SOMMAIRE. --Les Francs, vainqueurs des Gaules, ne subirent pas
l'influence de la corruption gallo-romaine. --Conversion de Clovis.
--Formation de la société française. --État de la Prostitution sous
les Mérovingiens. --Les Gynécées. --La Prostitution concubinaire.
--Portrait physique et moral des Francs. --Divinités génératrices
des Francs. --_Fréa_ ou _Frigga_, femme de Wodan. --_Liber_
et _Libera_. --État moral des Francs après leur conversion au
christianisme. --Les nobles. --Les plébéiens. --Efforts du clergé
gaulois pour moraliser les Francs. --Condition des femmes franques.
--Les mariages saliques. --Le _présent du matin_. --Abaissement
volontaire des Franques vis-à-vis de leurs maris. --La _quenouille_
et l'_épée_. --Multiplicité des alliances concubinaires sous les
rois de la première race. --Tolérance forcée de l'Église au sujet
des servantes concubines. --Les différents degrés d'association
conjugale. --Le _demi-mariage_ et le _mariage de la main gauche_.
--État de la famille en France. --Les _bâtards de la maison_.
--Description d'un _gynécée_ franc. --Origine des sérails du
mahométisme. --Les gynécées des Romains de l'empire d'Orient.
--Gynécées des rois mérovingiens et carlovingiens. --Capitulaires
de Charlemagne. --Des différentes catégories de gynécées.
Les Francs, qui s'avançaient pas à pas dans les Gaules depuis le
milieu du cinquième siècle, ne se confondirent pas d'abord avec les
Gallo-Romains qu'ils soumettaient à leur domination; ils conservèrent
leurs moeurs, leur religion et leurs usages, sans se laisser influencer
par le contact de la civilisation brillante et voluptueuse qu'ils
rencontraient dans les cités conquises; ils dédaignaient tout ce qui
ne leur venait pas de leurs ancêtres, et ils paraissaient vouloir
garder leur sauvage individualité, parmi les différentes races,
les différentes religions et les différents États politiques qui
s'étaient agglomérés sur le territoire des Gaules. Mais, en même
temps, ils n'essayèrent pas de changer rien au genre de vie et au
caractère des premiers possesseurs du sol; ils ne leur imposèrent
aucune contrainte d'imitation; ils ne daignèrent seulement pas leur
faire subir l'influence du voisinage et de l'exemple. La démarcation
restait si nettement tranchée entre les Gallo-Romains et les Barbares,
que, dans tous les pays où s'était établie la domination franque,
on avait mis en usage la loi salique vis-à-vis du code théodosien,
qui fut en usage dans les Gaules aussi longtemps que dans les restes
de l'empire romain. Les deux législations, qui avaient force de loi
réciproquement sur les vainqueurs et les vaincus, formaient un code
spécial de _lois mondaines_ (_lex mundana_), dans lequel chacun
trouvait son droit, suivant son origine. Plus tard, le code de Théodose
fut remplacé par celui d'Alaric II, roi des Wisigoths, et ensuite par
celui de l'empereur Justinien pour la jurisprudence romaine; quant à
la jurisprudence barbare, on ne fit qu'ajouter à la loi salique les
lois des Allemands, des Bavarois et des Ripuaires. Ce rapprochement
de deux jurisprudences si diverses et si opposées témoigne assez que
les Francs n'avaient nullement prétendu soumettre à leur code national
les populations avec lesquelles ils évitaient de se mêler; on voit
aussi, par là, qu'ils n'acceptaient pas davantage pour leur compte
l'autorité des lois usuelles de leurs esclaves ou serfs. Il est donc
certain que la Prostitution, qui avait un régime légal dans les villes
gallo-romaines, continua d'y subsister avec les mêmes conditions, après
la conquête des Francs, sans arriver à corrompre l'austérité rude et
fière de ces conquérants.
Les principaux chefs des tribus franques avaient été appelés dans
les Gaules par les évêques catholiques, qui préféraient garder
leur autorité sous les barbares, que de céder leur siége épiscopal
à l'arianisme protégé par les municipes romains. Ces chefs francs
ne firent que se conformer à un traité secret, contracté avec les
membres influents du clergé gaulois, en respectant les églises, les
monastères et le culte chrétien. Ils ne séjournaient pas avec leurs
hordes guerrières dans l'intérieur des cités qu'ils avaient prises de
vive force ou qui leur avaient ouvert les portes: ils se logeaient
autour de ces cités, dans des villages, dans des fermes, dans des
camps fortifiés, dans l'enceinte de leurs chariots chargés de butin;
ils étaient toujours prêts à se mettre en campagne et à recommencer
la guerre; ils vivaient isolés et fuyaient toute relation d'habitude
avec les indigènes gaulois et les colons romains. La fusion des races
et des moeurs ne fut déterminée que par la conversion de Clovis et
de ses Sicambres au christianisme. Alors, les Francs songèrent à se
fixer dans la Neustrie et l'Austrasie; alors le partage des terres
et des hommes de corps, au profit des chefs de la nation franque,
créa une société nouvelle, qui ne tarda pas à envelopper la société
gallo-romaine et à l'absorber tout entière. Les Francs, en devenant
chrétiens, devinrent aussi Gaulois et Romains, sans perdre toutefois
le cachet de leur naissance et sans cesser d'être barbares. Pendant
plus de deux siècles, se développa lentement, sous les auspices des
institutions mérovingiennes, cette société française, composée de tant
d'éléments divers et portant avec soi les germes de la civilisation
chrétienne. Depuis Clovis jusqu'à Charlemagne, les évêques furent les
véritables législateurs, et le code ecclésiastique domina le code de
Justinien et les lois teutoniques. La Prostitution, condamnée par
l'Église, n'avait pas de cours régulier et légal; les désordres de
l'incontinence n'en étaient que plus indomptables et plus audacieux.
Il n'y avait point, à proprement parler, de courtisanes, de prostituées
exerçant ce honteux métier, dans les villes gouvernées par les évêques,
mais il y eut partout, dans chaque fief (_feudum_), dans chaque demeure
rurale (_mansio_), une espèce de sérail, un gynécée, dans lequel les
femmes libres ou serves travaillaient au fuseau ou à l'aiguille, et
où le maître trouvait des plaisirs faciles et une émulation toujours
complaisante à les servir. Ce fut la Prostitution concubinaire qui
remplaça toute autre Prostitution, jusqu'à ce que le mariage se fût
délivré des scandales parasites qui le déshonoraient.
Les Francs, nous l'avons déjà dit, ne savaient ce que c'était que la
sensualité, quand ils descendirent dans les Gaules; ils n'usaient de
leurs femmes que pour avoir des enfants, et c'était pour eux accomplir
un pieux devoir que de donner beaucoup de combattants à leur tribu;
car, suivant les paroles du sophiste Libanius dans son discours à
l'empereur Constantin, «ils mettent tout leur bonheur dans la guerre,
qui semble leur véritable élément: le repos leur est insupportable;
jamais leurs voisins n'ont pu les décider ni les contraindre à vivre
tranquilles. Ces barbares sont occupés jour et nuit à méditer des
invasions.» Ils n'avaient donc pas le loisir de penser aux énervantes
récréations de la volupté, eux dont les moeurs, au dire d'Eusèbe (_Vie
de Constantin_, liv. I, ch. 25), ressemblaient à celles des bêtes
féroces. Sidoine Apollinaire ne les peint pas sous des couleurs moins
terribles: «Leur amour pour la guerre devance les années. S'ils sont
accablés par le nombre ou par le désavantage de la position, ils cèdent
à la mort et non à la crainte. Ils semblent invincibles, même dans
leur défaite, et leur vie s'éteint avant leur courage.» Ils n'avaient
aucune propension naturelle aux molles distractions de l'amour; «ils
ne se souciaient pas d'aimer ni d'être aimés par leurs femmes,» dit
Tacite en parlant des Germains, qui ne différaient pas des Francs du
cinquième siècle; ils se piquaient seulement de se rendre redoutables
et de paraître plus grands, plus hideux, plus étranges, aux yeux de
leurs ennemis. Voilà pourquoi ils teignaient en rouge leurs cheveux
blonds, qui, rasés derrière la nuque et ramenés du sommet de la tête
au front, tombaient par-devant en longues tresses ou se retroussaient
en panache au-dessus du crâne. Cette abondance de cheveux était un
emblème de leur force physique et un privilége de leur race; ils
s'intitulaient _guerriers chevelus_ et ils ne gardaient de leur
barbe que des moustaches effilées qui descendaient souvent en pleine
poitrine. Quant à leur costume ordinaire, il n'était pas fait pour
une vie oisive et voluptueuse: d'étroits habits en cuir de cerf ou de
daim serraient leurs membres vigoureux, et se prêtaient à tous leurs
mouvements souples et agiles; un large baudrier soutenait une épée
recourbée qu'on nommait _scramasax_, et une hache à deux tranchants
pendait à leur ceinture; ils ne quittaient pas même leurs armes, dans
les festins nocturnes où la bière remplissait leurs coupes en terre
noire ou rouge, chaque fois qu'ils répétaient le refrain d'un de leurs
chants de guerre. Ils arrivaient toujours ivres dans le lit d'une de
leurs épouses ou de leurs servantes, et ils ne manquaient pas d'en
sortir, avant qu'il fît jour, comme s'ils avaient honte de voir un
ariman (_heere man_, homme de guerre) dans les bras d'une femme.
Cependant les Francs avaient une divinité qui présidait aux mariages ou
plutôt à la génération: c'était Fréa ou Frigga, femme de Wodan, l'Odin
des Scandinaves, le dieu de la guerre et du carnage. Elle réparait
les maux causés par son farouche époux; elle donnait la vie, après que
celui-ci avait donné la mort; elle départait aux braves le repos et la
volupté (_pacem voluptatemque largiens mortalibus_, dit Adam de Brême,
dans son _Histoire ecclésiastique_). Adam de Brême ajoute que les
adorateurs de cette Vénus du Nord la représentaient sous la forme d'un
monstrueux phallus (_cujus etiam simulacrum ingenti Priapo_), mais on
ne cite aucun autre témoignage à l'appui de cette bizarre configuration
de la déesse Fréa, et nous serions fort embarrassé de justifier par des
autorités anciennes la présence du phallus dans la religion des Francs.
Quoi qu'il en soit, ce phallus n'était pas le symbole du libertinage
et des passions obscènes: il ne figurait pas autre chose que l'acte
divin de la génération, et il caractérisait la nature créatrice. On
doit peut-être rapporter au culte de Fréa, plutôt qu'à celui de Priape,
la plupart des traditions phalliques qui étaient fort répandues dans
les contrées où les Francs ont séjourné, et il faudrait voir ainsi
la Vénus du Nord, dans les idoles, dans les pierres levées, dans les
troncs d'arbre taillés à la serpe, dans les attributs de Priape, que
les villageois respectèrent et adorèrent jusqu'au neuvième siècle. On
a découvert, dans les ruines de plusieurs stations franques au bord du
Rhin, un grand nombre de phallus en bronze et en ivoire qui devaient
être des offrandes commémoratives présentées à Fréa par les femmes
plutôt que par les hommes. Ce n'est que dans l'idolâtrie des Phéniciens
qu'on trouve Vénus ou la nature femelle symbolisée par un phallus. A
la fin du quatrième siècle, lorsque la déesse Fréa, honorée par les
Francs de l'Yssel, pouvait avoir introduit une nouvelle espèce de
Vénus dans le paganisme romain, on dédia des chapelles à deux divinités
qui étaient peut-être d'origine franque, et que saint Augustin, dans
sa _Cité de Dieu_, nous montre comme concourant l'une et l'autre à
l'acte le plus secret de la génération. C'étaient Liber et Libera qui
occupaient le même temple, où la partie sexuelle de l'homme se voyait
placée à côté de celle de la femme, en guise de simulacre de ces
divinités qu'on nommait le _père_ et la _mère_. Saint Augustin cite un
singulier passage de Varron au sujet des attributions de Liber et de
Libera, que nous n'hésitons pas à reconnaître dans la Fréa des Francs:
_Liberum a Liberamento appellatum volunt, quod mares in coeundo, per
ejus beneficium, emissis seminibus, liberentur. Hoc idem in feminis
agere Liberam, quam etiam Venerem putant, quod et ipsas perhibeant
semina emittere, et ob hoc Libero eamdem virilem corporis partem in
templo poni, femineam Liberæ._
Mais Clovis, baptisé par saint Remy, renversa les idoles qu'il avait
adorées, et les Francs, à son exemple, se firent baptiser à l'envi, en
renonçant aux dieux de leurs ancêtres. Leur catholicisme fut longtemps
aussi grossier que l'avait été leur idolâtrie; ils ne comprenaient ni
le dogme, ni la morale de la religion, qu'ils avaient embrassée, et
qui se bornait pour eux à certaines pratiques, à certaines cérémonies.
Toutefois, les évêques se servirent avec succès de l'autorité
ecclésiastique, pour adoucir et corriger les moeurs des farouches
Sicambres: ils étaient sans cesse en lutte contre ces barbares qui
ne connaissaient d'autre loi que leurs instincts et leurs passions
brutales; ils procédaient par l'excommunication, et ils s'exposaient à
des injures, à de mauvais traitements, même à la mort, en tenant tête à
leurs néophytes, qui s'abandonnaient avec une fougue sauvage à tous les
excès, et qui se jouaient surtout du sacrement du mariage. Les rois,
comme les leudes et les lètes, avaient une quantité de concubines qui
se succédaient l'une à l'autre, et qui quelquefois avaient un règne
simultané. Or, l'Église, en se fondant sur le sentiment unanime des
conciles, permettait à tout laïque une seule épouse légitime ou une
seule concubine, suivant l'usage de la loi romaine qui survivait au
polythéisme. Les clercs eux-mêmes jouissaient des mêmes priviléges, et
rien n'était plus fréquent que de voir un évêque marié et un prêtre
ayant une concubine. Mais les Francs ne se contentèrent pas de la
tolérance catholique qui permettait à chacun, soit une concubine,
soit une épouse; ils ne se bornaient point à en changer aussi souvent
que l'envie leur prenait de former une nouvelle union légitime ou
autorisée; ils entretenaient, à côté de l'épouse en titre, plusieurs
concubines qui partageaient simultanément la couche du maître; ils
avaient, dans la partie la plus retirée de la maison, un gynécée de
femmes ou de servantes (_ancillæ_) qui leur donnaient des enfants, et
qui passaient tour à tour dans leur lit. C'était la coutume de tous
les barbares, qui manifestaient leur noblesse et leur richesse, par
le nombre de leurs femmes, de leurs chevaux et de leurs chiens. Chez
les pauvres et dans la plèbe, le mariage était monogame, parce que le
mari n'aurait pas eu les moyens de nourrir plusieurs femmes; mais cette
épouse ou cette concubine cédait souvent la place à une autre, car le
divorce n'offrait pas plus de formalités que le mariage.
On comprend à quel point le clergé gaulois avait à combattre les moeurs
désordonnées de ces barbares, qui s'indignaient de toute contrainte
et qui voyaient une servitude intolérable dans chaque prescription
de la loi divine et humaine. Les Francs ne souffraient pas que le
prêtre se permît de voir, de juger et de condamner ce qui se cachait
dans le sanctuaire du foyer domestique: ils contribuaient volontiers
à toutes les dépenses du culte; ils faisaient généreusement l'aumône;
ils donnaient à pleines mains pour la construction et l'embellissement
des églises, pour l'entretien des monastères, pour les châsses, les
reliquaires, les tombeaux des saints, mais ils devenaient indociles et
rebelles, dès que leur conduite privée était en butte aux réprimandes
et aux anathèmes des évêques et des clercs. Ils ne se conformaient pas,
d'ailleurs, aux préceptes de l'Évangile, qui veut que la femme soit
l'égale de l'homme, et qu'ils ne fassent qu'une seule chair: la femme,
dans leurs idées, était moins la compagne de l'homme que son esclave ou
sa servante, et cette servante, cette esclave, loin d'être affranchie
par le mariage, n'y trouvait qu'un joug plus pesant et un maître moins
facile. Au reste, toutes les femmes, chez les Francs, avaient accepté
cette condition de servage et d'infériorité, que leur attribuait
leur sexe, et elles ne savaient pas même bon gré au clergé de la
protection qu'il s'efforçait d'étendre sur elles; car l'excommunication
qui frappait leurs maris ou leurs maîtres les atteignait aussi dans
ses conséquences, et les exposait à des représailles trop souvent
sanglantes. Un Franc, qui avait répudié son épouse ou chassé sa
concubine, n'hésitait pas à la tuer plutôt que de la reprendre en
obéissant aux injonctions de son évêque et en ayant l'air de fléchir
devant les menaces de l'Église. Ces mariages, ces concubinages, il est
vrai, n'étaient pas la plupart consacrés par la bénédiction religieuse;
ils s'accomplissaient devant la loi salique, par le sou et le denier,
que la femme recevait comme symbole du contrat nuptial; ce contrat,
consenti devant témoins, n'était écrit et signé que dans le cas, peu
ordinaire, où l'époux, le lendemain de la nuit des noces, assignait
un douaire à son épouse, en lui jetant un brin de paille sur le sein,
et en lui serrant le petit doigt de la main gauche. Le présent du
matin (_morghen gabe_) composait, presque à lui seul, le lien d'une
union, commencée la veille par l'octroi d'un sou d'or et d'un denier
d'argent que l'époux avait mis dans la main de sa femme. Ce sou et
ce denier semblent avoir été la taxe (_præmium_) générale et uniforme
qu'une femme, quel que fût son rang, devait réclamer pour prix de sa
virginité.
Après avoir accepté d'un homme le sou et le denier, la femme se
considérait comme vendue à cet homme, et elle ne s'appartenait plus à
elle-même, tant que les chaînes de ce servage n'étaient pas rompues par
le divorce ou par la mort. On peut juger de la soumission d'une épouse
envers son mari, par les termes qu'elle employait en lui adressant
la parole: «Mon seigneur et mon époux, lui disait-elle; moi, votre
humble servante (_Domini et jugalis mei, ego ancilla tua_).» C'est
ainsi que, dans les _Formules de Marculphe_ (lib. II, c. 27), la femme
parle à son seigneur et maître. Il n'y avait qu'une seule circonstance
où une femme mariée pût échapper à l'esclavage de sa position et se
relever de son abaissement. Quand une fille née de parents libres avait
associé son sort à celui d'un serf et s'était donnée à lui par amour
ou par imprudence, elle suivait la condition de cet époux indigne
d'elle et devenait serve comme lui; mais la loi des Ripuaires lui
offrait toujours, pour l'honneur de sa famille, le moyen de reconquérir
sa liberté. A la requête d'un parent ou d'un ami, elle se faisait
citer devant le roi ou le comte, qui l'interrogeait sur son mariage
déshonorant; elle avouait le fait et s'en remettait à la justice
du roi ou du comte. Celui-ci mandait le mari serf et le confrontait
avec sa femme, à laquelle il présentait en silence une quenouille et
une épée. Si cette femme optait pour la quenouille, elle demeurait
esclave à toujours et à la merci de l'homme qu'elle avait aimé assez
pour lui sacrifier tout; si, au contraire, elle prenait l'épée, elle
redevenait libre, en tuant cet homme qui l'avait faite esclave. Elle
effaçait ainsi la honte de sa Prostitution dans le sang de celui qui
en était coupable, peut-être malgré lui. La quenouille (_conucula_)
était l'emblème de la condition servile que le mariage faisait aux
femmes. Elles ne paraissaient plus en public; elles ne fréquentaient
pas la compagnie des hommes; elles ne sortaient que voilées et
couvertes d'amples vêtements, dans lesquels leurs pieds et leurs mains
restaient toujours ensevelis; elles passaient leur vie à filer le
chanvre et la laine, à fabriquer et à teindre des étoffes, à mettre au
monde et à élever des enfants. Toutes les fois que les historiens des
temps mérovingiens nous introduisent dans l'appartement des femmes,
fussent-elles reines, ils nous les représentent occupées à des soins
de ménage et à des travaux d'aiguille, loin des regards curieux et des
convoitises profanes.
Les alliances concubinaires, qui convenaient aux moeurs des Francs,
s'étaient multipliées de telle sorte, sous les rois de la première
race, qu'il fallait qu'un Franc fût bien pauvre pour n'avoir qu'une
femme et deux servantes dans sa maison. L'Église fermait les yeux sur
ces désordres, tant qu'elle pouvait paraître les ignorer et tant qu'on
ne s'adressait point à elle pour les faire cesser. Elle poussait la
condescendance à l'égard des maîtres du pays, jusqu'à leur permettre un
commerce permanent avec leurs servantes, pourvu qu'ils se dispensassent
de toute formalité matrimoniale; mais Salvien, qui était Gaulois et qui
écrivait au milieu du cinquième siècle, nous apprend que la tolérance
ecclésiastique au sujet des concubines avait été si mal interprétée,
que la plupart de ceux qui vivaient en concubinage se regardaient
comme légitimement mariés et ne prenaient pas d'autres épouses que
leurs servantes, avec lesquelles ils cohabitaient en leur rendant des
devoirs de mari (_ad tantam res imprudentiam venit, ut ancillas suas
multi uxores putent, atque utinam sicut putantur esse quasi conjuges,
ita solæ haberentur uxores_). Salvien, dans ce passage remarquable (_De
gubern. Dei_, l. IV, c. _De concubinis_), dit que l'Église estimait le
concubinage et le tenait pour chaste, en comparaison de la Prostitution
indécise et vagabonde; car l'homme qui se contentait de ses concubines
imposait une espèce de frein à ses désirs et les renfermait dans le
cercle plus ou moins restreint des amours ancillaires. Ces amours,
quoique illicites, trouvèrent grâce devant le tribunal canonique,
parce qu'ils empêchaient de plus grands désordres et qu'ils assuraient
le repos de la société chrétienne. Le pape saint Léon, vers la fin
du cinquième siècle, étendait son manteau pontifical sur les abus du
concubinat, lorsqu'il disait, dans une lettre à l'évêque de Narbonne:
«Les filles qui sont mariées avec l'autorité de leurs parents n'ont
rien à se reprocher, si les femmes qu'avaient leurs maris auparavant
n'étaient pas véritablement mariées, parce que autre chose est une
femme mariée, autre chose est une concubine.» Nous croyons que le
mot _concubine_, à ces époques où il était si fréquemment employé
et presque toujours en bonne part, s'appliquait à différents degrés
d'association conjugale; mais si ce mot, au singulier, n'avait
d'ordinaire qu'une signification honnête, le même mot, au pluriel,
prenait un sens injurieux et indécent.
Jusqu'au règne de Charlemagne, selon l'abbé de Cordemoy, dans son
_Histoire de France_: «La qualité de _concubine_, réduite aux termes
de l'honnêteté, désignoit une femme mariée avec honneur et de laquelle
le mariage, quoique fait avec moins de formalités que celui qu'on
appeloit _solennel_, ne laissoit pas d'être valable. Le plus instruit
de nos jurisconsultes (Cujas) dit que le concubinage étoit un lien si
légitime, que la concubine pouvoit être accusée d'adultère aussi bien
que la femme; que la loi permettoit d'épouser, à titre de concubines,
certaines personnes que l'on considéroit comme inégales par le défaut
de quelques qualités qu'il falloit pour soutenir le plein honneur du
mariage; et que, encore que le mariage fût au-dessus du concubinage
pour la dignité et pour les effets civils, le nom de _concubine_ étoit
pourtant un nom d'honneur bien différent de celui de _maîtresse_; mais
qu'enfin le vulgaire en France avoit confondu ces deux mots, faute
d'entendre ce que c'étoit que le concubinage, quoiqu'il soit fort en
usage dans quelques endroits, où il s'appelle _demi-mariage_, et en
d'autres termes, _mariage de la main gauche_.» L'abbé de Cordemoy,
en s'appuyant sur l'autorité de Cujas, ne s'est pas souvenu que ce
savant jurisconsulte avait étudié le droit romain plutôt que le droit
barbare. Le concubinage, chez les Francs et les Gallo-Romains, qui
ne tardèrent pas à imiter leurs maîtres, n'avait pas toujours ce
caractère de demi-mariage que lui assigna la jurisprudence romaine.
Il s'écartait d'autant plus de ce demi-mariage, qu'il se renouvelait
sans cesse et qu'il comprenait quelquefois un certain nombre de femmes
sous le même régime concubinaire. Dans quelques circonstances, il est
vrai, un roi, un magnat, un noble, qui épousait une femme de condition
inférieure, ne lui accordait pas le titre d'épouse, mais celui de
concubine, qui n'impliquait point avec lui la célébration du mariage
chrétien. Ordinairement la concubine était une servante, une esclave,
qui entrait dans le lit de son maître et seigneur. Cette concubine
pouvait se prévaloir d'une sorte de légitimité nuptiale, tant qu'elle
ne partageait pas ses attributions les plus délicates avec une autre
femme. Les Francs, surtout leurs chefs, prenaient des concubines
qu'ils épousaient à la manière franque, par le sou et le denier, afin
de n'être pas, en cas de divorce ou de répudiation, arrêtés par les
entraves du mariage religieux. L'Église n'avait rien à voir dans les
unions qu'elle n'avait pas faites, et si elle s'en mêlait parfois
à contre-coeur, quand un scandale éclatant l'empêchait de garder
la neutralité, elle ne se heurtait pas à de terribles questions de
sacrilége et de bigamie chrétienne: elle ne se prononçait alors,
entre les parties, que sur le chef d'incontinence et de fornication.
Nous persistons à croire que, sous la première et même la seconde
race de nos rois, on appelait _épouse_ la femme mariée suivant le
rite de l'Église, et _concubine_, la femme mariée seulement selon
la loi salique: _Secundum legem salicam et antiquam consuetudinem_,
disent les _Formules de Marculphe_, au sujet du sou et du denier, qui
constituaient le mariage civil des Francs.
Les concubinages, étant de leur nature étrangers à la sanction
ecclésiastique, ne dépendaient que du caprice des personnes qui les
contractaient à leur fantaisie, et qui les rompaient sans plus de
scrupule. Tel fut pendant plus de trois siècles l'état de la famille
en France: à côté de la femme légitime, seule reconnue par l'Église,
il y avait une ou plusieurs concubines, à qui le maître de la maison
accordait plus ou moins d'égards, en raison de leur naissance, de
leur conduite ou de l'affection qu'il avait pour elles. Quelquefois
ces concubines étaient si nombreuses sous le même toit, que l'homme
qui les nourrissait et les entretenait à ses dépens, se voyait forcé
d'en congédier quelques-unes pour qu'elles ne mourussent pas toutes
de faim. Le mariage salique ne fut en usage que pour les filles
d'origine franque, qui épousaient concubinairement des hommes de leur
race. Ces concubines, en général, se rendaient compte de leur position
inférieure vis-à-vis de la femme légitime mariée catholiquement, et
celle-ci, satisfaite de son rang et de sa part d'épouse, les laissait
sous ses yeux remplir leur rôle concubinaire. Les enfants issus de ces
concubinages n'étaient pas admis aux mêmes droits que les enfants nés
de l'épouse légitime; mais ils avaient pourtant une demi-légitimité, et
leur bâtardise ne leur imprimait aucune tache de honte, puisqu'ils s'en
faisaient honneur et s'intitulaient bâtards de la maison; ils restaient
toutefois dans un état d'infériorité et de respectueuse soumission
vis-à-vis de leurs frères nés de l'épouse véritable, lesquels
représentaient seuls la branche héréditaire et se partageaient entre
eux les biens de leur père. Les concubines semblaient n'avoir d'autre
destination que de suppléer aux insuffisances et aux empêchements de
l'épouse, lorsque celle-ci était éloignée du lit conjugal par son
indisposition mensuelle, par la maladie ou par la nourriture d'un
nouveau-né. Il y avait aussi bien des degrés entre les concubines:
les unes, de condition libre et de race franque, s'estimaient aussi
bien mariées que si l'Église eût sanctionné le contrat du sou et
du denier; les autres, de condition serve et de race étrangère, ne
pouvaient jamais prendre des airs de femme légitime. Une servante,
qui n'avait fait que passer dans la couche du maître, conservait
seulement une sorte d'autorité sur ses compagnes, qui lui accordaient
quelque déférence: cette autorité augmentait à mesure que le temps lui
donnait plus de poids et que le maître (_dominus_) la confirmait par la
bienveillance dont il honorait une vieille maîtresse.
Toutes les femmes attachées à une maison, en qualité d'épouses, de
concubines et de servantes, vivaient ensemble dans l'intérieur du
logis, où nul homme ne pénétrait sans la permission du maître. Le
local réservé aux femmes se nommait _gynécée_, chez les Francs comme
chez les Gallo-Romains (en latin _gynæceum_, en grec +gynaikeon+).
Le mot _gynæceum_ s'était corrompu de plusieurs manières, selon les
dialectes barbares qui l'avaient adopté, et nous le voyons écrit
_genecium_, _genicium_, _genecæum_ et _genizeum_, dans les auteurs de
la basse latinité. Ce local était plus ou moins spacieux, en raison de
l'importance de la maison. Il se composait de plusieurs chambres ou de
plusieurs corps de bâtiment; il renfermait souvent différents ateliers
et un grand dortoir, qui rapprochait toutes les conditions et tous
les âges. La maîtresse de la maison, soit l'épouse, soit la principale
concubine, avait sous sa direction les travaux du gynécée. Ces travaux
comprenaient plus particulièrement ceux qui regardent l'industrie
de la fabrique des étoffes et de la confection des vêtements. En ce
temps-là, de même que dans toute l'antiquité, les hommes auraient
rougi de mettre la main à ces ouvrages de femme (_muliebre opus_),
et, dans les arts domestiques, ils ne s'appliquaient qu'à des oeuvres
de cognée et de marteau. Les anciens glossaires sont d'accord sur ce
point, que l'apprêt des laines appartenait surtout au gynécée du Nord;
le filage de la soie au gynécée du Midi. Papias dit que le gynécée
s'appelle _textrinum_ (atelier), «parce que les femmes qui y sont
réunies travaillent à la laine» (_quod ibi conventus feminarum ad opus
lanificii exercendum conveniat_). Pollux dit que le gynécée peut être
appelé _sayrie_, parce que c'est là que les femmes travaillent à la
soie. Ces gynécées existaient, avec destination analogue, chez les
Romains de l'empire d'Orient; ils étaient même établis sur une plus
vaste échelle à Constantinople, et l'on ne peut plus douter qu'ils
n'aient donné naissance aux sérails, que le mahométisme ne fit pas
aussi laborieux, en les consacrant exclusivement au mariage. Chez les
Romains d'Orient, il y avait des gynécées pour les deux sexes, qui
y travaillaient séparément ou collectivement, selon le bon plaisir
du maître; mais, dans ces gynécées considérables, on ne recevait que
des esclaves qui subissaient la contrainte la plus rigoureuse et qui
s'inclinaient sous le fouet et le bâton. Aussi, les gynécées des
empereurs, des magistrats et des officiers impériaux, étaient-ils
des ateliers pénitentiaires où l'on envoyait, pendant un temps fixé
par l'arrêt de condamnation, les pauvres et les vagabonds qui avaient
commis un délit et qui ne pouvaient payer l'amende. Il est dit dans
la Passion de saint Romain que le saint fut revêtu d'une chemise de
laine et enfermé dans un gynécée, en signe de mépris (_ad injuriam_).
Lactance, dans son livre _De la mort des persécuteurs_, dit que les
mères de famille et les dames patriciennes qu'on soupçonnait de s'être
converties à la foi des chrétiens étaient jetées honteusement dans un
gynécée (_in gynæceum rapiebantur_).
A l'instar des empereurs de Byzance, les rois mérovingiens et
carlovingiens eurent des gynécées dans leurs habitations rurales,
et ces gynécées renfermaient toute une population de femmes, parmi
lesquelles ces souverains ne dédaignaient pas de choisir les plaisirs
capricieux de leur lit royal. Le capitulaire _de Villis_ énumère les
différents ouvrages qui s'exécutaient dans ces vastes ateliers où
travaillaient aussi des esclaves et des eunuques: «Qu'en nos gynécées,
dit Charlemagne, se trouve tout ce qu'il faut pour travailler,
c'est-à-dire le lin, la laine, la gaude, la cochenille, la garance,
les peignes, les laminoirs, les cardes, le savon, l'huile, les
vases et toutes les choses qui sont nécessaires dans ce lieu-là.»
Un autre capitulaire, de l'année 813, ajoute: «Que nos femmes, qui
sont employées à notre service (_feminæ nostræ quæ ad opus nostrum
servientes sunt_), tirent de nos magasins la laine et le chanvre,
avec lesquels elles fabriqueront des capes et des chemises.» On voit,
dans le livre des Miracles de saint Bertin (_Act. SS. Bened._, t. I,
p. 131), que les jeunes enfants étaient mis en apprentissage dans les
gynécées des grands, où ils apprenaient à filer, à tisser, à coudre,
à faire toutes sortes d'ouvrages de femme (_in genecio ipsius, nendi,
cusandi, texendi, omnique artificio muliebris operis edoctus_), Un
maître, quel qu'il fût, était fort jaloux de ses gynéciaires, et il
ne permettait à personne l'entrée de son gynécée, que protégeait,
comme un sanctuaire, la législation des barbares. «Si quelqu'un, dit
la loi des Allemands, a couché avec une fille d'un gynécée qui ne
lui appartient pas, et cela contre la volonté de cette fille, qu'il
soit taxé à 6 sous d'or (_si cum puellâ de genecio priore concubuerit
aliquis contra voluntatem ejus_).» Le texte de la loi diffère dans les
manuscrits, mais le sens ne varie pas beaucoup; seulement, Charlemagne,
dans une nouvelle rédaction de cette loi, jointe à ses capitulaires,
en punissant le viol accompli et non les tentatives de séduction
(_si quis alterius puellam de genicio violaverit_) a fait disparaître
l'incertitude qui s'attachait à l'espèce de violence que la gynéciaire
pouvait dire avoir été exercée _contre sa volonté_.
Il est certain que les gynécées n'étaient pas tous du même ordre,
ou du moins qu'ils avaient différentes catégories que réglait la
nature des travaux plus pénibles ou moins désagréables les uns que
les autres. Ainsi, les plus rudes devaient être attribués à des
esclaves subalternes ou à des ateliers de discipline. Ce n'est pas à
dire cependant, comme Ducange essaie de le prouver dans son Glossaire
(au mot _Gynæceum_), que la plupart des gynécées suppléaient aux
lupanars, et n'étaient que des foyers de Prostitution. Le texte, que
Ducange emprunte à la loi des Lombards, ne conclut pas à l'induction
qu'il veut en tirer: «Nous avons statué que si une femme, sous un
déguisement quelconque, est saisie en flagrant délit de débauche
(_si femina, quæ vestem habet mutatam, moecha deprehensa fuerit_),
elle ne soit pas mise au gynécée, comme ç'a été la coutume jusqu'ici,
attendu qu'après s'être prostituée à un seul homme, elle ne perdrait
pas l'occasion de se prostituer à plusieurs.» Ce texte prouverait, au
contraire, que la loi veillait à la pureté des moeurs gynéciaires.
Cependant les gynécées, ceux des particuliers comme ceux des rois,
méritèrent souvent leur mauvaise réputation et même, au dixième siècle,
leur nom devint synonyme de lieu de débauche. Le maître de maison
n'avait que faire d'un pacte concubinaire avec ses servantes et ses
ouvrières, qui se disputaient l'honneur de partager sa couche: «Si
quelqu'un, dit Réginon (_De Eccles. discip._, l. II, c. 5), consent à
commettre un adultère dans sa propre maison avec ses servantes ou ses
gynéciaires...» Ce passage paraît indiquer que les gynécées, outre
les servantes, admettaient des femmes pensionnaires qui se louaient
à certaines conditions. L'entretien d'un gynécée coûtait donc fort
cher: le chapitre 75 d'un synode de Meaux, cité par Ducange, parle de
laïques qui avaient des chapelles à eux, et qui s'autorisaient de cela
pour lever des dîmes qui leur servaient à nourrir des chiens et des
gynéciaires (_inde canes et gyneciarias suas pascant_). Les gynécées
se restreignirent à des proportions moins ambitieuses, à mesure que
les manufactures s'établirent et que le commerce, en distribuant
partout ses produits, rendit inutile la fabrication d'une foule de
tissus et d'objets dans le domicile des particuliers. Mais la vie des
femmes ne cessa pas d'être commune, et, malgré l'émancipation que la
chevalerie leur avait apportée en certaines circonstances solennelles,
la vie privée resta murée; alors il n'y avait plus de concubines dans
ces sanctuaires de la famille, où la femme légitime, entourée de ses
servantes et de ses enfants, leur donnait l'exemple du travail, de la
décence et de la vertu.