prostituée avant le mariage. Adon,
archevêque de Vienne, répliquait alors: «Un mari n'est pas recevable à
demander le divorce, lorsqu'après avoir épousé une femme déjà déflorée,
il a vécu longtemps avec elle sans la moindre réclamation.»
Lothaire persistait dans son concubinage avec Waldrade; mais il se
vit menacé par les armes de ses voisins, et cet Hucbert, à qui l'on
avait prêté de si vilaines habitudes, était sorti de son abbaye
de Saint-Maurice et Saint-Martin pour venir demander raison à son
beau-frère des atroces calomnies qu'on avait provoquées contre sa
soeur et lui. Hucbert fut tué au moment où la victoire se fixait de
son côté, et un envoyé du pape vint sommer Lothaire de se réconcilier
avec sa légitime épouse et de chasser sa concubine. Lothaire céda;
mais il n'eut pas plutôt repris Theutberge, qu'elle s'enfuit une
seconde fois auprès de Charles-le-Chauve pour mettre sa vie en sûreté.
Nicolas Ier excommunia solennellement Lothaire, qui tenta un dernier
effort de résistance en accusant sa femme d'adultère et en offrant de
prouver son accusation par le duel. Ce moyen extrême ne lui réussit
pas, et il relégua sa chère Waldrade à l'abbaye de Remiremont. Nicolas
l'avait appelé à Rome pour y être relevé de son excommunication;
Lothaire apprit en route que Nicolas était mort et qu'Adrien II lui
avait succédé. Ce nouveau pape ne fut pas moins inflexible que son
prédécesseur: il attendait le roi Lothaire au couvent du mont Cassin,
et il lui fit jurer, avant de l'admettre à la sainte table, qu'il
n'avait eu avec Waldrade excommuniée ni cohabitation, ni commerce
charnel, ni aucune espèce d'entretien. Lothaire, quoiqu'il eût trois
enfants de sa concubine, jura, l'impudeur sur le front, tout ce que le
pape voulut. Celui-ci, en présentant le pain et le vin au roi parjure,
lui dit encore: «Si tu te reconnais innocent du crime d'adultère, si tu
as la ferme résolution de ne plus cohabiter avec ta concubine Waldrade,
approche avec confiance, et reçois le gage de salut éternel pour servir
à la rémission de tes péchés; mais, si tu te proposes de te vautrer
encore dans le bourbier de la Prostitution (_ut ad mechæ volutabrum
redeas_, disent les Annales de Metz), garde-toi de prendre part au
sacrement, de peur que ce remède de l'âme ne soit ta condamnation.»
Lothaire acheva son sacrilége et se hâta de repartir pour aller
retrouver Waldrade; mais il ne la revit pas, et fut arrêté en route
par une mort subite qui l'empêcha de retomber dans les désordres de sa
vie passée (6 août 869). Le concubinage, autorisé par la loi salique
et les autres codes des barbares, avait résisté pendant plus de trois
siècles à la discipline de l'Église catholique, et l'égalité de la
femme vis-à-vis de l'homme, proclamée par l'Évangile, se trouvait enfin
établie dans l'institution du mariage chrétien.